Archives de l’auteur : Daniel Sibony

Les héros d’aujourd’hui

    Les héros se font rares. Certes, il y a tous ces jeunes qui se lancent dans le djihad pour tuer des mécréants ; est-ce héroïque, ou simplement dangereux ? C'est bête à dire, mais si la cause pour laquelle on prend des risques promeut des forces de mort, ou vise à opprimer des gens, il n'est pas héroïque de la défendre. Du coup, je repense au quatrième avion du 11 septembre 2001 : les trois précédents avaient atteint leur but, ils ont détruit les Twin Towers et le Pentagone. On imagine, dans chacun, les passagers, croyant d’abord à un détournement d'avion, espérant des négociations, puis soudain pétrifiés devant le crash, l’œuvre des « héros » djihadistes. Mais ceux du quatrième avion ont appris la nouvelle, et se sont révoltés ; leur appareil s'est écrasé dans la forêt, preuve qu'il y a eu un combat. Un passager a dû se lever, suivi par un ou deux autres, et sans doute par la masse des autres, à qui ce premier geste a donné du courage. Les premiers qui se sont levés ont été des héros, nullement préparés à l’être ; des héros d'un instant, mais l'héroïsme n’était requis et n’avait de sens qu'à cet instant. Après, la foule s’est libérée, et les tueurs débordés furent réduits à ce qu'ils étaient : une force infime qui ne doit son pouvoir qu’à la terreur, et au fait que les autres respectent les règles de la décence, qui demandent qu'on reste à sa place. (Les tueurs et  preneurs d'otages comptent beaucoup sur le sens de la loi et de la décence chez leurs victimes ; sur le fait qu’ils savent « se tenir », qu’ils ne sont pas dans l’ameutement, lequel serait pourtant salutaire.) Les premiers passagers qui ont brisé cette absurde convention – de la « bonne tenue » – ont été deux fois héroïques : ils ont risqué leur vie alors qu'ils la savaient perdue. Ils voyaient bien que l'avion allait à sa perte, qu'ils étaient morts, et du fond de cette mort, ils ont trouvé un sursaut de vie pour se donner une dignité en tant que «morts » mais vivants ; pour empêcher les fous d’Allah de les tuer une deuxième fois. Ils  se sont redonné une vie pour la risquer ; vivant ainsi jusqu’au bout le risque de la perdre. 

Proche-Orient et faciès

       Les attentats directs sont devenus plus visibles en Israël, où comme dans les clichés racistes, un Arabe fonce avec un couteau et poignarde qui il trouve … Presque toujours, ces tueurs sont membres du Hamas. Autrement dit, ce groupe djihadiste poursuit sa guerre sainte (dont beaucoup, ici, ne voit que l’aspect national ou « anti-colonial »). Il la poursuit, non plus avec des roquettes mais des hommes au couteau, à la voiture qui fonce, au tracteur qui défonce. Cela veut dire que le rituel anti-juif de ces braves gazaouites qui ont élu le Hamas, rituel dont ils peineront à se libérer, puisque leurs enfants l'apprennent à l'école et qu'eux-mêmes le ressassent, ce rituel continue ; avec l'idée de pousser Israël à des mesures discriminatoires : vérifications fréquentes d'Arabes…qu’on va donc repérer au faciès ; ce qui n’est pas simple, car Juifs et Arabes se ressemblent parfois. Là encore, l'universel direct va en prendre un coup ; chacun a le droit de se promener, de prendre le tram, de rouler tranquillement en voiture et en tracteur ; chacun, « quelle que soit son origine, son ethnie, sa religion », etc. Mais comme les tenants d'une identité ne supportent vraiment pas l'existence de l'autre identité, il faudra bien que celle-ci les vérifie et les surveille de plus près pour protéger les siens et veiller à la vie normale, tout simplement. Ce sera donc l’occasion pour certains de dénoncer la discrimination, voire l’apartheid…Et c’est le vrai but, bien plus « rentable » que de tuer quelques personnes.

       Les penseurs des Lumières, en énonçant ces principes universels, « quelle que soit son origine, etc. », ont donné rendez-vous à l'humanité à l'endroit et au moment où elle serait débarrassée de  ses différences identitaires, et à vrai dire, de toute différence gênante. Ils ont voulu la rencontrer et l'exalter là où elle est une, uniforme, sans différence, peut-être même indifférente. Pour eux, c'est là qu'elle serait heureuse ; pour nous, c'est là qu'elle serait déprimée, d'après ce que montre l'expérience. En tout cas, l'humanité semble réagir à cette déprime menaçante, en choisissant d'autres voies que celle de l'universel direct ; des voies violentes, passionnées, conflictuelles, mais vivantes, et plus vraies peut-être que certains discours insipides, d’idéologie light ou dure.

La peur de « passer pour », et l’incompétence

       Le silence, la censure, le déni propres au politiquement correct ne cessent de faire des performances. On se souvient de la grève d'Air France, qui a été chèrement payée par l'entreprise et la grande masse des travailleurs; une grève qu'on a pas cassée pour ne pas passer pour des briseurs de grèves. On se l’est joué Germinal : ces pauvres pilotes qui gagnent entre 15 et 25 000 euros par mois et qui faisaient grève pour défendre leurs « droits », se sont retrouvés à la place des mineurs du Nord et de Lorraine, dont il serait honteux de casser la grève en amenant des "jaunes". (En l'occurrence, en amenant des pilotes militaires ou étrangers qui auraient fait l'affaire). Mais on serait passé pour des « briseurs de grève ».

       Le cas des Portiques d'autoroutes, déjà installés et qu'il faut payer même si on ne les utilise pas – parce qu’on s’est dégonflé – a révélé l'incompétence étonnante d’agents de l'État négociant des contrats. Les agents de l'État devraient en principe éviter les abus, repérer les injustices, prévenir les escroqueries, etc., plutôt que de mettre des bâtons dans les roues à quiconque veut entreprendre quelque chose (impressionnant, le nombre de gens qui me témoignent que s'ils gagnaient plus, ils devraient payer plus de taxes, donc ils préfèrent gagner moins, entreprendre moins, rétrécir le champ d’action). Mais voilà que certains d’entre eux se retrouvent, non seulement acteurs d’une gestion rétrécissante, mais auteurs de grosses pertes faute d’attention. (Ils pensaient à autre chose, en négociant, mais à quoi ?) Je viens de voir une image sur "la folie des grands stades" : chaque grande ville veut son stade monumental, soit. Mais on apprend que celui de Marseille comporte 6 000 places avec peu de visibilité. Ceux qui « suivaient » le dossier ont dû regarder en l’air au lieu de vérifier. Dans le cas de Bordeaux, le contrat qui a quelques milliers de pages, a trouvé un expert pour le lire, et il a repéré que la ville s'était engagée à payer les impôts de la société Vinci, qui mène les travaux ; soit 80 millions par an sur toute la durée du contrat (des décennies). Interpellée, la ville a fait savoir que c'était une somme bien moindre : 30 millions. En effet, c’est beaucoup moins ; de quoi se plaint-on ?

La guerre de 14-18 et la victoire : une place pour l’autre

    
    J'écoutais de temps à autre des bouts de commémorations de cette Guerre, avec des images, des évocations. Ce jour-là, on parlait du Cessez-le-feu, et on a dit que le front allemand a été enfoncé par « les Alliés ». J'ai attendu en vain le mot américain. Cela se comprend : il ne faut pas trop perturber la mémoire nationale sur ce thème. Mémoire étrange, car très peu ici savent qu'entre 1917 et 1918, le front, après des millions de morts, se retrouvait à peu près dans les positions de départ, et c'était « reparti comme en 14 ». C'est sans doute de là que vient cette expression. Ce qui a fait rupture, c'est que les Américains ont envoyé à peu près 2 millions de personnes, pas tous des soldats bien sûr, mais l'ensemble a fait une masse qui a démoralisé l'ennemi, et qui l’a enfoncé. Il est rentré chez lui, déprimé et furieux: il ne s’est pas senti vaincu par ceux qu'il avait combattus. Ce n'est pas eux qui l'ont vaincu, c'est l'arrivée massive des autres, des Américains et Canadiens, précisément. Pour la Seconde guerre mondiale, difficile de passer sous silence le gigantesque débarquement en Normandie, et les multiples débarquements au Maghreb, dans le Midi, etc. Mais pour la guerre de 14-18, on n’en parle que très peu, ou pas du tout, comme si cela risquait d'éclipser le combat des poilus pendant quatre ans ; d'en révéler l'insuffisance : sans les américains et canadiens, c'était vraiment reparti comme en 14. C'est difficile à admettre lorsqu'on tient à avoir des idées entières sur une question, lorsque l'idée partielle devient angoissante et qu'on perçoit la partie qu'elle affirme comme une menace pour l'autre partie ; alors on se sent pris à partie, on oscille d'une part à l'autre au lieu d'admettre les deux : les Français ont parfaitement résisté, mais sans les hommes d'outre Atlantique, il n'y aurait pas eu de victoire.

       C’est important, car ceux qui ensuite ont fait le Traité de Versailles, et ont donné libre cours à leur passion comme si c'était eux seuls qui avaient gagné, ont négligé cette évidence : un ennemi mortifié et non battu devient enragé.

Encore le Proche-Orient et Israël

    
    Quelqu'un m'apprend qu’un grand expert en « stratégie » mondiale, a lancé une lourde prévision : dans 50 ans l'État d'Israël n'existera plus. Il n'a donc pris aucun risque : dans 50 ans, il ne sera pas là et n'aura pas à affronter le ridicule du démenti que la simple réalité formulera en silence. Je me souviens qu'il y a 25 ans, le même expert avait prévu que la zone cruciale du développement économique, au niveau planétaire bien sûr, (toujours), serait le golfe du Mexique (avec le pétrole, le Texas, le Mexique, la position géographique, etc.) Et qui, aujourd'hui, pense à cette fine prévision et à sa nullité ? Certes, quand la prévision est grave, pas moins que la disparition d'un État, elle semble revêtir des accents de vérité, selon le préjugé bien encrassé, qui veut que prévoir du vivable semble assez étriqué, mais que prévoir l'horreur suppose une vision très profonde. (D'où vient ce réflexe bizarre? À vous de chercher.)

         Toujours est-il que de telles prévisions, justes ou fausses, masquent le sublime foisonnement des réalités, qui toujours, comme la vie, nous surprend. Le monde arabe ne restera pas monolithique, et l'image d’une entité juive souveraine et créative, qui lui est a priori désagréable, voire insupportable, lui deviendra familière, acceptable, et pourrait même lui faire du bien, le stimuler. En outre, pour qui observe les choses sur le terrain, il est clair qu'il y a là, comme partout mais un peu plus, une lutte entre des forces de vie et des forces de mort ; des forces d'affirmation et des forces de déni. Et il semble qu'Israël, avec ou à travers tous ses manquements et toutes ses failles, mais n’ayant pas d'autre choix que de vivre et d'avancer, soit plutôt du côté des forces de vie. En revanche, les forces qui ne veulent pas de son existence, sont ancrées dans une vindicte archaïque, recuite pendant des siècles. Elles pourraient  un jour supprimer l'État hébreu si elles se coalisaient, mais c'est impossible, car la différence vivante qu'elles s'acharnent à nier les rattrape, les travaille, et produit leur dissension, ou la révèle. Il faut donc être un esprit bloqué pour voir ces forces comme un bloc énorme et, à la longue, fatal. Ces courants mortifères existent, on peut les percevoir lors de rituels antijuifs invoquant le djihad, mais on peut aussi les voir à de petits détails. Tenez, j’écris ces notes dans le tramway de Jérusalem. C'est un petit bijou qui traverse la ville d'un bout à l'autre et qui est fort utile à tout le monde, juifs, arabes ou autres. Soudain, je repense au fait que l'État suédois a annulé tous les contrats avec Veolia, l'entreprise qui a mis en place ce tramway, lui reprochant d'unifier ainsi la ville (de part en part), alors que la ville devrait être coupée en deux pour qu'une moitié soit donnée au futur Etat palestinien. Voilà qui s'appelle anticiper la paix. La même Suède, que ses Juifs commencent à fuir car la vie y devient pour eux pénible, vient de reconnaître la Palestine, comme État indépendant. Il suffisait d'y penser. Que cela puisse amener la paix, on peut en douter. La paix viendra de la paix, c'est-à-dire du constat que dans cette région, Juifs et Arabes vivent de fait sans aucun acte agressif, et cohabitent ainsi pendant quelques années. Quand ce constat sera évident, des aménagements s'imposeront. Le journaliste à qui j'ai dit cela m'objecte : Mais il y aura toujours quelqu'un pour faire un acte violent ou terroriste, qui brisera ce statu quo de paix ! À quoi j'ai répondu que s’il y a un traité de paix, en bonne et due forme, après des palabres infinies, il y aura toujours quelqu'un  ou quelques groupes pour faire un acte violent et briser la paix signée. – Mais alors, on est condamné à avoir toujours des problèmes, des troubles et de la violence ? – À peine plus qu'ailleurs. Comme si, dans ce coin de la planète, les frottements inéluctables entre deux identités, étaient plus lisibles qu'ailleurs ; et cela se comprend d’autant mieux que l'une des deux, l’islamique, n'avait pas du tout prévu que l'autre, la juive, aurait un jour une souveraineté. Un tel choc psychique met du temps à se digérer, et les gestes concrets de la vie peuvent faire bien plus pour aider à le faire passer que les palabres officielles.

         Une remarque encore : mon propos sur « Israël côté forces de vie » peut indigner ceux qui ne voient dans ce pays qu’une force coloniale ; une vue que je réfute ailleurs[1], mais que certains croient confirmer en pointant, par exemple, les constructions projetées à Jérusalem. Là encore, leur ignorance du terrain, au sens cadastral et foncier du terme, laisse libre cours à leur passion. Si les Palestiniens sont à plaindre, ce n'est pas d'être spoliés par Israël. (Eux-mêmes vendent des terres à des Arabes qui les revendent beaucoup plus cher à des Juifs avant de disparaître.) Ils seraient à plaindre d'être contrôlés (par check-points et blocus sélectif), mais la réalité montre qu’il y a de quoi. Ils sont plutôt à plaindre d'être à une place telle qu'ils agissent forcément contre leurs propres intérêts ; comme pour s'assurer que leur Cause reste vivante c’est-à-dire sans issue, puisque c'est elle qui les fait exister, et que sans elle, personne ne parlerait d’eux.

         Aujourd'hui, les militants du Hamas, en attaquant des passants au couteau, à la voiture ou au tracteur qui fonce sur eux,  cherchent à produire de la haine chez « les Juifs » ; mais ce sera une haine de circonstance, dont la cause est évidente, et qui cessera avec cette cause. Elle n'a rien à voir avec la haine millénaire qu'on rumine envers eux en terre arabe, et qui est le vrai moteur de ces attaques. Nos experts, ici, n'ont aucune idée d'une haine dont l'objet c’est l'existences même de l'autre, en l'occurrence, d'une souveraineté juive. Déjà les Juifs en terre arabe étaient difficilement tolérés, et ils l'ont payé pendant des siècles par des souffrances où ils ont pu, malgré tout, bâtir une existence et une culture, avant de partir massivement. Mais des Juifs dans un Etat juif souverain, c'est l'insupportable incarné. On comprend que la haine originaire des Arabes envers les Juifs atteigne là des paroxysmes : il faut être fou de haine pour foncer sur des gens avec un couteau ou une voiture. En Occident, on ne comprend pas la haine sans cause, sans autre cause que l'existence de son objet. Alors on lui invente une cause, le désespoir ; et cela inverse toute la scène : les Israéliens sont coupables de désespérer les Palestiniens. Ce ne sont pas les Palestiniens qui sont débordés par la haine première envers les Juifs, qui les empêche de reconnaître un Etat juif,  et qui ne peut que s'exaspérer devant cette double existence (ils sont là et ils sont souverains). Cette inversion est typique des montages pervers. Si des Occidentaux s'accrochent à cette causalité, c'est qu'ils ont besoin de la perversion qui s'ensuit. J’ai montré ailleurs pourquoi (Voir Islam, phobie, culpabilité.)

         Et comment guérir d'une perversion collective ? Seuls les coups venant du Tiers, c'est-à-dire de l'histoire, peuvent constituer un remède. (La perversion nazie a été cautérisée par les armes, non par la persuasion.)

         Je n'en trouve que plus étrange la réaction de Netanyahu, à ces meurtres : Nous ne quitterons pas ce pays ! Aurait-il intériorisé le voeu des islamistes, de vider ce pays de ses Juifs et de faire cesser l'existence d’Israël ? En principe, il n'a pas à répondre à ce niveau-là. Il y a des choses qu'on ne doit même pas nier, c'est déjà trop les affirmer.                                      


[1] Voir Proche-Orient, psychanalyse d’un Conflit (Seuil, 2003)

Pense à toi

       Pense à toi, est une bonne parole quand d’autres vous la disent ; elle suggère d'ailleurs que vous vous êtes oublié ; sans, pour autant, que vous ayez pensé à l'autre ; ce qui est, comme on sait, un refrain « sociétal » : penser à l'autre, ou plutôt, dire qu'il faut penser à l'autre, à l’autre d'abord, à vous ensuite. Il est clair que chacun pense d'abord à soi; même quand il pense à l'autre, c'est en fonction de soi, de son confort, de ce qu'il fera ou non avec son « souci de l'autre », etc. Certains laissent toujours la priorité à l'autre, sachant qu'ils repasseront après, pour remettre les choses dans  l’ordre qui convient. Penser à l'autre d’abord pourrait donc être un manque de respect pour lui : vous l’enfermez dans une vision de la vie qui n’est ni la sienne, ni même la vôtre puisque, par hypothèse, vous n’avez pas pensé à vous.

       En somme, penser d'abord à soi ou à l'autre est une fausse alternative. Ce qui importe, c'est le vaste espace entre deux, entre ces deux pôles ; c'est le tressage, le va-et-vient, le croisement de l'un par l'autre. Par exemple, penser à l'autre après avoir pensé à soi, ou sur  fond de présence à soi, risque d'être plus fécond et pour l'autre et pour soi. Chacun des deux pôles est conditionné par l'autre, sans qu'on sache vraiment lequel a servi de départ. Sans doute que dans l'enfance, on a d'abord pensé à l'autre en tant qu'il pense à nous, ou pas. Il se peut même que ce qu'on appelle la pensée commence par là : par le fait de se demander ce que l'autre pense de nous quand il nous voit ou quand il se détourne. On commence donc par penser à l'autre qui pense à nous. Et comme il fait pareil, ça tourne en rond et ça dépense de l'énergie, avant que, peut-être, une « pensée » se dégage de ce tourbillon, comme une fusée se dégage de la gravitation. Plus tard, ce tourbillon est récurrent (on dit : intersubjectivité) ; et c'est chaque fois en le dépassant, après l'avoir intégré, qu'on peut donner un sens un peu sérieux à des mots comme pense à toi ou pense à l'autre. Et l'on constate que beaucoup ne pensent jamais à eux, sans pour autant penser à l'autre.  On se demande à quoi ils pensent, justement, ils courent beaucoup pour ne pas penser, ils se dépensent. Et quand on leur dit pense à toi, cela semble être une révélation.

Vérité et transmission

    Le fils crie leur vérité à ses parents, il hurle contre le père qui se laisse humilier au travail, qui admire les gens friqués alors qu'il est un gagne petit, et se laisse écraser par sa femme ; il hurle aussi contre elle parce qu’elle est insupportable, qu'elle ne pense qu'à être économe, et qu'elle lui chante pour finir la complainte de l’ingratitude, du on s'est sacrifié pour toi, etc. Le fils les rejette, il veut être artiste, et il le devient. C’est un artiste moyen, mais qui s’en tire parce qu'il a pris la précaution d'épouser une neurologue, il a de quoi subsister. 

    Sa diatribe contre ses parents a des accents de vérité, au point qu'il la prend pour la vérité, et qu’il tient à lui donner une portée plus vaste, plus sociale, qui la caricature certes, mais qui lui donne de l'élan, et il se sent avoir un point de vue très large : la masse des mères économes de classe moyenne, voyez-vous, c'est la cause de la crise économique, parce que ces femmes ne dépensent pas, ne s'éclatent pas, ne créent pas du mouvement. Et ces hommes, comme le père, qui méprisent les vrais travailleurs, et qui se couchent devant les cadres supérieurs, sont des nuls qui empêchent aussi que ça change.

    Et voilà que plus tard, sa fille lui hurle son mépris, pour ses chansons et ses textes qui ennuient tout le monde, pour sa vanité, sa prétention, son mépris de ses parents qui, eux, avaient des repères sûrs, des valeurs saines, qu'ils ont su transmettre à leur petite fille ; elle en est fière, et dans sa joie surexcitée, elle rejette son père  « narcissique ».

    Cette jolie parabole, extraite d'un texte d’Éric Reinhardt et mise en scène au théâtre par S. Cléau, (et bien jouée par M. Amalric), donne à penser. D’abord, elle nous rassure contre la tyrannie de la vérité : si chacun posait la sienne et l’érigeait comme un mur infranchissable, ce serait un tel encombrement, on serait tous emmurés dans un labyrinthe inextricable qui ne serait fait que de vérités,  chacune étant aussi totale que celle de ce fils bouillonant. Heureusement, il y a l'épreuve de la transmission : il avait totalement gagné contre ses parents, il les a emmurés dans sa vérité, et voilà que sa fille casse le mur, redonne la parole aux parents, et prend dans leur façon d'être quelque chose de précieux pour elle, qui lui sert à se construire, à proclamer sa vérité. Certes, elle risque aussi d’en faire un mur, pour enfermer son père, le temps que son fils à elle, qu'elle aura sans doute un jour, grandisse et réhabilite le grand-père.

    Une vérité qui oublie l'épreuve de sa transmission, n'est qu'un cri passionnel, qui peut toujours s'enivrer de sa vérité, la faire briller dans toute sa force, son évidence aveuglante, elle ne tient à la route, la route des générations,  de la vie qui s’engendre. Elle ne passe même pas la frontière vers la génération suivante. Celle-ci, non seulement la refuse, mais la répète dans sa prétention à être totale ; c’est dans la rupture même, que la génération suivante répète l'impasse de la précédente.
    
Bien sûr, on peut dire que le souffle de ce fils est tellement chargé de violence, que son énonciation, quoi qu'il énonce, est si fermée, qu’elle se transmet à l'identique chez sa fille, dont le souffle est aussi toxique. On peut même dire qu'il est puni par ce en quoi il a failli : il a méprisé ses parents, à son tour d’être méprisé. Les eût-il respectés, c'est-à-dire reconnus dans leur vie propre, leur histoire, leur destin, se fût-il dispensé de les juger, les évaluer à l'aune de la vérité qu'il fondait, il aurait témoigné d'une richesse, d'une densité humaine qui eût inspiré le respect à sa fille, même si elle avait décidé de suivre une  autre voie. On peut aussi dire… tant de choses, mais le fait est là : toute vérité semble devoir être coupée par sa transmission, ou recoupée. Si elle est prête à subir cette coupe, si elle intègre la coupure comme possible, c’est qu’elle est conçue pour se transmettre, que déjà elle prend déjà en compte sa transmission ; c'est qu'elle n'est pas d'un seul tenant, qu'elle accepte d’être partielle, et de laisser de la place à d'autres. Les suivants n’ont pas besoin de la briser pour l’imiter. A moins que la brisure ne soit inévitable ? tout  comme l’imitation involontaire, qui fait que plus on a peur de ressembler à son  ou sa mère, plus on leur ressemble ?  

    Certaines transmissions culturelles semblent soumises à cette logique. Essayons même d’appliquer cette parabole à l'impasse actuelle  entre l'islam et l'Occident. Le Coran a dit tellement de mal des juifs et des chrétiens, auxquels il doit sa naissance, que cette vindicte, qui ressemble à celle du fils contre ses parents, s'est transmise jusqu'à nos jours ; soit de façon directe par les intégristes, soit de façon indirecte grâce aux déni des modérés, qui nient jusqu'à son existence, ce qui se révèle une autre façon de la conserver, donc de la transmettre. Cela veut dire que ce Livre, fût-il inspiré, était si convaincu de sa vérité totale, qu’il n'a pas intégré l'épreuve de sa transmission, excepté une transmission à l’identique ; dans laquelle très peu osent mettre une coupure sans se sentir trop coupables.

« Islamophobie »

    Un drôle de mot, car il contient tant de confusion qu’il en  devient presque un symbole de la confusion générale.
    Au départ, il signifie peur de l'islam. Cette peur, on la trouve au moins chez ceux qui sont agressés par des « jeunes », des musulmans ; ce sont des choses qui arrivent, au niveau local et aussi planétaire (où ce sont des moins jeunes : Al Qaïda, Boko Haram, le Califat…). Mais les gens ne sont pas idiots, la peur qu'ils ressentent concerne non pas l'islam, mais des appels que l'on trouve dans l'islam, à moins que ces appels, ces impulsions qui mobilisent les agresseurs ne leur tombent du ciel, directement, et cela, personne n'y croit. Ou que ça leur vienne de leur folie intérieure, mais quand cette folie constitue un collectif, quand celle d'un petit « fou » de banlieue rejoint celle d'un autre « fou » londonien ou syrien ou iranien, l'idée que ça relève d'une même source n'est pas folle. Cette idée est vivement censurée, déconseillée. Dans une ambiance de déni, il est de bon ton de la nier, et d'affirmer que l'islam n'a rien à voir avec cette violence. C'est tellement admis, non pas comme vrai mais comme ce qu'il faut répéter, qu'on accède à un autre niveau de sens du terme islamophobie : c’est devenu la peur de dire quelque chose de critique envers l'islam ; c’est la phobie de passer pour islamophobe, de passer pour un de ceux qui ont peur de la violence islamique et qui demandent qu’on s’en protège. Le mot a donc franchi une première barre de sens: car cette peur au second degré, bien plus courante, n'est pas une peur des musulmans ou de l'islam, mais une peur d'être pointé dans la Doxa française comme xénophobe ; et d'être basculé dans le camp de l'extrême droite, par exemple. C'est donc une peur artificielle, entretenue par l’establishment, médiatique ou politique, une peur du qu'en-dira-t-on, une peur pour sa propre image, ou pour sa place, etc. 
    Après une de mes conférences, un homme a dit que tout à l'heure, dans le métro, il a vu une jeune femme en foulard presque intégral, ne découvrant que les yeux. Il s'est approché d’elle, et lui a dit que cette tenue violait la loi, elle l'a envoyé « paître », la discussion s’est animée, aucun autre voyageur n'a bronché ; et quand il est descendu, deux autres personnes qui descendaient lui ont dit « vous êtes courageux, Monsieur » ; et: « c'est très bien, ce que vous avez fait ». Or cet homme n'a bravé aucun danger et les passagers qui n'ont pas bronché ont agi comme s'il y avait un danger réel. Ils ont donc bien intégré la censure qui leur dit : surtout pas de critique envers l'islam, ou envers l'un de ses adeptes
    Donc, sans qu’il y ait de danger réel à faire cette critique, et à faire respecter la loi, on a créé un vrai risque : celui de passer pour xénophobe. Il est probable que tous ces gens qui subissent cette censure, jusqu’à se l’imposer, au nom de cette peur induite, en voudront à l'islam d'en être la cause. En somme, beaucoup de Français ne pardonneront pas à l'islam leur lâcheté envers lui. 
    Cette lâcheté, endossée par les instances officielles, induite par ceux qui, en principe, appliquent la loi, montre que loi qui devrait servir de tiers se dégonfle. Du reste, ces responsables lancent des tirades magnifiques contre « ce type de violence », mais ne peuvent pas faire arrêter les « types » qui agressent, ou les punir quand ils les arrêtent. Du coup, la masse des agresseurs potentiels, qui n'est pas négligeable, commence à le savoir. Ça commence à se savoir que la loi, si elle pose des limites, ne peut pas les appliquer (« il faut des couilles pour ça », me dit un fonctionnaire, « et on n’en n’a plus »). Cela peut éclairer une certaine déprime, maquillée en indifférence, où le chacun pour soi masque le fait que chacun va « râler » dans son coin. 
    Quant à savoir pourquoi l'establishment a peur de l'islam, et c'est, aujourd'hui, le vrai sens de l'islamopobie, cela exige de réfléchir sur une notion nouvelle que j'appelle la culpabilité perverse et que j'ai proposée pour comprendre le phénomène : quand on se pose comme coupable du problème des autres, en l'occurrence de l'islam, on compte bien se poser comme seul capable de les résoudre ; c’est une prise de pouvoir sur ceux qui ont le problème, et aussi sur les autres, sur les braves citoyens qui auraient des choses à en dire, mais qui se taisent sous la pression du politiquement correct, devenu une sorte de menace : c'est ça ou le chaos. Si vous ne voulez pas le chaos, vous vous taisez. 
    Et c'est ainsi qu'on enfonce les uns et les autres dans un problème qui, au départ, n'était pas insurmontable ; et que j'avais autrefois résumé ainsi : il faut aider l'islam à conquérir son imperfection, car sa perfection se révèle dangereuse.

 

La gestation pour autrui

    
    Naguère, sans être contre, je n'étais pas pour ; je ne suis pas pour qu’une personne loue son ventre pendant neuf mois et balaye d'un revers de la main les liens affectifs, tissés à même le corps, avec l'enfant à naître. Certes, d'autres femmes louent leur corps, leur sexe, leur présence érotique pour une durée limitée (prostitution) ; et la plupart des gens, hommes et femmes, louent leur présence physique et mentale à l’employeur qui les met au travail ; cela s'appelle gagner sa vie. C'est l'argument majeur qu'on utilise pour promouvoir ce mode de procréation : si ça permet à des femmes de mieux gagner leur vie,  tout en faisant le bonheur d'un couple sans enfant, de quoi vous mêlez vous ?

         J'en étais là jusqu'au jour où, parlant du repos lors d'un Colloque sur ce thème, je me suis rendu compte qu'une mère porteuse effectue un travail continu sans aucun repos, pendant 270 jours, à peu près. Ce travail, elle est payée pour, soit en argent soit en jouissance de dévouement, mais le fait qu'il ne comporte aucune pause, aucun temps d'arrêt, fait problème. Sur une telle durée, un travail sans repos est de l'esclavage. C’est par ce biais que je suis contre, même si l'esclave est consentante. 
Curieusement, dans la Bible, il y a deux histoires de mère porteuse. La première est entre Sarah, épouse d'Abraham, et son esclave Hagar. C’est une histoire qui finit mal et bien : Hagar est loin de donner son enfant, Sarah blessée surmonte l'épreuve et se retrouve mère ; les deux fils – Ismaël, celui de Hagar, et Isaac, celui de Sarah – sont les ancêtres de deux peuples, arabe et juif, qui ne sont pas vraiment en parfaite harmonie. Dans la deuxième histoire, en revanche, les deux mères porteuses bibliques avec qui la GPA fonctionne, sont l’esclave de Léa et l'esclave de Rachel, les deux femmes de Jacob, fils d’Isaac et petit-fils d'Abraham. Chacune enfante pour le compte de sa maîtresse, et puisqu'elles sont vraiment esclaves, cela ne pose pas de problème.

         Sur ce, lors d’une soirée, je rencontre un homme qui défend la GPA. Je comprends vite qu'un des siens y a recouru, mais son propos ne manque pas d'intérêt : « On peut dire tout ce qu'on veut, une mère porteuse donne la vie. Certes, une vie qu'elle n'assume pas, mais puisqu'une autre femme l'assume, qu'est-ce que ça change ? Certes, il y a rupture du lien entre elle et l'enfant, mais puisqu'aussitôt le lien se crée  avec une autre ? Puisque c'est aussitôt réparé ?  » Je le voyais donc brandir une valeur – donner la vie – qui surplombe toute autre valeur et balaie toute objection provenant des circonstances ou des rapports en jeu. Jusqu'ici, on croyait que donner la vie, chez les humains, n'avait de valeur (cette valeur pouvant être  absolue) que dans certaines relations ; et cet homme expliquait qu’au contraire, toute relation est soumise à l'acte suprême du don de vie.  Du coup, cet acte devient suprême isolément. Or s'il l'était, les femmes qui avortent seraient des tueuses de vie ; et même celles qui pratiquent la contraception. On croyait aussi que l'enfant à naître n’était pas qu’une matière vivante qui prenait forme, mais un complexe où l'âme et la matière, la parole et la chair, le désir et l'objet tissaient un univers de relations que l'enfant incarnait. C'est dans ce tissu que la GPA vient opérer une chirurgie : une coupure et une greffe. Et cet homme voulait dire : si on ne peut pas faire autrement, si tel couple est malade de ne pas pouvoir donner la vie, pourquoi ne pas la prélever là où elle peut se donner, pour l'implanter là où elle peut prospérer… Reste à savoir si un couple de deux hommes est malade de ne pas pouvoir enfanter ; ce serait en tout cas une maladie intéressante. Et reste à savoir si la loi, fût-elle purement gestionnaire, doit programmer des enfants qui soient coupés de leur gestation. De tels enfants existent, puisqu'il y en a qui sont nés à l'étranger, notamment en Amérique. Ils ont la nationalité du pays où ils sont nés et, bizarrement, on les présente ici comme de pauvres êtres sans statut, (des bébés apatrides !), s'ils ne sont pas reconnus français comme les parents qui les élèvent. C'est un détour parmi d'autres pour forcer la loi à reconnaître la GPA, « puisqu'elle existe ailleurs ». Là encore, on prend le cas d'une infime minorité pour reformater la filiation humaine; pour la redéfinir à partir de ce que permet la technique. (En l'occurrence, ce n'est pas de la haute technique, cela peut même s'apparenter au don d'organes voire au trafic du même nom.)
    L'argument technique est souvent invoqué en procréation assistée, à partir de cette « évidence » : puisque c'est possible, pourquoi s'en priver ? Or le possible ne le devient que dans certaines limites ; le possible lui-même impose ou requiert les limites où il s'effectue. Si faire un enfant devient possible, cela ne peut être dans le cadre où l'enfant n'est qu’un paquet biologique ; car l'enfant, même comme fœtus, a fortiori quand il grandit, est un complexe où s'articulent le biologique et le psychique, la chair et le verbe, l'objet et le sujet, portés par le flux de la transmission humaine qui n'est pas à redéfinir, et qui d'ailleurs résiste aux simples définitions.  Le possible biologique est porté par cette transmission, et si elle comporte un manque trop violent, par exemple l'absence radicale d'un père ou d'une mère, absence programmée dès le départ, alors c'est une transmission handicapée. On dira que toutes le sont plus ou moins, mais elles ne le sont pas dans le cadre d'un projet.