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Parasha de Vézot Habérakha (Deutéronome 33,1 à 34,12)

 

    Le titre signifie «Voici la bénédiction» ; celle de Moïse, avant sa mort, pour les enfants d’Israël.
    Et c’est encore un poème où, après avoir glorifié l’être divin, Moïse dit à chaque tribu sa vérité, celle de son destin, de ce à quoi elle est appelée, et il le dit sur un mode bienveillant, soutenant, qui reprend, de façon subtile et positive, les paroles de Jacob à ses fils avant sa mort. Sur un mode encourageant ; encourager, appeler le courage, la force du cœur sur ceux qu’on encourage, est une façon de bénir, quand cet appeler est un appel ancré dans l’être, dans la partie sainte de l’être ; comme c’est le cas. 

      Dans l’ouverture du poème, YHVH est appelé par ses provenances multiples, par les lieux d’où il s’est annoncé ; et le poète ajoute : « à sa droite (à sa partie forte) il y a une loi-feu pour eux (pour les Hébreux) (33,2) ».  Et c’est à eux de se redresser avec ces paroles de l’être (33,3) qu’il leur adresse. Autrement dit, les paroles de l’être sont faites pour être portées, et aussi pour aider l’homme à se porter plus loin que lui-même, à supporter l’existence, non pas dans la résignation, mais dans l’idée qu’il y a toujours un support dans l’être et qu’il s’agit de le trouver.
    Commence la série des paroles pour chaque tribu. L’aîné Réouben n’a droit qu’à un appel, mais très aigu : «qu’il vive, qu’il ne meure pas et qu’il soit nombreux». On se souvient que Jacob avait écarté son aîné, car il avait commis l’inceste ; ici, il est maintenu en vie, toujours. Ce serait une chose étrange que ses descendants soient condamnés pour la faute de leur ancêtre. Donc, que vive la descendance malgré la faute de l’ancêtre.
    Puis c’est Judah, l'aîné spirituel qui est appelé en ces termes : Voici pour Judah ; que YHVH entende la voix de Judah et l’amène vers son peuple ; donc vers son destin, vers son devenir peuple. On tressaille en écoutant cette parole avec ses accents actuels ; d’autant qu’elle se ponctue : et sois (YHVH) une aide contre ses ennemis. Dire que Judah, c’est-à-dire le peuple juif, sera aidé par l’être, c’est dire qu’il sera aidé, qu’il trouvera l’aide essentielle, face à tout ennemi.
    Ensuite, Moïse gâte la tribu de Lévi, c’est la sienne, celle des prêtres, des gardiens de la Parole et de l’alliance. C’est à eux d’enseigner et de porter les sacrifices ; ils donnent le sens et offrent l’encens. Ils intercèdent, il faut donc qu’ils soient  bénis; que soient brisés les ennemis de Lévi, ceux qui se dressent contre lui (33,12). Subtile économie de l’hébreu : cette longue expression se dit d’un mot : qamav, de la même racine que maqom, le lieu. Ceux qui prétendent avoir lieu contre lui se briseront les reins.
    Benjamin aussi, aimé de Dieu, demeurera en paix.
    Mais c’est à Joseph (donc à Ephraim) que va la plus forte bénédiction : que sa terre soit bénie par le désir des cieux, de la rosée, de l’abîme ; le désir des récoltes solaires des fruits précieux éclairés par la Lune… Les désirs sont les profondes aspirations – des montagnes d’Orient, des collines éternelles, de la Terre avec ses richesses ; c’est le désir de l’être divin qui brûle dans le buisson (Buisson ardent, rencontre première avec Moïse). Jacob avait dit que Joseph, assailli par les archers, a tenu bon ; harcelé par leurs flèches, son arc est resté ferme ; par la force de Celui qui inspire Israël. Ici, sa force est comparée aux cornes du Réem, avec lesquelles il disperse ses ennemis. Ces cornes, arborescences qui relient l’animal au divin présent dans l’arbre (de la vie, de la connaissance…).
    À chacune des autres tribus, comme à celles-ci, Moïse assigne une forte prise sur le possible, une accroche singulière et fructueuse ; puis il conclut : il n’y a rien comme le Dieu de Yéshouroum (d’Israël) qui chevauche les cieux en étant un recours.

    Arrêtons-nous sur ce verset (33,27) : Le divin éternel est un lieu d’être, une résidence. Cela signifie que l’être reste, l’être demeure. Et c’est de cet être-demeure que surgit le projet d’une terre où demeure le premier peuple de l’être, appelé à y bâtir une demeure de l’être. Vaste projet : comment être là, et résider dans ce lieu aussi branché sur le divin et d’où s’énonce l’impératif : chasser des peuples et prendre leur terre pour en faire la terre où s’accomplit la promesse divine ? Il est écrit que c’est ce Dieu qui les chasse devant son peuple et qui dit : achève-les. Voilà qui ne convient guère aux tenants de la non-différence, pour qui des peuples vivant sur une terre doivent toujours la posséder. Et ici pourtant, une différence brutale s’affirme : une rupture avec le lien naturel à la terre ; ces petits peuples idolâtres doivent être vaincus pour qu’un lieu d’être de l’alliance puisse s’inscrire. Du reste, les hommes n'ont jamais procédé autrement pour conquérir ce qui deviendra leur terre. Quand on parle de la conquête pacifique, c’est que le rapport des forces est tel qu’il n’y a pas lieu de le mettre en acte dans la violence. Ici, c'est la conquête d'une terre portée par la parole de l’être. Bien sûr, tant de conquérants ultérieurs ont imité cette démarche en brandissant les emblèmes de leur Dieu. Mais outre que les Dieux ne sont pas équivalents, on a ici un cas étrange : le peuple a peur de conquérir, et c’est le Dieu qui le punit de cette peur, de cette résistance à conquérir un lieu d’être où l’être puisse se donner lieu ; l’être divin. En outre, c’est le seul cas où la possession d’une terre par son peuple est conditionnée par sa conduite, par sa façon de tenir aux appels d'être.

      Aujourd’hui, les occupants dits naturels de cette terre, les Arabes, sont venus eux aussi dans une conquête militaire, brandissant le Livre et le sabre, Livre prélevé dans la Torah qu’il simplifie. Ils sont aussi peu naturels que les Hébreux qu’ils veulent soumettre. Mais ce n’est pas d’eux qu’il est question : il s’agit des peuples archaïques, originaires, – jébuséens, émorites, hivites, etc., – qui furent vaincus par Josué ; pas complètement, ils ont laissé des restes hostiles (on n’efface jamais tout de la première origine). Le texte se réjouit de revendiquer leur défaite : « Heureux sois-tu, Israël, qui est comme toi ? peuple sauvé par YHVH, bouclier de soutien, toi qui t’enorgueillis de l’épée ; que tes ennemis tombent devant toi et que tu foules leurs hauts lieux » (33,29).
    Aujourd'hui, où l’on brandit l’universel direct, total, abstrait, auquel personne ne se tient puisqu’il n'y a que des singularités irréductibles, de tels versets sont inaudibles. Pourtant, ils ont leur vérité, et elle traverse les couches épaisses d'hypocrisie où le vainqueur prend des airs contrits, où le plus fort doit feindre la faiblesse, et risque de laisser les plus faibles lui faire la loi. Et si le fort se laisse ainsi châtrer, c'est que dans sa toute-puissance, il n'a pas le sens de la castration, c'est-à-dire de l'incision intérieure par laquelle il peut intégrer la limite et l'altérité. En un sens, il mérite de se faire posséder voire écraser par les plus faibles.

      Le dernier chapitre (34) dit quelques mots de Moïse et de sa mort : il est monté et il a vu le pays où il n’ira pas. 
      Il fut enterré sans que l’on sache par qui, peut-être par personne, et nul ne connaît sa tombe. Il avait 120 ans à sa mort, son œil n’a pas faibli et son menton n’a pas fui (34,10). Il n’y eut plus en Israël de prophète comme Moïse, que YHVH connaissait face à face. Le texte le glorifie pour sa main forte et pour la terreur qu’il a produite aux yeux des enfants d’Israël (avec ses miracles en Égypte et ailleurs). Sa main forte, c’est ce qu’un midrache commente en ces termes : Quand Dieu a vu du Sinaï l’orgie idolâtre du Veau d’or, il a voulu retenir la Loi, pour lui, jugeant que ce peuple en était trop indigne ; et Moïse a dû lui arracher les Tables. C’est dire qu’il a dû se battre avec ce Dieu qui se mortifiait; il a dû vaincre la mortification de l’Autre pour sauver la Loi, quitte à briser ces Tables très vite après, en voyant lui-même le Veau d’or ; et à les faire réécrire ; il n’y a là rien à « regretter » : cette brisure et ce qui s’ensuit ouvre la voie au parlécrit, à l’incroyable obstination de parler, écrire, réécrire, dire autrement, interpréter ; créer la transmission où tout un peuple prend sa mesure et puise ses appels à l’infini.

    Fin du commentaire de "parashah". Non qu'il soit fini, il est réellement  infini, mais nous en avons bouclé le cycle annuel.
    En effet:  la Torah se compose de cinq livres (Genèse, Exode, Lévitique,  Nombres, Deutéronome), dits « de Moïse ». Elle est lue par fragments hebdomadaires, appelés parashah, (en latin péricope), qui comportent plusieurs chapitres.
    Les trois premières parashahs sont : Béréshit, Noah, Lékh Lékha. Celle  de Béréshit  est déjà commentée dans Lectures Bibliques (40 pages lui sont consacrées). Celle de Noah également (deux chapitres lui sont consacrés); ainsi que celle  de Lékh Lékha, (« pars pour toi », parole dite par YHVH à Abram, le futur Abraham);  les trois sont commentées dans Lectures Bibliques. Ce qui nous amène à la Parasha de Vayéra, par laquelle nos commentaires ont commencé l’an dernier et se sont poursuivis jusqu’à la fin de la Torah.
     Notre "lecture de la Torah" fera partie de Lectures bibliques II, à paraître.

Douzième lettre/ Les écueils et l’espoir

        
    Pour en revenir au Conflit du Proche-Orient, il faut encore questionner les droits du peuple juif sur cette terre là. Déjà, y a-t-il un peuple juif ? Certains le nient en arguant qu'il n'est pas conforme à la notion normale de peuple : une terre, une langue, une histoire commune. En fait, c'est un peuple normal et anormal ; il satisfait à cette notion d'une façon évidente et singulière : les Juifs, à travers leurs diasporas, tiennent un fil historique commun, lié à leur sort mouvementé dans chaque pays, avec souvent le même schéma persécutif. Ce fil passe par un fil d'écriture, celle du Livre qui les « lie », la Bible, qui leur sert aussi de langue commune : ils ne la parlent pas toujours, mais ils en tiennent des signifiants, et sont tenus par eux. Parmi ces signifiants, deux semblent essentiels : Juif et Israël ; pour beaucoup, cela suffit. C'est ce qui fait que cette terre est dite d'Israël, depuis quarante siècles, même si les Juifs ne l'ont pas toujours habitée, parce qu’on les en empêchait. Cette terre, nommée comme la leur des milliers de fois dans la Bible, a fonctionné comme leur terre, même à distance.

        De fait, les Juifs ont des rapports à la fois étroits et distants avec les traits standards qui définissent un peuple. Et cette souplesse extrême, vécue par certains comme identité morcelée, incertaine voire angoissante, fait dire à des théoriciens – qui donnent ou qui refusent le titre de peuple –, que celui-ci n'en est pas un ; et que sa terre n’est la sienne que dans un livre religieux, qui n'engage en rien des athées. Ce jugement mérite nuance, car ceux qui, sur le terrain, contestent l'idée d'une terre d'Israël, dépendent d'un livre, le Coran, qui lui-même dépend totalement de la Bible ; ce qui oblige les musulmans à une posture théologique assez fermée : il y a bien une terre d'Israël mais comme les Juifs ont fauté envers Dieu, (en faisant le Veau d'or !), il la leur a retirée, ils n'ont plus de liens avec elle, ni d'ailleurs avec lui, de sorte que leurs descendants n'ont rien à voir avec les Hébreux antiques.

        Notons que ce verdict, issu de l'islam intégriste, nourrit l’opinion de laïcs et d’athées pour qui la présence juive sur cette terre ne fait pas sens, étant tout bonnement une présence coloniale. Ils négligent ou ignorent le lien du peuple juif à cette terre, un lien symbolique qui tient non pas tant à sa mention dans la Bible, qu’à à la transmission du signifiant « terre d'Israël » durant près de 30 siècles, dont 25 d'exil. Et si pendant 25 siècles, un groupe humain évoque ce coin de terre comme étant le sien, au sens où il est appelé à y être un jour ou l'autre, en tant que lieu de ses origines, alors, que l'appel s'accomplisse ou non, il fonctionne comme un lien symbolique qui se nourrit de sa transmission. En somme, cette terre est hantée, possédée par les Juifs parce qu'ils ont toujours parlé d’elle en se transmettant des paroles, des promesses, portées par deux signifiants Juif et Israël qui, curieusement, nomment les deux royaumes hébreux qui se sont partagés cette terre.

        Le peuple juif, comme tel, en a été chassé ; tout son Livre témoigne de l'exil, menaçant puis réel, et du retour espéré qui ne se réalise jamais vraiment, mais qui garde une valeur de symbole et d’appel. Et ne pouvant plus y être, sa parole et son écrit (ses parlécrits) ont intégré cette terre à son lieu d'être et d'exister. Ils ont joué le rôle d'un droit de garde, d’une « mise en garde » qui a bien fonctionné : aucun peuple, depuis les deux royaumes hébreux, n'a pu établir là un État souverain.

        Cette idée de possession ou de terre possédée peut gêner des esprits trop rationnels, mais c'est un fait : si certains habitent une terre ou détiennent un objet, au point qu'il devient alors objet naturel, comme l'a été cette terre pour les Arabes qui l’ont conquise, et si à côté d’eux, un groupe de gens répètent dix fois par jour que cet objet est à eux, et se transmettent cette parole de père en fils, alors, au bout de quelques générations, les tenants « naturels » ne peuvent plus maîtriser l’objet, il est hanté voire possédé par ceux qui en parlent, en l'occurrence les Juifs, qui poursuivent cette transmission et intègrent cet « objet » à la parole qu'ils ont tissée. Comme en outre cette parole, dont le noyau est la Bible, a servi de support à l'identité islamique qui a occupé cette terre et qui l’occupe encore, depuis des siècles, ses droits « naturels » sont questionnés et sérieusement fragilisés par la transmission symbolique qui la précède et la traverse.

        Toujours est-il que le peuple juif a affaire à tous les traits qui « définissent » un peuple, mais on dirait qu'il jongle avec, par la force des choses, pour les maintenir disponibles ; la force des choses étant qu'il n'a pas eu de souveraineté depuis longtemps, mais qu'il s'accroche à l'existence. Son lien à cette terre, son rapport étroit et distant à sa langue, sa façon d'assumer son histoire, et de n'avoir pas d'autre choix, tout cela le pose comme un vrai peuple même s'il est unique en son genre, puisqu'il se définit par la transmission qui le porte. (En langage mathématique, on dirait qu'il se définit par récurrence.) Et ceux qui doutent de son existence (alors qu'elle est à la fois douteuse et certaine), ceux-là peuvent se rabattre sur un simple constat : quand on dit juif, on se réfère à une personne en tant qu'elle appartient à une transmission, ne serait-ce que de ce mot, en tant qu'elle appartient à un peuple. Il est vrai que pour certains ce peuple se définit plus clairement par la vindicte qui le vise, plutôt que par la richesse de sa transmission. C'est dommage, mais même dans ce cas, la vindicte qui le vise le désigne comme un peuple à défaire ; encore aujourd'hui.

 

        Certes, ses ennemis prétendent ne combattre que les sionistes. Ils entretiennent une confusion. Car le plus vieux livre sioniste, c'est-à-dire préconisant le retour à Sion (Jérusalem) comme espoir majeur, c'est la Bible. Le terme moderne désigne le mouvement qui, concrètement, a mis en acte ce retour aux accents millénaires, stimulé par le désespoir qui planait sur les Juifs, en terre d'islam et en Europe au début du XXe siècle. Le paradoxe est que peu de Juifs s'identifient aux sionistes modernes, bien qu'ils soutiennent sans réserve l'existence d'Israël obtenue grâce aux sionistes. Ils la soutiennent comme ils soutiennent toute communauté juive, et s'émeuvent que l'on touche à des Juifs où que ce soit, parce qu'ils savent que c'est alors le peuple juif qui est visé. Bien sûr, ils soutiennent spécialement Israël car c'est la seule communauté qui a pris forme d’État souverain, réparant symboliquement l'indignité où ce peuple fut tenu si longtemps.

        En tout cas, très peu s’y trompent aujourd'hui : on attaque les sionistes pour ne pas dire qu'on attaque le peuple juif lorsqu'il prétend à une quelconque souveraineté. Et Israël est ainsi fait qu'attaquer sa souveraineté c’est attaquer son existence. De même qu'attaquer le Juif comme tel c'est attaquer le peuple juif comme existant, et comme effet d'une transmission millénaire.

        Aujourd'hui c'est la vindicte islamiste qui s’en prend aux deux, aux Juifs et à Israël ; et ce, dans la logique de la vindicte coranique, elle s’en prend aux gens du Livre, donc également aux chrétiens. Elle s’en prend aussi aux musulmans laïcs qui s'éloignent trop du texte. Mais la tendance majeure reste de nier la racine de cette vindicte. Récemment, le recteur de la mosquée de Paris a condamné le meurtre d'un Français kidnappé et égorgé en Algérie; en disant que le Coran ne préconise pas de donner la mort ; il dit que seul Dieu donne la vie et la reprend. C'est vrai qu'il dit cela, mais il dit aussi qu'il faut combattre les gens du Livre jusqu'à ce qu'ils se fassent petits et qu'il payent de leurs mains la rançon de leur survie ; il dit que ce sont pour la plupart des pervers ; il dit qu'il ne faut pas tuer l'homme que Dieu a sacré, sauf pour une cause juste. Et pour les intégristes, leur cause est juste. C'est dire qu'il y a problème : peut-on, sans mentir, combattre au nom du Coran les intégristes violents ? Peut-on les dénoncer sans un choix de principe qui la vindicte envers l'autre et préconise son abandon ? Peut-on les combattre sans dénoncer cette vindicte ? Jusqu'à présent, les musulmans d'Europe ont surtout valorisé la tolérance : ils réclamaient que l'Europe soit tolérante envers l'islam ; ils ne réclamaient pas de l’islam la tolérance envers les autres ; comme si elle allait de soi, mais elle est tout sauf évidente. Or l'Europe a toléré l’islam, elle l’a intégré, ou du moins, en France par exemple, elle lui a donné tous les signes extérieurs d'intégration. Le résultat est que souvent les musulmans sont intégrés mais non acceptés. Comme si les gens avaient fini par se dire qu'il y a dans les fondements de l'islam quelque chose d'inacceptable, dans le rapport aux autres, qui peut se déclencher à tout moment chez certains, qu'ils soient ou non dans le besoin matériel. C'est comme un appel originaire qui demande à être entendu et mis en acte. C'est l'aspect  rite identitaire  de la violence terroriste ; ou de la pression intégriste, qui fait que, par exemple, malgré la loi contre le foulard, celui-ci revient en force, ne rencontrant pas d'obstacle. Et là, le problème devient hautement intéressant.

        Car dans les mœurs européennes, notamment en France, cela ne se fait pas de critiquer quelqu'un parce qu'il a dans ses origines quelque chose d'inacceptable. C'est contraire à l’idée démocratique qui traite à égalité toutes les personnes, quelle que soit leur origine. Il faut donc attendre que cette origine passe à l'acte ce qu'elle a d'inacceptable, pour traiter cet acte isolément comme un délit. Il est vrai que le Califat et le djihad faisant grand bruit, on prend des mesures contre ce délit qui menace d'être fréquent. Mais l'impasse est double : les Français non musulmans ne peuvent pas le dénoncer car ils redoutent de toucher au sacré, de mettre en cause des fondamentaux tabous, qu'il n'est pas question d'évoquer ; et les musulmans « modérés » ne le peuvent pas non plus, autrement que comme un crime n'ayant rien à voir avec l'islam (religion de paix, d'amour, etc.). Cela rappelle certains communistes endurcis qui imputent le goulag, les meurtres et l’échec total, non pas aux fondements marxo-léninistes, mais à leur déplorable application, où leur lecture erronée. Il a fallu un meurtre djihadiste particulièrement odieux pour qu’un tweet de musulmans anglais se mette en place pour dire: «  Not in my name. » [1] On le voit, il s'écoulera du temps avant qu’on prenne des libertés avec ce texte identitaire. En attendant, des gens agiront en son nom, mèneront des djihads multiformes, et quand ce sera contre les Juifs, on dira que c'est à cause d'Israël ; et quand ce sera contre Israël, on dira que c'est à cause de son refus d'un État palestinien ; pourvu que la cause profonde reste voilée.

        Car l'État palestinien ne pourra naître que d'un abandon du djihad ; donc d'une mise à distance de la vindicte fondamentale. Voilà qui referme la boucle où jusqu'ici cet État a été sacrifié. Or la voie pour le créer est assez claire même si personne ne s'y engage. Et il se peut que sa création ne viendra pas de pourparlers qui l'ont toujours plombé parce qu'ils butent plus ou moins vite sur les fondamentaux qui les font échouer. C'est ce qu'on a observé depuis des décennies. C'est le contraire qui serait possible : les pourparlers viendront de la paix et non l'inverse. L'État palestinien sera créé par la paix, c'est-à-dire par l'absence prolongée de tout acte agressif, par un cessez-le-feu absolu et prolongé, qui convaincra les deux parties quelles pourront cohabiter. L'arrêt de la violence, s'il peut s'inscrire dans la réalité, marquera du même coup la ligne de départ pour des dialogues qui aménagent l'état des lieux. Ce ne sont pas les discours et les principes qui feront la paix, c'est la paix au sens minimal de non-agression qui rendra possibles les discours, et leur permettra en retour d'agir sur la réalité. Cette non-agression s'obtient parce les deux parties décident en même temps de vivre les choses telles qu'elles sont jusqu'à ce qu’il soit prouvé, par l'évidence, que le vivre ensemble ou côte à côte est possible. Alors on peut faire des aménagements.

        La démarche de l'Autorité palestinienne, pour que l'ONU exige d'Israël d'évacuer la Cisjordanie, ne va pas dans ce sens. Car pourquoi Israël laisserait-il la Cisjordanie aux mains d’un djihad plus dangereux qu’à Gaza ? Ce plan est typique du narcissisme mortifié des instances palestiniennes. Elles pensent qu'avec leur Cause, gonflée à peu de frais par les médias occidentaux, exaltée par les médias arabes comme un emblème majeur (qui exprime le mieux possible la rancœur anti-juive), avec cela, elles auront gain de cause, sans preuve ni gage à l'adversaire sur leur désir de vivre en paix[2]. Bref, s’ils n’obtiennent pas le mieux, ils choisissent le pire. C’est ce narcissisme mortifié et immature qu'exprime aussi le terrorisme : si on n’a pas tout ce qu'on demande, on piétine tout ce qu'il y a. Ce fut aussi la politique arabe envers l'État hébreu depuis qu'il existe : si on ne peut pas le battre, alors il n'existe pas. Heureusement, quelques exceptions à cette règle ont fini par s'exprimer (Égypte, Jordanie, peut-être l’Arabie…) Il faut que les deux parties vivent ensemble dans le calme assez de temps pour user, laminer, écraser la vindicte originaire, après quoi il serait possible de créer un État en Cisjordanie et de le relier à Gaza par un tunnel. (Sait-on que la république d'Azerbaïdjan se compose de deux territoires, séparés par l'Arménie, qui ne sont même pas reliés par voie terrestre ?) Les choses sont ainsi : Israël ne peut rendre des territoires qu'en échange de la paix, et celle-ci doit d'abord avoir lieu, être effective et durable, pour s'inscrire comme possible avant de devenir nécessaire et officielle. Autrement, toute restitution non inscrite dans la paix sera suivie de guerres toujours plus meurtrières. Ajoutons que c'est sans doute le « soutien massif » et peu coûteux à leur Cause, qui pousse les dirigeants palestiniens même modérés à des positions maximales qui se révèlent mortifiées. (Les Israéliens étant souvent les plus surpris quand l'homme de paix sur lequel ils misaient se révèle homme de guerre.)

        Ce qui est plus préoccupant, c’est que les double-discours, actifs dans le monde arabe, règnent déjà en France. Les ministres, quel que soit leur tendresse pour le peuple juif, qui ne leur demande que de vivre en paix, ne peuvent pas appliquer la loi qui assure une protection effective, car les mesures que cela implique seraient taxées de « racisme ». L'Europe, et spécialement la France, aura du mal à surmonter sa culpabilité perverse. Cette culpabilité de façade permet trop bien de déguiser son sentiment d'être supérieur, du point de vue matériel, culturel, intellectuel, face au tiers-monde notamment islamique. Souvent elle s'enrichit de la culpabilité chrétienne devant les pauvres, les démunis, l'autre à qui il faut tendre la main même si la sienne vous frappe, etc.[3] C'est une sorte d'humour à l'envers : dans l'humour on gagne la supériorité en s'exhibant comme inférieur et ridicule ; ici, on cache sa supériorité en s'exhibant comme coupable et déficient. L'important est de n'être pas responsable ; et c'est un fait que les dirigeants européens ne répondent pas de grand-chose sur ces questions.

         Mais l'Europe n'a pas fini d'être questionnée par l'être-juif ; non seulement par sa demande qu'elle tienne parole est qu'elle respecte ses valeurs, mais par l'ouverture existentielle qu'il représente, qui contrarie sa logique du cadrage identitaire, où l'on enferme l'autre dans son cadre pour le contrôler totalement. L'Europe est d'autant plus coincée que ses musulmans sont très gênés : ils sont venus là pour vivre à l'européenne, mais certains de leurs fils veulent inscrire une tradition vindicative que les parents ont cru laisser au pays, et sur laquelle ils ne se sont pas expliqués, coté rapports avec l'autre. Leurs descendants paient leur dette à cette tradition, comme pour racheter leurs parents, dont le silence sur la vindicte est leur manière de payer une dette à leur origine. Ils n'ont pas enseigné à leurs enfants que si le Coran rejette les gens du Livre en les qualifiant de pervers, ce propos aujourd'hui ne fait plus loi. L'Europe des libertés démocratiques peut jouer un grand rôle dans cet acquittement général, à condition qu’elle se respecte et ne brade pas ses valeurs pour sauver des apparences.

        En attendant, je ne partage pas la « parano » des Juifs qui veulent « quitter la France ». Elle exprime le fantasme d'un pays où il n'y aurait que de l'amour envers les Juifs. Or même en Israël, un Juif n'est pas en toute sécurité. Faut-il quitter un pays parce que ses dirigeants n’ont pas le courage de combattre les musulmans anti-juifs par peur de passer pour antimusulmans ? C'est mettre là trop de conditions pour séjourner dans un pays. C'est sans doute parce que j'ai vécu à Marrakech l'insécurité et la vindicte ambiante comme une chose quasi naturelle, qui va de pair avec la présence islamique, que des signes agressifs venant de celle-ci ne m’étonnent pas. Je vis ici comme les Juifs en Israël qui, une fois l'alerte passée, reprennent leur vie « normalement », comme après une petite secousse sismique qui ne fait pas de grands dégâts. Y aura-t-il un jour prochain une grande secousse qui engloutirait des corps en nombre ? J'en doute, car malgré la collusion entre l'intégrisme et une lâcheté qui le laisse faire, la méfiance envers l'islam dans la masse des citoyens, est plus grande que la méfiance envers les Juifs ; et si le danger devient trop grand, on peut espérer un réveil citoyen. On espère aussi beaucoup le réveil des musulmans modérés, mais il prendra du temps, car la plupart en sont à dire que le djihad et la vindicte anti-juive n'ont rien à voir avec l'islam. Il leur faut tout un travail pour admettre la réalité, celle de leur Texte et de sa prégnance. Parmi eux, des hommes de paix peuvent invoquer le Coran et refouler cette partie vindicative ; mais des intégristes agressifs peuvent prendre appui sur le Coran, sans avoir à refouler ses aspects pacifiques. On est donc loin d'une symétrie, où l'on dirait que les hommes de paix trouvent la paix dans le Coran, et les hommes de guerre trouvent la guerre. En fait, les hommes de guerre y trouvent paisiblement ce qu'ils cherchent, sans être contredits par le reste.

        Du coup, l'immigration en Europe va faire du bien à l'islam, car tant qu'il restait dans son immense vase clos, il pouvait ignorer l'autre et l'autre pouvait l'ignorer. D'autant que toutes les traductions du Coran semblent s'être donné le mot pour masquer les points chauds du Texte, faisant pour les autres une version nettement plus ronde que la version originale[4]. Le monde européen connaîtra donc de mieux en mieux le texte original, et l’effet de double discours (entre deux langues) sera atténué.

        Revenons à la peur de l'islam, à l'islamophobie qui habite l’establishment européen et même occidental. C'est bien sûr une peur du sacré ; celui de l'autre, pour commencer ; et sous des formes très concrètes : peur de l’ameutement, du fanatisme, qui sont des formes où s’incarne le sacré. (Rappelons qu’un fanatique c’est celui qui porte en lui un fanum, un temple, un lieu saint). Mais l'Europe oublie qu'elle a aussi son sacré, non pas religieux mais social, c'est le politiquement correct : l'horreur de passer pour (pour homophobe, islamophobe, judéophobe, etc.) fige des personnes très lucides. Le qu’en-dira-t-on, l’obsession de image de soi qu'on donne aux autres (ou aux médias, si l'on est médiatique) ou simplement dans son lieu de travail, tout cela relève d'une peur du sacré, d'une peur d'être sacré c'est-à-dire séparé, exclu, écarté du lien social sous toutes ses formes. Mû par cette peur, on s'abstient de dire à l'autre ce qu’on pense même quand cela s'impose. On croit que dire à des tenants de l'islam que cette culture ne nous convient pas c'est exprimer de façon indécente la supériorité de l'Occident. Or on n'a pas besoin de faire de grands refrains sur cette supériorité, il suffit d'affirmer certains repères auxquels on tient quand l'autre veut les piétiner. Insistons-y : cacher ce sentiment de supériorité par une attitude contrite et coupable, c'est montrer davantage ce sentiment de supériorité, et se sentir encore plus coupable, etc. C'est un cercle vicieux, un tourbillon sans fin que seule peut arrêter une décision de franchise respectueuse et non une compréhension inclusive qui croit pouvoir tout inclure, tant elle se sent supérieure.

        Quant à la grande réconciliation judéo-arabe dont rêvent certains, elle aussi suppose qu’on renonce au déni de réalité, qu'on reconnaisse l'histoire sans trop l'édulcorer ; et qu’à un niveau supérieur, chacune des deux parties se reconnaisse insuffisante par rapport à son message. En même temps, chacune ferait l'effort de mieux connaître celui de l'autre. Par exemple, le verset du Coran souvent cité ces jours-ci pour montrer que ce Livre est non-violent : Celui qui tue un homme, c'est comme s’il tuait l'humanité et celui qui sauve un homme, c'est comme s'il sauvait l'humanité, cela ne gâcherait rien de savoir que ce verset est une phrase du Talmud écrite quelques siècles plus tôt.

 


[1] J'ai ouvert avec espoir un livre récent Les nouveaux penseurs de l'islam, où certains luttent vaillamment pour obtenir que le Coran puisse être lu aussi comme un texte littéraire ; mais ils se défendent contre l'accusation qu'on leur porte, d'avoir dit, par exemple, que le Coran a été écrit par Mahomet (et non par Dieu).

[2] Elles vont donc demander au Conseil de sécurité de chasser Israël de la Cisjordanie et s'il refuse, s'il y a un veto américain, elles cesseront d'administrer les villes et de coopérer avec Israël pour la sécurité quotidienne ; ne voyant pas qu'Israël de son côté cessera de coopérer pour collecter les impôts qu’il leur remet.

[3] Dans la lutte contre le « racisme », (voir notre livre Le « racisme », une haine identitaire) , la plupart ont ont fustigé la peur de l'étranger en laissant croire qu'il faut s'ouvrir à lui sans réserve, sans pointer l'essentiel, à savoir que les autochtones existent assez fort pour affronter sa rencontre dignement. L'oubli de ce point essentiel, fait qu'on a seulement refoulé la peur de l'étranger, et que la rencontre avec lui se fait sous le signe  de l'hypocrisie, de l'effacement et de la rancœur, où l’on s’en veut à soi-même autant qu’à lui.

[4] Par exemple, il est dit : O Gens du Livre, pourquoi vous disputez-vous sur Abraham, alors que la Torah et l'Évangile sont descendus qu'après lui ? Abraham n'était ni juif, ni chrétien (cela paraît logique) ; et le verset suivant ajoute en arabe: Abraham était un homme pieux (hanif), un musulman ; les traductions, elles, mettent « un vrai croyant », au lieu de « musulman », ce qui masque le problème.

Parasha de Ha-azinou (Deutéronome 32)

    Ha-azinou : Prêtez l’oreille.
    Ce poème est pour Moïse comme un dernier recours: après toutes ses mises en garde, toujours les mêmes, sa passion reste intacte de rappeler  encore l'alliance, le rapport à l'être, les malheurs en cas d'oubli de l’être, etc. Rappeler tout cela, et savoir que ce rappel sera en partie sans effet.
    Il faut ressentir le déchirement intérieur de cet homme, entre sa certitude d'ouvrir un chemin de vie et son autre certitude qu'ils vont quitter ce chemin, qu’ils vont errer et se retrouver la proie des pires dangers. C'est comme si Moïse butait, non sur la finitude humaine, qu’il connaît, mais sur quelque chose de plus pointu et d’irréductible : la tendance  humaine à oublier l'essentiel, à se replier sur ce dans quoi on se reconnaît (ce qui est la base même de l'idolâtrie). Et cette tendance fait partie de la vie, sans elle la vie serait saturée d'absolu. Moïse bute sur l'absence de remède absolu, d'instrument infaillible, de méthode assurée qui empêcherait la chute, l’oubli, la trahison, la déchéance. Et c'est ce qui donne à son poème, à chacun de ses mots la violence et l’acuité qui l’ont porté jusqu'à nous et nous le donnent intact ; le temps ne l'a pas usé et n'en a pas émoussé l'acuité.

    Ses premiers mots indiquent déjà une position poétique limite : se tenir entre ciel et terre, parler à l’un et à l'autre, exiger l'écoute, certes différente, de l'un et de l'autre. Puis il compare sa parole à une pluie qui vous frappe à la nuque ; l’image est précise : vous vous sauvez, vous courez, et la pluie de ses paroles vous rattrape. Rappelons qu’on est en plein désert, ou dans une terre aride. Il compare aussi son dire à la rosée ; son dire qu’il nomme léqah , du verbe prendre : c'est ce qu'il a pris, ce qu'il a reçu ;  il veut que ses auditeurs le prennent, comme une provision de vie. Insistons-y, il bute sur le fait que cette parole radicale sera reçue et en même temps ignorée ; acceptée et en même temps oubliée. C'est cette faille essentielle qui est si dure à supporter pour celui qui apporte une parole forte et neuve.

    Mais cela existe à des niveaux bien plus modestes. Pendant que j'écris ce texte, quelqu'un vient me harceler sur le fait que je ne diffuse pas mes livres à l'étranger, dans d'autres langues. – Tu ne veux pas avoir d'influence dans d'autres pays?, s’énerve-t-il. Je lui ai dit qu'ici même, en parlant à un auditoire dont j'emporte l'adhésion, je sais que dans les minutes qui suivent, ce sera oublié ; et  que peut-être cela reviendra par petites bulles, par d’infimes réminiscences, dont certaines seront transmises, avec maintes déformations. Comme j'accepte cet état des choses, cela me donne non  pas de la colère, mais une certaine sérénité. D'ailleurs, ai-je conclu, aucun de mes lecteurs enthousiastes n’est allé se démener pour trouver un éditeur américain et diffuser là-bas mes textes ; je sais qu'ils le seront plus tard, qu'importe le moment ? Il s'éloigne, songeur, et je reprends.

    Moïse conclut ses premiers vers par : j' appelle (par) le nom de YHVH. Appel par la force du Nom comme tel. Il en parle comme d'un roc, dont l'œuvre est parfaite, et dont les voies sont justes. Et c'est bien vrai : tout ce qu'on nomme et qu'on appelle à exister à partir du nom de l’être, a sa perfection et sa justesse, même si c'est quelque chose d'insupportable, de monstrueux. Les voies de l’être sont justes, assurément. Mais c'est là une parole très violente, car on le sait, le monde, si dur soit-il, ne devient pas tellement meilleur quand les hommes y inscrivent leurs idéaux et leurs fantasmes ; à la rigueur, quand ils essayent de trouver les bons choix dans l'infini des possibles, c'est-à-dire quand ils communiquent avec l’être, selon toute sa nécessité.
    Et cette nécessité, dont la « loi » a pu marquer les données initiales, voilà qu'on la trahit. Qu’on puisse l'ignorer, soit, qu'on ait du mal à la trouver et qu'on la cherche, passe encore, mais qu'on la torde et la distorde pour  la corrompre, voilà qui révolte le poète ; pour lui, c’est l'ingratitude la plus bête. Des paroles fortes vous sont données et vous en faites de la bouillie, c'est, dit-il, un manque total de sagesse ; c'est ignorer d’où l’on provient, mépriser ses origines, donc se mépriser. On comprend qu'il parle de stupidité : quand des êtres produisent, du fond même de leur complaisance, un mépris pour eux-mêmes…

    C'est ici que la métaphore du peuple hébreu est cruciale : il s'est inventé dans le rapport à l’être, on peut même dire qu'il est une invention « divine », inspirée, un peu folle parce qu'elle touche le point d'affolement d’un certain nombre d’identités. Ce peuple a été inventé comme pour inscrire
ce qui, dans toute nation, fait problème existentiel. La phrase est précise : « Quand le très haut fit hériter les nations, quand il différencia les hommes, il fixa les frontières des peuples d'après le nombre des enfants d'Israël » (32,8). Cela veut dire qu’à la frontière interne de chaque peuple, celle par laquelle une part de lui communique avec l'Autre, il rencontre le peuple juif. L'expression « d'après le nombre » (lé-mispar) a pour racine le mot spr qui permet de dire à la fois chiffre, livre, récit, coupure. En somme, ce vieux texte nous dit que les frontières des peuples, extérieures et intérieures, sur lesquelles ils butent et en même temps se sécurisent, ont à voir avec l'existence d'Israël comme parcelle de l’être-parlant. Vu que le vers suivant précise : « car son peuple est la part de YHVH, Jacob est la corde de son héritage  » ; Jacob étant synonyme d'Israël.
    Puisque, pour nous, YHVH est le symbole biblique de l’être, comme infini des possibles, on voit que l'expression part d’être, dont il m'arrive de faire usage, figure dans le texte. En somme, l’être déploie l'ensemble des peuples, il les distingue, (entendez : les peuples sont différents  et sont dans des frontières chacun selon sa différence) ; chacun de ces peuples peut avoir son accès à l’être. Et le texte dit  que toutes les voies d'accès à l’être, ont à avoir avec l'événement d'être que constitue Israël. Si les nations ignorent ou rejettent ce peuple, c'est qu'elles résistent à leur propre ouverture sur l’être ; c'est que leurs limites leur posent des problèmes qu'elles veulent ignorer.
    En d'autres termes, le peuple juif a à faire au refoulement, au sien propre et à celui des autres peuples. Peut-être qu'à la croisée de ces refoulements une entente est possible, si les juifs retrouvent un peu plus de « torah », d'ouverture sur l’être, et si les autres veulent affronter ce qu'ils refoulent, ce que l'existence d'Israël ne cesse d'interpeller pour eux. Quand des sujets ou des peuples questionnent leur rapport à l’être, il y a toute chance qu'ils rencontrent de l'être-juif. De même, quand des Juifs se questionnent sur l'essentiel, ils trébuchent sur l’être-juif qu'ils ont tenté d'éviter. C'est cela même que ce poème leur reproche.
    Retenons donc cette idée que le peuple hé
breu est aux frontières des peuples, c'est-à-dire que son existence questionne le rapport de chaque peuple à son identité ; (c'est tellement clair s'agissant de peuples islamiques ou chrétiens, qu'il n'y a pas lieu de s'y attarder). Et selon que ce rapport est ouvert ou fermé, ils supportent ou rejettent l'existence du peuple hébreu, et sa souveraineté, possible ou présente.
    C'est là une pensée actuelle. Ceux qui, par exemple, ne supportent pas l'existence d'Israël, ou imaginent que la solution là-bas serait « une terre pour tout le monde » où serait dissoute l'existence juive, ceux-là ont toujours, bizarrement, une pensée fermée, totale, qu'elle prenne la forme fanatique de l'identité pleine ou la forme de l'universel abstrait qui balaie les différences et les frontières, que le poème, au contraire, honore.
    
    Ce peuple étant une invention du point de vue de l'être, une mise en existence de ce point de vue, une incarnation de ce point de vue, on peut préciser l'expression : le peuple de YHVH, c'est sa part. C'est la partie que joue l’être dans ses démêlés avec l'existant. Toutes les grandes et petites persécutions ou dissensions de tel peuple envers les Juifs reflètent sa méconnaissance du point de vue de l'être, de la parole de l’être (dvar YHVH), c'est-à-dire de ce qui est au-delà de sa parole manifeste. Quand, par exemple, Mohamed fait égorger une tribu juive, il signe la complétude de l'identité qu'il fonde, la même complétude qui, aujourd'hui, trace une frontière rigide autour de cette identité et fait que le rapport à l’être  y est pour le moins difficile (vu qu’en outre, l’être y est  toujours l’Etant suprême), et que beaucoup de ses membres butent sur la déprime, le fanatisme ou la pure satisfaction de l’identique.
    C'est du reste cette satisfaction de l'identique  que Moïse reproche aux Hébreux : vous êtes devenus gras, épais, complaisants, et vous avez oublié l’être.

    Et il refait tout le parcours, il leur rappelle l'histoire : YHVH a trouvé ce peuple dans le désert. C'est dire, aussi bien, que ce peuple a fait la trouvaille de YHVH ; il a trouvé ce lien, cet appui, en plein désert, dans le tohu mugissant ; il s'est senti entouré, soutenu ; (dans mon langage : il a senti il y avait pour lui des points d'amour dans l’être). Moïse dit que YHVH a pris soin de ce peuple comme un aigle de son nid ; qu’il lui a fait boire le miel du rocher, qu’il l’a porté sur les hauteurs du monde, qu’il l’a nourri, et que le peuple rassasié s'est senti vaniteux, et a oublié ce à quoi il  devait cette faveur. Ingratitude et trahison; déchaînement de malheurs, qu’exprime ici un déchaînement verbal ardu; qui vise à la fois Israël et ceux qui voudront se servir de cette colère de Dieu contre son peuple pour condamner celui-ci. Attitude dont on sait qu'elle a prévalu, des siècles et des millénaires plus tard. (L'argument majeur de l'Islam contre les Juifs, c’est qu'ils ont certes été « élus », distingués, mais qu’ils ont fauté ; ce qui met les fidèles d’Allah dans une posture bien difficile, celle de ne pas fauter, d’avoir une identité sans faille.)

    Le poème est d'une tension extrême ; il penche parfois – comme un voilier sur le point de s’aplatir et de sombrer – vers l'anéantissement du peuple, vers l'extermination ; et soudain, il se redresse et reprend son envol vers la vie, en menaçant ceux qui voudraient tirer parti de sa faiblesse pour nuire au peuple de l’être. Parfois, c'est presque la même  exaspération qui mêle juifs et non-juifs; avant que n'éclate l'appel final : Acclamez son peuple, ô nations, car il vengera le sang de ses serviteurs, il rendra à ses ennemis ce qu'ils ont fait, et son peuple expiera sa terre (ou sa terre et son peuple seront expiés).
    Difficile de ne pas sentir la palpitation poétique de ces paroles, et leur actualité. (Pour ce qui est d'expier sa terre, au sens de la purifier et de souffrir pour elle, les exemples affluent.)
    C'est que le poème tout entier est écrit dans un temps étrange : un  passé qui s’écrit au futur et qui a valeur de présent ; un temps de l’être, à la fois mouvant et permanent. De fait, tout ce que décrit le poème, que la Torah a choisi pour être son point culminant, revient de façon récurrente, comme une chute et une détresse qui semblent être l’ultime recours pour relancer la transmission, et réaffirmer la vie.  

Onzième lettre / Des limites difficiles à franchir

    
    Il est important de rêver à ce qui peut résoudre le conflit, pourvu qu’on n’oublie pas le va-et-vient nécessaire entre rêve et réalité. Car celle-ci nous annonce des choses étranges. Par exemple, selon un sondage récent, le chef du Hamas aurait plus de 60 % des voix en Cisjordanie, alors qu'il en a 53 % à Gaza. Cela veut dire que ceux de Cisjordanie se sentent frustrés de n’avoir pas fait comme ceux de Gaza ; qu’ils auraient bien imité le Hamas s'ils en avaient eu les moyens, s'ils avaient pu eux aussi stocker des roquettes, etc. Ce chef pourrait donc être le président palestinien s'il y avait des élections. Et le plan qui s'imposerait, comme projet à long terme, serait de faire la guerre aux Juifs, de célébrer  l’identité fondamentale ; et puisqu’il faut se donner un but : de libérer la Palestine tout entière. Ainsi, l'option identitaire aurait la faveur des foules. On les comprend : elle représente un idéal spirituel, originaire, conforme au Texte qu'elles récitent régulièrement, conforme au schéma que les foules arabes cultivent toujours, et que le programme du Hamas explicite. Cette adhésion populaire déçoit beaucoup ceux qui pensent, et pas à tort, que le peuple de Gaza en a assez du Hamas ; et ceux qui, en Israël, rêvaient même de  renverser ce pouvoir et de libérer ce peuple.
    De sorte qu’il faut nuancer l’image des pauvres Gazaouis, otages et boucliers humains du Hamas ; beaucoup ont pu être consentants ou volontaires ; et le Hamas aura produit une arme originale : des batteries de roquettes entourées d’hommes et de femmes pour bloquer la riposte. Que ressentent ceux qui restent dans une maison bourrée d’armes, au rez-de-chaussée ou sur le toit, pour que les avions ennemis soient empêchés de la bombarder ? Une étrange jouissance de voir l’autre s’empêtrer dans ses limites, ses scrupules, se retenir, ou passer outre. Une sensation de victoire, gagnée sur la retenue de l’autre ; il faut au moins cela pour tenter de se dégager d’une profonde humiliation. Celle d’avoir une identité qu’on croit supérieure à toute autre et qui ne décolle pas d’elle-même ; mais qui s’offre la joie morbide de frapper, même sans effets majeurs ni projet réaliste. La jouissance de châtrer l’autre de ses avions dont il est fier, nourrit l’indignation de voir qu’il a passé outre et refuse de se laisser châtrer pour des raisons humanitaires. (Cette idée de châtrer l’autre n’est pas sans lien avec l’adage naguère courant en terre arabe : lyahoudi kif lmra, le Juif est comme la femme.)
    
    Des personnes très lucides, mais qui ignorent la force des textes identitaires, leur prégnance, et la vindicte antijuive qu’ils contiennent, proposent des solutions touchantes. Voici celle d’un grand auteur comme Amos Oz : faire de la Cisjordanie un État palestinien, le soutenir si bien, au plan économique et matériel, que cela rendrait jaloux les gens de Gaza, qui voudront eux aussi faire la paix et être soutenus par Israël, par l'Europe et le reste du monde. L’auteur pense nuancer son propos en disant que cette paix ne serait pas « une lune de miel », que les Palestiniens comme les Israéliens l’accepteront « sans joie, en serrant les mâchoires », mais que ce sera « simplement un divorce équitable, comme cela s'est fait entre la Tchéquie et la Slovaquie ». (J’ignore s’il y a un livre saint en Slovaquie qui prêche la haine envers les Tchèques, ayant pris chez eux l’essentiel de sa substance, et les haïssant   d’autant plus.) Si donc une fois indépendante, la petite Palestine de la West Bank est infestée de groupes armés enthousiastes, rivalisant de zèle pour célébrer leur crédo de base, avec tunnels et roquettes, que faire, sachant  que le « Dôme de fer » protégeant Tel-Aviv ne pourra rien contre des tirs qui se feraient à 13 km de la ville ? (Le temps de les intercepter serait trop court, comme c'est le cas dans le Sud d’Israël, où l’on ne peut que se cacher.) À quoi l’écrivain répond que l’existence et la force des groupes radicaux « dépendra de l'assistance et de l'aide en matériel que le nouvel État palestinien obtiendra d'Israël, des riches États arabes et du reste du monde ». Cette illusion qu’on peut résoudre des questions d’être par un effort sur l’avoir peut se comprendre : tout le monde a horreur d’avoir pour voisin un ennemi intraitable, qui « met ses enfants sur ses genoux » avant de  tirer sur les vôtres.
    Est-ce à dire qu’on « essentialise » le conflit en  ramenant les djihadistes à ce qui les définit, qui relève d’un ancrage dans l’être et dans la lettre ? Le fait est que cet ancrage existe, qu’il définit une position, qu’elle est tentante pour des groupes assez nombreux, à qui elle sert  même d’horizon spirituel, au-delà des besoins matériels. Il n’est pas simple de faire comprendre à des Occidentaux laïcs que cette position est naturelle pour un nombre de musulmans non négligeable ; que c’est une essence qui leur est disponible, et que sans s’y réduire nécessairement, ils y séjournent assez souvent. Si les Occidentaux comprenaient cela, peut-être seraient-ils franchement effrayés ; il vaut mieux « ne pas voir » le phénomène, et prétendre que le djihad est dû à la misère,  que l’effort économique bien géré peut le surmonter. (Autrement, toute l'armada de gestionnaires qui mène l'Europe n'aurait rien à dire là-dessus ; imagine-t-on un mutisme aussi énorme ?) Cette façon de  couvrir la peur par le déni est rassurante dans l’immédiat : la lutte ouverte contre ces groupes est encore loin d’impliquer les masses arabo-musulmanes, et pour cause. Cette lutte fut souvent prise en charge par des dictateurs arabes, et aujourd’hui, la coalition contre le Califat semble assez hétéroclite, elle comprend des États arabes qui financent par ailleurs des djihads.
    Une remarque en passant : les musulmans « modérés »  disent que les djihadistes ne sont pas des musulmans. (On se demande ce qu’ils sont, puisqu’à leur tour ils traitent les premiers de traîtres ; et à quelle place se mettent les uns et les autres pour s’arracher le vrai titre.) Mais curieusement, quand les djihadistes combattent les Juifs, personne ne dit que ce ne sont pas des musulmans. Il y aurait donc des repères stables, des invariants implicites : tout ce qui tient aux fondamentaux. Me le confirme par hasard une femme d’affaires tunisienne, qui me parle avec plaisir de la liberté conquise là-bas, depuis la révolution. Je la questionne sur  ceux qui furent poursuivis pour avoir montré le  film Persépolis ; elle s’indigne : « Mais c’était de la provocation ! Il y a dans le film l’image d’un homme qui serait Dieu, c’est impossible ! – Que vous importe ? C’est le rêve d’un enfant, c’est lui le responsable… – Non Monsieur, ça n’existe pas ! » Il s’écoulera un peu de temps avant que le sujet moderne trouve sa place dans cet espace, où pour l’instant, modérés et intégristes partagent les mêmes fondamentaux, qui incluent la vindicte antijuive.
    D'aucuns pensent que cette vindicte est comparable à ce qu'elle fut dans le monde chrétien. Mais dans celui-ci, surtout de nos jours, l'usage qu'on fait des Évangiles n'a rien à voir avec l'usage du Coran  que font des intégristes, qui sont souvent de simples gens traditionnels:
ils le citent et le récitent, il habite leur mémoire, ils en ont appris très jeunes de longs passages par cœur, ils connaissent ses diatribes antijuives. Dans les écoles coraniques, très nombreuses à Gaza, on fait autre chose que prendre connaissance d’un Texte, un peu comme au catéchisme on apprend l’histoire sainte, ou comme dans une yéshiva on apprend le Talmud. C’est une symbiose corporelle où l’on absorbe la langue intense du Coran et ses appels dénonçant l’autre, notamment les « Gens du Livre », qu'il faut « combattre jusqu'à ce qu'ils se fassent tout petits » et qu'ils payent l'impôt spécial « de leurs mains. » La clôture temporelle du Coran fait que ces appels sont toujours actuels. Sous les tirs continus des roquettes et fusées, les Juifs d'Israël « se font petits » lors des alertes. J'apprends que même en plein cessez-le-feu prolongé, le Hamas tire des roquettes de Gaza dans Gaza pour déclencher le système d'alerte israélien, et faire courir tous ces Juifs aux abris, du moins dans le Sud. Tout récemment, le président de la Turquie a exigé que les Juifs de son pays, qui sont là depuis des siècles, payent un impôt spécial pour rebâtir Gaza, pour réparer en somme les dégâts faits par leurs frères ; preuve, s'il en faut, que l'antisionisme c'est la vindicte envers les Juifs, où qu'ils soient, quand ils prétendent « se grandir » et défendre leur État. Une preuve plus massive fut l'exode d'un million de Juifs du monde arabe : depuis qu'Israël existe, on ne pouvait plus les percevoir comme l'indique la tradition, comme des êtres impuissants et méprisables ; leur présence en terre arabe devenait insupportable, induisant une vision dissociée (impuissants ici,  trop puissants ailleurs) ; il fallait vraiment qu'ils partent. D'autant que parmi eux, des cadres très qualifiés risquaient, s'ils restaient, de souligner l'incompétence des autochtones nouvellement indépendants. (Seul Bourguiba, plus avisé que ses homologues, a retenu ses Juifs après l'indépendance, le temps qu'ils forment des cadres pour la relève, après quoi ils durent partir).

    Quant à la Cause palestinienne, si elle ne trouve pas d'autre moteur que le djihad, elle restera l'expression singulière d'un enjeu plus profond qui, au lieu de la porter, la déborde et l’emporte. Cet enjeu, c’est que le Coran, sur cette terre-là, doit remplacer la Bible ; non pas au sens des croyances religieuses, on l'a assez dit, mais  au niveau identitaire où ces textes agissent.
    Les tenants de ladite Cause auront donc de quoi faire pour longtemps, car sur ce mode, leur Cause ne peut pas aboutir ; le morceau « biblique » est trop gros à avaler. Certes, le Coran y est arrivé, mais dans son texte; il a digéré la Bible, il l’a remplacée ; et même dans la réalité, ses adeptes ont vaincu, dans un premier temps, les tenants du vieux Livre, partout où ils l’ont pu. Aujourd’hui, le djihad veut prolonger l’élan islamique initial, dont beaucoup  n'arrivent pas à admettre qu'il n’a plus sa première énergie, qu’il ne peut plus se poursuivre que par le prosélytisme et l’attitude d’ « accueil ». Sur le plan de la force armée, il y aura des soubresauts terroristes et ravageurs qui ne peuvent ni aboutir ni créer des États viables intégrés au jeu planétaire. Les djihads, si  virulents qu'ils soient, resteront des gestes impuissants d'une tradition qui pense avoir tout pour vaincre et convaincre, mais qui bute sur du réel in-intégrable.
    C'est donc un plan identitaire qui est mis en avant, et non une politique de défense d'un certain peuple.     Ce plan, que symbolise l’avalement de la Bible par le Coran, fera toujours vibrer des musulmans traditionnels et nostalgiques ; s’il a fort bien réussi dans le texte et sur le terrain des conquêtes pendant des siècles, il trouve un Occident sur ses gardes, qui voit bien de quoi il retourne, qui ne veut pas se laisser pénétrer par l’islam, mais qui veut « ne pas voir » ce qu’il voit, tant il est inhibé par la peur.

    Celle-ci renforce le poids de certaines valeurs chrétiennes qui n’ont pas été repensées. Lesquelles ? S’incliner devant l’ « autre », ne pas s’affirmer devant lui sauf pour le soutenir, et s’il abuse, ne pas le combattre, l’inviter à prendre conscience de son abus, le laisser se vider de sa violence, qui après tout exprime sa souffrance, laquelle vaut  bien celle qu’il nous cause ; elle est même plus profonde, plus authentique, car il n’en a pas conscience, il n’en a pas les moyens ; c’est à nous de les lui donner ; plutôt que de questionner son origine, nous aurions dû les lui donner, et nous n'avons pas su, nous n'avons pas compris, etc. Cette morale de luxe, dont j’ai montré ailleurs l’aspect pervers,  et le mépris profond pour l'autre, l’autre dont elle prétend qu'on doit répondre, est produite par des « responsables » qui n’habitent pas dans « les quartiers », et encore moins dans un pays qu’on arrose de roquettes. Pour l’instant, les gens qui souffrent de l’islam (ou plutôt de ceux qui s’en réclament) sont les chrétiens d’Orient, les Juifs de France qu’on attaque impunément, et les Juifs d’Israël. C’est à eux qu’un certain establishment européen, plein de bons sentiments, demande d’être plus compréhensifs, de se faire petits tant que la colère de leurs ennemis reste grande. (À ceci près que lorsqu'elle vise  Israël, cette sainte colère du djihad semble être un combat politique des plus nobles.)
    En  souffrent aussi ceux qui  doivent digérer le « vivre ensemble » sans rien dire. Au moment où j’écris ces lignes, un proche de Belgique m’apprend qu’une de ses amies s'est fait violer par trois Maghrébins belges; elle a porté plainte au commissariat, où le policier, d’origine maghrébine, lui a dit qu' « il faut comprendre ces jeunes, ils ont une vie très difficile. » En principe, un violeur belge écope d’une lourde peine de prison ; ce n’est pas vraiment le cas d’un des violeurs  qu’elle reconnut sur photo (il n'était pas cagoulé lors de l’attaque). Il sera sévèrement réprimandé. Une autre connaissance me dit que l'entrée de chez elle, de son immeuble, est toujours encombrée par des « jeunes », avec toujours l'un d’eux qui lance lorsqu'elle passe: « j'espère qu'on ne vous dérange pas ! » Si elle dit « non », ils s'étalent, si elle dit « oui », ils la harcèlent. Son silence exprime l’impasse d’un discours du vivre ensemble, que sécrète la morale « compréhensive » : son taux d'hypocrisie élevé semble au-delà d'un certain seuil de tolérance ; et la censure qui empêche d'en parler induit chez beaucoup une colère mal refoulée. Ceux qui maintiennent cette censure ne veulent pas voir qu'ils créent du « racisme » par peur d’en être accusés.

    Dans le cas d'Israël, le djihad combine le projet politique (libérer toute la Palestine) avec l'élan identitaire, lequel s'insurge contre cette entorse faite par les Juifs de venir exister en terre d'Islam, leurs propres droits sur cette terre comptant pour rien, ou pour des vieilleries religieuses. C’est cette entorse à l'identité pleine qu'il faut  d'abord réparer, pour protéger le texte fondateur, empêcher qu'il soit réfuté dans les f
aits. Car ce Texte, ayant réglé le sort des Juifs  en les mettant une fois pour toutes dans une condition inférieure, devrait  aujourd’hui intégrer leur souveraineté. Laquelle, étant promise à tour de pages dans la Bible, contredirait l'enveloppement de la Bible par le Coran, qui est un fait acquis dans le monde musulman. Le Coran est venu corriger la Bible, en termes identitaires plutôt qu'en termes de foi ou de religion, domaine où il n'a pas innové. En revanche, s'agissant de rétablir la filiation d'Abraham par Ismaël et les Arabes, et non par les Juifs qui l'ont « trahi », il a marqué pour les siens des limites difficiles à franchir. Ces limites se sont gravées dans les mémoires, et empêchent un travail tout à fait accessible, qui montrerait que le Coran peut fort bien s’arranger d’un État juif souverain, s'il est lu intelligemment ; selon d'autres lignes que celles de la tradition. Mais un tel débat est pour l'instant impensable.

    Devant ces données contraignantes, que peut faire le quidam européen qui les ignore, et dont on voit mal les médias lui donner autre chose qu'une version standard faite d'images insupportables, où l'Européen coupable c'est l'État juif qui abuse de sa force devant l'autre qui est faible puisqu’il est inefficace. (À propos d'inefficace, les pluies de roquettes, si elles ne tuent pas, imposent au Sud un mode de vie qui intègre le harcèlement au quotidien ; une tension nerveuse qui n'est pas toujours vivable ; mais on a vu que cela suffit à satisfaire les attaquants.) Que peut donc faire le quidam? S'il est de gauche, il écarte les dimensions identitaires en les baptisant religieuses, et  s'insurge d'autant plus fort contre Israël dont le gouvernement est de droite. Or on s'en doute, un gouvernement de gauche en Israël n'aurait pas fait autre chose; c'est une des raisons pour laquelle le distinguo gauche-droite n'est pas très opérant là-bas, surtout quand le conflit est à vif, car chacun voit que l'enjeu c'est l'existence même de l'État. Et si le quidam n'a pas déjà un discours idéologique, il se questionne, il garde à l'esprit une petite place libre pour que les objections qui lui viennent de sa réalité, celle qu'il vit et qu'il observe, puissent nuancer ou contredire le sirop bien-pensant qu'on lui sert régulièrement.
    C'est pourquoi je ne partage pas l'angoisse qu'ont ressentie beaucoup de Juifs en France devant l'antisémitisme croissant, qui ramène bien sûr vers des sinistres époques. Je n'ai pas eu d'angoisse, car cet antisémitisme ou plutôt cette vindicte antijuive, je l'identifie parfaitement, je l'ai vécue jusqu'à treize ans en terre arabe, et je doute qu'elle fasse collusion avec la suspicion chrétienne pour qu'ensemble elles nous fassent une France judenrein. J'en doute, car je vois de plus en plus à quel point la transmission issue de la veine biblique, expurgée de ses carcans dévots, est en vive résonance avec les thèmes existentiels de chacun, Juif ou pas ; à quel point le manque identitaire est un facteur positif que cette transmission sait cultiver. Et si des malheureux en quête de forte identité, peuvent satisfaire leurs besoins en adoptant les fondamentaux de l'islam, pourquoi pas ? Il faut de tout pour faire un monde, qui tournera comme il peut, et s'il tourne parfois très mal, c'est souvent grâce aux mesures que prennent de belles âmes pour le faire tourner mieux.

Parashas de Nitsavim et Vayélékh (Deutéronome 29,9 à 31,30)

    
    Les deux premiers mots (atém nitsavim) signifient: vous vous tenez devant YHVH ; vous êtes debout, vous vous trouvez tous là, devant l’être. Et ce « vous » concerne aussi ceux qui ne sont pas là mais qui sont présents dans l'alliance.  Car cet être-là concerne l'acte de passer (sic) dans l'alliance de YHVH, comme on passerait dans un champ de forces dont on ressortirait marqué, d'une marque essentielle qui se transmet. 
       Ce passage doit constituer le peuple des passeurs.

    

    Il s'agit bien d'une transmission collective, d’un collectif en état de transmission, puisque la mise en garde majeure (29,18) vise la tentation de la combine individuelle. À ceux qui, chacun dans son coin, se livreraient à leurs passions égoïstes sans se faire remarquer, il est dit : l’être ne leur pardonnera pas ; ils ne seront pas quittes. Cela se comprend : on n’organise pas son mode d'être dans sa bulle ; on ne peut pas se couper de l’être comme si de rien n’était ; l’être qu’on ignore, ou dont on se détourne, vous revient d'en face, en pleine face, avec violence.

    

    La deuxième mise en garde est à la fois subjective et collective : vous allez transgresser, c'est plus que probable, et il vous arrivera des malheurs, mais si dans la détresse vous faites retour à l’être, alors il vous sera fait retour de la grâce et de l'agrément que vous aurez perdus. Si vous revenez à l’être, il vous reviendra, non pas comme le retour d'un vieux refoulé, mais comme le don d'une grâce ignorée, d'une profusion insoupçonnée qui vous rassemble avec vous-même. Vous serez rassemblés, d'où que vous soyez dispersés, et vous serez en état de retour vers votre lieu, votre lieu d'être. Et ce retour sera pour vous une circoncision du cœur, une incision qui vous ouvre à l’amour de l’être, de l'infiniment possible.
   
    C'est une parole contre l'irréversible, contre le désespoir sans retour. Quelle que soit la chute, non seulement on peut se relever, mais il y a une façon de revenir à soi dans l’être, – de revenir à l’être qui est présent en soi et qu'on a ignoré -, qui apporte une richesse nouvelle, un plus d'amour, une profonde consolation de s'être perdu. On y retrouve autre chose que le soi qui s’est perdu ; on retrouve la reconnaissance de quelque chose d'originel, d'un ancrage dans l’être (c'est aussi cela, l'alliance). Le retour libère et donne plus d’énergie que celle qu’il y avait avant ; le retour est créateur, la retrouvaille est inventive.
    

    

    Et il y a deux autres paroles capitales dans ce texte. L'une (30,11-12), c'est que la loi divine, c'est-à-dire la loi en ce qu'elle a de limite et d'inspiré, n'est pas dans le ciel mais au plus près de toi ; elle n'est pas de l'ordre du prodige mais de la proximité ; elle est non pas hors d'atteinte mais accessible. Disons qu’elle est intrinsèque à l’être-au-monde, dans la présence aux autres et à l’être. Et pourtant, elle s'appuie sur une transcendance, mais pour introduire celle-ci à même l'action. 
   
    On a fait grand cas d’un midrash où un rabbin, pour prouver qu'il dit vrai, invoque les miracles qu’il a pu faire, ayant même convoqué une voix céleste, qui répond. Et les autres de répliquer que ce n'est pas une preuve, car la loi n'est pas au ciel. C'est bien sûr là une invention édifiante, car chacun sait que si un sage convoque une voix céleste et qu'elle répond, il fait plutôt forte impression, et on l'écoute, on le vénère. La chose n’est arrivée que dans cette fiction, laquelle ne prouve rien mais réaffirme sur un mode scénique ce verset de la Torah : la loi divine n'est pas dans le ciel. 
   
    Or au départ, elle était censée y être, mais l'acte de Moïse l'en a arrachée. Comme le confirme un midrash sur sa main forte : il a dû se battre avec le divin qui a voulu retenir la loi, en voyant sa transgression massive par le peuple ; mais Moïse a eu le dessus, il l’a emporté sur cette mortification divine, il a arraché de haute lutte la loi et elle n’est plus dans le ciel. Façon de dire : dans vos situations problématiques et vos conflits, sachez trouver la loi qui les régit, sachez la dégager, cette voie juste, de la gangue ou du vide ou du chaos, pour l'inscrire sous une forme qui soit dans l'esprit de cette loi que voici, celle qui vous est donnée. Et pour trouver la loi, la nécessité qui s'impose dans une situation, pour accomplir ce qui doit l'être, point n'est besoin de monter au ciel ou de traverser les mers. Littéralement, « la chose est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton cœur pour être faite ». Autrement dit, elle est présente virtuellement dans ta parole, c'est là qu'il faut la chercher, ainsi que dans ce que tu éprouves  (dans ton cœur). La chercher dans ta parole c’est entendre les non-dits, repérer les dénis, et les possibles qui attendent. Puis, quand la chose apparaît, il ne faut pas qu'elle reste là où tu la trouves, dans tes mots et tes sensations, il faut qu'elle sorte de là et qu’elle soit mise en acte. Les appels de l’être en passent par toi, et doivent revenir au monde vivant, ils doivent y être réinvestis, une fois que tu les as déchiffrés. 
    Cette parole s'oppose donc aux ruminations de la Torah ou de la manière dont d'autres l’ont ruminée : c'est à toi de trouver l’appui pour agir, en te reliant à la parole que la Torah met dans tes mains comme un germe à développer, comme une donnée initiale ; pour que tu ne partes pas de rien, que tu te sentes déjà soutenu par cette texture transmise. Moïse aurait pu dire : la chose est proche de toi, tu n'as qu'à la lire, elle est écrite dans le texte. Il lui arrive de dire cela, mais ici, c'est autre chose: elle est dans ta bouche et dans ton cœur d'où elle appelle à s'accomplir.

    

    Une autre parole forte (30,15-20) dit que la vie et la mort, le bien et le mal sont placés devant toi, (l’être les a placés devant toi), « et tu choisiras la vie afin que tu vives toi et ta descendance pour aimer l’être divin et entendre sa voix, car il est ta vie, et c’est ce qui la prolonge sur la terre qui t’est promise ». Dire que l'être divin c'est ta vie est une parole qui peut suffire à écarter les coquetteries de certains quand il s'agit de religions : ils ont peur de s'y aliéner, de dépasser en territoire étranger, quand il est question du divin. Or si l’être divin c’est ta vie, il y a là un appel à traiter ta vie comme quelque chose de divin ; et la plupart oublient de le faire, et opèrent un clivage entre leur vie banale d'un côté (qu'ils s'efforcent de pimenter), et le divin transcendant de l'autre, qu'ils vénèrent ou qu'ils mettent à l'écart.
   
    Choisis la vie signifie que dans ton trajet, quand se présente la bifurcation, ne fais pas des choix mortifiés, qui exprimeraient ta souffrance, tes impasses, tes rancœurs. Fais des choix qui vont dans le sens de la vie et de ce qui te fait vivre au regard de l’être qui dépasse ce que tu es.
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    À l'instant où j'écris cela, on me raconte que pendant la guerre, en Ukraine, une escouade de tueurs pro-nazis arrive dans un village et demande s'il y a des juifs ; un homme se lève et dit : Je suis juif ; ils l’abattent aussitôt et poursuivent leur chemin. Cet homme, par désespoir, n'a pas fait un choix de vie ; peut-être était-ce pour lui un réflexe de vérité, de dignité. Mais faut-il soutenir des valeurs aussi précieuses face à des gens qui sont là pour vous tuer ? Trop de gens accordent du respect à des places respectables, oubliant qu'elles sont occupées par des pervers. Et ils poursuivent sur leur lancée habituelle, de respect pour la loi, oubliant qu'il y va de leur vie. Le pire est qu’en réaction, cela peut induire chez leurs descendants le réflexe inverse : puisque la vérité peut être mortelle, il faut se taire, et se garder de la frôler. Là aussi, c'est une perte trop lourde, un choix ruineux, un choix de mort. 
   
    En fait, le texte appelle à reconstituer les conditions de la vie quand elles sont détruites. Choisir la vie n'implique pas qu'elle soit déjà là et qu'on décide d'y entrer ; il faut parfois la recomposer pour pouvoir s'y avancer ; rebâtir ses approches minimales pour se sortir des choix de mort que l'on a faits ou que d'autres ont faits pour vous.
    Choisir la vie c'est veiller à se dégager des forces de mort où certains vous piègent. Le piège est parfois subtil, où l'on vous force à répliquer du tac au tac, pour satisfaire un amour-propre à courte vue, pendant qu'ailleurs la vie vous fait des signes, et s'impatiente de vous voir tracer en elle ce qui sera votre vie, votre chemin.
   
    Et si tu te retrouves sur un chemin mortifié, que ce ne soit pas ton choix ; reconnais en quel sens tu t'y trouves malgré toi. Tu devras donc chercher d'autres voies, de quoi donner un autre choix à ce qui en toi se mortifie ; un choix de vie, précisément.
   
    Beaucoup ont épilogué sur le fait qu'on n'a pas le choix, qu'on est déterminé par des forces tellement plus grandes, que le libre arbitre est quasi nul, etc. Ce texte pose clairement : tu as le choix, fais un choix de vie, et s'il tourne mal, ce qui est probable car tu ne peux pas le maîtriser sur un temps long, que ce ne soit pas de ton fait. Alors tu auras du travail pour revenir à d’autres choix ; tu devras chercher cette nécessité dans ta parole et dans ton cœur pour agir.
    Cette position du texte est à la fois claire et héroïque : il sait que les mauvais choix vont arriver, et vont se multiplier ; mais il tient à poser que le bon choix est possible, le choix de vie.

    
    Puis Moïse s'en va (il s'agit bien de départ, de disparition imminente), il s'en va dire toutes ces paroles aux Enfants d'Israël, il leur dit qu'il ne peut plus marcher devant eux, qu'il est trop vieux, et que Josué le fera à sa place. Il l'appelle devant eux, il lui dit « sois fort et courageux » car c'est toi qui les amèneras dans cette terre pour en hériter.
    
    Moïse écrit les paroles de la Torah, les remet aux prêtres pour qu'ils les gardent dans l’Arche sainte, et pour qu'ils en donnent lecture lors des fêtes, dans le lieu où l'être divin aura choisi de faire habiter son nom. (Il y a donc un lieu d'être du nom, un lieu par où il sera dit que passent les appels.)
    
    Puis c'est une dernière mise en garde, venant directement de YHVH : ce peuple va m'abandonner, se prostituer pour d'autres dieux, trahir mon alliance, et endurer ma fureur : je détournerai ma face de lui. Ce thème de la face de l'être divin qui se détourne est devenu identique au thème du malheur. Au point que certains croient expliquer la catastrophe par ce détournement ; cela n'explique rien, c'est la même chose. Et cela exprime que le malheur c’est de ne plus se tenir face à l’être. Car s'il détourne sa face, c'est qu'on n’est plus face à lui, c'est qu'on se dérobe au rapport à l’être, qu'on se retire dans son enclos narcissique forcément idolâtre, subjectif ou collectif. 
    Alors il est demandé à Moïse d'écrire un poème de mise en garde, un poème qui serve de témoin, et qui prenne à témoin le ciel et la terre, contre sa tentation récurrente de se détourner de lui-même et de sa vie.

    
    C'est la première fois qu'un poème est écrit pour être pris à témoin ; comme la quintessence de toutes ces mises en garde, le raccourci d'une histoire mise en mots ultimes, tels que doivent l'être ceux d'un poème ; en mots tranchants et rocailleux dont chacun est comme un cri. C'est ce poème que nous verrons la prochaine fois.

Dixième lettre sur la guerre de Gaza / Le tourbillon et l’orbite

    À tout ce que nous avons dit, on peut faire une objection : certes, il y a  un djihad fondamental, d'où procède un rituel bien établi de nuire aux Juifs, mais sur lui se greffe un combat national légitime, celui du peuple palestinien pour avoir un État. Peut-on récuser ce combat parce qu’il y a le djihad ? Ce combat n’est-il pas plus important que le djihad dans cette région ? Faut-il sacrifier ou négliger une cause juste parce que les moyens de la promouvoir ne sont pas bons ?
    L'objection est soutenable ; elle signifie  notamment qu'il n'y aura pas de paix tant qu'il n'y a pas un État palestinien. Mais il s'ensuit aussi que, même s'il y a un État palestinien, il n'y aura pas de paix tant qu'il y a le djihad fondamental ; car même s’il produit un État palestinien, il y maintiendra un état de guerre qui fera que cet État ne pourra pas durer. C'est peut-être même  pour cela qu'il ne voit pas le jour. Sa durée de vie, sur fond de djihad, est très mince ; si mince que, littéralement, il n'a pas le temps d'émerger. Voilà donc un cas intéressant : quand le moyen d'atteindre un but contredit l'existence même de ce but, cela produit un tourbillon où le moyen et le but semblent courir l'un derrière l'autre sans pouvoir se toucher. Ainsi, ce serait comme nous l’avons dit : le djihad ne laisse aucune chance à un État palestinien. Il faudrait que les partisans d’un tel État combattent le djihad, pour faire avancer leur projet. Et cela semble très difficile ; du reste, y a-t-il jamais eu de mouvement de libération arabe sans dimension djihadiste ? (La guerre des Algériens pour se libérer de la France coloniale était un djihad, certes enrobé d’un discours tiers-mondiste et laïc, destiné à l’extérieur.) Le djihad est fondamental parce qu’il exprime des fondements auxquels les masses adhèrent encore. Et jusqu'ici, les efforts pour promouvoir ladite Cause, n'ont jamais pris leurs distances avec l'option fondamentale.
    Cela veut-il dire pour autant que tout était écrit et scellé ? En effet, il se peut même que des remarques, qui font place au hasard, au destin, à l'indéterminé, affectent des personnes anxieuses qui ont besoin d'imaginer une solution, immédiate si possible, ne serait-ce que pour en rêver. En voici une, par exemple. Le Hamas prolongerait le cessez-le-feu tel qu'il est, sans condition, il se ferait construire, avec l'argent de l'Europe et du Qatar, une belle tour à Gaza où siégeraient le gouvernement et l'administration de la Bande. Sans désarmer son territoire, il s'abstiendrait de tout acte agressif, et s'activerait à rendre la vie meilleure pour sa population. Au bout d'un certain temps, la confiance s'établirait. Alors Israël négocie avec l'Autorité palestinienne, restitue une partie de la Cisjordanie, avec des échanges de territoires. Puis, cette partie palestinienne se révélant elle aussi pacifique, s'abstenant de tout acte djihadiste, on commence la jonction des deux parties par un tunnel dans le Négev, et c’est l'instauration d’un État palestinien unifié, aux côtés d’Israël. On le voit, la condition majeure c'est de s'empêcher de célébrer le djihad. Est-ce possible ? On peut rêver.

    En attendant, tant que la société palestinienne se laisse guider par le djihad, comme à Gaza, et qu’elle n’est pas diversifiée pour faire émerger d’autres forces, cet État n'aura pas lieu ; le djihad se poursuivra, avec des accalmies variables. Ces trêves plus ou moins longues sont  d'ailleurs prévues dans le concept du djihad qui a cours depuis Mahomet : faire la paix quand on n'a pas le dessus, et reprendre la guerre quand on est plus fort, jusqu'à l'effacement de l’ennemi, ou sa soumission totale. Un État islamique ne tolère de minorité qu’avec un statut inférieur.
Et le Hamas a déclaré depuis longtemps qu'il laisserait vivre sur place les juifs et les chrétiens, mais sous la bannière islamique de la charia.

    Quant à l’objection que j’évoque, (une Cause juste serait-elle perdue par les moyens qui la promeuvent ?), elle fait sens même sans rapport avec l'État palestinien éventuel. Le djihad se déclenche toujours pour une raison précise, il ne part pas de rien, quelque chose se greffe sur lui qui semble le justifier ou en être la cause ; quelque chose qui devient sa cause affichée. Même la guerre sainte de Mahomet contre les tribus juives d'Arabie fut justifiée par leur attitude hostile. Peu importe si elle fut suscitée par des provocations, puisque ces tribus de Médine ont soutenu Mahomet dans sa guerre contre les Mecquois ; mais au retour de la bataille, il y  eut, paraît-il,  des railleurs, et parmi eux des Juifs. Ce qui était vraisemblable puisque les Juifs ne ralliaient toujours pas l'islam. D'où la guerre contre eux jusqu'à leur disparition ou leur soumission à la fameuse condition de dhimmis (de « protégés »).  Le prophète ne pouvait tout de même pas tolérer, comme une épine dans son pied, cette minorité insoumise, se référant à un livre qu'il jugeait falsifié.
     Le djihad, sauf aux premiers temps de la conquête à l’état pur, a toujours une cause ; et le malheur de la Cause palestinienne, c’est qu’il l’a prise pour prétexte pour la noyer dans son Texte. En tout cas, il est l'exemple le plus parfait de la guerre identitaire : ses combattants sont les tenants de l’identité sous sa forme la plus intègre ou intégrale, d'où leur nom d'intégristes.

    Naguère, dans mon livre sur le « racisme », j'ai introduit l’idée de haine identitaire. C'est ce qu’éprouve une identité pour tous ceux qui peuvent la révéler en manque, en manque d'elle-même ou en manque d'altérité, en tant que mouvement de vie. Ce manque ravivé, quand il est insupportable, est alors pris en charge par la vindicte envers les autres identités qui risquent de la confronter à sa faille qu’elle dénie. C'est le cas de l'identité juive pour l'identité islamique intégriste : d'abord parce qu'elle se trouve aux origines et au cœur même de l'islam ; ensuite parce que l'identité juive elle-même n'en est pas une, tant elle est morcelée, contradictoire, sillonnée de manques dans tous les sens ; qui plus est : c'est ce qui  la fait tenir ; ce sont les secousses de sa transmission qui la maintiennent. Elle est donc très suspecte du point de vue d'une identité intégriste ; et c’est le cas  dès l'origine.
    Dire qu'une haine identitaire existe dans le monde islamique, notamment dans le monde arabe, c'est dire qu'on y trouve un « racisme » assez actif envers l'autre comme tel. Lorsqu'en Occident on parle de racisme, il s'agit de celui des blancs envers les noirs ou envers les étrangers, les « Arabes », les Juifs, etc. Il est rare que l’on parle du racisme dans le monde arabe envers les juifs et les chrétiens. D'abord, il n'a plus trop à s'exercer en terre arabe faute de cible ; ensuite, parce que les juifs et chrétiens qui subsistent, (ces deux termes, encore une fois ayant une connotation identitaire plutôt que religieuse), sont en territoire musulman moderne, occidentalisé, où l'expression de ce racisme naturel est gênante. Cette vindicte, on ne l'évoque pas non plus en Europe ; ce serait stigmatisant pour les musulmans. Ils font encore figure d'autre qu'on accueille m

Parasha ki tavo (Deutéronome 26,1 à 29,8)

    On n’apprend rien de nouveau, mais les détails de ce qui se répète donnent quelques vues intéressantes.
    Par exemple, lorsqu’il apporte les prémices  de sa récolte en offrande au temple, le sujet devra dire le rappel de toute l'histoire: j'apporte les fruits de la terre où YHVH nous a menés, la terre qu'il nous a donnée après nous avoir fait sortir d'Égypte où nous étions esclaves et opprimés. Et faire une offrande, c’est au fond faire disparaître de chez soi des choses saintes : celui qui ne fait pas l'offrande, garde chez lui, par devers  lui, des choses qui ne sont pas à lui, des choses dont la sainteté peut le détruire parce qu’elles ne sont pas à leur place. Faire une offrande, marquer d'une offrande le rapport à l’être, c'est opérer des déplacements dans le champ de son avoir, y inscrire des divisions, des séparations. Le fait de remettre les choses (saintes) à leur place, de les donner aux Lévites, s'accompagne aussi d'un appel précis, un appel au regard divin pour que, de loin, de son Lieu propre, il bénisse le peuple et la terre qu'il lui a donnée. Cet appel au regard de l'Autre montre aussi que donner, c'est mettre de l'altérité dans ce qu'on a. Du fait qu'il donne pour le rapport à l'Autre, le sujet inscrit dans ce qu'il possède, donc aussi dans sa jouissance, ce rapport à cet Autre.
    C'est donc par ce rapport à l'être, en tant qu'Autre, que le peuple hébreu se distingue. C'est la supériorité d'une certaine Alliance qui est proclamée. L’appel à ce que ce peuple soit supérieur à tous les peuples en gloire et en nom , ne se réfère pas à une essence supérieure de ce peuple mais à son existence dans la relation à l’être (dans le langage de la Torah : dans l'accomplissement des appels divins ). C'est donc une supériorité qui est toujours à établir, et qui n'exprimerait que  la supériorité d'un certain rapport à l'être au regard de l'idolâtrie, ou d'autres rapports de soumission totale à une identité cadrée, qui ignorent l’être en tant qu’infini des possibles et lieu d'ancrage d’une épreuve existentielle.
    Autre exigence : inscrire sur la chaulée qui symbolise la terre préparée ; dès qu'ils traversent le Jourdain, ils doivent écrire toutes les paroles de la Torah sur des pierres. Façon de dire que cette écriture de la Parole conditionne l'entrée dans cette terre ; seule l'inscription des paroles de l'Autre peut donner chance à sa promesse originelle de s'accomplir. La promesse aux ancêtres est un appel originel, et pour qu'il soit envisageable qu'elle s'accomplisse, il faut l'inscrire, dès qu'on a mis le pied sur le lieu de la promesse; dès qu'on a franchi la frontière, laissant derrière soi l'esclavage et l'errance, c'est-à-dire l'immaturité infantile.

    Alors donc, si le peuple écoute et inscrit, il jouit de la supériorité de l'alliance avec l’être, dans l'acte de la transmettre et de la maintenir. Sinon, il se retrouve de plus en plus bas. Et c’est le sens des malédictions qui occupent une grande place dans ce texte ; quatre fois plus que les paroles qui le bénissent s’il écoute. Si le peuple écoute, ça ira bien pour lui dans tout ce qu'il entreprend, et s’il n’écoute pas, s'il trahit l’alliance, il vivra des catastrophes jusqu'à peut-être disparaître de sa terre.
    On croirait que le texte martèle une double implication : si tu fais bien, tu iras bien, sinon tu iras mal. C'est moins simple. D'abord, il ne dit pas : si tu vas mal c'est que tu as mal fait ; ni : si tu vas bien c'est que tu as bien fait. Cela laisse donc une certaine place à l'inconscient et au hasard. Mais même cette double implication (si tu fais bien, etc.) ne peut pas, et n'a pas été prise à la lettre, sauf par des esprits fermés. Beaucoup l'ont bien senti : si elle était vraie, le destin du peuple serait totalement entre ses mains. Et c'est inexact, l’histoire de Job, et ce que j'ai appelé l'effet  Job,  si courant dans la vie, sont là pour le prouver : on peut être impeccable, vivre selon la juste loi, et subir des catastrophes.
    Ce que dit le texte est plus subtil qu'on ne croit. Si tu n'écoutes pas, en profondeur, les paroles de l'alliance, voilà à quoi tu t'exposes ; cela ne veut pas dire que ça t'arrivera sûrement : tu as droit à une part d' indéterminé,  mais saches que tu entres alors dans un champ où le malheur est inscrit, même si tu l’évites. Il n'y a pas une parfaite dichotomie entre d'un côté le bien et le bien agir, et de l’autre, le mal et le mal agir. Autrement dit, le refus d'écouter la parole de l’être te met en danger. Et le texte fait la liste de tous les dangers possibles.
    Il y a aussi un autre sens : le texte s'adresse au peuple comme à une personne, au singulier. Façon de dire : si tu fais mal comme un seul homme, alors chaque élément du peuple, même s’il n'a pas mal fait, sera atteint, par sa dépendance à la masse qui agit mal.

    Des moralistes moralisent parfois gravement en parlant du mystère du mal. Il n'y a rien là de mystérieux : le mal est la chose la plus naturelle du monde ; chacun sait ce que c'est qu'avoir mal ; eh bien, faire le mal, c'est faire en sorte que l'autre ait mal ; l’autre ou l’Autre. (Là-dessus, je vous renvoie à mon livre Le racisme une haine identitaire, chapitre : Quelle place pour le mal ? J’y aborde la vieille question de savoir pourquoi ceux qui font mal réussissent un certain temps, et ceux qui font plutôt bien échouent tout un temps.) Ici, on s'intéresse au fait que les gens ayant mal fait, c'est-à-dire ayant fait mal aux autres, notamment par leur loi narcissique d’injustice et d'abus, reçoivent en retour ce mal décuplé. Le texte dit au fond qu'il y a un effet boomerang. Il y a un éternel retour du mal et du  bien, selon des orbites que nul ne peut maîtriser (sinon, cela ferait encore plus mal) ; et c'est une rude tâche de se décaler de l'orbite.

    L’alternance de paroles qui bénissent et de paroles qui maudissent signifie que d'entrée de jeu, dès qu'on met les pieds sur la terre promise,  sur l'avoir lieu de la promesse, l'ambivalence prédomine, l'ambiguïté, l’indétermination. Il y aura les deux ; le divin bénit et maudit, il crée le bien et le mal (Isaïe 45).
    La bénédiction, en cas d'écoute, se formule : l’être ouvrira son bon trésor, enverra la pluie en son temps, etc., et fera réussir tout ce que tu entreprends de tes mains. Le trésor en question est dans le ciel ; et si le ciel est, comme nous l'avons dit, un entre-deux-limites, on voit où se retrouve le trésor à chercher : dans le dépassement d'une limite mais face à une autre limite.

    En juxtaposant ce qui bénit et ce qui maudit, le texte ne fait qu'expliciter les deux aspects de l'Hypothèse fondatrice du peuple juif, (voir là-dessus De L'identité à L'existence), à savoir : il y a pour nous de l'amour dans l’être, et on aura de gros ennuis. Notamment, la distinction positive peut s'inverser, sous le coup des nations, ou de l'Autre qui les prend pour  instrument, comme moyen d'exprimer sa  « fureur » ;   vous serez objet de stupeur pour les peuples.

    La précision si concrète de ces malheurs (tu auras des enfants mais ils seront emmenés captifs ; tu seras vendu comme esclave et il n’y aura pas d'acheteur,  etc.) suggère, encore une fois, que ce texte est tardif.
    On y trouve des notations assez  troublantes : l'étranger qui est chez toi s'élèvera de plus en plus au-dessus de toi, et toi tu descendras de plus en plus bas (28, 43). Autrement dit, si tu fais mal, l'accueil même de l'étranger qui devait être la qualité sera ta perte. Ou encore : (une nation) mettra le siège devant tes portes jusqu'à ce que tombent toutes les murailles où tu mets ta confiance.  Cette nation étrangère est toujours un Empire du Nord. Le texte a dû s’écrire dans le rappel de la chute de Samarie, et l’approche de la chute de Jérusalem. 
    Il n'y a pas d’inconvénient à supposer qu’il est tardif. Et c’est plutôt audacieux de l'avoir intégré dans le corpus biblique, en l’imputant à Moïse pour signifier qu'il est dans la  stricte continuité de sa Torah, c'est-à-dire des quatre livres précédents, dont il est la reprise, comme le reconnaît la tradition (qui en fait un Mishné Torah, une doublure de la Torah, une re-prise). Elle est sans doute moins subtile dans son agencement dramatique que la Torah elle-même, parce qu'elle est plus tendue : les scribes ont clairement vécu de grands malheurs, et ils voient venir le naufrage  final. D'où l'insistance presque jubilatoire sur les détails des menaces, sur des horreurs qui seraient déjà arrivées et sur le point de revenir (puisque deux royaumes devaient disparaître, Israël et Juda). Les scribes veulent pouvoir dire : de ça aussi on vous avait prévenu si vous n’écoutiez pas, et vous n'avez pas écouté 
    Intégrer ce livre dans la Torah est très fort du point de vue littéraire. C'est un peu comme Shakespeare qui intègre un événement à l'interprétation d'un rêve, qui était en cours pendant que l'événement arrivait. Façon de dire que le texte s'écrit aussi avec la vie pendant qu'elle se passe ; qu’il est dans la texture même de la vie.

    Nous avons souvent  constaté que la malédiction ne fait que dire l’état de choses ; par exemple : tu ne croiras pas dans ta vie (28, 66) ; or, c'est justement de ne pas croire dans ta vie, qui t’aura mené là ; c’est de ne pas aimer ta vie telle qu'elle peut s'inscrire dans la vie, dans la loi de vie, c'est de ne pas aimer la vie au regard de l’être, qui fait que tu auras une vie en laquelle tu ne croiras pas ; c’est le sujet lui-même qui se rend la vie  détestable. Point n’est besoin d’une malédiction extérieure. Ajoutons que ne pas croire dans sa vie est un malheur plus courant qu'on ne pense ; beaucoup s'agitent puis s'étonnent de voir que leur motivation, ou leur désir profond, ils n'ont pas de contact avec ; il leur faut un gros effort pour se le remémorer.
    En outre, l'étalage des catastrophes peut paraître impressionnant, mais il exprime une évidence : si tu en arrives là, c'est qu'il y aura eu un échec. Il n'est pas dit que cet échec te soit complètement imputable. S’il y a eu la Shoah, c'est que quelque chose d'essentiel a craqué ; sans qu'on puisse l'imputer aux Juifs eux-mêmes comme l'ont fait des religieux orthodoxes ; mais ils ont été partie prenante d'un jeu plus global où quelque chose d’essentiel a échoué, comme un bateau qui s'échoue sur un rocher et qui coule ; un Titanic mental, en somme.

    En conclusion, il y a ce verset étonnant (29,3) :
    YHVH ne vous a pas encore donné jusqu'à ce jour un cœur pour connaître, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre. Est-ce à dire qu'il n'a pas d'illusion sur la qualité intrinsèque du peuple ? On le sait, c'est l'amour de lettre et son alliance qui sont à promouvoir ; le cœur, les yeux, et les oreilles doivent s'acquérir au fil de l'épreuve, dont l'enjeu est de s'établir sur une terre, d’y exister en vérité, plutôt que d’errer dans le désert en recevant la becquée miraculeuse.

Neuvième lettre sur la guerre de Gaza/ Ne pas oublier de voir Ailleurs

 

          Supposons donc démontré que ceux qui combattent pour le peuple palestinien ont un tout autre projet que de lui donner un État ; et qu’ils prétextent de sa précarité maintenue pour avancer une stratégie plus large : islamiser toute la région, à un degré d’islamisme qui reste à déterminer, mais qui a priori serait assez radical. Surgit alors une question : la Cause palestinienne, serait-elle une de ces grandes Causes, comme le furent la révolution communiste, la libération du Tiers-monde, etc., qui drainent assez d'éléments justes pour cacher leur caractère globalement « faux » ? et qui revendiquaient surtout un transfert de pouvoir (des agents de la bourgeoisie à ceux du prolétariat, supposés meilleurs par essence ; ou des instances occidentales aux indigènes, très impatients de les imiter, etc.) ? L'idée qu'une Cause manquant d’ancrage réel, ou ne touchant pas l'essentiel, joue longtemps le rôle d’idéal auquel adhèrent des millions d'hommes, pour se révéler par la suite être un grand bluff, n'est pas absurde.

          Encore faut-il comprendre ce que ces millions d’hommes y trouvent. Le monde musulman, y compris sa pointe avancée en Europe, y trouve clairement de quoi se rappeler et célébrer sa plénitude identitaire. En revanche, on aimerait savoir pourquoi les médias occidentaux lui emboîtent le pas là-dessus, et font croire que si on résout le problème israélo-palestinien (ils n'y voient pas un problème judéo-arabe, ou judéo-islamique), l’essentiel sera fait. Pourquoi (se) cachent-ils que la réalité est autre, que le djihadisme, dont se réclament le Hamas ou le Hezbollah, est en train de s'étaler dans la région, notamment en Syrie et en Irak, ainsi qu’en Afrique, au point que des États comme l'Arabie ou l'Égypte se sentent plus proches d'Israël qui frappe le Hamas, que de celui-ci qui proclame leur idéal « fondamental » ?

          Une hypothèse serait que le monde occidental, du moins tel que ses médias le représentent, est comme forcé de s'aligner sur la posture qu'il suppose au monde islamique, pris d’un seul bloc. Si ces médias avaient dit, à propos de Gaza, que le Hamas empêchait les gens de fuir la zone des combats, qu'il piégeait leurs maisons pour exploser ceux qui revenaient et qui avaient quand même pu fuir, que ses combattants étaient vêtus en civils pour être comptés comme tels, que les hommes tués sont trois fois plus nombreux que les femmes, ce qui prouve qu’il y avait eu des précautions, etc. ; s'ils avaient dit cela, ils auraient paru prendre parti pour Israël, et ce n’est simplement pas jouable. D'abord parce qu'ils sont « islamophobes », au sens que l’on a vu, ensuite, parce qu’ils doivent afficher un désir d'entente : le vivre ensemble est plus tyrannique qu'on ne pense. L'Europe a plus affaire aux musulmans, y compris chez elle, qu'à un petit État hébreu logé au cœur du monde arabe.

          Si telle est la position officielle, choisie ou imposée, on constate que les médias s'emploient bien à la servir et même à la devancer. Cela ne veut pas dire qu'elle est partagée par les peuples. Ceux-ci hésitent entre leur rejet des islamistes, voire de l'islam quand ils sont excédés, et la colère qu'on leur suggère contre Israël ; la plupart optent plutôt pour le rejet, car ils ont plus de problèmes avec l’islam qu’avec « les Juifs ». Mais cette posture officielle, qui ressemble à un choix stratégique, fait l'objet du discours courant, que les médias font courir comme un bruit de fond. Certes, il peut toujours courir, il ne changera pas la réalité, mais il est à lui seul une néo-réalité qui parfois cache tout le reste. Le reste étant que les contradictions sur le terrain sont vivaces, que le monde arabo-musulman se fissure, se déchire et se renouvelle à travers ses luttes internes, et que des surprises intéressantes peuvent en sortir. (Par exemple, Israël mène le même combat que certains États arabes, tout comme, de façon plus surprenante, les États-Unis mènent le même combat qu’Assad contre les djihadistes.) Le reste, c'est que le récit médiatique français, qui veut qu'Israël soit le problème, va apparaître de plus en plus comme décalé, là où l'idée du djihad prend de la force.

          Cette idée peut toujours se donner comme cible la mort des Juifs, et l'Europe a peur d’en prendre conscience. Comme si cela lui rappelait son passé pas si lointain, elle a peur de se rendre compte de la haine radicale antijuive qui habite l'islamisme. Elle ne veut pas s’en rendre compte parce qu’elle a peur de savoir qu’il est fixé par cette haine. Et comme elle a peur de l’islam, elle redoute d’être vue par « lui » sachant cela ; tout comme certains ont peur de savoir quelque chose sur une sale affaire. C’est bien connu quand il s’agit de crime : surprendre des personnes qui en préparent, c’est être pris pour cible s’ils vous remarquent, car vous risquez de « parler » ; si vous « savez », même le silence ne vous sauve pas. Dans le cas de l’establishment européen, cette précaution – ce silence – est dérisoire, car la haine en question vise aussi « les chrétiens ». Des foules entières parmi eux sont en train de la payer, sans autre aide que de pure consolation (humanitaire).

          En adoptant cette politique inspirée par la peur, l’Europe trahit aussi l’espoir de nombreux musulmans, les fameux « modérés », qui eux aussi sont dans la peur, la même, et qui attendent des lois démocratiques fermement appliquées, qu’elles les protègent de l’islamisme, y compris de celui qui les habite et dont elles peinent à se dégager. (Cela s’est vu lors de la loi sur le voile, bien qu’elle soit remise en question.) L’Europe s’expose aussi à de vrais camouflets : elle qui ramène le djihad palestinien à des termes politiques, se trouve en face d’autres djihads qui défient toute politique. Ce n’est pas pour autant qu’elle nuance son « narratif » sur Gaza, puisque, on l’a dit, pour la plupart de ses médias, face au Hamas, le gros problème c’est la dureté d’Israël.

          En somme, l’Europe a peur, les musulmans modérés ont peur, et les islamistes de tous bords ne cherchent qu’à faire peur ; voilà « une affaire qui marche » ; plus sérieusement : une dynamique assez stable dont on voit mal ce qui pourrait l’enrayer. La clinique des phobies en témoigne chaque jour : quand des sujets sont pris – ou se replient – dans une posture phobique, c’est un dur travail que de les aider à en sortir ; la peur est un ciment parfait pour les narcisses déglingués.

          Côté juif, c’est plus complexe, car la peur s’est toujours mêlée d’espoir, et elle s’écarte un peu devant le besoin atavique de survivre, l’urgence vitale d’exister. Déjà les Juifs en terre d'islam, ou plutôt dans les terres qui allaient devenir d’islam, ont connu d’emblée les éclats de cette haine, (bien qu'elle trouvât souvent des cadres pour la contenir) ; mais savaient-ils qu'ils en auraient pour 13 siècles d'arbitraire agressif ou condescendant, de tolérance aléatoire qui soudain se retourne et ramène à la surface la vindicte qu'elle refoule ? Non, cela les aurait déprimés. Or ils ont joué au mieux cette « scène » interminable et ambiguë, frôlant souvent l’abject, puisqu’on doit toujours supplier le maître d’intervenir auprès de lui-même, et le payer pour qu’il soit juste. Jusqu'au jour où, les conditions extérieures ayant changé, et influant fortement sur l'intérieur, des sorties furent possibles et nécessaires. Certes, ces Juifs se lamentaient aussi, ils priaient, ils espéraient, mais leur souci majeur était de vivre, d'exister au mieux. Aujourd'hui, où que ce soit, les Juifs ont bien plus de moyens et de recours. Et même si la sécurité en Israël n'est pas parfaite (pourquoi le serait-elle ? Où trouverait-on cette perfection ? Depuis le 11 septembre, même l'Amérique n'est pas un abri absolu), il reste que ce pays existe, qu'il a des capacités qui peuvent beaucoup limiter les attaques adverses, ou réduire leurs effets à très peu de chose, mais sans pouvoir les annuler.

          C’est dire, en passant, que la lutte contre l'effacement, qui caractérise depuis toujours le peuple juif, s'accompagne plus que jamais d'une affirmation d'existence, d'une lutte pour inscrire et faire vivre cette existence comme déploiement d'une identité multiforme et ouverte, plutôt que comme célébration d'une identité définie. Cette lutte, qui devient de plus en plus positive, n'a pas besoin d'une paix totale, ou d'un ennemi qui abandonne une fois pour toutes sa haine fondatrice. L'existence de l'ennemi tel qu'il est fait partie des forces d'effacement que les Juifs ont toujours combattues ; depuis le Amaléq de la Bible (ce peuple qui a voulu raser la naissance même d’Israël) jusqu'à nos jours. Si l'on feuillette le deuxième Livre des rois, ceux d'Israël et de Juda, on les voit se battre contre toutes sortes d'ennemis, dont le roi de Syrie, ou le roi de Gaza c'est-à-dire le roi des Philistins, car ce qu'on appelait Philistie, et que les Romains ont appelé Palestine, c’était la région de Gaza ; on voit que c'étaient des guerres sans fin, car tous ces petits royaumes voulaient la fin d'Israël. Et celle-ci ne s'est produite que sous les coups des grands Empires qui balayèrent l'État hébreu, ne laissant vivre que sa transmission symbolique, de plus en plus intense. Aujourd'hui, il n'y a pas de grand empire qui menace Israël. Ce pourrait être l’Empire islamique si tous les pays musulmans ne faisaient qu'un, ce qui semble très improbable. Autrement dit, il restera toujours de l'agressivité ambiante, de quoi rappeler que l'existence d'Israël n’est pas acquise, qu'elle s'accomplit au quotidien et à long terme.

          Cela dit, la crise des repères que va connaître Israël suite à la guerre de Gaza, est d’un grand intérêt. Les dirigeants valent ce qu'ils valent, et ne sont ni pires que d’autres ni meilleurs, mais le bon peuple leur fera payer la peine qu’il a, lui, à « changer de logiciel », en intégrant le fait qu'un Juif en Israël n'est pas plus en sécurité qu’en Diaspora ; qu’il n’a pas de protection absolue. Non que sa vie soit en danger (sauf s’il est un soldat en opération), mais son quotidien se ressent des attaques ennemies qui, si elles ne tuent presque pas, accomplissent le devoir religieux de faire peur aux Juifs, de les angoisser, d'évacuer sur eux sa propre impasse identitaire. Il n’y a pas d'autre choix que d'intégrer à une vie créative le geste intermittent de lever les bras pour éviter une pierre ou un coup, et comme les pierres d'aujourd'hui sont des roquettes, le geste est de courir à l'abri pour les éviter ; quitte à ruminer son mépris pour ceux dont l’idéal est de vous faire peur. L'armée d'Israël s'appelle armée de protection (ha-gana) ; et aujourd'hui, ce signifiant est passé vers les abris qui s'appellent espaces protégés (merhav mougane). La protection est d’autant plus essentielle qu'elle n'est pas absolue. Au fond, ce n'est pas si bien d'avoir en tête une armée « totalement efficace ». Les idées totales nuisent beaucoup à l'engagement toujours partiel des personnes. Celles-ci intègrent bien l'exigence de se protéger, mais cela ne les empêche pas d'être injustes quand elles reprochent aux dirigeants de n'avoir pas vaincu totalement, de n'avoir pas été « jusqu'au bout ».

          Quant aux Juifs en Europe, ils sont souvent fixés par la peur de l'islamisme, au point de ne pas voir que ce qui est plus inquiétant, c'est le coinçage des dirigeants et des médias européens, surtout français ; c'est leur peur – réelle ou feinte – de l'islamisme, dont ils acceptent les exigences, à qui ils cèdent du terrain. Ce qu’on peut craindre, et qui pose un problème réel, c'est que la barrière de la loi, dans laquelle les Juifs ont toujours espéré, dont ils attendent qu’elle soit « juste » contre la violence, cette barrière risque de céder, du fait de ceux qui sont chargés de la tenir. Ils en ont assez de faire des efforts ; le fait qu’ils soient prêts à lâcher, presque volontairement, et qui est la genèse même de la lâcheté, se perçoit dans leur campagne qui culpabilise Israël et l’accuse comme le font les groupes terroristes, presque dans les mêmes termes. Alors que des États arabes se montrent plus compréhensifs, et qu’Israël peut déjà jouer un rôle dans telle de leurs coalitions, contre un djihad omniprésent.

          Les Juifs ont donc des épreuves difficiles à vivre. Est-ce de supporter l’antisémitisme, et de s’en déprimer, (surtout quand on n’a rien « reçu » d’autre que la peur d’être anéanti) ? Est-ce de s’angoisser du narratif médiatique qui, se cachant derrière la morale (on ne tue pas des femmes et des enfants), donne l’impression que « tout le monde » est antijuif et qu’« on est seuls » ? Il n’y aurait là rien de nouveau, et ce peuple a traversé des millénaires sous ces mêmes accusations. Or il n’est nullement établi que « tout le monde » soit antijuif ou cautionne ce narratif. L’épreuve serait plutôt une occasion, voire un défi, de retrouver des impulsions existentielles fondamentales où c’est dans le rapport au possible (à l’infini des possibles), et non dans le regard des autres que l’on trouve des points d’amour auxquels se raccrocher. D’autant que lorsque les autres vous regardent d’un sale œil, c’est souvent leur saleté intérieure qu’ils regardent, c’est leur malaise narcissique qu’ils exhibent et tentent en vain de projeter ; et si l’on se croit visé, c’est qu’on se met beaucoup trop dans la droite ligne de leur regard, en oubliant de voir l’Ailleurs.

Parasha ki tétsé (Deutéronome 21,10 à 25,19)

    Ce texte contient beaucoup de commandements, des interdits et des demandes positives, dont certains ne sont pas appliqués. Par exemple, on ne tue pas un couple adultère ; et si l'on a un fils rebelle et pervers, ou ne l'emmène pas aux juges pour qu’ils le lapident ; et si en pleine campagne militaire un soldat a une pollution nocturne, on ne le met pas en dehors du camp jusqu'à ce qu'il se purifie, etc.
    Cela pose une question plus vaste concernant les fameux « 613 commandements » dénombrés dans la Torah, dont beaucoup ne sont pas applicables, par exemple ceux qui concernent les prêtres et le Temple ; et dont bien d’autres ne sont pas  appliqués. Pourquoi ? Est-ce parce que ces lois  représentent l’ancrage du texte dans une époque et qu’on est dans une autre ? La réponse est faible, car elle pourrait invalider d’autres lois qui font sens et qu’on applique. En fait, ces lois sont des points limites voire des états-limites de l’existence, et dans la vie, on n’est pas toujours à la limite, à la dernière extrémité. Mais la limite  fait sens et il importe de la marquer, d’y prendre appui, même si on n’y est pas. Exemple typique, le fils rebelle, retors, qui « n’entend pas la voix » de ses parents, qui est glouton et ivrogne.  La loi le concernant marque un point limite de l’épreuve  où des parents sont à bout, n’ont plus aucun espoir et, à la limite, ne  peuvent que vouloir se débarrasser de ce fils.  Alors ils le confient aux juges, aux Anciens ; ils abdiquent tout désir et tout projet le concernant.  Peu importe si aujourd’hui on  confie son fils borderline incontrôlable à une institution (voir le film canadien Mommy, où la mère, résolue à le garder, à « le gérer », finit quand même par le confier et le faire enfermer). La tradition dit qu’aucun juge n’a eu l’occasion de  mettre à mort un tel fils. Mais le texte tient à ce que cette mort soit inscrite ; il veut marquer l’ultime recours, à charge pour les acteurs  concernés de ne pas se retrouver dans l’ultime.
    Cela veut dire aussi que lien de transmission parents-enfants n’est pas absolu, il peut connaître des limites, mais la transmission symbolique, elle, ne connait pas de limites, ou plutôt elle ne s'y arrête pas, elle y prend même un appui, et les limites, elle les transmet pour les renouveler, pour redonner leur chance à des rapports trop limités. C'est important de marquer que des parents sont limités, qu'ils butent sur  de l'intraitable, sans être pour autant des parents indignes. Au contraire, puisqu’ils viennent partager leur limites avec d'autres.
    De même, le texte de la Torah, en tant que parent des enfants d'Israël, peut révéler de l'impraticable, des points limites qui sont là comme témoins, et qu'il n'y a pas à appliquer tels quels. Beaucoup de fanatiques, dans diverses religions, préfèrent s'empoisonner la vie et surtout celle des autres, plutôt que de repenser le rapport aux points-limites.
    Autre exemple de limite, la dernière demande que fait le texte : tu effaceras le souvenir de Amaléq. Cela ne peut pas se faire complètement, ni d’un seul coup, car Amaléq signifie toute force animée par la haine pour l’existence du peuple juif. De l’Amaléq, il y en a aujourd’hui en abondance ; cela ferait beaucoup de monde à effacer. Mais  la demande les concernant inscrit plutôt l’état ultime, (qu’ils soient effacés) ; alors que concrètement, elle appelle à être toujours dans un combat contre cette force d’effacement, symbolisée par le premier  Amaléq ; ce peuple qui a  attaqué les Hébreux dès leur sortie d’Égypte, qui s’en est donc pris à la naissance des Juifs comme peuple ; puisque cette sortie signifie ladite naissance. Cette loi ne demande pas un acte final décisif, d'ailleurs impensable, mais un engagement dans une lutte pour effacer tout projet d’effacement du « juif » comme peuple. En termes très simples, il faut combattre la vindicte antijuive sans réduire à ce combat la destinée de ce peuple : il a aussi d'autres choses à faire; notamment à exister. Le combat contre l'effacement implique le combat pour l'inscription ; combattre ceux qui veulent vous effacer implique de lutter encore plus pour affirmer votre existence ; l'existence comme déploiement d'une identité ouverte et non comme simple célébration d'une identité définie.

         À propos des 613 commandements, il est dommage que l’on  maintienne ce chiffre sans aller y voir de plus près, comme si la masse « 613 » ne servait plus qu'à symboliser l'écrasement du quidam devant tant de demandes. Si l'on veut bien écarter cette posture complaisante, on verra que le nombre de commandements est assez réduit, de l'ordre d'une cinquantaine, qui sont autant de marquages-limites, dont chacun a sa valeur, qu'il n'y a pas à résumer en un seul appel comme « tu aimeras pour ton prochain comme toi-même », etc. Il y a une cinquantaine de demandes non réductibles les unes aux autres. (Et au terme de ce recueil, nous les aurons presque toutes commentées.)

         Autre exemple : la demande faite en (23,16) de ne pas tromper l'esclave qui  fuit et se réfugie chez toi, en le livrant à son maître ; que peut-elle signifier aujourd'hui ? On peut interpréter, et en déduire par exemple une pensée sur le respect des réfugiés, des vrais, ceux qui fuient un danger  venant de l'autre, de leur « maître », et non un danger qu’eux-mêmes provoquent pour user d’un chantage moral, sans être nullement poursuivis. Ceux qui courent un danger et qui trouvent refuge sous ton aile, il ne faut pas les ramener aux dangers qu'ils ont fuis, sous prétexte de non-ingérence. S'ils ont rompu un lien d'assujettissement, n'essaie pas de le rétablir ; au contraire, tu dois être présent lorsque des liens totalitaires se brisent et cherchent d'autres issues, d'autres ouvertures. Tu ne dois pas instaurer ou prendre part à des liens tyranniques.
    C'est dans le même esprit que cette loi qui tient en quatre mots : ne muselle pas le bœuf qui foule le grain. Là, ce serait l'efficacité qui imposerait sa tyrannie. Or cet être vivant est en train de faire un travail, d'y prendre part, tu ne dois pas le couper de la substance de ce travail sous prétexte d'agencement rationnel. De même, tu ne dois pas couper la parole à quelqu'un qui prend par à un colloque sous prétexte de bonne gestion de la parole, excluant ce qui pourrait sortir du cadre que toi-même tu imposes.
    Bref, ne jouis pas d'enfermer l'autre dans un cadre, ou de le voir enfermé. D'où cette loi simple et magnifique : N'insulte pas un sourd. La métaphore est vaste : ne pas fustiger quelqu'un dans une langue qu'il ne comprend pas, ni même parler de lui dans un langage qui lui échappe. A fortiori, ne pas le prendre comme objet de ton langage gestionnaire ou efficace comptant sur le fait qu'il n'y entend rien. C'est toute la technologie des « relations humaines » et de leur gestion qui se trouve mise en cause.
    De même, cette loi qui interdit de faire payer le père pour le fils et le fils pour le père, est aussi  à  interpréter. Elle ouvre une pensée  sur le découplage du rapport père- fils, qui ne doit pas reposer sur la culpabilité de l’un pour l’autre, au regard de l’être ou des instances de loi.

    Et cette autre loi (25,21) : quand deux hommes se battent, si la femme de l’un attrape l’autre par les couilles pour le vaincre, il faut lui couper les mains. On peut en faire quelque chose, même si de nos jours ladite femme tenterait plutôt, pour l'avoir, à l'attraper par le sexe, la séduction.
    Et la loi sur le lévirat, qui ordonne au frère du mari défunt d'épouser la veuve, pour que le nom du mort se   perpétue. Mais qu'en est-il du désir de la femme ? Si, par exemple, elle ne veut pas avoir le frère pour mari? Ce que dit cette loi, c’est que cette femme, de toute façon, a un problème avec la survie du nom, avec sa transmission, en tant que le nom est un lien avec le Nom infini de l’être. Elle doit affronter ce problème d'une façon ou d'une autre. C’est toujours le souci d'inscrire la transmission et d'y prendre place. Le texte exclut qu'elle barre cette question ou qu’elle l’oublie au profit de sa seule personne, de son simple narcissisme. Ce serait pour elle une façon de rejoindre l'onanisme, la position d’Onane, ce fils de Judah qui préférait éjaculer sur le sol plutôt que de faire un enfant à la femme de son frère mort ; et de prolonger une transmission qui ne serait pas en son nom. On voit, là encore, que la posture narcissique est à l'exact opposé de la transmission, où l'on accepte que des choses essentielles nous échappent parce qu'elles seront reprises par d'autres.

         Autre loi intéressante : ne porte pas des habits où sont tissés ensembles le lin et la laine. Le lin est une espèce végétale, la laine, une espèce animale ; ne t’habille pas avec un tissu où sont tressées ces deux espèces trop différentes (aussi différentes que Caïn le cultivateur et Abel l'éleveur.) Il s’agit de pas exhiber une chose (un habit) où se brouillent deux espèces ; comme pour dire : respecte la diversité des espèces, ça c’est du lin, ça c’est de la laine, fabrique ta gloire autrement, habille-toi avec ce que tu veux mais ne te glorifie pas  d’être à l’origine d’un brouillage entre deux espèces. Ce même respect de différence revient constamment, par exemple, « N’immole pas un animal le même jour que son petit ». Là aussi le rationnel peut s’en mêler : est-ce que ces animaux le savent ? Mais nous, on le sait, il est bon pour nous de marquer cette différence. Il ne faut pas imposer ton caprice, ta distraction, ton inattention pour laisser se brouiller ou s’effacer des lignes fortes qui sont à l’oeuvre. Il faut partir de ces lignes pour en faire autre chose.

         Reprenons la parole sur le père et le fils ; le texte dit : les pères ne seront pas mis à mort pour le péché de leur fils, ni les fils pour le péché des pères. Chacun « meurt » – ou paie – pour son péché à lui, son ratage, son manque, sa brisure à lui ; ça ne doit pas se reporter. Or on lit dans les Dix paroles : « je suis un Dieu jaloux qui se souvient des péchés des père sur les fils ». Est-ce une contradiction ? Il suffit de lire la suite : « je me souviens des péchés des pères sur les fils pour ceux qui me haïssent, et je fais grâce aux millièmes générations pour ceux qui m’aiment ». S’il y a un père hyper-narcissique, haineux de l’être, du symbolique, qui est donc dans un rapport idolâtre à l’être,  quelque chose de cela va se transmettre au fils. Ce n'est pas que le fils sera idolâtre, il sera peut être libre de cette clôture là, de cette rigidité, mais « ça se transmet », et c’est à lui de choisir, de rompre avec, de retrouver un certain amour de l’être. Ici, c'est autre chose : il s’agit de dire qu’on ne punit pas un père pour le ratage de son fils ni un fils pour le ratage du père, surtout pour une question de vie et de mort. Bien sûr, c’est plus général : au regard des grandes coupures qui sont en jeu, comme la vie et la mort, ou ce qui les symbolise, au regard des grandes épreuves, on ne prend pas l’un pour l’autre, on ne tient pas l’un pour responsable de l’autre. Et l’on rejoint ainsi cette fameuse cinquième parole « respecte ton père et ta mère » : tu n’as pas à prendre sur toi leur manque, il leur appartient, il fait partie de leur vie, tu n’as pas à raccourcir la tienne en rééquilibrant ce qui, dans leur destin, te semble avoir été manqué. Toujours,  l’ouverture sur l’être est un recours aux situations duelles plus ou moins bloquées.

         Et ces lois nourrissent ce que j'ai appelé une éthique de l’être, où l'enjeu est de maintenir vivant le rapport à l'être en tant qu'il se transmet ; et en tant que tout un peuple ne vit et ne vibre qu'à travers cette transmission d'être ; où l’être c'est  d’abord l'infini des possibles, que l'on perd de vue quand on s'enferme dans une idée ou une identité, fût-elle idéale.

Huitième lettre sur la guerre de Gaza/Paradoxes de la phobie

    
    Un ami m'a transmis des images montrant une petite « manif » pro-Hamas à New York[1] ; un cortège organisé, avec des jeunes très décidés et le slogan : « Palestine will be free ! » Soudain, des passants pro-Israël, rejoints par des marchands juifs sortant de leurs boutiques, marchent ensemble, et leur foule, d'abord réduite, ne cesse de grossir, et pousse ce cri : « Israël ! Israël ! » Elle déborde la première « manif », qui se dissout très vite, et où celui qui replie les banderoles crie, avant de s'en aller : « Allahou akbar ! » Ce qui m'a frappé, c'est l’aspect radical des mots d'ordre, dans leur grande simplicité. Libérer la Palestine semble évident : un peuple opprimé doit se libérer. Mais le sens profond du mot apparaît : il faut libérer la Palestine de la présence d'Israël ; il faut donc supprimer celui-ci. Et comme cela semble impossible, on a un premier paradoxe : ce projet radical de libération sacrifie les Palestiniens, ne leur donnant aucune chance d'avoir un jour leur État. Ce qui se présente comme « soutien aux Palestiniens », et qui se réclame d'une évidence, revient à se réclamer d’eux en vue d’une guerre interminable, qui a pour but la suppression de l'État juif, et non la restitution des territoires ; puisque, Gaza restitué, si l'on suppose que la West Bank l’est aussi, cela ne fait pas une Palestine libérée, tant qu’il reste Israël. La seconde « manif », elle, se contente de nommer Israël, de l'appeler à persister dans l'existence. Tout cela semble assez clair. Mais avec cette ponctuation : les premiers rattachaient leur slogan à l'islam, dont le mot d'ordre signifie, non pas comme certains le croient, Allah est grand, mais Allah est le plus grand : la version islamique du divin est plus grande que celles qui la précèdent (juive et chrétienne). C’est conforme au projet coranique d'englober ceux qui le précèdent, s’ils sont de bonne foi. Et comme ils ne le sont pas, visiblement, puisqu'ils persistent dans leur être, ladite formule, qui se veut universelle, reste une formule islamique, célébrée par tous les djihads.

        De même, la formule « Palestine will be free », qui se veut universelle, via la « libération des peuples », reste une formule islamique qui dit la primauté de l'islam sur cette terre singulière, face à l’autre transmission, celle des Hébreux, par laquelle cette terre est « possédée », depuis des siècles auparavant jusqu'à nos jours.

        J'ai précisé tout cela dans deux de mes livres[2], mais il semble qu’il faille du temps pour comprendre que ce problème n'a pas de solution finale, qu’il y aura souvent la paix, et que l’objectif des combattants palestiniens n'est pas de récupérer les fameux Territoires – si ce n'est comme base élargie de leur effort (c’est le sens du mot djihad) pour supprimer l'État hébreu, efforts qui se contente aujourd'hui de piétiner sa souveraineté.

        Là-dessus, un lecteur me rapporte son dialogue avec un collègue musulman, qui éclaire bien l'impasse de l'identité inclusive :
    Le collègue : « Je vous trouve, vous les Occidentaux, un peu tordus ; on vous a fait une religion, l'islam, où il y a tout, on y a mis Moïse, Jésus, les prophètes hébreux, le christianisme, que voulez-vous de plus ? Pourquoi refusez-vous de reconnaître que vous êtes musulmans ? »
    Mon lecteur : « Mais je ne veux pas me convertir à l'islam, moi ! »
    Le collègue : « Et qui vous le demande ? Vous n'avez pas à le faire, vous avez juste à reconnaître que vous êtes musulman puisque cette religion intègre tout le monde. Après tout, muslim, musulman signifie soumis à Dieu, libre à vous de l'appeler autrement, il faut juste reconnaître qu'on est dans la même soumission. »

        Et le lecteur s'est plaint à moi : « Je n'ai pas réussi à lui faire comprendre que son truc était du forçage pur et simple, que chaque courant humain a son identité, qu'il la pluralise comme il veut ou comme il peut, mais qu'il n’y a pas à entrer tous dans un même sac identitaire. » – Et vous lui avez dit cela ? demandai-je ; – « Non, j'étais un peu sidéré. Mais après coup, on en a reparlé, j'ai même pu lui dire que son Allah déteste trop les Juifs pour que je puisse y adhérer. À quoi il répondait : « Justement, si vous adhérez, il n'y a plus d'autre à détester !  Bref, si on disparaît comme tels, on ne sera plus détestés. En fait, il avait beaucoup de mal à comprendre qu'on refuse de s’inclure dans l'arrangement identitaire que l'islam a composé il y a 13 siècles. Il en oubliait que même chez les musulmans, cela ne règle rien, puisque beaucoup d'entre eux se combattent et se détestent, s'accusant de n'être pas de vrais musulmans… »
    Comme quoi, être tous dans le même sac, n’assure pas que dans ce sac règne la paix. Mais c'est un fait que rejoindre une identité englobante, (plutôt que disséminée, indéfinie ou éclatée), peut attirer bien des jeunes sans repère ou sans « père ». J’ai des exemples où, dans des classes de banlieue, un jeune qui veut rejoindre un groupe actif et chaleureux de copains se convertit à l’islam ; et sans devenir un activiste, il épouse la cause identitaire.

        Il importe de mieux voir ce que révèle ce conflit en Europe ou en Occident.

        L'Occidental semble avoir perdu le sens de la passion agressive, de la haine ou de l'amour sans borne au niveau collectif. L'a-t-il perdu depuis qu'il l’a payé de deux Guerres mondiales délabrantes, y compris psychiquement ? En tout cas, ce qu'il veut, c’est que le collectif ne gêne pas sa tranquillité, sa sphère d’individu, sa jouissance narcissique (fût-elle souffrante) ; il veut que le collectif soit pris en charge par la passion gestionnaire. C'est même au nom de cette passion que l'Europe  veut s'agrandir, doubler l'Amérique, devenir la plus grande puissance mondiale, à côté de la future Chine ou devant elle. Il est vrai que plus elle s'agrandit, plus elle devient impuissante à agir ; et cela lui convient bien : elle n'a pas envie d'agir, elle-même et ses membres ont trop peur de l'affrontement, de l’ameutement qui lui revient de l’intérieur. L’Europe a peur de l'autre et l'autre le sait, et il est décidé à en profiter. Face à ce qu’exprime la violence qui se réclame de l'islam (et de son besoin de pénétrer la société où il se trouve), l'Europe a peur, tout simplement. Elle a peur comme un homme poli en cravate qui a éludé dans sa vie tout conflit, voire toute forte expérience, transpire de peur devant un homme passionné ou violent, qui joue son identité sur un seul geste, qui est prêt à passer à l’acte si on le contrarie un peu. En Europe, y compris en Angleterre, on peut critiquer les chrétiens, les juifs ou les laïcs, on ne peut pas critiquer l'islam.

        Une amie m'a envoyé des citations sur l'islam, provenant d'auteurs connus, aussi différents que Malraux, Bossuet, Tocqueville, Condorcet, Schopenhauer, toutes très critiques ; ponctuant son envoi par ce petit cri du cœur : « À l'époque, ce n'était pas de l’islamophobie ! (de dire cela) ». Et pour cause : ces auteurs n’avaient pas des voisins musulmans pour les culpabiliser : « Tiens ? On ne vous savait pas islamophobe ! On croyait que vous étiez des amis … » Certes, les auteurs se seraient écrié : « On vise une idéologie, qui est en plus une religion, l’islam ; et vous n’êtes pas l’islam, vous êtes un être pensant, autonomme, capable de critique, etc… » En outre, à leur époque, il n’y aurait pas eu un cortège de jeunes islamistes qui leur auraient jeté des pierres pour protester contre leurs propos[3]. Aujourd'hui, les choses ont changé, l'Européen a été mis au pas par l'activisme islamique ; il a peur de l'islam, ses institutions aussi ; la plupart expliquent leur peur en ces termes : « Bien sûr, on peut être strict et appliquer la loi, mais si un excité vient jeter une bombe dans le métro parisien ou madrilène comme cela s'est vu ? » Les responsables européens s’appliquent eux-mêmes la menace terroriste ; celle-ci n’a même plus à se montrer, et c’est sa meilleure tactique (du reste, si elle se montre, elle s’expose). L'opinion, elle, ne sait pas que ses gouvernants ont intégré à ce point la leçon des attentats : on fait profil bas, on censure toute critique du rapport de l'islam à la violence qui s’en réclame. Il s’ensuit ce paradoxe : le plus fort a peur ; le plus fort en Europe, à savoir l’instance étatique, européenne ou nationale, est islamophobe, au sens simple du terme, il a peur de l’islam. Et cette peur se justifie par… la peur. L’ironie de l’histoire, c'est que les musulmans d’Europe dénoncent l'islamophobie. Veulent-ils dire au pouvoir (français, allemand, européen) : N'ayez pas peur de nous ? Pour que ce soit crédible, il faudrait qu’ils dénoncent en masse leurs activistes, et c'est loin d'être le cas, car comme dans les pays arabes, la foule musulmane se réjouit de leurs prouesses au Proche-Orient ; tout en déplorant curieusement leurs excès ailleurs, (mais sans qu'on ait vu de manif contre le Califat contre Boko Haram).

         Le pouvoir, dans chaque pays d'Europe, est donc coincé entre une pression islamique qui à la fois lui fait peur et le dénonce parce qu'il a peur. Ce coinçage arrange bien les responsables, il les conforte dans leur posture phobique, où le plus fort feint d'oublier qu'il est fort, et se conduit comme s'il était faible, sauf en paroles. Par exemple, envers les Juifs, on ne peut pas dire que l'État français ne fait pas d’efforts pour les protéger (il y a des policiers devant chaque synagogue, ou presque, c'est beaucoup), et en même temps, il ne peut pas laisser dire que l'islam est antijuif, (« antisémite », selon le mot consacré). Les islamistes lui crieraient dessus, les modérés aussi, parce qu’après la Shoah, l'étiquette « antijuif » n'est pas très valorisante. On a donc des antijuifs décidés à le rester, mais encore plus décidés à empêcher qu'on le dise car ce serait insultant. C'est une variante assez rare du double-discours : des gens décidés à mériter une étiquette et à dénoncer comme injuste le seul fait de la nommer.   

        Autre effet secondaire de cette censure : elle fixe les musulmans à l’aspect antijuif de l’islam dont ils aimeraient se dégager, quand ils le voient comme désuet et trop fondamentaliste. Beaucoup d’entre eux ne se voient pas criant « mort aux Juifs ». Mais ils savent que le Qatar subventionne ceux qui le crient, et ceux qui, comme le Hamas, s’efforcent de le mettre en acte ; il les paie pour un rituel qui risque de se perdre, qu’il faut maintenir vivant ; tout comme les riches d’une religion paient pour un acte de grande ferveur, pas vraiment obligatoire, mais témoignant d’une piété plus radicale.

        On est devant un vrai drame clinique : 5 % de l'islam mondial est venu en Occident comme pour demander qu'on l'adopte, qu'on l’intègre à une pensée moderne où chaque sujet est responsable de lui-même et de son désir ; qu'on l’éduque à une pensée critique. Et voilà que « l'éducateur » a peur de mettre des limites ; est-ce comme un parent  séducteur qui a peur de dire la loi ; peur de perdre l'amour ? Il a peur tout court, parce qu'il a oublié cette violence primaire de l’ameutement menaçant. L'Occidental a perdu depuis longtemps l'habitude de se voir opposer la foule autre et agressive. La foule des siens ne lui fait pas problème, elle est déjà dévitalisée. Mais la foule autre amène le spectre de l'émeute, qui entre en scène et terrorise ceux qui ne connaissent que les dialogues, les commissions, les négociations, les représentants, etc. , les scènes tranquilles où il n'y a pas plus d'un qui parle.

        Combien de temps l’Europe mettra-t-elle à surmonter cette peur ? Les musulmans, qui dénoncent cette phobie, ne savent pas jusqu’à quel point ils ont raison, ni à quel point beaucoup d’entre eux l’entretiennent. En fait, elle imprègne surtout les responsables, donc toutes les peurs se résument à une seule : peur de perdre sa place. Le bon peuple, lui, ne la ressent pas, il assume ce qu'il pense, mais comme il voit qu'on l'empêche de l'exprimer, il le rumine et cela donne un rejet profond, qui chez certains confine au dégoût. C'est que l’islam devient pour lui le symbole, non seulement d'une idéologie qu'on rejette, mais aussi de l'impuissance où l'on est à le signifier, à dire clairement qu'on n'en veut pas.


[1] Au coin de 5th ave et 47th st., un quartier de diamantaires, d’où le titre du clip sur You Tube « Don’t mess with the diamond district. »
 

[2] Les trois monothéismes, Seuil, 1992, 1997 et Proche-Orient psychanalyse d'un conflit, Seuil, 2003.
 

[3] Propos dont le point faible est qu’ils ne laissent aucune chance aux musulmans réels de transformer leur relation avec l’islam qu’ils ont reçu. On regrette d’autant plus qu’aujourd’hui, la parole soit étouffée par crainte de l’islamophobie, donc par peur de la peur. La critique aurait des effets plus féconds que celle d’un Renan, pour qui « l’islam (…) a fait des pays qu’il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l’esprit », ou celle d’un Tocqueville qui y voit « la plus triste et la plus pauvre forme du théisme », et qui n’a « pu y découvrir une seule idée un peu profonde. » D’autres propos sont plus précis ; par exemple,  Churchill : « L’influence de cette religion paralyse le développement social de ses fidèles. Il n’existe pas de plus puissante force rétrograde dans le monde. Si la chrétienté n’était protégée par les bras puissants de la science, la civilisation de l’Europe moderne pourrait tomber, comme tomba celle de la Rome antique. » Et Malraux : « La violence de la poussée islamique (…) est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. (…) Nous avons d'eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution. » On peut aussi rappeler des points de vue a contrario ; Himmler, (Reichführer SS) : « Je n’ai rien contre l’islam, parce que cette religion se charge elle-même d’instruire les hommes, en leur promettant le ciel s’ils combattent avec courage et se font tuer sur le champ de bataille ; bref, c’est une religion très pratique et séduisante pour un soldat. »
 Et le fameux grand Mufti de Jérusalem (en 1943) : « Les nazis sont les meilleurs amis de l’islam. »