SQUARE de Ruben Östlund

Un symptôme très européen – Être coupable envers l’autre

Le film est fort et plein d’audaces, il a reçu à Cannes une palme d’or bien méritée : il est singulier, il enchaîne des situations singulières mais d’une manière si ouverte et si juste, qu’il frôle chaque fois l’universel.  Disons qu’il est singulièrement universel comme le sont les œuvres les plus réussies.

Voici l’histoire : Christian est conservateur dans un musée d’art contemporain en Suède, et pour lancer une exposition qui consiste en un carré de 4 m de côté sur le sol où serait écrit que là règneraient la tolérance et l’altruisme, il recourt à une boîte de com’ qui, pour faire un buzz et mobiliser les médias, fait un clip où l’on voit une fillette pauvre, mais blonde, entrer dans ce carré et… exploser. Il est viré, avec son accord, dit-il ; mais déjà il a été fragilisé par un étrange épisode, où pour aider une jeune fille étrangère qui criait au secours parce qu’on voulait la tuer, il se retrouve sans portefeuille ni portable ni boutons de manchettes. Il repère le téléphone par icloud et, poussé par son assistant, un maghrébin d’origine, il fait une lettre de menace qu’il distribue à tout l’immeuble repéré. La restitution a lieu, mais un fils d’immigré vient protester, un garçonnet teigneux, il demande des excuses avec une violence qui intrigue. Il y a aussi la performance au musée qui tourne mal :  lors d’un diner de gala, l’artiste joue le grand singe furieux, et s’en prend à des convives, personne ne bouge, même quand il est sur le point de violer une femme ; alors seulement il y en a un qui ose, puis deux, puis c’est tout le monde qui vient frapper le performeur (la lâcheté surmontée en groupe devient meurtrière).

Trait typique du film : il y a de la violence mais il n’y a pas d’instance tierce, notamment pas de recours à la police. Par exemple, dans la performance-limite.  De même quand il s’est fait voler, il ne pense pas en appeler à la police avec l’information qu’il a, il se laisse influencer par l’assistant qui le lâche. Donc, faute de tiers, les conflits se règlent (ou pas) entre l’un et l’autre, la victoire allant à l’autre, plus culotté, ou plus culpabilisant. On devine que beaucoup, ayant une solide identité ou position exploitent cette attitude de contrition.

Le film travaille au scalpel le mode d’être européen dans son symptôme majeur : la culpabilité et la lâcheté face à l’autre, l’autre étant ici l’enfant, l’étranger, l’artiste, l’animal, la mendiante (symbole de l’autre en pure demande) – sont telles que l’autre devient celui qui ordonne : la mendiante lui passe commande d’un sandwich mais sans oignons, il s’exécute et il ose quand même lui dire : enlève toi-même les oignons.  Comme quoi ses tentatives d’auto affirmation ne vont pas loin.  En tout cas, pas question de refuser la commande. Et quand qu’il retrouve son portefeuille, il vient l’ouvrir devant elle, il lui donne deux gros billets et la laisse en tirer le troisième.

Le film montre que cette culpabilité, cette soumission diffuse et préalable face à l’autre, engendre une lâcheté individuelle et collective. Une de ses plus belles images : pendant la performance au musée, (performance non pas surajoutée mais prévue et annoncée dès le début), ils sont tous là, tête baissée, décidés à ne pas voir l’abus de l’homme-animal. Ils sont immobiles, c’est presque une photo, un plan photo. Il y a bien un autre artiste qui a protesté et qui est parti, mais lui c’est un original, il peut se permettre une liberté. Cette photo saisit bien la mortification qui plane. Christian lui-même, quand il fait acte de légère autorité devant le garçon qui l’engueule, s’en repent, se mortifie, et tentera de le retrouver pour s’excuser, sachant qu’il se met en danger lui et ses deux filles dans ce quartier peut sûr.

Le garçon a raison de protester, mais son discours semble n’avoir pas de limite, comme s’il savait qu’on ne risque rien, qu’il suffit de crier et de culpabiliser pour que ces idiots de « blancs » s’inclinent, sans recourir à la loi ; d’ailleurs elle les condamnera. Et Christian a tort, en l’occurrence, il aurait pu mettre dans sa lettre : celui qui m’a volé habite cet immeuble je l’ai repéré, et si c’est toi, rends moi l’objet, faute de quoi, etc. Au lieu de s’adresser à tous sans faire la différence. Mais c’est ainsi, la culpabilité de l’occidental, celle que l’autre lui suppose à la base, se nourrit de fautes occasionnelles. Christian a eu tort, les occidentaux ont eu tort d’intervenir, avec leurs « ingérences », mais leur grand tort c’est d’être enviables, et de n’être pas des « autres ».

Cette culpabilité s’articule dans le film à l’affaire du clip sur le « Square ». Là aussi Christian a tort, il a omis de le regarder. Mais l’épisode est signifiant : pour promouvoir le « Square », la boite de com’ le branche sur les exclus, les pauvres. Du coup, c’est un clip auto accusateur : une enfant pauvre vient chez nous, dans ce carré, et elle explose. Bien sûr, l’image fait scandale, elle est faite pour. Or, elle passe à l’acte, certes en image, le motif même de la contrition : nous sommes meurtriers pour l’autre…Et comme en plus la fille est une des « nôtres », une blonde, on a l’écho de slogans tels que : nous sommes tous des migrants, des enfants, des exclus, etc. ; la preuve, on tue un enfant qui vient chercher protection. Christian, du fait qu’il se sent fautif de façon intrinsèque (et aussi contingente, puisqu’il n’a pas suivi le clip), n’a aucun moyen de se défendre, il n’en a même pas l’idée ; il renonce tout naturellement à la liberté de parole. Et le tour est joué : en pleine démocratie, impossible de parler librement de certaines choses. Justement celles qui touchent à l’autre ; on est si fautifs d’avance envers lui…

Autre détail, les fillettes de Christian sont perplexes ; elles l’ont vu se soumettre devant un môme parce qu’il est issu de l’émigration. Avec elles, il a toute son autorité. Là, le film questionne en silence : que vont transmettre à leurs enfants ces « blancs » soumis et d’avance coupables ?

Il interpelle au fond le rapport chrétien à l’autre, car l’Occident ne sait pas à quel point est chrétien même quand il est mécréant, sous le signe de : l’autre avant tout, avant moi, avant les miens ; rien qu’en existant, je suis fautif envers lui, etc. Dans les faits, ce n’est pas vraiment le cas, mais le discours dominant en est plombé.

Toutes ces interpellations sont fortes sur le plan esthétique et visuel, elles font du film un chef-d’œuvre non pas touffu ou dispersé, mais construit, structuré, malgré ou grâce à sa diversité. Son foisonnement est percutant, le film est dense et condensé, aérien et drôle. Il entremêle l’angoisse et le rire, et sous le signe de l’humour, il pointe la maladie d’une société, il la relie à celle de l’individu, et il le fait à propos d’une œuvre d’art, « The Square », qui devait convoquer les relations interhumaines, et les révéler. Or c’est le film qui les révèle et les éclaire. C’est lui l’œuvre d’art, au-dessus du carré, très au-dessus.

On peut ne pas trop se duper

J’ai retrouvé un de mes textes parus dans Libération en 1987 où j’expliquais « l’effet Le Pen », ou FN ; notamment l’usage par les médias de cet objet devenu magique depuis 30 ans et qui fonctionne comme un joker négatif : on le sort à tout bout de champ pour donner tort à qui objecte. Si par exemple il dit ce qu’il ne faut pas dire, alors « il fait le jeu du FN » ; s’il dit que l’Islam dans la culture occidentale pose problème, encore le jeu du FN. S’il ne veut pas voter comme il faut, s’il ne veut pas avoir peur que Marine Le Pen soit à l’Élysée, s’il est sûr qu’elle ne passera pas parce que la grande majorité des citoyens a bien perçu la haine fondatrice de son discours ? Encore le jeu du FN. Disons que le débat culturel et politique pendant 30 ans s’est ressenti de la pression de ce curieux effet de joker : celui qui tape sur le FN ou qui en agite la menace a forcément raison. Or le problème n’est pas qu’il ait raison ou tort, rituellement il a raison, mais son propos est hors sujet et ne sert qu’à faire taire les autres ou à les rendre suspects sur des problèmes cruciaux sans rapport avec le FN. Jamais l’énonciation des discours n’a été plus importante que l’énoncé. D’ailleurs, elle a eu des effets de censure et de distorsion délabrants. Pire qu’un champ magnétique qui dévierait le trajet des mots et provoquerait une cacophonie inaudible.

Mais cette fois, le résultat du vote confirme non seulement qu’il n’y avait pas à avoir peur du FN, mais que l’électorat, pourtant réduit à un langage plus que primaire, a pu se nuancer : une partie s’est dévouée pour voter Macron à contrecœur ou par défaut, permettant à l’autre partie d’approcher les 14 millions de citoyens, en s’abstenant ou en votant blanc ou nul. Bien sûr, la politique se fait avec de la mémoire courte, ou de la mémoire raccourcie : on oubliera ces données élémentaires. La course aux places est ouverte, et c’est normal, vu que le fait majeur de nos sociétés c’est la précarité des places d’où résulte que chacun est prêt, pour conforter la sienne, à étrangler la vérité si par malheur elle se montrait.
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Il faut être indulgent avec ceux qui ont grondé « le danger Le Pen » pour faire peur jusqu’au bout. La punition de ceux qui veulent rendre les gens idiots, c’est qu’ils finissent par croire à leurs propres discours, et à perdre leur esprit critique. C’est ainsi, on aime ses convictions plutôt qu’on ne les vérifie.

Il faut reprendre les problèmes faussés par « le débat », les reprendre un par un et les nourrir d’une autre vision. Parmi eux, le problème culturel et sociétal que pose à l’Europe l’idéologie coranique. Là-dessus, le nouveau président n’est simplement pas au courant ; il ne « sait » pas. Peut-on lui faire lâcher la croyance que la seule vision critique de l’Islam en Europe « fait le jeu du FN » ? Si une bonne âme veut éclairer sa lanterne sur ce point, je lui signale mon dernier livre Coran et Bible en questions et réponses. Elle y trouvera des éléments indispensables.

La voix blanche

Il y a ceux qui voteront FN, et ceux qui feront passer Macron, et qui sont bien plus nombreux pour deux raisons : 1) Le vote FN est un acte de mortification qui ne peut pas être endossé par une majorité. 2) Macron est le candidat des médias, qui sont assez forts et actifs pour faire passer le message ; ils le font très bien, de sorte que les jeux sont faits.

Mais il y a les tenants de la voix blanche, ceux qui refusent d’entrer dans ce qu’ils ressentent comme. Ils ne voteront ni Le Pen ni Macron ; cela semble ahurissant ; y aurait-il une tierce voie ? Justement, ces gens veulent être la tierce voix, la voix silencieuse du « tiers » qui récuse non pas tel rôle mais la mise en scène elle-même. Ils trouvent qu’elle les a assez forcés depuis longtemps. Pour eux, elle est le fruit d’une collusion entre deux classes sociales, par ailleurs honorables, la classe de la politique gestionnaire et la classe médiatique, qui est très importante vu tout ce qui gravite autour. Ces gens du « tiers » en sont venus à percevoir la politique comme l’art de forcer la masse à faire ce qu’on veut qu’elle fasse. (Que Hollande s’en aille en ne laissant que ce montage et six cent mille chômeurs de plus a pu les exaspérer.)

Parler à ces personnes par la menace ou la peur ? Ils en sont déjà saturés. Ils sentent que depuis longtemps, on leur fait peur au moyen du FN (vous faites son jeu !…), on les menace, s’ils rechignent, de les classer xénophobes, complices de l’Extermination, etc.  De même qu’on leur fait peur au moyen de l’Islam en menaçant de les classer islamophobes s’ils se posent des questions. Ils sentent même que ce type de menace et de risque concerne toute idée non conforme : son auteur risque d’être classé indésirable. C’est le fonctionnement serait celui de l’entreprise : on ne doit pas y exprimer d’opinion « autre » si l’on veut préserver sa place. La parole ou plutôt son traitement est un produit à risque, qui peut coûter cher.

Si donc le camp des « raisonnables » (qui votent Macron) n’arrive pas à parler à ce « tiers », à cet animal nouveau qui déboule sur la scène, c’est que le blocage est profond, que l’effet de censure et la perte de liberté sont allés trop loin. Au fond, on a voulu les faire taire, et voilà que pour résister, ils se taisent.

Petit signe émouvant qui dit bien la puissance du montage : des acteurs « raisonnables » semblent sortir de la scène pour crier : Attention, là on ne joue plus, c’est sérieux, si vous ne faites pas ce qu’on vous dit vous amenez la catastrophe. Ils croient ainsi sortir du spectacle mais ils le continuent, ils jouent toujours le rôle écrit, qui est de faire peur.

D’autres acteurs « raisonnables », dont le travail a toujours été de faire peur pour faire taire, semblent perdre patience. Ils ont peur que l’objectif de faire peur ne soit pas atteint. Donc ils font encore plus peur. En fait, ils pourraient dire : si vous êtes sûrs que le FN ne passera pas, n’est-ce pas grâce à cette peur, et au battage médiatique en faveur du bon choix ? C’est vrai, mais cela aussi fait partie du montage. Celui-ci, comme un manège, tourne sur lui-même jusqu’à l’ivresse, au vertige ou au malaise. Le montage est tellement bien fait, que parfois, on ne sait pas si c’est bien joué ou si c’est vrai.

C’est parce que le vote mortifié ne peut pas l’emporter que la Voix blanche peut s’exprimer.

Divertissement électoral

Depuis 30 ans on fait peur aux Français avec le Front National, alors qu’il n’a aucune chance de passer. Pourquoi ? Parce que le vote Front National est un acte mortifié, et il est exclu qu’un peuple dans sa majorité vote pour dire qu’il est mortifié. Il peut l’être lors d’un deuil, d’une catastrophe, mais un vote pour élire un président n’est pas un deuil.

À force de promouvoir un candidat, Macron, dont l’atout majeur est justement cette promotion, et de harceler Fillon au-delà du raisonnable, c’est-à-dire en misant sur l’irrationnel et l’ameutement, on obtient l’indétermination, contraire au fantasme de formater l’opinion pour qu’elle aille dans le sens qu’on souhaite et qu’on présente comme évident. Ce stress d’indifférence dégage pourtant quelques « idées ». Certains voteront Macron parce qu’il est jeune et beau, qu’il prend la suite de Hollande, et s’il annonce à la fois blanc et noir, cela prouve qu’il peut faire des compromis. (Mais s’il dit que le colonialisme est un crime contre l’humanité et qu’en même temps il a apporté les droits de l’homme dans ces pays, dans lesquels on peut toujours les chercher, quel est le compromis ?). D’autres maintiendront le vote Fillon parce que l’appareil médiatique s’est acharné sur lui, et pas seulement parce qu’il veut supprimer 500 000 fonctionnaires. (À cette mesure certains objectent que cela fera 500 000 chômeurs ; c’est dire que pour eux, un emploi c’est  un trou où l’on case une personne et non pas une rencontre productive avec une activité vivante). Si le but est de libérer les potentiels d’initiative et les libertés d’entreprendre, (et de renverser cette folle tendance où celui qui vous embauche et qui va donc vous exploiter apparaît comme votre bienfaiteur), alors il y a des mesures à prendre, parmi lesquelles trop d’emplois improductifs est néfaste. Sur ce point crucial, qui est de sortir du chômage massif par le haut et non en soudoyant des entreprises  pour qu’elles embauchent, le duel serait plutôt entre Fillon et Macron. Or ce dernier loin de faire des propositions ou de réfuter celles du rival, martèle surtout que c’est un sale type, et donc mise sur l’ameutement qui commence à (se) fatiguer.

Sur l’autre question cruciale, le rapport Islam- Occident, il semble que Macron ne voie même pas le problème et que l’autre exprime des forces  qui veulent non pas  combattre une identité mais veiller sur les libertés qui, à l’heure actuelle, sont déjà perdues à cause de l’islamophobie – feinte ou réelle – c’est-à-dire de la peur envers l’islam en tant que ses principes sont irréductibles à ceux de la liberté des personnes et des idées. Or on doit pouvoir vivre côte à côte avec des gens dont le Livre sacré nous maudit. On doit même pouvoir les aider à supporter cette gêne, souvent inconsciente, qui pour nous n’en est pas une puisque nous ne croyons pas à leur Dieu. Je l’explique dans un petit livre, Coran et Bible, en questions et réponses, qui n’a pas encore trouvé d’écho dans les médias, sans doute à cause du formatage ci-dessus évoqué, formatage qui produit la phobie qu’il dénonce. Mais qui produit aussi des effets plus comiques ; ainsi, chaque jour, la chaine publique fait un « sujet »: Voici ce que vous pensez (sic) ; suivent de brefs entretiens « de terrain » qui vont tous dans le même sens : promotion de Macron, coup de griffe à Fillon, et encore une dose de peur sur la montée de Marine Le Pen. L’idée que des gens imaginent le montage en studio ne vient pas à l’esprit de ces aigles.

Contre le FN ou pour Macron ? Un étrange argument

Depuis 30 ans on fait peur aux Français au moyen du Front National, d’une manière assez simple : s’ils évoquent des problèmes sur un mode qui met en cause l’establishment et la doxa, on dit qu’ « ils font le jeu » de ce parti. Tout un temps, ça leur a fait peur, puis certains, spécialement mortifiés, ont dit « chiche, on le soutient ». La phobie a donc bien fonctionné, trop bien : il suffisait de dénoncer le Front National pour être sûr d’avoir l’emblème de la vérité, quoi qu’on dise. On comprend que d’autres aient voulu casser ce chantage, sans trop d’espoir.

Et voilà qu’aujourd’hui aussi, on se remet à jouer avec cette peur, non sans complaisance : on se réchauffe et on se sent tellement bien à peu de frais, en dénonçant ce parti qui n’a aucune chance d’arriver au pouvoir. Pour des raisons évidentes : les Français ne sont pas tous mortifiés à ce point, ils gardent un sens de la réalité; outre qu’un argument inattendu commence à poindre depuis qu’on entend Madame Le Pen sur son programme : c’est que si elle l’applique, la masse des Français verra fondre ses économies. Au moins, c’est du concret.

À qui s’adressent donc ces appels à « voter contre le Front National » ? Aux électeurs de ce parti? Certainement pas. Aux électeurs de la droite ? Non plus, ils ont leur candidat qui semble résolu à battre le FN. Alors, ces appels s’adressent aux électeurs de gauche écœurés par le « hollandisme », et plus que sceptiques sur les deux candidats de gauche. Ce sont donc des appels à voter Macron. Une fois de plus, pourquoi prendre les gens pour des idiots ? À moins que ces appels ne signifient : votez Macron il est le mieux placé pour battre le Front National ? Or même cet argument est douteux, non que Macron ne puisse pas battre le FN, mais tout autre candidat qui se trouverait au second tour face à Marine Le Pen, aussi bien Macron que Fillon, est assuré de la battre. En somme, là encore, on utilise la peur du Front National, qu’on a soi-même entretenue avec soin, pour déguiser un argument partisan. Pourquoi ne pas le dire plus franchement ? Est-ce qu’on manquerait de raisons positives pour promouvoir un quinquennat Hollande bis après celui qu’on vient de vivre ?

Sans la peur du Front National, il se pourrait qu’il ne soit pas au second tour, malgré le laminage méticuleux de Fillon ; et qu’il y ait donc un duel banal droite gauche ou droite et demie-gauche ; auquel cas, les votants de chaque côté feront leur devoir sans illusion et sans idéalisation.

Pourquoi beaucoup voteront Fillon

Ce dimanche 5 mars, avant d’aller à un petit salon du livre, je suis passé au Trocadéro voir la manif pour Fillon. Ils étaient bien 40 000, c’était une foule de braves gens, décidés, balayant les ennuis judiciaires, soutenant très fort leur champion, avec des remarques pittoresques sur les défections. En y allant, j’avais pris un taxi, et le conducteur musulman m’a fait un petit cours de théologie politique : Moïse et Jésus étaient musulmans ; je savais qu’ils l’étaient dans le Coran, mais lui me l’a « prouvé » : la preuve que Moïse est musulman c’est qu’il s’appelle Moussa, et la preuve que Jésus est musulman c’est qu’il s’appelle ’Issa. C’est bien leur nom en arabe, mais je n’avais jamais entendu cette évidence narcissique de la langue : puisqu’on les nomme dans notre langue, c’est qu’ils ont notre identité ; d’ailleurs cette langue est plus sacrée, puisque le message quelle apporte, elle est la première à le dire. En effet, elle est la première à le dire… en arabe, mais c’est la « preuve » qu’avant, ce message n’existait pas dans d’autres langues, par exemple en hébreu, en grec ou en latin, il n’avait pas sa « vraie » forme. L’homme ajouta très gentiment que la preuve que l’Islam est la religion la plus vraie, c’est qu’elle est la troisième, donc elle intègre ce que les autres ont de meilleur ; elle les améliore.

Cela m’intéressait beaucoup, il soulevait des questions que je traite dans mon dernier livre Coran et Bible en questions et réponses. « Coran et Bible », cela veut aussi dire Islam et Occident, donc aussi islam de France ou en France et culture française non musulmane. (Dire que pour en parler, on n’a plus que ce mot : non-musulmane…)

C’était aussi une bonne introduction à la manif. Il devint clair pour moi que ces élections présidentielles se jouent sur un enjeu qui sera très peu évoqué, parce qu’il est trop évident, et que trop de discours se chargent d’y mettre de la confusion. Cet enjeu c’est de maintenir la loi comme instance tierce dégagée des religions, et non comme ensemble de règlements qu’une religion plus offensive peut grignoter et transformer selon ses vœux. Beaucoup pensent que c’est le maintien de cette loi intransigeante qui peut permettre, non pas le « vivre ensemble » mais un vivre côte à côte entre des communautés et des gens dont les principes fondamentaux sont radicalement incompatibles. Ceux-là voteront Fillon certainement ; car sur ce point, tous les autres candidats sont flous, à moins qu’ils n’aient carrément lâché le morceau. Autrement dit, l’élection se décidera sur une question identitaire, non pas l’identité islamique contre l’identité française, car cette dernière, et c’est son charme, n’est pas clairement définie et n’a sans doute pas à l’être, c’est sa façon de donner sur l’infini. Elle n’a que la loi laïque (au sens non pervers de ce terme), loi d’un pays de liberté, pour contrer les projets d’emprise idéologique ou identitaire, projets que beaucoup perçoivent comme totalisants, et qui procèdent de principes contraires à la liberté d’expression. Laquelle est perçue déjà comme assez compromise, puisque grâce a quelques mots (des mots peaux-de-banane tels que antiracisme, islamophobie, amalgame, destinés à faire glisser et se ramasser quiconque les emploie, sauf à des fins prosélytes), et grâce à d’autres subterfuges, une censure débonnaire et féroce règne déjà dans le pays. En témoigne le silence médiatique sur des livres qui abordent ces problèmes d’une manière non convenue.

Et le Front National ? Il est clair qu’il ne passera pas, il n’est pas fait pour ça, il a été conçu – et bien exploité – pour faire peur, depuis 30 ans ; il n’a aucune vocation à gouverner le pays. Il se peut même que certains de ses votants intelligents portent leurs voix sur Fillon dès le premier tour pour ne pas avoir un duo Macron Le Pen au second tour. (Puisqu’à l’évidence, toute la question est de savoir qui sera le second au premier tour.)

La pensée dominante a fait peur à beaucoup, au moyen du Front National, sur le mode : si vous posez ces problèmes, c’est que vous avez telle position et donc vous faites le jeu de ce Parti. Beaucoup se sont tus, terrifiés par cette menace sur leur image, mais beaucoup d’autres ont enragé dans leur coin, et d’autres encore, sans doute plus nombreux, ont ressenti une autre peur : celle de perdre le pays qu’ils ont connu et qu’ils aiment, avec sa liberté de parole même relative. Ceux-là voteront Fillon, quelles que soient ses tracasseries judiciaires. Pour eux, mieux vaut un président ainsi marqué, qu’un président immaculé, vendu à d’autres intérêts. Des musulmans aussi voteront Fillon pour une raison très simple : s’ils sont venus en France, ce n’est pas pour vivre dans un pays qui s’islamise. Mais très peu le diront, ce serait une prise de distance trop coupable envers leur identité.

Nouveau livre à paraître le 1er mars aux éditions Odile Jacob

Mise en page 1

Coran et Bible en questions et réponses
A paraitre le 1er mars aux editions Odile Jacob

« Le Coran prend appui sur la Bible pour lancer un projet grandiose : convertir l’humanité à la “vraie religion”, l’islam, par un double “effort”, à la fois pacifique et coercitif, symbolique et militaire.

Ces deux aspects sont intriqués, indissociables, pour des raisons de structure, dont les effets ont porté une histoire de treize siècles et demeurent actuels. D’où l’idée que le Coran serait non seulement un Texte religieux mais un grand Livre stratégique – une stratégie sacrée, pragmatique et totalement originale.

Au passage, une question récurrente est évoquée, celle de savoir “ce qu’il y a et ce qu’il n’y a pas” dans le Coran ; plutôt que d’y répondre par “il y a tout et son contraire”, on y apporte un nouveau regard. » D. S.

Les bêtises de nos politiques

Elles sont parfois intéressantes, au-delà du fait qu’elles pointent  leurs efforts excessifs pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, ce qui est après tout leur métier principal. M. Macron a donc déclaré à son public algérien que « le colonialisme est un crime contre l’humanité ». L’intention est aussi claire que candide : offrir aux musulmans, notamment maghrébins, une Shoah à bon compte, ce qui est compréhensible. Ils doivent en avoir assez de toutes ces commémorations d’Auschwitz et autres Camps de la mort où des juifs ont péri par millions. Ils n’ont pas d’aussi grands massacres à rappeler, car s’ils évoquent ceux qu’ont perpétré les Français, il leur faudrait aussi se rappeler ceux qu’ont commis les combattants d’Allah  contre les Français, contre les juifs, et même les musulmans qui ne n’étaient pas dans la ligne. Ce serait perturbant. Là, au contraire, ils ont le titre, sans discussion. Il est vrai que cela obligera les Français, même l’immense majorité qui n’a pas profité du colonialisme, à jouer la contrition, le remords, et à demander pardon. Macron a cru acheter à bon prix le respect des musulmans – et leurs voix électorales en France -, il aura surtout leur mépris et leur ricanement sous cape. Car beaucoup d’entre eux savent  que sans l’arrivée des Français, ils seraient restés dans leur confinement, seraient restés hors de l’histoire, celle où l’on a rapport à l’autre, ils n’auraient pas eu la culture et les concepts qui permettent de combattre le colonialisme.

Il est vrai que c’est pour obtenir que ce soit les leurs qui méprisent et oppriment ces peuples musulmans et non plus des étrangers. Pour ma part, sans l’arrivée des Français au Maroc, je serais resté dans la dhimma dont mon livre Un certain « vivre ensemble » décrit le confinement humiliant.

On peut penser que la situation des ex-colonisés là-bas, dans leur grande majorité, n’est pas si bonne, puisque beaucoup sont venus du Maghreb en Europe où de toute évidence ils sont mieux. Curieusement, on ne parle pas de cette satisfaction, celle qu’ils peuvent avoir d’être ici tout en ayant un repli ponctuel dans leur pays d’origine. La jouissance de réaliser ce désir (qui, chez beaucoup, là-bas, reste à l’état de rêve), cette jouissance semble éclipsée ou cachée par celle d’accuser les autres, de les culpabiliser, de leur apprendre à demander pardon pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. Et comme ces autres, les Européens de souche, ne sont pas aussi bêtes que l’imaginent leurs dirigeants qui leur soufflent ce nouveau rôle, ils n’en pensent pas moins, et beaucoup se demandent jusqu’où ira cette mascarade.

Informations

1. Je signale mes YouTube récents :

« Que veut dire tu aimeras (pour) ton prochain comme (pour) toi même ? »
https://www.youtube.com/watch?v=LaSwMPDCkg4

Syrie, bouillonnement sanglant d’intérêts opposés où les plus intéressés gagnent  :
https://www.youtube.com/watch?v=HdXYTBE3eEs

L’Histoire a-t-elle un sens global ou bien plutôt du sens local qui se renouvelle et se contredit ?
https://www.youtube.com/watch?v=x3b–eIBP3I

Il y a les prénoms qui donnent du jeu et il y a les prénoms « idéaux » :
https://www.youtube.com/watch?v=BrQTbCWiqI0

2. Je serai l’invité des deux prochaines émissions
Talmudiques de France-Culture :
le dimanche 1er janvier et 8 janvier à 9h10 le matin

3. Le séminaire du 18 janvier aura pour titre :
Histoire et psychanalyse