Leçons de la Pandémie

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Maintenant qu’elle tire à sa fin, tirons-en quelque chose. Tout en étant frustrés de pas savoir pourquoi ça se termine. L’idée comique est que le virus s’est épuisé dans les corps qu’il a infectés, puis dans l’air qui l’a dissous, et dans le fait que des virus, sautant d’un corps à l’autre, ratent leur saut s’il y a de la distance.

Plus sérieusement, les courbes de mortalité sont semblables, que l’on ait durement confiné ou qu’on l’ait fait par les masques et les gestes. Puisqu’on avait toutes les infos dès mi-janvier, on aurait pu, théoriquement, confiner tout le monde sur ce mode. « Mais c’était impossible, objecte-t-on, les gens n’auraient pas obéi, la preuve est que malgré tous les appels, les hôpitaux furent débordés ». En fait, on a prescrit aux gens des gestes stricts depuis le début, sans leur dire qu’on leur donnait comme un devoir de classe à faire, que trois semaines plus tard on ramasserait les copies, et que si trop d’entre elles étaient fautives, tout le pays serait recalé. C’est cet écart entre sujet et collectif qui est énorme et que la masse des sujets n’a pu combler ; on ne l’y a pas aidée ; et pourquoi l’aurait-on fait ?

Les gens ne savaient pas qu’on demandait à chacun de vivre en peuple, de vivre en tant que collectif voire en tant que genre humain habitant la planète. Si cela avait été bien dit, la vision individuelle aurait rejoint la vision collective ; rien ne s’y opposait en principe ; mais on ne peut pas gagner une guerre sans savoir qu’elle est déclarée. Bien sûr, il n’y avait pas de masques et on le savait puisqu’on s’est efforcé de le cacher, mais qu’est-ce qui empêchait de lancer un appel national à ce que les gens s’en fassent eux-mêmes avec leurs voisins, dans un vaste mouvement d’entraide ? Lors de la Révolution française, l’armée a manqué de salpêtre, on a lancé l’appel, et tout le monde a répondu. On ne l’a pas fait parce qu’on n’est pas dans l’idée que les gens sont responsables, mais dans celle, plus gestionnaire, de leur donner les directives les plus simples voire les plus bêtes, fussent-elles coûteuses puisqu’au fond c’est eux qui payeront. On s’est mis au niveau de la masse à la manière d’une chaîne télé qui choisit des programmes vulgaires pour être au niveau du public tel qu’elle l’a défini et formaté.

 

Évidemment, c’eût été beau qu’un État démocratique prenne d’emblée des mesures totalitaires (« à vos masques ! Tous dans trois jours »), impliquant tout le peuple un par un, autrement que chacun chez soi, et fusionnant pour un temps les deux visions, individuelle et collective.  En général, cela ne se fait que dans l’intérêt de l’État, pas dans l’intérêt des gens. Son intérêt est d’abord de n’être pas critiqué, quitte à garder le silence sur le problème, tout en cherchant secrètement à y faire face, jusqu’à ce que le problème éclate et fasse un tel bruit que l’État se trouve protégé par l’énormité du problème, et du coup, les mesures extrêmes s’imposent d’elles-mêmes. Ce fut le confinement total, qui a caché jusqu’à l’idée d’un confinement plus raisonnable avec masque et gestes et (sous peine d’une amende faible qui aurait grimpé vite). Les gens auraient obéi puisque c’est ce qu’ils ont fait mais dans les plus dures conditions. (Et l’on prend pour du civisme leur soumission infantile, d’ailleurs chèrement achetée et qui sera dûment remboursée).

 

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L’autre raison de la solution adoptée est qu’on brandit une éthique où la vie d’un être humain vaut celle de toute l’humanité ; mais dans cette optique, visiblement, ce n’est pas la mort qui est le mal absolu, c’est d’être tenu pour responsable de n’avoir pas « tout fait » pour éviter cette mort-là. C’est pourquoi les responsables, mus avant tout par la peur d’être accusés, sont prêts à réduire l’autre à la pire des passivités et bien sûr, à l’irresponsabilité. C’est donc une éthique perverse car si quelqu’un objecte que ce chamboulement inouï était peut-être évitable, on lui rétorque qu’il veut la mort des gens. L’attitude perverse est de prendre des mesures maximales pour n’être accusé de rien, peu importent les dégâts que l’on fait.

On a donc vu que nous sommes avant tout les objets d’une gestion qui est phobique du reproche. Et nous sommes les objets consommateurs d’une production qui s’occupe d’abord non pas de ce qui nous manque, mais du profit qu’elle trouve à nous faire ses offres. Nous sommes donc doublement exploités, comme travailleurs et comme consommateurs (sans même pouvoir acquérir ce qui manque si ce n’est pas assez rentable de le produire).

D’une manière générale, chaque fois qu’on veut imposer une mesure douteuse, on la fait réfuter de façon bête, cela prouve qu’elle est intelligente, et on exhibe un contre- exemple montrant que si on ne l’applique pas, on en meurt. Terrible confusion de la partie et du tout, du détail et de l’ensemble.

Cette même confusion suggère une question : les personnes à risque sont une partie de la population ; fallait-il stopper le tout (ou presque) pour que la partie à risque soit protégée le plus possible alors qu’elle est assez avertie pour se protéger elle-même ?  On dirait que le pays a fait aux personnes à risque un cadeau très au-dessus de ses moyens, un sacrifice que ces gens ne demandaient pas, étant eux-mêmes assez avertis du risque pour se protéger au mieux. On a fait payer pour eux (et pour protéger les salles de réa) des gens qui avaient un besoin vital de poursuivre leur travail, avec les masques et les bons gestes. Le fait que bien des pays développés aient fait ce sacrifice prouve que cette confusion est répandue (où l’on décide pour le tout sur la base d’une petite partie) ; elle mériterait qu’on la discute.

 

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Cette méthode s’est déchaînée à propos de la chloroquine, on a mis en valeur les cas où c’était dangereux comme s’ils étaient inévitables et l’on a compté pour rien les témoignages de mieux-être massivement exprimés. Ce pauvre Plaquenil a été un point d’affolement, révélant des crispations et de vraies pathologies, celles du scoop à tout prix, celles d’« autorités » refusant d’avoir eu tort, celle de labos cherchant d’abord le profit. Tout ce qu’on lui a objecté était marqué d’irrationnel. Par exemple, il faut l’écarter parce que ce n’est pas Le remède, parce qu’on peut guérir sans, parce qu’il est dangereux dans certains cas ou à hautes doses. Bref, on écarte ce qui est partiel parce qu’il faut que ce soit total. Ce produit comporte des risques, mais pour le garder, il faut qu’il n’en présente aucun. Si son promoteur est « impur », et il l’est puisqu’il s’occupe de son image en même temps que du soin, c’est qu’il s’en fiche du soin. Si en plus il n’est pas très sympathique…

(Curieusement, même l’enquête du Lancet est bizarre.) En outre, le labo qui fabrique l’objet trouve qu’il n’est pas assez rentable et en prépare un autre beaucoup plus cher, avec bien sûr, des effets secondaires néfastes, etc.

Peu importe au fond le contenu de la polémique, il signale surtout que lorsqu’une décision est prise, servant des intérêts limités, même purement narcissiques, elle passera coûte que coûte. Mais les gens n’en pensent pas moins et se vengent par la méfiance et la rancœur.

On a aussi compris que la médecine n’est pas une science même si elle peut s’en servir, elle est peut-être mieux que cela, un savoir-faire averti où deux êtres sont impliqués intensément, à charge pour le plus faible de garder l’œil et l’esprit bien ouverts sur sa vie et sa liberté. Par ailleurs, il n’y a pas pire qu’un discours scientifique   incertain qui veut maintenir coûte que coûte son autorité ; il transmet exactement l’incertitude, et cela peut être angoissant.

 

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Pour ce qui est de l’équipement qui a manqué (masques, tests, lits de réa), ce n’est pas l’impréparation qui est en cause, nul ne peut être parfaitement prêt ; c’est plutôt l’impuissance à réagir, le manque de réactivité productive. Non seulement l’appareil productif est plombé par l’exigence du profit avant tout, mais l’appareil d’État est lui aussi à son image, plombé par le fait qu’il fonctionne avant tout pour lui-même, pour son profit (tout contrôler, ou paraître y arriver). D’où une lourdeur administrative, un manque de mobilité légendaires.

L’impuissance à mobiliser ses ressources, à reconvertir d’urgence celles qui existent pour produire ce dont on manque fut évidente. Cela révèle que la France a son niveau de sous-développement bien à elle. Au-delà du délabrement, c’est le manque d’énergie ; la lourdeur étatique est infiltrée dans les esprits, jointe à la raideur des cadrages, à l’absence de ligne directe entre dire et faire, entre le besoin et le pouvoir de le satisfaire ou de créer directement ce qu’il faut pour ça. Directions et directives ont saccagé la voie directe, dont l’événement a montré qu’elle est vitale.

Cette impuissance technique est pourtant doublée de rodomontades où l’on feint de s’effrayer des perspectives « inouïes » de la technoscience : « Attention, on est sur le point de produire l’homme augmenté, mais oui, le transhumain ! » Et on ne peut pas l’augmenter plus vite que ça d’une machine respiratoire ou d’un peu plus de résistance face au virus ?

 

On n’a pas fini de fouiller ce que cette étrange incision dans le corps social et subjectif a révélé.

Reste à savoir si la société civile peut proposer et mettre en acte, à travers ses réseaux, des initiatives concrètes, et convertir sa surprise et sa colère en propositions constructives, vu que l’essentiel est à refaire. Peut-on toucher aux règles du jeu ?

Nous sommes dans une société du tactile sinon du tact, et nous voilà empêtrés dans l’interdit de (se) toucher. Peut-on toucher aux règles du jeu, du côté du soin, du marché local et du global qui nous rend si dépendants ? Si l’événement n’induit pas des remaniements, qui ne consistent certainement pas à avoir déjà « tout ce qu’il faut » pour la prochaine vague, celle-ci n’aura été qu’un un tsunami de silence emportant des milliers de corps. Est-ce qu’avant la plaie suivante, les peuples auront voix au chapitre ? L’exemple des Gilets jaunes montre que sans représentants les révoltes dégénèrent et s’épuisent. Mais peut-il y en avoir d’autres ? Les peuples peuvent-ils avoir voix au chapitre sans que l’insulte « populiste » serve de Vade retro pour les stopper ?

 

On comprend maintenant que ce qui nous est tombé dessus, l’événement comme tel, voire le trauma, est moins l’arrivée du virus que la gestion de cette arrivée par l’État, notamment dans les sociétés développées, autrement dit le confinement et ce qui s’en suit, la quantité d’incohérences même sous le signe de « la science », les mensonges infantilisants, les secrets, les contradictions, le tout pour (paraître) garder le contrôle. La cacophonie médiatique n’a certes pas épargné les réseaux sociaux, et si le quidam n’est pas aidé pour s’informer, il l’est encore moins pour comprendre ; une douce hébétude matinée d’agacement ou de colère le pousse vers la résignation et le sentiment d’être berné.

Il croyait être dans un pays développé qui permet d’avoir ce qu’on veut ou du moins le nécessaire si on y met le prix, mais non : on peut avoir ce que les managers veulent que l’on ait, et c’est si bien inscrit qu’il est probable qu’on veut des choses parce qu’ils l’ont ainsi voulu et que nos vœux et volontés soient déterminés par eux. De même sans doute dans le champ culturel. Chacun se dit que si l’intox est allée aussi loin pour des objets aussi infimes qu’un masque ou un médicament, cela doit être bien pire pour des thèmes politiques régionaux ou planétaires.

Or c’est peut-être cet aspect, celui de l’intox et de la manipulation, qui suggère une ouverture si l’on repense à notre point de départ, à savoir que, des semaines avant le confinement, on a demandé aux gens de faire les gestes barrières, sans les prévenir que faut de cela le confinement s’imposerait. De sorte que cette demande aux individus de se conduire chacun comme un sujet collectif était d’emblée très difficile voire impossible à satisfaire. Mais c’est peut-être ce défi, lancé pour n’être pas relevé, qui demeure toujours ouvert, dans sa pureté insolente et provocatrice : quelles initiatives et quels appels peut-on lancer en tant que sujets collectifs, de façon à ce que les résonances que cela produit s’articulent et prennent un sens pratique qui donne envie de secouer l’indifférence ? Pour l’instant, c’est « la planète » qui fournit en abondance les contenus et polarise les inquiétudes, comme un malade autour duquel la famille s’agite ou s’affole, mettant en suspens tout le reste. Mais qu’en est-il du reste, c’est-à-dire des humains, de leur vie et de leur dignité ? Un sujet collectif, même partiel et local, est-il pensable et peut-il se mettre en acte sur un mode autre que passif comme on l’a vu ? Acte passif, quelle étrange chose…

 

 

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste

Dernier ouvrage Un cœur nouveau, 2019. A paraître : À la recherche de l’autre temps (tous deux chez Odile Jacob). danielsibony1@gmail.com

Conference sur la résilience

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Bonjour,

Le B’nai B’rith Chalom Cannes vous invite à participer à la conférence zoom que donnera

*Daniel SIBONY sur le thème de la résilience*
*Lundi 4 mai 2020 20h30*

Nous vous attendons nombreux et vous remercions de relayer l’information auprès de vos membres.
Bien fraternellement.
Aviva DIANA

Participer à la réunion Zoom
https://us04web.zoom.us/j/75744275089

ID de réunion : 757 4427 5089

 

La pandémie Corona, petit journal d’idées

La pandémie Corona, petit journal d’idées

Événement soudain et longuement annoncé ; simplecomme une grippe et terrible comme la menace d’un grand coup de faux de la mort, surtout dans le champ des seniors. C’est un événement qui dépend de ce qu’on en dit, et surtout de ce qui se fait à partir de ce qu’on en dit.

Et si ce qu’on dit est décalé ou inspiré par la peur, on fait des choses encore plus décalées. Si on cache des choses, elles finissent par se voir, et on voit aussi qu’il y a eu volonté de les cacher. Pourquoi ? Pour ne pas perdre le contrôle, on perd la confiance. Mais du point de vue du pouvoir et dans la plupart des pays, on se moque bien de la confiance, l’important est que les gens fassent ce qu’on leur dit.

L’événement a des secrets que des responsables ont trouvé plus pratique de passer sous silence ; un silence qui renvoie à bien d’autres, et qui revient retentir dans toutes les villes désertes.

Reprenons du début ; on donne une information auxgens, elle touche leur corps, leurs mains, leur souffle,mais elle n’est pas intégrée corporellement. Les sujets ne pensent pas leur corps comme relais du virus, ilspensent seulement au risque d’être atteint, et encore,pas en termes concrets.

Il est remarquable que seul un pays où l’autorité peut se saisir du corps des gens comme elle veut, à savoir la Chine a pu stopper le virus chez elle ; sans empêcher sa sortie vers le monde entier, en toute innocence. (Si c’est innocemment, c’est très coupable, et si c’est un peu exprès, c’est horrible. Dans tous les cas, quelle confiance faire à un État dont le but est de faire taire ses habitants ?). La Corée du Sud aussi a pu, pourtant c’estune démocratie, plus proche que nous, semble-t-il, de l’aspect collectif du sujet. Ils ont gagné leur liberté au prix d’une guerre terrible (dite de Corée), alors la liberté leur est vitale, donc ils peuvent la risquer pour la garder.

Ce que montre cette épidémie c’est que nos rapports à la vérité ou à la réalité sont très fragiles. Et que la communication, qui est le grand mot voire le gros mot de notre culture, a des silences mortellement trompeurs.
On a prescrit aux gens des gestes stricts depuis le début, sans leur dire qu’on leur donnait un travail à faire,comme un devoir de classe, et que trois semaines plus tard on ramasserait les copies, et si trop de devoirs sont mal faits, c’est tout le pays qui est recalé. C’est cet écart entre sujet et collectif qui est énorme et que la masse des sujets, ici, n’a pas pu combler toute seule ; disons qu’on ne l’y a pas aidée.

Or le virus attaque le collectif à travers les individus, il est d’emblée totalitaire, il veut tout ; la contagion qui est son fort c’est de connecter les gens atteints et les autres. Il ne s’arrête que lorsqu’on a coupé les lignes de connexion (ou lorsque la plupart y sont devenus insensibles). Cela implique l’absence de contacts. Tout cela était connu mi-janvier.  Mais on n’a pas dit aux gens que ce qu’ils allaient faire ou ne pas faire serait jugé un peu plus tard, on ne leur a pas dit qu’ils passaient un examen. On leur a dit protégez-vous par des gestes simples ; mais pourquoi les gens feraient-t-il des gestes dont ils ne voient pas l’intérêt immédiat, ou dont l’intérêt qu’ils voient leur paraît mince ? Les gens ne savaient pas qu’on demandait à chacun de vivre en peuple, voire en tant que genre humain habitant la planète. C’est beaucoup, mais s’ils l’avaient su, si cela avait été dit, et c’était dicible car cela relève d’un savoir reconnu, alors la vision individuelle aurait rejoint la vision collective ;rien ne s’y opposait en principe ; mais on ne peut pas gagner une guerre sans savoir qu’elle est déclarée.(Pendant la Seconde Guerre, les juifs n’ont pas su que le nazisme leur avait déclaré, sans le leur dire, une guerre d’extermination, une guerre à chaque individu en tant que peuple, une guerre au peuple juif pris un par un.)


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Cette symbiose des deux visions, individuelle et collective impliquait pour tout le peuple, un par un, à prendre strictement toutes les précautions. Tout un peuple un par un, c’est beaucoup, cela a donc échoué.

Évidemment, c’eût été beau qu’un État démocratique prenne d’emblée des mesures totalitaires, et montre en acte qu’il peut jouer lui aussi la dimension collective du sujet. Mais il ne le fait, en général, que dans l’intérêt de l’État, pas dans l’intérêt des gens. L’intérêt de l’État c’est d’abord de n’être pas critiqué, quitte à garder le silence sur le problème, tout en essayant secrètement d’y faire face, jusqu’à ce que le problème éclate et fasse un tel bruit que l’État est caché voire protégé par l’énormité de la chose, et que les mesures qu’il fallait prendre s’imposent d’elles-mêmes. Ce fut le confinement total, tellement sidérant qu’il a caché jusqu’à l’idée d’un confinement plus raisonnable : le masque pour tous. C’est plus tard qu’on l’a su : cette mesure évidente était impossible parce qu’on n’en avait pas, ce qui n’est pas grave, mais qu’on ne pouvait pas en avoir notamment pas en fabriquer, ce qui pose un vrai problème.

J’avais écrit au début qu’ « en toute justice, la Chine devrait aider en matériel respiratoire les pays occidentaux qui, eux, l’ont beaucoup aidée en lui bradant leurs techniques, à devenir le fabriquant dont ils ne peuvent plus se passer. Ils vont en avoir besoin, quand les sujets les plus atteints seront à bout de souffle. Mais le fera-t-elle ? » Elle ne l’a pas fait.

Cela dit, si toute la terre est unifiée sous le signe d’un virus, si seul un virus peut unifier le monde, cela suggère que le monde n’a pas à être unifié, et que la mondialisation doit être revue ; d’autant plus qu’elle comporte des parts de semblant et de non-dits qu’il faut d’urgence questionner. Nous voyons que quand le monde est unifié, cela ne peut être, semble-t-il, que sous le signe d’un phallus mortifère. Le mythe de la Tour de Babel en fut le premier exemple ; les hommes s’en sont tirés par la pluralité des langues. Une belle issue. Aujourd’hui, cela passe bizarrement par le chacun chez soi, et chaque pays pour son compte. Une leçon de modestie face aux enflures « universelles ».

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Le confinement s’étend sur le globe, la planète est unifiée sous le regard d’un virus qui veut jouer les tyrans absolus et qui n’en a pas la force mais quid de la prochaine fois ? Cette catastrophe avait été prévue par un rapport de la CIA en 2010 (commenté par Alexandre Adler dans un livre éponyme) ; il prévoyait un virus très virulent venu de Chine, là où les conditions de production sont les plus folles (capitalisme communiste, cumulant les deux tares et orchestré par un Parti totalitaire de 90 millions de membres.) Le virus envisagé « devait » faire, dans le monde occidental, entre 10 et 100 millions de morts. Ce ne sera pas le cas, très loin de là, non seulement parce qu’il n’est pas si violent mais parce que la planète réagit plutôt bien. La plupartcomprennent l’enjeu, la protection est réciproque : se protéger et protéger les autres de soi.

Il y a bien sûr des angoissés qui vont souffrir du confinement et qu’on aidera. Mais déjà il apparaît, suite par exemple aux séances par téléphone, que si l’angoisse est un vide de repères, ce même vide, dans ces conditions limites, peut devenir un repère apaisant puisque tout le monde est dedans. On a tous perdu la partie, celle de la liberté de mouvement. Certains poussent la hardiesse jusqu’à être face à eux-mêmes et à questionner leur vie. D’autres découvrent, fascinés,l’épreuve d’être enfin seuls devant ce vide qui rôdait. Les hauts responsables, eux, pourraient, face au désastre économique qui accompagne cet événement, poser certaines questions, ils n’osaient pas le faire, cela leur était impossible vu la pression économique. Par exemple celle du géant chinois qui, si on le mécontente, ou si on pointe ses abus, peut aussitôt vous mettre hors-jeu.

La pandémie, symptôme de la mondialisation ? C’est à établir de façon précise. Certes, comme symptôme à l’échelle planétaire, comme événement ou secousse d’être, il questionne nos modes d’être et nos ancrages existentiels. En même temps, il ouvre de nouveaux possibles, comme la remise en cause de compromis sur lesquels on faisait silence.

La pénétration du virus venu de Chine dans les moindres nervures de nos trames sociales rappelle, en langage corporel, la pénétration de la Chine dans tous nos circuits d’échange. Il ne s’agit pas d’incriminer les Chinois qui, après avoir fêté leur nouvel an à Wuhan, ont essaimé pour leurs affaires dans toute l’Europe et notamment en Italie, y apportant le virus qui venait de muter. Il s’agit de questionner, à cette occasion, l’emprise commerciale de la Chine, et d’oser se demander pourquoi nous devons être, pour tous nos produits, de la chaussette au smartphone ou au médicament, tributaires de ce pays à qui on achète moins cher (et pour une moindre qualité) des produits dont le propre est que ceux qui les ont fabriqués sont bien plus exploités qu’ici, serrés qu’ils sont dans un carcan totalitaire pour la gestion productive, culturelle et sociale.

Il est vrai que l’appât du gain de grandes sociétés occidentales leur fit brader à la Chine des technologies précieuses, de quoi nous rendre dépendants d’elle pour ces mêmes technologies. L’obsession du « marché chinois » dont la taille promettait des profits juteux, a fait qu’on a aidé un grand pays peu développé et quadrillé à devenir une superpuissance dont l’emprise implacable lui permet tous les dérapages.

On peut aussi se demander si les milliards d’eurosdébloqués par la Banque européenne pour limiter les dégâts du confinement, n’auraient pas mieux servi naguère à soutenir la refonte des systèmes productifs, pour une plus grande et salutaire autonomie face au « géant chinois ». Bien sûr, cela n’aurait pas empêché des Chinois de Wuhan, après avoir fêté leur nouvel an, d’apporter le virus en Europe ; il ne s’agit pas de refaire l’histoire mais de profiter de ses couacs pour en repenser les facteurs, notamment pour questionner une attitude de soumission qui risque de perdurer et de créer d’autres ravages ; une soumission « aux impératifs » qui dissimule certains manques de courage ; manques qui s’auto-entretiennent puisqu’une fois qu’on a cédé et que l’autre a pris les bonnes cartes qu’on lui laisse, il devient plus risqué de lui résister, et il vaut mieux garder le silence.

 

Ce silence des dirigeants européens face à la Chine, lui aussi se répercute dans le silence des villes d’Europe. L’un des possibles qu’apporte l’événement c’est de revoir de fond en comble la mondialisation, de scruter les abus qui s’y cachent, les ravages qui se font en son nom mystérieux derrière lequel s’activent des intérêts qui priment sur celui des populations.

Si l’événement ne rend pas possibles de sérieux remaniements, il n’aura été qu’un désastre, un tsunami de silence emportant des milliers de corps.

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Curieuse coïncidence, nous sommes dans une société du digital et du tactile sinon du tact, et qui est entièrement prise dans l’interdit de (se) toucher. Espérons qu’on pourra toucher aux règles du jeu mondial qui rendent possible cette folie où toute laplanète est « fermée ». Y toucher sans la peur de contrarier les plus puissants. Les peuples voudront avoir voix au chapitre, avant la plaie suivante ; et le terme « populisme » qui sert de Vade retro

pour les stopper ne fonctionnera pas toujours.

Pour l’instant, on est face à un événement unique qui n’a pas fini de libérer ce qu’il contient ou qu’il retient en mémoire. Il est unique dans l’histoire humaine que tout le monde fasse le même geste, ait le même adversaire microscopique, et que les grandes villes soient des décors de cinéma où il n’y a rien à « tourner » car rien ne tourne. Alors, « où est l’erreur » ? À quel niveau est-ce que cela s’est grippé et a mal tourné ? Les gens ont beau être sereins, peut-on encaisser le coup sans questionner le processus où s’est écrit ce scénarioimpossible ?

L’interdit de toucher va jusqu’aux morts : on ne peut pas toucher un proche qui meurt ; il y a donc autant de victimes que de deuils infaisables.

La réalité est cruelle, elle traverse distraitement les barrières de silence et de semblant qu’on érige pour la cacher. Pendant que l’Allemagne s’affaire avec les tests pour ajuster les confinements, nous pataugeons ici avec les masques manquants ou inadaptés. Outre-Rhin, onne manque pas de respirateurs, ici c’est la pénurie ;mais on sait fabriquer des lits d’hôpital. Les Allemands ont l’équipement nécessaire et ils se le gardent, c’est le chacun pour soi mais avec de petites nuances pour qu’on ne crie pas trop fort à l’égoïsme : ils ont pris en charge une trentaine de malades français pour qui on n’avait pas d’appareils.

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Le plus dur c’est moins la pénurie que l’incapacité à y remédier en mobilisant des structures productives, en reconvertissant d’urgence celles qui existent pour qu’elles produisent ce dont on manque. Ce manque de réactivité productive révèle que la France est à un certain niveau de sous-développement. Bien sûr plus développée que des pays du tiers-monde, mais essentiellement moins que sa voisine germanique. On dévie les questions et les stupeurs sur la pénurie, les délais de fabrication (des masques, pas desrespirateurs) alors qu’il s’agit d’un délitement de la structure productive et d’une raideur dans les cadrages et dans l’esprit chez beaucoup de responsables. On a vu aux infos l’acte audacieux de créer de toutes pièces un hôpital de trente lits, mais cela prenait huit jours car le matériel provenait de trois villes différentes. C’est un symbole de la raideur et de l’absence désespérante de ligne directe entre dire et faire, entre le besoin et le pouvoir de le satisfaire ou de créer directement ce qu’il faut pour cela.

Il y a là une impuissance technique qui renvoie à une profonde inhibition voire à une impuissance humaine ; couverte par des rodomontades techniques : on nous bassine régulièrement d’annonces presque inquiétantes sur les « avancées » dans ce domaine ; c’est presque : « retenez-nous, on est sur le point de produire l’homme augmenté, mais oui le transhumain ! » Et on ne peut pas augmenter l’homme qui suffoque d’une machine respiratoire ou d’une petite immunité face au nouveau virus. On feint de s’effrayer devant les perspectives « inouïes » de la technoscience, alors qu’on devrait s’inquiéter de l’absence d’action directe pour créer de quoi soigner. Les « directions » des ministères et des trusts semblent avoir absorbé et détruit les voies directes ou leur possibilité ; et cela ouvre un abîme où l’on voit d’où vient ce manque d’énergie productive. Un manque que l’on se cache par des exemples émouvantsde dévouement et d’entraide ; mais là n’est pas la question, elle est dans le dénuement du pays face au cataclysme, et c’est une révélation, tout comme celle que le roi est impuissant devant ce dénuement, qu’il a certes déclaré la guerre mais qu’on n’a pas la conversion des énergies pour la mener, on n’a que le dévouement, et que peut-il devant l’étendue du désastre économique ?

Si la texture productive du pays s’est délitée et si ce délitement a été si souvent caché, il y a des raisons à cela, dans le mode d’être et de penser et dans l’émouvante prétention des gens de pouvoir, sûrs et certains de bien gérer la société à tous niveaux puisqu’ils gèrent bien leur maintien en place.

En résumé, la moitié de la planète est en attente. Et en souffrance : c’est le sens propre de l’attente. Lespersonnes saines souffrent d’attendre, les malades souffrent plus, les très atteints encore plus, et ceux qui n’en peuvent plus d’attendre meurent.

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On se retrouve à attendre des masques, des tests, des remèdes, des vaccins et des mesures politiques qui ne soient pas de quinze jours à deux mois en retard sur celles qu’il faut. Pour pallier le manque de tout cela, on paiera en toujours plus de confinement donc d’attente. On attend aussi que le peu de savoir dont on dispose ne se noie pas dans le bavardage. Ceux qui ont observé toutes les précautions et qui sont confinés depuis deux semaines sont en principe sûrs de n’être pas atteints mais doivent rester confinés en attendant que l’on repère ceux qui le sont.

Tout le monde attend que les autres terminent leur attente. La planète entière s’attend. Satan, l’esprit morbide la parcourt en tous sens, et nous n’avons pour riposter que notre envie de vivre.

Je pense donc à ceux qui travaillent à la limite de leurs forces pour que d’autres puissent vivre et à ceux qu’on ne peut pas soigner faute de place et qui meurent seuls. Et je pense à ceux qui une fois morts restent seuls sans que les leurs puissent les accompagner, je pense à la frontière saccagée entre les vivants et les morts. Et à ceux qui s’angoissent parce que leurs repères minimaux vacillent, à ceux qui sont perdus devant les discours de spécialistes qui se contredisent, à ceux qui souffrent du manque de contact avec des corps et des présences, contact vital pour l’amour qui nous lie.


Je pense aussi au Plaquenil qui peut être utile aux patients si l’on surveille un ou deux effets secondaires comme sur le cœur ou la vision. Tous les médicaments actifs comportent des effets secondaires, très néfastesquand ils surviennent c’est-à-dire très rarement, et dans ces cas on les arrête. Si ce médicament non pas miracle mais utile est introuvable, c’est que le labo qui le produit trouve que ce n’est pas assez rentable. Mauvais calcul car il en vendrait aujourd’hui d’énormes quantités, et ill’aurait, son profit gigantesque. Mais c’est qu’il en prépare un autre qui aura l’avantage d’être beaucoup plus cher, avec aussi, bien sûr, des effets secondairesnéfastes, etc.

Est-ce cela qui explique le flot d’arguments irrationnels provenant de médecins qui s’y opposent ? Certains allant jusqu’à dire que ceux à qui on le donne guériront de toute façon ; dans ce cas, pourquoi les empêcher de guérir avec ? Autre illogisme : il fallait le confinement pour que suffisamment de monde soit contaminé, pour créer une bonne résistance collective au virus et il se trouve que le confinement empêche les gens d’être contaminés, donc de développer cette immunité collective.


Tous les manques sont déguisés en stratégie scientifique. Mais c’est la structure du système de santé, volontairement appauvrie, et l’impuissance à produire ce qui nous manque qui commandent la vie de millions de gens parfaitement sains. Toute la vie d’un pays se trouve soumise à sa petite capacité à affronter la maladie, mais on l’oublie, et on croit que c’est à cause de la maladie.

Nous applaudissons chaque soir à 20h tout en sachant que des soignants y vont à reculons parce qu’ils n’ont pas le matériel ; les masques étaient déjà en route il y a deux semaines, et très peu en ont. Nos petites solidarités n’arrivent pas à cacher le règne de l’égoïsme, de la loi du profit et du plus fort, l’effondrement des solidarités officielles, dont celle de l’Europe.

On a préféré tout fermer, aux frais de l’État c’est-à-dire des contribuables, frais qui ne couvriront pas les ravages et les manques à gagner que cela a entraîné, on a préféré cela, dans pratiquement tous les pays industriels, les autres n’ont fait que suivre, plutôt que de s’investir dans une protection rationnelle, avec masques, tests et confinements sélectifs.

Il semble que les blocages, les lourdeurs administratives, les résistances à produire ce qu’il faut quand le profit n’est pas assez grand, tous ces obstacles soient unifiés sous le signe de la peur. Peur de s’engager, peur d’être en faute, peur d’être accusé, peur d’être « responsable ». Ajoutons-y une autre, plus froide : peur que ce ne soit pas rentable. L’écart entre les problèmes vécus et leur expression gestionnaire est béant.

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Or un ami qui voit tout cela d’un petit peu haut me dit : « Ils nous coûtent cher les vieux, à travers la planète, car c’est finalement pour les sauver qu’on a tout arrêté ». Il a même ajouté : « ça existe, des mouvements naturels par lesquels une espèce élimine les éléments les plus fragiles. » Bref, il me faisait un cours de darwinisme assisté. Bien sûr, tout gouvernement veut éviter l’accusation d’êtreresponsable de certaines morts faute d’avoir pris « toutes les mesures ». Cela explique qu’on prenne des mesures extrêmes pour éviter l’accusation, ce qui n’évite pas les morts (la « stratégie » de la France en a produit, semble-t-il, le plus fort pourcentage. C’est comme si on était ponctuellement responsable de chaque vie, et que chaque vie valait celle de l’humanité, donc de tout le collectif. Mais la mort d’une personne n’est pas un crime contre l’humanité quand elle est l’effet d’un fléau qu’on ne contrôle pas.

Cela doit faire réfléchir sur ce qui nous sert d’éthique.On s’y proclame « responsable de l’autre », on veut même « répondre pour l’autre », lui donner la priorité, et cela s’est traduit par le fait de l’immobiliser, de l’assigner à résidence, de le réduire à un objet dont on prend soin. Tout à l’heure, j’entends à la télé qu’on questionne un expert : « Sans le confinement, il y aurait eu combien de morts ? – Cent mille ». Il ne dit pas : si on leur avait imposé le masque ; et on le comprend, puisqu’aujourd’hui encore il n’y a pas assez de masques même pour les soignants. En fait la base de cette éthique c’est la peur d’être responsable, et c’est pourquoi les responsables sont prêts à réduire l’autre à la pire des passivités, et bien sûr, à l’irresponsabilité. C’est donc une éthique perverse. Et si quelqu’un objecte que ce chamboulement inouï, était peut-être évitable, on lui rétorque qu’il est irresponsable et qu’il veut la mort des gens. L’attitude perverse est de prendre des mesures maximales pour n’être accusé de rien, peu importent les souffrances qu’on produit. D’une certaine façon, la planète paie pour cette éthique où les gens sont des objets, tout juste bons à être exploités comme travailleurs et comme consommateurs (avec même pas la possibilité de consommer ce qui leur serait utile si ce n’est pas assez rentable de le produire).

L’éthique perverse est rationnelle : pour interdire aux médecins de donner du plaquénil, alors que tous ceux qui le donnent en voient les effets bénéfiques, on exhibe quelques cas où, pris sans surveillance, il a été fatal. Pour confiner les seniors, on exhibera quelques cas où des vieux sont sortis sans protection et en sont morts.

D’une manière générale chaque fois qu’on veut imposer une mesure douteuse, on la fait réfuter de façon bête, cela prouve qu’elle est intelligente et on exhibe un contre- exemple qui prouve que si on ne l’applique pas, on en meurt.

Cette éthique peut même prétendre appliquer le « tu ne tueras point », mais de façon perverse : elle interdit un médicament bénéfique et des tests parce qu’ils ne sont pas assez rigoureux et pourraient provoquer des accidents ; en attendant, des gens souffrent ou meurent réellement à cause de ces décisions. D’autres sont ruinés à cause du confinement aveugle.

Il y a une autre éthique : un fléau arrive, on est tous responsables, on s’investit tous dès demain pour fabriquer les produits qui manquent, du plus simple au plus complexe. Cette autre éthique, que j’ai appeléeéthique de l’être et que j’ai longuement étudiée, mise sur le possible, sur tout le possible qui est infini.

Comment tout cela finira-t-il ? On sera dé-confiné et on aura tous des masques et des gestes barrière. C’est-à-dire ce qu’on aurait eu au début sans confinement, si cela avait été dit et proclamé. Mais la peur l’a empêché. Bien sûr, ce serait mieux avec des tests, encore faut-il que l’État le permette ; il y sera bien obligé car la situation tourne au tragi-comique.  Ce n’est donc pas que l’État n’assume pas ; il assume les lourdeurs et les empêchements, dont les symboles sont ces deux mesures : interdiction du plaquénil et des tests ; mesures qui bloquent des possibilités.

On croit que la vie humaine est devenue infiniment précieuse, ce n’est pas sûr, ce qui est plus précieux que tout pour les hauts responsables c’est de n’être pas responsables, de tout contrôler, et d’apparaître comme ceux qui protègent vraiment le peuple, fût-il réduit à néant.

Ce n’est pas l’impréparation qui est en cause, comment être préparé à l’imprévisible ? Ce qui est en cause, c’est l’impuissance à réagir, une fois que c’est arrivé. Un pays « hautement industriel » pouvait se donner comme challenge en un mois de faire produire des masques pour tous, y compris par les gens eux-mêmes ; et de permettre aux labos qui le peuvent de faire des tests. Sur ces deux points infimes, on a failli. Peut-on se rattraper ? Question ouverte.

Daniel Sibony

Dernier ouvrage paru : Un cœur nouveau.

Livre à paraître le 2 Mai 2020 :

À la recherche de l’autre temps

(tous deux chez Odile Jacob)

 

Interview

Vous me demandez quel est “l’état de santé du monde”, audacieuse question, le monde est une entité si complexe, si normale dans sa folie et si folle dans son ordinaire, que l’idée de la palper pour évaluer sa santé est aussi une folie, car qu’est-ce que la santé dans ce cas ?  Des gens, pour gagner leur vie, passent 8h par jour à faire des tâches qui ne les intéressent pas, ils espèrent la retraite enfin pour faire ce qu’ils aiment; est-ce un état normal des choses ou un signe de santé? Non, c’est si intolérable que de grands penseurs, de Marx à Badiou, nous ont trouvé le remède : l’appropriation collective des moyens de production. Pour eux, c’est ce qui résoudra cette tension folle où l’on doit vendre son corps et son esprit pour pouvoir manger et avoir un toit sur la tête (car ces deux choses minimales semblent être les plus grandes conquêtes culturelles à chaque époque, y compris la nôtre : si on a son appartement et son petit revenu, prolongé par une retraite décente, on a presque réussi sa vie; si en plus on peut aider ses enfants et petits-enfants, on est royalement accompli du point de vue de notre civilisation; et l’on comprend que les problèmes d’immobilier et de retraite accaparent tant les discussions). Donc, comme cette anomalie qui s’appelle salariat existe, qu’elle est intrinsèque à notre vie normale, qu’elle perdure au point que ceux qui embauchent apparaissent comme des bienfaiteurs, des créateurs (d’emploi), dire que ça va bien est difficile mais dire que ça va mal est impossible puisque tous y trouvent leur compte et qu’une fermeture d’usine apparaît comme une tragédie. Il va sans dire que le remède en question mène en enfer, mais certains aiment refaire l’enfer car ils sont sûrs que sous leur égide ce sera beaucoup mieux. 

Si on se tourne vers le monde des sciences et des techniques dont les trouvailles merveilleuses nous étonnent, Internet, qui  n’est pas rien et Google, plus grande bibliothèque jamais conçue, instantanée de surcroît, ne sont qu’un aspect de l’élan pour créer de machines qui nous doublent, qui nous connaissent mieux que notre meilleur ami, qui peuvent devenir notre interlocuteur pensant, notre compagnon, c’est une trouvaille qui en même temps risque de rendre notre parole inutile; peut-être que cette machine va parler ou même décider pour nous et nous suggérer les vraies questions à lui poser; elle pensera pour nous, ce qu’elle fait déjà car on est déjà formaté par les machines merveilleuses que nous formatons. Ici le bien et le mal sont indissociables.

Tournons-nous vers le monde du social et du politique, des gens se révoltent, quelle bonne nouvelle, il y a donc des limites, la dignité a des sursauts, une belle révolte que celle des gilets jaunes, cette couleur de rire malade qui envahit le paysage, une révolte normale et saine qui par sa propre logique a sécrété de quoi s’empoisonner elle-même, ne serait-ce que par son refus d’élire des représentants, refus-délire qui la rend irreprésentable et qui en a fait un fantôme; elle s’est suicidée après avoir appelé en vain ceux d’en face au suicide. Cette révolte, suivie de grèves longues et vaines, ponctuées dans Paris par des harcèlements officiels contre ceux qui se déplacent en voiture a produit un mélange assez suffocant montrant que l’on combat “le mal” en produisant d’autres maux, que nos protections contre lui nous font encore plus mal.

En fait quelle que soit la situation humaine, on peut très vite y trouver des points de folie puis des reprises de bon sens et de nouveaux dérapages,  cela peut faire penser à certains que ça va mal ; lorsque la trace du mal est beaucoup plus persistante que celle du bien, ils ont le sentiment que le monde va de plus en plus mal mais c’est eux qui vont plus mal avec le monde, avec ce monde-là qu’ils auraient préféré différent; et lorsque ce mal leur laisse des traces si nombreuses qu‘ils n’ont pas le temps de récupérer, ils décrètent que ça va si mal qu’on va peut-être vers la fin du monde. Autrefois c’était l’accumulation des armes nucléaires ; de grandsécrivains comme Camus ont annoncé que si on n’en arrêtait pas la fabrication, le monde allait à sa destruction. On ne l’a pas arrêtée, les armes nucléaires ont continué à jouer leur rôle de dissuasion ; jusqu’à présent il n’y a en pas eu d’usage depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais il semble que l’humanité aitbesoin d’inscrire sa mort comme possible afin de pouvoir vivre banalement, normalement, c’est-à-dire avec toutes les horreurs, les injustices et aussi tous les actes bénéfiques, généreux etc 

Donc cette idée de fin du monde nous accompagnera tout le temps ;  tant qu’il y aura un monde il y aura l’idée de sa fin qui projette un peu l’idée de la nôtre. Chacun va connaître la fin du monde en vivant la fin de son monde à lui. L‘Apocalypse, elle, est quand même accompagnée par des envoyés du ciel, des anges, une éruption destructrice du divin. Certains espèrent cette irruption, alors ils l’annoncent; et peut-être qu’une catastrophe naturelle qui détruirait notre petite terre relèverait des mêmes forces qui l’ont créée, qui nous échappent, qu’on peut appeler divines. Mais n’ayons pas la prétention de prendre cette fin du monde comme une punition, nos actes qui n’ont pas assez d’importance pour la provoquer 

Le monde n’a pas fini d’exsuder tout son mal et tout son bien entremêlés, il est loin d’être prêt à mourir d’épuisement. Donc l’Apocalypse c’est pour après demain,  à bonne distance temporelle d’aujourd’hui, disons à deux ou trois générations de tout aujourd’hui qui se présente. Chacun peut dormir tranquille avec sa propre apocalypse 

En somme, le monde se porte selon, non pas sa nature car il n’a rien de naturel puisqu’il est habité par des humains, mais selon tout ce qui le crée et qui nous dépasse. Quand sa façon de se porter, avec nous dedans, nous fait souffrir, on dit qu’il va mal et quand elle nous fait du bien c’est-à-dire quand nous arrivons à nous faire du bien avec le monde, nous disons que la vie vaut la peine. Le monde va donc mal d’une façon assez bonne pour que la vie reste vivable (et nous devons prendre garde à ne pas tenter trop bêtement de la rendre meilleure car on l’empire le plus souvent), et le monde va bien, c’est-à-dire juste assez mal pour que ce bien se renouvelle et soit tenable

Avons-nous perdu le sens du rire et de l’humour? 

Pour le perdre, il faut déjà l’avoir eu; en réalité le rire est quelque chose qui nous attaque comme du dehors, c’est un événement qui nous déborde, qui nous coupe le souffle, souffle qu’on récupère par les saccades du rire.L’humour c’est autre chose, c’est se consoler d’être soi-même, c’est-à-dire insuffisant à assumer son soi-même. Le sens du rire et de l’humour existe toujours, l’endosse quiconque en est capable. Il est vrai qu’il est de plus en plus corseté par les contraintes issues d’un nouveau démon qui s’appelle le vivre-ensemble, où la difficultéest de cohabiter entre plusieurs cultures surtout quand l’une d’elles veut imposer ses lois et que d’autres y résistent alors qu’il faut bien une loi commune, celle du pays d’accueil. Cette difficulté de vivre ensemble se traduit par une surenchère : on veut vivre ensemble en s’aimant mais ce n’est pas nécessaire, ce n’est même pas souhaitable, c’est déjà bien de cohabiter côte-à-côte et de savoir que quoi qu’on dise l’autre n’y répondra pas forcément comme on veut. En rire ce serait bien ; faire de l’humour ne serait pas mal mais beaucoup ne le supportent pas et se sentent attaqués quand leur façon d’être et leurs propos ne sont pas massivement approuvés. Et comme le pouvoir est lâche, il prend des mesures, notamment dans les médias, pour cautionner les diktats de telle ou telle culture : par exemple, on ne rit pas de n’importe quoi. Or on doit pouvoir rire de tout ce qui nous arrive et qu’on trouve drôle ; c’est différent de se moquer. Si des gens veulent se moquer du dieu des autres, pourquoi pas, aux autres de s’en accommoder et de se dire que leur dieu est au-dessus de ces moqueries. Mais il faut reconnaître que la censure aujourd’hui est plus vive et plus sournoise qu’au temps de Louis XVI l’on en connaissait les règles. Aujourd’hui ces règles sont inaccessibles et si vous les transgressez alors que vous les ignorez, vous serez suspect, indésirable, vous serez victime ; et dans notre société où la plus « belle » identité est celle de victime, il n’est pas bon d’être une victime : les gens n’aiment pas s’en approcher, c’est contagieux 

Donc, le rire ne se réduit pas au fait de se moquer ; se moquer c’est vouloir forcer un rire qui sinon n’aurait pas lieu. Peut-être même que se moquer indique qu’on n’a plus tellement l’occasion de rire et qu’il faut la provoquer en rendant ridicule des gens ou des choses qui ne le sont pas forcément. Cette confusion entre rire et se moquer crée beaucoup d’effets pervers. On veut faire passer sous le drapeau du rire la haine qu’on éprouve pour certains et qu’on ne peut pas formuler. J‘aime le rire qui survient comme un événement plus ou moins grotesque qui nous tomberait dessus. 

Cela dit, les grands génies du rire comme Molière ont largement pratiqué la moquerie parce que c’était la seule façon de critiquer des instances qui prétendaient faire la loi, la religion avec Tartuffe, la préciosité littéraire avec les Précieuses ridicules ; ou des choses dont on souffre,les pères avares, les Harpagon. La souffrance et le rire pour s’en dégager prouvent que lorsqu’il y a un mal, on lui trouve un remède ultime, et même s’il provoque d’autres souffrances, on aura au moins passé un bon moment.

 

Dans Nom de Dieu, par-delà les monothéismes, j’aimontré que les incroyants croient à quelque chose, à la vie par exemple dans laquelle ils essayent de découper la leur comme ils peuvent. J’ai dit que la croyance est une forme débonnaire de l’amour. Pour ce qui est de Dieu, la question de son existence se confond de plus en plus avec la vôtre et celle du monde en proie à des états limites qui vous échappent. L‘existence de Dieu est aussi problématique que la vôtre, et c’est peut-être dans l’intrication des deux (la sienne et la vôtre) que le divin peut poindre, en tant que juste au-delà de l’humain, et très au-delà aussi.

Comme c’est une grande idée, l’intrication entre l’humain et le divin, rien d’étonnant à ce qu’elle porte la marque des peurs, des angoisses et aussi des sérénités qui sont les nôtres. Certains ont besoin d’un monde qui redouble celui-ci en mieux, en plus juste, avec un Dieu qui surveille le passage, qui juge à la frontière et au-delà. D‘autres se contentent du fait que le divin est actuel, qu’il juge actuellement et qu’il trouve souvent minablesleurs manigances; le divin est actuel, il a autre chose à faire que de nous juger, d’autant que nous sommes pour nous-même les juges les plus féroces

 

La psychanalyse peut-elle  harmoniser la planète au plan relationnel ?

La dysharmonie est essentielle aux relations pour qu’elles trouvent une autre harmonie que de façade. Quant à l’idée psy, c’est-à-dire l’idée freudienne sur laquelle tapent tous ceux qui lui sont redevables, d’autant plus fort qu’ils lui doivent davantage et qu’ils veulent l’ignorer, cette idée peut tout juste aider le sujet à s’engager un peu mieux dans son existence sans trop se faire mal inutilement au nom de vieux comptes et de contes enfantin. Elle peut l’aider à larguer notamment les deux boulets qui l’attachent par chaque pied au symptôme de chaque parent, ce n’est déjà pas si mal. Quant à globaliser cette entreprise d’éclairage,d’épuration et d’apaisement, il ne faut pas y compter car rien ne dit que deux êtres bien analysés se supportent. Déjà deux êtres relevant de la même religion se disputent ou se méprisent en voulant chacun être le plus proche du dieu commun 

C’est donc la question du vivre-ensemble qui se repointe, symbolisée par la cohabitation du monde islamique avec le monde européen qui l’a accueilli. J‘ai montré dans mon livre Un certain « vivre ensemble », musulmans et juifs dans le monde arabe, paru chez Odile Jacob, la difficulté séculaire de l’islam avec des minorités croyantes surtout quand elles relèvent d’une tradition, celle de la Bible, où il a pris l’essentiel de sa substance. Bien sûr, la vindicte qu’il exprima envers les Juifs dans son texte fondateur était si bien intégrée aux mœurs qu’elle n’avait pas toujours besoin de s’exprimer sauf par à-coups lors de massacre plutôt rares comparés à ce qu’ils auraient pu être, et d’humiliations essentielles dont les effets furent moins terribles qu’ils l’auraient pu. Je pense, non pas que l’Europe va s’islamiser comme le disent certains excités,mais que les musulmans d’Europe la mettent au défi de tenir sur ses valeurs qui ne sont pas celles de l’islam ; et qu’ils se défient eux-mêmes de mieux refouler la vindicte envers les autres que leur enseigne en continu leur tradition. Bref, je leur fais confiance pour surmonter leur conflit intérieur dont certains sont à peine conscients :vouloir vivre avec les autres et adorer un texte qui maudit ces autres. On doit déjà les féliciter parce qu’avec toute la violence que leur enseigne leur religion, ils ont su jusqu’ici, à de terribles exceptions près, faire preuve d’un certain bon sens. 

 

Remarques sur l’autorité

L’autorité de quelqu’un tient au fait qu’on transfère sur lui une certaine valeur, parce qu’il a du pouvoir, de l’argent en quantité, des compétences reconnues, des qualités humaines rares, comme la capacité de dire une parole qui dénoue la détresse. Ou parce qu’il a une aura personnelle qui ne convoque aucun de ces attributs mais qui tient à ce que sa présence rayonne, témoignant de ses rapports étroits avec des forces spirituelles ou symboliques peu banales.

L’autorité repose donc sur une certaine supposition. Et si, par sa conduite personnelle, cet homme vient à démentir ce qu’on lui suppose, il perd de son autorité. Mais si le groupe qui l’a mis à cette place a encore besoin de lui, il peut l’y maintenir, lui redonner de l’autorité. Preuve que l’autorité sur un groupe tient d’abord à la décision du groupe d’opérer ou de maintenir le transfert fondateur. 

La fonction d’autorité est sans doute universelle. Même dans les groupes où l’on n’aime pas désigner un chef ou un représentant, on sent et parfois on reconnaît que tel sujet a plus d’autorité et on en tient compte. 

L’origine du sentiment d’autorité se trouve bien sûr dans le rapport aux parents, pas seulement au père, sauf quand la mère lui délègue ou lui transfère sa part d’autorité à elle pour des raisons culturelles ou de tradition.

Avant de poursuivre, je réponds à deux questions.

Y a-t-il une pensée du judaïsme sur la question de l’autorité ? 

Bien sûr, puisque le peuple juif est singulier ; et ce que j’ai appelé transfert y est appelé permission, autorisation. L‘autorité c’est la permission de faire ou de dire certaines choses, permission qu’on a reçue d’un autre qui lui-même l’a reçue, etc. Et si on se la donne par décision, il faut que d’autres la cautionnent. On revient donc au transfert, car cette permission s’appelle chout, ou bien smikha, dont la racine signifie que quelqu’un a mis ses mains sur la tête d’un autre à qui il « transmet » son autorité, comme Moïse l’a fait pour Josué avant de mourir. 

Autre question : y a-t-il aujourd’hui un certain effacement du Juif contestataire laissant place au Juif conservateur ou au juif de cour ?

Il y a là un peu de vrai, qu’on peut expliquer par le fait que les Juifs, dans leur long assujettissement, avaient besoin des Juifs de cour, ceux-ci étant eux-mêmes impatients de se faire valoir, d’affirmer leur pouvoir sur les autres et d’en jouir. Il s’ensuit un respect de l’autorité établie du fait qu’elle est établie, on ne se leurre pas sur sa valeur, mais on s’y soumetpar calcul ou par opportunisme, et on finit par la respecter du fait qu’on s’y soumet (à supposer qu’on se respecte). Il ne faut pas la contrarier ou faire des vagues, et cela conduit à un réel conservatisme, non seulement dans la façon le mode d’être et la pensée, quand il en reste, mais aussi dans la gestion culturelle. Beaucoup de tares dues au respect sans condition de l’autorité, respect justifié par la détresse du peuple juif au cours des siècles, perdurent alors qu’il n’est plus en détresse. La posture de minorité n’ayant pas d’autre choix que d’accepter l’autorité en place a-t-elle pu se transmettre ? C’est possible ; en tout cas, le peuple juif reflète la société ambiante, dans laquelle la valeur principale est le pouvoir ou l’argent. Certes, ceux qui l’ont ne sont pas souvent estimés ou respectés mais ils détiennent les emblèmes de l’autorité, c’est eux qui décident, avec des rituels obligés comme la concertation, etc., on s’incline devant leur autorité même si on ne les estime pas.

Il y a aussi des confusions à éviter, par exemple, refuser l’idolâtrie ce n’est pas refuser l’autorité : Abraham rejette les idoles, mais ce n’est pas un anti-autoritaire. Mardochée refuse de se prosterner devant Haman, mais c’est un refus de la haine antijuive qu’ils sent dans cet homme, et il préfère prendre le risque de ne pas se prosterner, risque qui par chance a bien tourné.

Certains disent volontiers que les juifs sont contre l’autorité. Certes, ils ont l’habitude de discuter la loi et le Talmud, qui est lui-même une discussion ; cela peut stimuler le questionnement sur ce qui fonde l’autorité mais pas le refus de celle-ci ou même sa contestation. Au contraire, beaucoup cherchent éperdument l’autorité pour se « reposer » sur elle.Quant aux couches dirigeantes des communautés juives, elles ont toujours penché du côté de l’autorité, pour chercher la sécurité du groupe, sans oublier les avantages pour elles-mêmes.

En fait, toute autorité mérite d’être discutée, et si elle est juste, elle gagne à l’être. Reste à savoir s’il est possible ou dangereux d’en parler, et cela dépend, avant tout, de la maturité du groupe.

Qu’est-ce qu’une autorité juste ? C’est celle qui peut (qui est capable de) se justifier par ce dont elle-même se réclame. De ce point de vue, les points critiques ou même les crises de l’autorité ne sont pas forcément une catastrophe.

 

Souvent, on invoque une autorité pour tout autre chose que ce en quoi elle est autorisée. Par exemple pour maintenir un déni sur une question gênante. Par exemple, l’argument du « vivre ensemble » est devenu un argument d’autorité qui peut faire taire – et même nier – tout ce qui, sur le terrain, y objecte.

Plus largement, on invoque l’autorité pour renforcer de manière factice telle cause idéologique : il fut un temps où des scientifiques de renom y apportaient, comme on dit, « tout le poids de leur autorité », ce qui était une tricherie car leur savoir sur la physique ne prouve rien sur la justesse de ladite cause (la physique ne prouve rien sur la valeur du marxisme). 

A ce niveau, on est dans la logique médiatique ou marchande : l’autorité, comme valeur, se vend et s’achète ; l’homme a acquis une autorité « dans son domaine », il écrit des best-sellers, il peint des toilesqui coûtent cher, il a découvert une bonne pilule, il peut donc mener le combat pour la justice… ou faire entendre ses convictions du moment, qui vont du meilleur au pire : Zola pour Dreyfus, Foucault pour Khomeiny… 

Parfois, deux autorités se renforcent : l’autorité religieuse a cautionné les dictatures ou bien, par son silence, a laissé faire les plus grands crimes. Parfois des gens renforcent leur autorité avec des symboles qu’ils ignorent pour mieux capter l’allégeance de leurs fidèles. Lacan l’a beaucoup fait via des symboles mathématiques dont il n’avait aucune maîtrise pour doper son autorité de « sujet supposé savoir ».

L’intéressant, c’est le rapport duel entre autorité et croyance. Une autorité ne tient que parce qu’un groupe de gens a besoin d’y croire. Souvent quand ce besoin est satisfait et que les personnes sont plus sûres d’elles-mêmes grâce à cette croyance, elles peuvent alors relativiser l’emprise de cette autorité ou même s’en dégager. Dans la famille les enfants ont besoin d’idéaliser un parent ou les deux et de se soumettre à leur autorité. Cela leur donne un appui et quand ils n’en ont plus besoin ils ignorent cette autorité, alors qu’elle compte encore pour eux puisqu’ils ne peuvent s’en écarter sans violence.

Il n’est pas facile de rester libre face à l’autorité, ne serait-ce que libre de penser autrement qu’elle si l’on a de quoi. Nul ne veut renoncer à l’usage de sa pensée s’il contrarie l’autorité, ni à l’usage de la parole. Mais la plupart y arrivent très bien, et à la longue ils ne s’en rendent même plus compte. Ils invoquent même l’autorité pour justifier de rester cois et d’accepter d’être couards. 

Heureusement, on a de beaux exemples du contraire. Je pense au conflit de Galilée avec l’Eglise, autorité absolue, qui se réclamait de la Bible et du Livre de Josué, pour dire que c’est le soleil qui tourne. En fait, les deux parties étaient coincées : l’Eglise ne pouvait pas faire de ce verset (« Soleil, arrête-toi sur Gabaon… ») une lecture vivante, donc porteuse de métaphores, c’eût été se battre au nom d’un épisode de l’histoire des Juifs, ceux-là mêmes qu’elle vouait à l’opprobre. Et Galilée non plus ne pouvait pas entrer dans cette histoire et dire : nous divergeons sur la lecture d’un verset du Livre, pour moi il signifie que le soleil bouge en apparence, mais pas « réellement », et l’appel de Josué vise à le fixer en apparence. Après tout, même aujourd’hui, on dit que « le soleil se couche », pourquoi un homme ne pourrait-il pas s’écrier : « Soleil ne te couche pas avant que j’aie finicette bataille ! » ? On sait qu’à la fin, devant la menace, Galilée a dû céder.

 

Il y a aussi des révoltes contre l’autorité, où le rebelle pur pose la question-limite : Qu’est-ce qu’elle a de plus que nous ? Qu’elle montre les preuves dont elle s’autorise, etc. Ce qui le fascine, c’est la consistance de la fonction symbolique, qu’il voit s’incarner dans un maître. Il y a un épisode dans la Tora, la révolte de Qorah contre Moïse sur le mode : « Pourquoi est-ce toi qui détiens l’autorité, nous aussi nous faisons partie du peuple de Dieu ». C’est toujours un questionnement et parfois une mise en cause de la dimension symbolique comme telle. Aujourd’hui, cela se traduit par : Qui es-tu, toi, pour mettre en doute ce que je dis ? À ce (très bas) niveau, l’autorité est une valeur que chacun veut détenir, et à bon compte, il lui suffit de menacer ceux qui le contestent par de mauvaises épithètes qui leur font peur.

Dans Le Château de Kafka, il y a une autorité incarnée par le Château et l’Hôtel des fonctionnaires, elle n’exerce aucune coercition, elle ne tient que par la peur que les gens du village ont de la mécontenter, une peur si profonde qu’elle n’est même pas ressentie, elle ne l’est que lorsque, par un hasard extrême, une femme a osé déchirer la lettre d’un fonctionnaire qui lui donnait rendez-vous à l’hôtel. Ce geste suffit à ce que tout le village ne veuille plus rien à voir avec cette famille, elle est devenue tabou ; et le père s’épuise en démarches incessantes, non pas pour être innocenté, mais pour qu’on établisse la faute, et bien sûr, l’autorité n’en fait rien : « Désolé, on n’a rien à vous reprocher ».

Cela souligne le couplage entre l’autorité et la crainte qu’elle inspire. Souvent l’autorité n’a jamais frappé mais la crainte est là car elle donne à l’autorité la consistance qui lui manque. Dans ce cas, douter de cette autorité, c’est risquer de se mettre à dos le groupe.


Ajoutons que les démocraties ont un problème avec l’autorité ; elle est en principe incarnée par le peuple, mais il a des représentants qui souvent la déconsidèrent en montrant voire en exhibant leur jouissance.

Terrosrime islamiste et folie.

Terrorisme islamiste et folie

Les effets du terrorisme islamiste sur la société occidentale sont complexes et pour cause, il constitue la frontière la plus brûlante entre deux cultures. J’ai exploré cette frontière dans plusieurs ouvrages et je voudrais me centrer sur le rapport à la folie, notamment sur ce qui fait que des magistrats court-circuitent le procès de plusieurs tueurs islamistes, dont celui Sarah Halimi, en arguant qu’ils n’avaient pas, lors de l’acte, tout leur « discernement ».
Cela pose une grosse question à la fois théorique et dramatiquement concrète : beaucoup d’islamistes, pour mettre en acte la vindicte antijuive qu’ils puisent dans leur Texte sacré, feront passer l’exaltation que ça leur procure pour un état d’absence à soi et d’agitation « anormale », et il y aura assez de « frères » pour témoigner que ce jour-là, oui, « il n’avait pas l’air normal ». Mais, à supposer que le mot « normal », contesté de partout, doive être ici maintenu comme repère solide, peut-on être dans un état normal quand on tue des gens au nom de son Dieu ? Peut-on être sans aucun « trouble » quand on a ce programme en tête ?
Dans le cas de Traoré, le tueur de S. Halimi, l’homme était agité et assez désemparé en se préparant à agir. On le serait à moins, surtout quand on n’est un djihadiste aguerri mais qu’on sniffe de temps à autre des appels coraniques pointant les autres comme « maudits » par Allah, comme des figures de Satan. Mais voilà que ces symptômes d’agitation, plutôt normaux dans le contexte, vont être coupés de leur sens et brandis comme les signes d’une maladie. Or, même avec cet abus, on ne peut pas l’exonérer, car selon la loi, le malade qui tue n’est déchargé de son crime que si seule la maladie l’a poussé à le commettre. Ici, ce n’est pas le cas, on en viendrait même à conclure que l’agitation précédant l’acte rendrait l’homme, tout simplement, non-responsable de cet acte. Ce qui paraît un comble, mais on persiste dans cette logique bizarre puisqu’il est dit qu’il avait « beaucoup fumé », ce qui est encore normal pour se donner du courage et se « fixer » avant l’acte. Or le nombre de joints, c’est lui qui le dit et on le croit, dix, vingt ? Comment voulez-vous qu’avec vingt joints il ait tout son discernement ? On peut admettre que pendant l’acte et peu avant, il était dans un état pathologique, mais c’est lui qui l’a provoqué, et en toute sincérité : il avait besoin de courage pour être à la hauteur de son projet. Finalement, la préparation de l’acte peut vous dispenser d’en répondre. On est donc dans la caricature, et c’est presque un conseil pratique pour ces braves gens : préparez bien votre acte pieux, cela vous évitera le procès.
Et surtout, cela évitera à la justice de statuer sur le motif et le contenu de pareils actes. D’autant que ceux-ci ne sont pas toujours assumables par leurs auteurs, tous n’ont pas des nerfs d’acier, et souvent ils découvrent les appels qu’ils exécutent, ou bien ils découvrent, à des moments de ferveur un peu exaltée, que ces appels qu’ils connaissaient, doivent pouvoir être accomplis, après tout, puisque les victimes désignées circulent sous leurs yeux.

Mais le niveau plus profond du problème est l’écart entre les deux cultures. Un énoncé comme « les juifs sont des singes et les chrétiens des porcs » ou comme « il faut les combattre jusqu’au bout » sonne un peu délirant aux oreilles occidentales, mais il est très tenable et bien tenu dans l’espace islamique. Cela ne veut pas dire que ces sujets sont « antisémites » au sens occidental, ils peuvent être très conviviaux mais si, pour des raisons variables, l’appel sacré s’impose à eux, à un moment où ils veulent donner « plus de sens » à leur vie et la rapprocher du sacré, ils peuvent le mettre en acte. Un ami médecin me dit que son épicier marocain, très gentil comme ils le sont tous, lui a dit placidement : « Vous savez, il y a eu la Bible, puis l’Évangile, et le Coran les a coiffés, il les englobe, donc vous serez tous musulmans tôt ou tard ».
Ces sujets donc, dont l’exaltation est variable, peuvent aller jusqu’à crier leur invocation quotidienne (Allah est le plus grand) en plantant le couteau, acte par ailleurs très signifiant : ils pourraient faire plus de victimes avec des moyens plus modernes, mais ils préfèrent un acte dont la qualité religieuse est supérieure puisqu’il évoque le sacrifice, ils sacrifient à leur Dieu une victime insoumise donc impie. Cette attitude déjà est un peu délirante, décalée de la réalité. En somme, quand ils s’explosent, ils échappent au jugement par la mort, mais voilà qu’ils y échappent aussi s’ils se contentent de tuer au couteau en ponctuant leurs actes d’appels religieux contre la victime. Ils y échappent car le procès risque d’évoquer et de mettre en cause la vindicte envers leurs victimes, qui est écrite noir sur blanc dans le Texte fondateur. Le terrorisme se réclamant de cette religion échapperait donc par principe à la justice car si on le juge, on porterait un jugement sur cette religion.
Or ce discours, écrit dans un Texte sacré, est lu et psalmodié quotidiennement dans tous les lieux où la religion est évoquée, ainsi que par les plus pieux en solitaire. Le fait que s’y ajoute une bonne dose de hash (n’oublions pas que c’est de là que vient le mot assassin : hashishin), lequel hash est de consommation courante dans ces milieux, ce fait et certains troubles qui s’y rattachent, cachent mal le discours mis en acte en réponse aux appels sacrés, lesquels s’adressent aux plus croyants, exigeant d’eux un « effort » personnel (effort = djihad).
Admettons que ce qui est délirant c’est de vouloir mettre en acte ces appels pieux et non les appels eux-mêmes qui relèveraient de la religion. Ce serait déjà problématique : la religion est respectable si elle est le bien de chacun et de chaque communauté ; si elle empiète sur les autres notamment sur la vie des autres au point de la leur ôter, il est normal que la justice si intéresse.
Au lieu de cela, elle semble plutôt leur dire : attention, si vous appliquez ces appels, surtout en état d’ivresse « hashashine », vous êtes irresponsables, on ne pourra ni vous juger ni vous punir, on ne pourra que vous soigner. S’ils sont déjà en traitement, c’est une aubaine, comme c’est le cas pour le tueur récent de Villejuif : il a tué et blessé au couteau plusieurs personnes, et il en a épargné une qui lui a cité le Coran, prouvant par-là qu’elle était musulmane. (J’avoue que la même chose m’est arrivée à Marrakech quand j’avais 10 ans, je le raconte dans le roman du même nom : j’ai failli être non pas tué mais violemment tabassé par une bande de jeunes que j’ai stoppée net en lançant des versets du Coran que je connaissais par cœur car j’habitais près d’une mosquée).
C’était en terre de dhimitude, et ici on est en France.
Il faut donc reconnaître que les victimes de ces tueurs sont sacrifiées à deux titres, au titre religieux classique, où l’on égorgeait les vaincus de la guerre sainte (l’exemple princeps étant la tribu juive de Médine dont tous les mâles furent égorgés), et au titre laïque rationaliste, qui veut que de tels actes, portés par ces propos, sont vraiment hors des limites de la raison et sont en fait dans le champ de la folie.
Naguère, le mot d’ordre était : ne surtout pas laisser dire que de tels actes ont un rapport avec l’islam. Le message est bien passé, tout le monde sait que ce rapport est étroit mais qu’il ne faut pas le dire. Et voilà qu’avec ces actes on passe au cran supérieur : vu que le rapport avec l’islam transparaît trop clairement, il ne faut pas laisser dire que le discours des tueurs, qui cite presque à la lettre le Texte sacré, est un discours religieux, il ne peut être que psychotique, sinon c’est toute une religion qui serait pointée comme un peu folle quand elle veut s’installer dans une culture qu’elle-même conteste sans avoir les moyens d’effacer cette culture.

Au prix de tels mensonges, que veut-t-on protéger ? C’est un fait que la pensée de l’islam fondamental sécrète à tout moment, à sa surface, des tueurs au nom de Dieu, par un effet d’ébullition (que le hash, la névrose, la difficulté de vivre peuvent activer) ; mais bien des personnes de bonne foi pensent que si l’on reconnaît ce fait, on condamne nos compatriotes musulmans. Je soutiens qu’au contraire, cela rendrait pleinement hommage à leur calme, leur dignité, leur bon sens, vu que leur immense majorité n’envisage pas de mettre en acte ces paroles, elle sait que cela compromettrait la quiétude et le quotidien communautaires. Cette honorable communauté souhaite donc implicitement que l’on juge les terroristes pour la folie de leur discours ou pour celle de le mettre en acte.
Le blocage du procès ne vient pas de la masse des musulmans mais de l’appareil d’État qui en a peur. Peut-être craint-il aussi qu’on ne questionne, dans cette affaire, la Police qui était présente, tout juste derrière la porte, et qui n’est pas intervenue ?

Noël

Noël

J’avais écrit autrefois un texte sur le Père Noël qui a rebondi au fil des ans, en voici une version, (de 2004 je crois), qui reste lisible. Entre-temps, j’ai vu un joli petit film de 20 minutes Les deux frères et le Père Noël, d’un apprenti cinéaste en fin d’études, Gabriel Tibi, où le grand frère explique au petit que ça n’existe pas, pendant que les grands, notamment les parents, disent le contraire ; le petit est un peu paumé, et le soir de Noël il avise un gros carton et un costume rouge avec barbe, il disparaît avec, on le cherche, introuvable, enfin il ressurgit après dîner vêtu en Père Noël et distribue les cadeaux de la boîte. L’idée est assez fine, car au lieu d’affirmer l’existence du Père Noël ou de la réfuter, le film joue avec ; c’est une bonne leçon, quand une chose est saturée de confusions, il faut jouer avec ; le Père Noël est un jouet qui produit d’autres jouets. Et cela fait sens, une fois par an, une fois parents, de jouer au Père Noël, de rejouer un brin d’enfance.

CROIRE AU PÈRE NOËL? Cadeau et barakha. Pour la plupart, « croire au Père Noël » c’est croire à ce qui n’existe pas. Mais l’amour fait des miracles: imputer les cadeaux au « Père Noël », c’est dire sa joie de donner et de recevoir sous le signe d’un événement mystérieux. C’est faire le vœu que des cadeaux nous soient faits à partir d’un lieu étrange ou impossible, celui du Père Noël précisément. C’est donc le vœu que lorsqu’on bute sur l’impossible, eh bien ce soit fécond, qu’il y ait là-dedans du cadeau; qu’on n’ait pas à payer pour cet impossible… Et il y a bien des façons de payer les « impossibles » où l’on se coince: par exemple en ayant une « vie impossible ».
Du coup le « Père Noël » devient symbole de « barakha », d’abondance, et cela rejoint la fameuse « bénédiction divine » qui court dans toute la Bible: elle est donnée par des « pères » (Abraham, Isaac…), des pères qui l’ont reçue et la transmettent à leurs enfants.
Quand le christianisme est né (longtemps après Jésus), il a posé que Dieu c’est le Père. Du coup, on ne sait plus très bien si ce cadeau, cette barakha, vient du Père ou du Fils ou de leur fusion en Dieu. Mais ce sont là des questions pointues que balaie l’envie du cadeau et du don.
Car que Jésus soit Dieu ou un homme « divin » et inspiré, que Dieu soit un Père barbu ou l’ensemble des forces extrêmes qui tendent le monde et poussent l’humain vers ses limites, ou le sortent de sa routine animale et fonctionnelle, cela importe peu à ceux qui parlent de « Père Noël » et se font des cadeaux de Noël. Même l’enfant, lorsqu’il apprend que le Père Noël est « imaginaire », est en âge de sentir que l’imaginaire n’est pas nul, qu’il enrichit le réel et s’enrichit du réel. Et ça le branche sur la question du don, de la barakha, du cadeau « miraculeux »…
Les enfants ont une vraie intuition de ce qu’est le cadeau, le don de vie, la naissance, le « Noël ». Et leur approche du divin est parfois plus mûre que celle des adultes, surchargée de précautions, de défenses, d’une grande peur de paraître naïf, une peur elle-même naïve et infantile.
Et si l’infantile des adultes n’a pas le génie de l’enfance, tous deux se rejoignent pourtant dans l’amour du don, dans le désir d’être doués, d’avoir un cadeau du ciel, de « là-bas », du lointain où notre terre prend appui et qui parfois la met hors d’elle.

Hanoucca

La géométrie variable des rituels s’illustre bien dans Hanoucca
C’est une petite tradition rapportée par le Talmud qui parle de la fameuse fiole qui se rattache à l’inauguration du temple ou plutôt de l’autel des sacrifices, quand les Macchabées l’eurent reconquis, et voulurent fêter leur victoire en rappelant l’inauguration du premier Temple par Salomon qui avait duré huit jours. Mais les huit jours sont aussi là pour rappeler qu’une certaine fête, Souccot, n’avait pu être célébré. Autrement dit un rituel c’est comme un rêve, avec des interprétations, des surdéterminations, des ramifications qui l’enrichissent. Avec des traditions différentes. Par exemple Maoz Tsour pour les ashkénazes et le psaume 30 pour les séfarades.
Un rituel c’est une manière de s’appuyer sur des signifiants qui ont couru le long du temps et c’est aussi prendre appui sur ce que cette course elle-même rappels. On peut aimer cette fête parce qu’on se rappelle la manière dont on la fêtait il y a 20 ou 30 ans dans d’autres circonstances et d’autres pays. Richesse aussi du mot Hanoucca qui en hébreu résonne avec éducation. C’est bon de rapprocher inaugurer de éduquer ; alors qu’inaugurer, c’est entrer dans l’acte d’augurer c’est-à-dire de consulter le divin et de faire un vœu au début d’une entreprise ; et c’est une sacrée entreprise que d’éduquer.

L’Autre-lumière et l’Arc-en-ciel

À l’occasion de la « fête des lumières » (Hanoucca), voici un extrait de mes Lectures bibliques

L’Autre-lumière et l’Arc-en-ciel

​1. Soit la lumière. La Création c’est le devenir-lumière de l’être, quand il se sépare assez (de lui-même) pour rencontrer l’acte possible.
​Reprenons l’énoncé : « Dieu dit: Que la lumière soit. Et la lumière fut. » Encore fallait-il le dire et trouver de quoi dire ce devenir-lumière de l’être. Il a donc fallu que l’être se rencontrât, pour faire être l’étincelle de cette rencontre, le choc lumineux qui se répercute dans un dire.
​Le créatif d’une rencontre c’est qu’elle éclaire le dire secret qui l’a portée ; et rend possible un autre dire, un passage entre deux niveaux du dire. Or si ce qui parle dans ce texte, et qui s’appelle l’être comme origine de ce-qui-est, on voit que cette première parole est celle où l’être se fait parlant à certains temps créatifs, certains moments du processus de création. A ces temps initiaux, à cette initiation du temps, l’être se fait parlant, ça parle et ça dit : « Soit la lumière. » (yéhy or). Le retour de cet appel d’être s’écrit non pas « la lumière fut », mais plutôt : « et soit la lumière » (vayéhi or); re-soit la lumière, en quelque sorte. Entre l’appel et la lumière, entre l’appel d’être et l’éclairement qu’il produit, il y a ce « et » qui, dans la Bible, fait tourner le temps, amène l’avenir au passé et le passé à l’avenir via la parole de la Présence. Cette réponse à l’appel de lumière (« et soit la lumière ») est donc aussi un événement : l’effet-lumière de l’être… qui a lieu dans les deux sens du temps (soit et fut la lumière).

​Soit la lumière est l’événement où il est dit que la lumière concerne l’être. Elle le concerne dans son devenir premier, minimal ; dans le geste où il sort de lui-même, c’est-à-dire où il vit. C’est le premier signe de l’être vivant ; le premier temps vivant de l’être. Ces deux premiers mots de YHVH méritent qu’on s’y arrête. « Soit » est l’être impératif, le pur appel d’être. L’événement est à deux temps : l’être se rend lumineux sur fond de chaos et de ténèbres ; l’être se rend à l’appel qui le rend lumineux, en retour. Une secousse d’être a eu lieu. Est-ce autrefois ? dans la fois qui toujours est autre ? il y a des millions d’années ? ou dans un temps immémorial et créatif? L’essentiel de l’événement est qu’il soit « visible », éclairant et éclairé. Ici, l’événement est lui-même la lumière. La création – toute création – s’inaugure par l’événement où l’être se fait lumière. Par ce dire – « soit la lumière » – l’être prend place dans une mémoire, pour s’y reproduire en d’autres temps, lors d’autres illuminations ; par exemple, devant un texte obscur qui soudain va s’éclairer; ou une situation glauque qui est aussi une sorte de texte indéchiffrable. Soudain : soit la lumière! Mais le but n’est pas d’être dans la lumière, c’est de passer par elle ou de faire qu’elle se passe ; quitte à passer vers d’autres ombres. Là est le point créatif.
​Pour chacun, la création c’est la rencontre de ce qu’il a fait en son « absence » quand il passait du côté de l’Autre, sur le chemin d’un certain retour à soi. Ici, puisque c’est d’être qu’il s’agit, il y va du retour à l’être.

​Une trouvaille est un événement d’être où quelque chose fait que « soit la lumière », soit à l’instant où la lumière va se faire, où elle va poindre. « Faites toute la lumière sur cette affaire… », dit-on aux enquêteurs. Chacun sait qu’on ne la fait pas toute. La lumière créative est partielle, coupée d’ombres, prise dans des cycles d’intermittences, sources de temps multiples. La Genèse dit aussi ce rythme: « L’être vit que la lumière était bonne »… C’était clair, et c’était bon que ce fût clair. Cela fait événement entre le jour et la nuit. L’appel de lumière et sa réponse produisent une boucle lumineuse qui devient cycle du temps, unité de temps, déclenchement d’un autre temps. La lumière est mise en mémoire, elle est émise à la mémoire du temps. La Genèse semble dire : à partir de là on peut compter. Et il n’y a que les naïfs pour croire qu’elle nous raconte la naissance absolue de la terre et du ciel et de l’homme. C’est clair qu’il y avait de l’homme et des bêtes et du cosmos, comme le veut la Physique et comme le veut Darwin ; mais c’était chaotique, tohubuesque; ça ne comptait pas. La Bible tente une lancée d’histoire ancrée dans l’être-devenant-lumière. Et la Genèse, toute genèse, prétend fouiller l’accouplement de l’être-temps et de la lumière. A tous les niveaux de l’éclairement.

​Eclairer, montrer l’éclair, c’est montrer que l’être se retire de ce qu’il crée; la création est aussi un retrait de l’être, une fois débordé par la lumière et la parole.
​L’être créatif crée son acte, comme l’être devenant lumière s’éclaire pour voir son acte et voir que « c’est bon ». Il fissure l’espace, et le regard se constitue dans cette fissure. Au départ qui est ici proposé, la lumière était un foyer ultime, l’être était un point aveugle, et l’acte créatif un transfert de lumière, lumière portée par l’être: là commencent l’espace et le temps, en même « temps ». La lumière déclenche le temps, puis le temps est pris en charge par d’autres lumières. Mais tout part d’une cassure dans l’être, d’une faille où l’être se scinde entre l’appel et le rappel, entre le voir et le visible. L’être laisse passer la lumière qui lui donnait lieu, le localisait, l’espaçait.
​Cette faille s’éclaire d’une tension extrême – cataclysme ou trauma; faille chauffée à blanc – à la limite où la vue de la lumière s’abolit dans son excès. A cette tension limite, l’espace-temps s’ouvre, ouverture sans fin d’un commencement qui se déploie – étale ou turbulent – qui se révèle après-coup. Alors, l’espace incréé se retire en lui-même et fomente son espacement : son dédoublement, sa différenciation interne. Au début, l’être est « narcissique », il se prend pour le monde et prend le monde pour lui tout seul ; puis il s’en déprend, et la lumière semble être l’effet de ce retrait, ce trait-retrait créatif, premier tressaillement de l’être grâce à quoi l’espace est l’effet d’une entaille. Ainsi, le narcissisme de l’être se coupe de lui-même, et sa coupure devient lumière. La genèse de l’espace rejoint – rattrape – sa cassure où se déploie la singularité éblouie. En un sens, il n’y a pas d’espace sans que la lumière le constitue (pas seulement le rende visible). La lumière c’est de l’être qui se donne lieu et se retire, pour rendre possible l’appel nouveau.

​La Genèse prend le risque de faire parler l’être, de lui faire dire comme premier mot ce couple : Soit [la] lumière (yéhy or). Elle fait une coupure-lien entre l’être et la lumière. Elle parle de l’être comme événement parlant. Et quelle création pourrait faire autrement ? Dans le Livre, au fil des grandes rencontres, l’être se « révèle » à quelqu’un (à Abraham, par exemple, puisque cet « homme » est à la mode, vu que ceux qui s’en réclament, dans les trois monothéismes, croient qu’il s’agit de le partager ; ils ne voient pas que ce qu’il y aurait à partager c’est le manque-à-être originel où s’est produit Abraham…). Et quand l’être se révèle, c’est d’abord un effet de lumière : l’être se montre ou se rend lumineux à qui sait le rencontrer.
​On est loin de la révélation au sens religieux que la théologie rumine (et que les médias répercutent : Croyez-vous en la Révélation ? Tout de même…). Du point de vue de l’événement d’être, c’est plus simple, plus radical : si l’être peut se faire lumineux, c’est pour quelqu’un qui est capable de le reconnaître, donc pour un être parlant ; Abraham ou un autre. Ce ne sont pas des modèles, ce sont des bouts d’événements. Après-coup la différence surgit entre les luminosités ; elle apparaît à qui veut la voir. Du reste, tous ceux qu’atteint cette lumière d’être passent le flambeau en essayant de dire leur rapport à l’origine où la lumière a manqué.
​L’origine est une ombre et une lumière ; une ténèbre au-dessus de l’abîme où l’être s’éclaire (soit la clarté…). Les humains ne sont dans l’être qu’en partie ; ils ne peuvent pas avoir en vue le tout de l’être, puisque l’être déborde tout ce-qui-est. Ils sont ballottés entre ombre et lumière.

​2. L’arc-en-ciel. Comme par hasard, dans cette texture de liens et de coupures-liens, la forme initiale de l’Alliance est l’arc-en-ciel; une subtile mise en morceaux de la lumière; fibration de couleurs sur fond de chaos: après avoir tout effacé de sa création par un déluge, comme si tout n’était que brouillon, la Création fait retour sur elle-même et pose qu’il n’y aura plus d’effacement total; que s’il y a catastrophe, elle ne sera pas générale, elle laissera du reste, pour que la Création se ressaisisse et passe à autre chose. Cette Alliance entre le divin et les vivants, entre ciel et terre, se signale dans l’Arc. L’être orageux tire des flèches d’eau ; puis, ses traits tirés, se repose dans les couleurs, dans la lumière décomposée. L’arc émerge et fait lien entre deux points de la terre ; c’est leur distance, leur jonction; comme une anse, il les relie par ailleurs, par la voie des airs. Il raccroche la terre à autre chose, au temps où chaque orage rappelle la mémoire diluvienne, et encore plus avant, avant l’acte créatif, la première lueur sur les eaux de l’Origine (du tohu-bohu).
​L’arc vient donc en tiers inscrire l’appel qui dit non à la noyade. L’arc lumineux est un lien entre l’être et le risque de néant. C’est une Alliance arc-boutée sur sept lumières (les couleurs de l’arc-en-ciel ; en fait). Sur cette lumière et cette image érotique : le ciel envoie ses flèches d’eau sur la terre et celle-ci renvoie des pousses à travers la fécondation. Les gerbes répondent aux flèches humides et disent que tout n’est pas noyé, que dans la mêlée érotique entre le ciel et la terre, la mort frôlée tourne au profit de la vie. L’Arc multicolore – qui deviendra une Arche – est une alliance sensuelle. C’est un lien entre les sens et la mémoire, entre les corps et les signes, le feu et l’eau, le visible et l’humide. La lumière s’y décompose – en longueurs d’onde – sur les fines gouttes d’eau, sur l’onde elle-même décomposée.
​Cette Alliance deviendra celle de la Lettre infinie – du Livre – vouée à penser l’être comme origine de ce-qui-est, et à transmettre cette pensée comme potentiel des alliances. Le Livre, éclaircissement à l’oeuvre, implique toutes les lumières de ceux qui le lisent.
​La Torah, avant de se poser comme lumière qui-fait-voir, raconte des événements de lumière: celle de la création, celle de l’arc-en-ciel, celle du don de la Loi dans le tonnerre et les éclairs, celle du feu divin qui consume les sacrifices (ou ce qui se pose dans une posture sacrificielle). En même temps, elle fourmille d’appels qui la désignent comme une lumière. Par exemple : « L’âme de l’homme est une lumière de l’être (YHVH), elle imprègne les replis utérins ». « La lumière est parsemée pour le juste et la joie pour ceux qui ont le coeur droit »…
​En principe, l’être-YHVH (se) met en lumière ; des paroles sont libérées de l’opacité et bâtissent une pensée. La pensée est une présentation lumineuse de l’être. Pour la Torah, la lumière de l’être brille dans l’événement irréductible à aucun autre ; l’événement où l’être focalisé est mis en feu pour un instant.

​​​​​​​DS