Archives de l’auteur : Daniel Sibony

Des effets de langage dangereux

À propos du Proche-Orient

« La vie et la mort sont aux mains de la langue » dit un proverbe. C’est aussi vrai au niveau politique et militaire. La « guerre des six jours » (juin 67) est évoquée cette semaine à la radio. Je me souviens du jour où elle a éclaté. J’étais chercheur en maths à l’institut Poincaré, je suis allé au Luxembourg tout proche faire une pause, et j’entends à la radio d’un voisin : les avions israéliens survolent Le Caire. Petite sensation d’irréalité – et de soulagement – après un mois d’inquiétude et même d’angoisse : tant d’armées et d’États arabes qui se préparent à attaquer, tant de foules appelant à la guerre sainte (et la belle Oum Kalsoum chantant « égorge ! égorge ! » comme lors des grands sacrifices).

Si l’on consulte la presse d’un bon mois avant cette guerre, on voit des appels arabes qui brandissent la guerre comme seule issue, qui l’annoncent pour ainsi dire, et on entend Nasser dire qu’ « il n’y a aucun modus vivendi » avec l’État juif, que son existence même est une agression. Si on connait les dessous théologico-politiques de l’affaire, on reconnait le discours fondamental, voire coranique, mais dans une bouche nationaliste ; discours contre toute souveraineté juive. Il y a donc eu des effets de langage irresponsables, dont l’auteur ne calcule pas les conséquences ; or elles sont claires : l’état-major hébreu comprend que ce serait la guerre totale et décide, pragmatisme oblige, d’attaquer le premier, clouant au sol toute l’aviation arabe. La victoire s’ensuivit en une semaine.

Ces effets de langage irresponsables ont souvent été coûteux. Par exemple Saddam Hussein prétendit avoir des armes de destruction massive. Les autres en face, les Américains, l’ont cru ou feint de le croire et ont déclenché l’attaque. On n’a pas trouvé ces armes, mais le langage pour s’en servir était bien là, et c’est ce qui a compté. Car ces effets de langage sont comme des lapsus, ils semblent être des glissements de mots ou bêtises qui échappent, en fait ils expriment un conflit de fond, jusqu’ici irréductible. Il y a des ententes possibles, il y en a eu, mais quand l’esprit radical prend le dessus, l’irréductible s’impose.

Du coup, ceux qui ont prétendu que la guerre américaine contre l’Irak était fondée sur le mensonge, sur une fausse information touchant ces armes n’ont raison qu’en surface ; en profondeur ils ont tort : là où les effets de langage et les rodomontades prennent leurs racines, là où se trouve le conflit irréductible, qui engendre de temps à autre des guerres, du terrorisme, etc.

En 1967, c’est un djihad coloré de nationalisme qui devait avoir lieu ; mais les techniciens d’en face, stimulés par le réflexe de survie, ont pris les devants et tout désamorcé, reportant le conflit pour plus tard, et encore plus tard, etc.

Bien sûr, l’idéal serait que ces effets de langage soient pris par l’adversaire comme des paroles en l’air ; mais quel État peut se permettre un tel paternalisme, une telle condescendance, jusqu’à prendre ces menaces pour  une pure rhétorique ?

De même aujourd’hui, ces gens qui approchent la frontière de Gaza en menaçant, on aimerait qu’ils soient entendus comme des djihadistes vaincus qui crient leur désespoir : ils voient en effet Jérusalem leur échapper, et les termes de la guerre sainte qu’ils ont connus depuis 13 siècles se rectifier sous les coups de l’Histoire. Mais voilà, ils sont pris très au sérieux par ceux d’en-face, et aussi par nombre d’États qui les voient là-bas comme des champions de la liberté, et ici comme des champions de l’obscurantisme.

D’un dialogue fructueux avec l’islam

J’ai dialogué avec des islamologues et même avec un imam sur la violence du Coran envers les « gens du Livre » (juifs et chrétiens)[1]. Leur position n’est pas simple : ils nient la violence en question tout en l’admettant sans la reconnaître…Je comprends ce déni : ce n’est pas facile de vouloir vivre « avec » les autres et d’adorer un Texte qui les maudit. (Voir là-dessus mon nouveau livre : Un amour radical, croyance et identité). Le plus souvent, ils tenté d’imputer la vindicte aux circonstances, au contexte, ça ne marche pas trop mais peu importe. En revanche, deux arguments qu’ils énoncent méritent attention. L’un c’est que les sentiments antijuifs sont apportés par les musulmans de leur pays d’origine comme un élément « culturel » ; donc la culture là-bas   est marquée par cette vindicte, et on sait que la religion y est cruciale. Ils reconnaissent ainsi le problème. L’autre argument qu’ils avancent, c’est que « les musulmans ne sont pas tous mauvais et qu’on peut espérer que beaucoup interpréteront le Texte dans un sens de paix ». Autrement dit, la paix dépendra de leur gentillesse. Or c’est bien ce qui se passait en terre d’islam sous la dhima : les « incroyants » avaient le statut inférieur qu’ils méritent, étant maudits par Allah, mais en pratique, les relations quotidiennes pouvaient être correctes sauf si le croyant était méchant, ou s’il entrait dans sa zone de méchanceté, ou s’il se mettait en colère. Alors, il n’avait qu’à puiser dans le Texte sacré toutes les insultes possibles ; quant à oser le contredire, c’était risqué, c’était contredire le Texte sacré, et l’objecteur pouvait alors être accusé d’insulter à la religion (khta fddine), accusation suprême. (Cette démarche aussi est arrivée en Europe, à preuve les bavardages sur le blasphème, où l’on oublie que pour blasphémer dans une religion il faut en être). En tout cas, la situation est nouvelle en terre laïque : une religion peut vous insulter dans son Livre sacré mais si vous la critiquez, vous blasphémez.

C’est pourquoi, il faut non pas la critiquer, mais demander à l’État laïc d’interdire les appels à la haine en langage religieux. C’est plus sûr et plus sain que de s’en remettre à la bonté des « vrais croyants » qui est fluctuante comme chez tout le monde. Ce ne sera pas la première fois que la loi serait plus précieuse que le pari sur les bons sentiments. La loi aidera les vrais croyants à barrer cette transmission de la vindicte, au moins en terre laïque, là où la culture ne peut pas l’accepter.

[1] Voir l’Obs du jeudi 10 mai 2018.

Mai 68, un sacré travail du Vide

Le hasard qui n’en est pas un fit que j’étais là, à la première barricade, celle du 10 mai 68 rue Gay-Lussac, il y a  cinquante ans. Aujourd’hui, l’épaisseur de ce demi-siècle m’étonne par sa terrible simplicité. J’étais jeune chercheur en maths à l’Institut Poincaré, à 150 mètres de là où ça a commencé. J’avais fini ma journée et en partant j’ai vu qu’il y avait foule, je suis resté, c’était plutôt calme, on parlait, on « discutait », en fait on attendait quelque chose dont on n’avait aucune idée. C’est étrange et assez beau, une foule tranquille qui attend sans savoir quoi et qui bouge en tous sens comme pour chercher son Objet. On attend que ça se mette en « mouvement » ; ou mieux, on attendait que se « produise », comme sur une scène, un être mystérieux et familier qui s’appellerait « le Mouvement », qui nous prendrait en charge, grâce auquel on serait « mobilisés » et sur lequel on apprendra qu’il faut toujours veiller pour qu’il ne « retombe pas ». Il y avait bien un mot d’ordre (« libérez nos camarades », des étudiants de Nanterre arrêtés parce qu’ils avaient fait un Mouvement), mais au-delà du prétexte, il y avait comme un texte qui se cherchait, qui devait rester crypté, illisible, quoique son message fût assez clair : ce qui se donne comme autorité n’est pas légitime. L’autorité suprême, De Gaulle, traitera cela de « chienlit » et le paiera de son départ (en 69).

Quant à la barricade, ce fut comme une étincelle ; des jeunes armés de piques dépavaient. Le sable jaune, qui n’était pas celui de la plage, est apparu ; transgression et point de rupture évidents ; façon d’écrire sur le sol le « non » à cette autorité ; on entrait dans l’illégal, dans l’espace sauvage. En même temps, cette foule plutôt tranquille respirait une sorte de fraternité, inconnue des foules « normales » qui, elles, ont un but « dans le cadre » de la loi ; or on n’avait pas d’autre but que d’être là à dire « non ». C’était le mouvement de la présence. Certes, j’étais un peu décalé, notamment incapable de crier « CRS-SS », par souci d’exactitude, et quand ils ont chargé, tard dans la nuit, créant la fuite dans tous les sens, cela ne fit qu’ajouter un mot d’ordre (« À bas la répression ») au mouvement qui était bien décidé à être encoreprésent, à re-présenter le refus. Le vrai mot d’ordre sous-jacent était de maintenir le mouvement, en vue de quoi ? en vue de rester mobilisés.

L’auto référence en foule n’a rien à voir avec ce qu’elle est chez le sujet qui ne renverrait qu’à lui-même. Dans la foule, c’est du performatif ; le sens d’une action c’est le fait qu’elle a lieu et qu’elle soit approuvée par la masse, qui s’est « mobilisée » pour ça, précisément. Et c’était un léger désarroi quand l’action aboutissait : on ne savait pas quoi demander d’autre. De fait, quand « le pouvoir » déboussolé acceptait les demandes, c’était toujours un temps trop tard. La demande d’action était donc toujours là.

Agir ? C’était être « dans le mouvement » ; or pendant les deux mois qui suivirent, j’étais partagé entre mon savoir marxiste sur ce que doit être une « vraie » révolution, (avec des conditions assez strictes pour qu’elle n’ait jamais lieu mais qu’on puisse toujours la vouloir), et mon désir d’être là, dans ce mouvement indéfini où on libérait la parole sans voir que cela comporte un défi pour soi-même : avoir quelque chose à dire qui n’invoque pas l’autorité des savoirs ressassés. Heureusement, lorsqu’on glissait ou qu’on était à court, on se raccrochait au « non » comme à une rampe, un garde-fou.

J’ai donc vécu cet événement ou ce mouvement qui s’entretenait de lui-même, j’y ai vécu avec bonheur l’indéfini, à Jussieu où j’étais « maitre de conf » en maths, pendant deux mois et demi ; j’étais heureux, entre le Comité de grève aux réunions tri quotidiennes, les AG (assemblées générales et non anesthésie générale), les prises de parole, les manifs, les affiches, l’occupation des locaux. Occuper les locaux, c’est-à-dire y être, y vivre, ça vous occupe beaucoup. Les locaux impersonnels s’infiltrent en vous radicalement, ils deviennent des lieux d’être, non plus les contenants d’un travail abstrait, mais les occasions permanentes de rencontres, de réunions informelles (ou informes), où des choses peuvent avoir lieu même si, au fond, rien n’aura eu lieu que le « lieu de parole », une parole qui se ponctue de « décisions concrètes » pour ne pas devenir folle, pour toucher un peu de « réel ». C’est quand même très fort d’avoir maintenu un mouvement qui ne tenait sur rien d’autre que lui-même, avec cet appel lancinant : la lutte continueou ce n’est qu’un début… Même quand c’était la fin. Dès que le « mouvement » eut pris corps, on n’avait qu’une idée, le poursuivre ; on eût dit qu’il courait devant et qu’on était à sa poursuite ; lui seul savait où il allait : dans le sens du mouvement. Donc, occupation de la Fac, on y dormait parfois. Un jour, des paysans sont venus avec un camion de volailles, je les ai reçus au nom du Comité de grève, ils ont dit : « Camarades, on a pensé, vu l’occupation des lieux, que vous deviez manquer de vivres, alors voilà… » Ils venaient nous « soutenir », comme si on était dans un fortin ; c’était cocasse mais il y avait une part de vrai, on vivait là, on subsistait sans but précis mais dans l’urgence. Comme de courir d’une AG à l’autre pour parler, pour « tenir » une parole intenable, et vu que les choses connues ou syndicales étaient plutôt ennuyeuses, on parlait de ce que « devait » être la société, l’éducation ; j’en garde le souvenir d’une belle écume de mots, mais c’était tout sauf ridicule, dans cet esprit de l’événement pur dont la vraie force poétique est d’avoir lieu, d’avoir lieu d’être. De là m’est venue l’idée qu’un événement réel c’est d’abord une secousse d’être qui a lieu.

Bien sûr, après, c’est la partie cashqui a compté et qu’on a retenu : la grève des ouvriers, les accords de Grenelle, 10% d’augmentation, du jamais vu. Mais tout cet aspect était géré par des gens qui ont horreur du « mouvement » quand ils n’en ont pas le contrôle. Et ce mouvement était ailleurs ; outre son leitmotiv de « poursuivre la lutte », c’est-à-dire de durer, il se ponctuait de belles phrases comme : « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave », ou « Il est interdit d’interdire », etc. Mais ce n’était pas sur des banderoles, c’était comme des arpèges ou des trilles musicales pour rendre la langue complice, pour la mettre en dérangement. Si elle pouvait faire en sorte que le mouvement continue, que l’événement ne cesse pas de se produire…

Ce qu’on demandait fut souvent accordé par la suite. De grands lieux de « création » ! Mais bien sûr, le Centre Pompidou. Une fac ouverte aux non-bacheliers ! Mais bien sûr, la fac de Vincennes (plus tard rasée par Chirac). Plus de sélection !  Évidemment, mais elle se fera plus tard, et sera d’autant plus féroce. C’est curieux, quand on y pense, de demander à ne pas être sélectionnés, à être tous pris, en oubliant qu’on est repris par le marché pour être triés.

En revanche, quelque chose du Mouvement s’est retrouvé dans le champ de l’art qui s’est appelé « contemporain », c’est ce côté événement pur où forme et contenu coïncident ; où l’on ose faire quelque chose sans savoir « au nom de quoi », en espérant que le nom vienne ensuite avec le renom. On fait œuvre avec la présence que cela produit, celle des corps, des gestes, du manque, du rien. Et ces œuvres, tout comme l’événement « 68 », à la fois vide et décisif, incarnent ce par quoi l’histoire nous confronte à nos failles. L’œuvre – ou l’action – s’impose d’elle-même si le public y participe. (« Participer », un maître-mot à l’époque, repris trop tôt par de Gaulle pour casser le mouvement, et qui depuis est devenu la prise de part au marché.)

En un sens, l’art contemporain a commencé en tant que « 68-art », avec côté happeninget ce trait performatif où le « sens » d’une action, c’est le fait qu’elle ait lieu ; tout comme le sens de l’œuvre est sa manière de mettre en acte le désir de l’artiste ; désir inconscient comme le mouvement d’alors, ce beau désordre subjectif, culturel, politique, qui s’est surtout exprimé dans les milieux étudiant, intellectuel et artiste, où l’individu s’affirme « au nom de » son désir de s’affirmer (même si plus tard l’idéologie du « projet » lui donne une couverture douillette). L’art « contemporain » a retenu ce trait : refus de se justifier autrement que par la présence et l’existence qu’on met en acte, ici et maintenant. Par ce qui peut se produire quand se croisent, dans l’œuvre ou dans l’acte, deux narcissismes, celui de l’artiste et celui du public ; tout comme le Mouvement croisait (et unissait) celui de la masse et celui des meneurs, dans la crainte et l’effusion.  C’était comme une grande boule magique lancée en l’air, l’important était qu’elle tienne, qu’elle n’éclate pas et qu’elle vive, à travers des centaines d’AG, de Comités et d’empoignades où la foule était prise de parole comme on dit prise de court. Les meneurs aussi n’étaient que « prises de parole » pour décliner le « non » sur tous les tons. Le public, qui fait la moitié de l’œuvre d’art selon Marcel Duchamp, était bienveillant ; mais quand le parleur entrait dans un « cadre » repérable, on interrompait le sermon.

C’est ainsi que « Mai 68 » fut l’événement qui, sur une brève période, n’a cessé de se produire lui-même[1].  (Plus tard, on l’a mimé pour obtenir qu’il se reproduise, mais ça n’a pas marché, il manquait le vide.)

Au fond, un certain travail du vide s’imposait en douceur. Travail complexe, le vide ça fait de la place, et bien des choses se construisent autour de lui, pas seulement des cruches. C’est donc ce vide et sa poétique, douce ou violente, qui m’ont le plus impressionné. Le mouvement sans but ni objectif, le vide des mots d’ordre : les plus frappants n’appelaient pas d’action précise (« l’imagination   au pouvoir ; demandezl’impossible »  c’étaient plutôt des bouffées poétiques, tout comme sous les pavés la plage. L’espace en était infiltré, les relations et les rencontres semblaient plus vraies, comme mises à nu, paraissant provenir de rien et n’aller nulle part, mais c’était bon. Il y avait aussi le vide du pouvoir qui ne savait où donner de la tête, qui a même perdu son chef un moment puisque De Gaulle, fin Mai, a disparu, disant après coup qu’il avait voulu « faire un vide ». Il était allé soigner son passage à vide chez le général Massu, en est revenu requinqué, a refait son appel au peuple, a eu sa manif pour l’Ordre mais n’a pas tenu un an avant d’être « vidé » du pouvoir. Le mouvement, lui, ne pouvait pas tenir longtemps sur le vide. Après, on a voulu le remplir de sens, et cela le lui a fait perdre. Une fois retombé, il a été arraisonné, découpé, chaque groupe est parti avec un morceau, correspondant à sa musique préférée.

Pour ma part, ce vide précieux fait partie de ce qui m’a poussé à devenir psychanalyste.

Quant au sens du « non » contestataire, il devint assez limpide : c’est le « non » au système que disent ceux qui n’y sont pas pour pouvoir y entrer. Aujourd’hui, c’est un luxe qu’on ne peut pas se permettre parce que le système, on y est déjà. Très peu y perçoivent le travail du Vide (anagramme de Dieu), dont Mai 68 fut une belle épiphanie.

Daniel Sibony
Écrivain, psychanalyste. Dernier ouvrage paru Coran et Bible, en questions et réponses
À paraitre en avril 2018  Un amour radical, Identité et croyance (les deux chez Odile Jacob)

[1]Cela anticipait sur la formule, bien plus tardive, de Heidegger :das Ereignis ereignet, souvent traduite par « l’événement advient », il faudrait dire l’événement événe ; dans l’hébreu biblique, c’est une formule simple et fréquente : l’être fut ; l’être est là de toute façon, mais ce n’est pas souvent qu’il se « produit », il y faut un hasard divin, où l’on rencontre l’événement dont on fait partie.

Conférences et annonce de Daniel Sibony

Conférence du 6 mars 2018

Cycle Clinique du religieux

Analyse psycho-dynamique de textes sacrés

Des figurations de l’inconscient en religion

Cycle Clinique du contemporain

Conférence du 20 mars

Des pressions sociales
Opinion, médias et pincements de la Toile

Les conférences ont toujours lieu, à la Faculté de Médecine, Pavillon 3, 15 rue de l’École de Médecine Paris 6ème

Nouveau livre de Daniel Sibony
Un amour « radical », Identité et croyance
A paraitre en Mars aux Editions Odile Jacob

Théâtre

Le Macbeth monté par Stéphane Braunschweig (à l’Odéon) est une très belle réussite ; il fait des ouvertures dans tous les sens, allant des dictatures africaines aux combines des diplomates européens, l’essentiel étant que le choix de l’acteur noir (Adama Diop), avec son jeu, sa lumière, sa bonhomie, arrache le tragique de la pièce à la grandiloquence qu’on y met souvent, pour l’infiltrer dans l’âme du spectateur où il trouve des échos simples et terribles sur l’écart entre le désir et l’acte; et sur les ravages que peut faire cet écart ou son déni. C’est une mise en scène qui fait entendre toute la pièce, et qui en fait saisir chaque détour crucial. Y compris bien sûr la détresse de la femme qui fait l’homme et qui échoue à le maintenir. Y compris l’exploration des états limites : hallucinations somnambulisme, essoufflement psychique (le souffle de cet acteur, superbe). Bref, cette mise en scène simplifie la pièce au meilleur sens : en la gardant intacte mais en faisant écouter-voir tous ses ressorts et leurs grincements.

Croyance (en vue de la conférence ci-dessous)

   Certains veulent nous convaincre que Dieu existe par un appel à notre confiance : c’est vous, en donnant cette confiance, qui ferez exister Dieu, et vous refusez ! L’auto référence insiste : Dites « j’y crois », sincèrement, et vous y croirez, il existera pour vous et, vous verrez les issues apparaître une à une.
Mais d’autres résistent à « croire » par crainte que les réponses aux énigmes ne pleuvent sur leur tête comme des pierres. Aujourd’hui, les religieux intelligents ne demandent qu’à se délester de leurs réponses aux énigmes ; pour être dans le « questionnement permanent »…
En fait, croyants et athées sont pris dans ce performatif : le oui à Dieu le fait exister, le non le fait disparaître. Un même acte narcissique, l’un expansif, l’autre rétentif.
Mais que l’on dise oui ou non, la Question de l’être va bon train. Qu’il y ait de l’être chargé de mémoire faisant retour sur ce-qui-est, cela ne dépend pas que de moi. Seul un coup de force narcissique peut « réduire » l’être à ce-qui-est…

Informations
Les conférences de Daniel Sibony
en février 2018 :

1) Dimanche 4 février à Montpellier :
Dimensions inconscientes du conflit du Proche-Orient
Contact : Sabine 0683581574

2) Mardi 6 février, Maison de Solenn, boulevard de Port-Royal à Paris
La croyance, forme simplifiée de l’amour
Contact : Sophie.wery@aphp.fr

3)Vendredi 9 février À Aix-en-Provence
Le rire et la surprise, dans la vie et en psychothérapie
Contact : Julie 0622108223

4) Samedi le 10 février, à la Saint-Pierre à Paris métro Abbesses
Objet temps et temps sans fil ; autres approches du temps.
Contact : Françoise 0699080263

Les conférences de Daniel Sibony
Qui font partie des deux cycles :
Clinique des religions et Clinique du contemporain
reprendront au mois de mars aux dates habituelles
(premier et troisième mardi du mois, Faculté de médecine, site des Cordeliers à Paris)

Réponses au Figaro et interview parue

1. Ronan Farrow, le fils de Mia Farrow et Woody Allen, n’a jamais pardonné à son père ce qu’il a appelé une « transgression morale », quand Dylan, une de ses soeurs adoptives, a accusé Woody Allen de l’avoir agressée alors qu’elle avait 7 ans. Les enquêtes de Ronan Farrow qui ont fait tomber Harvey Weinstein ont-elles une dimension personnelle ? Visent-elles selon vous indirectement Woody Allen ?

Bien sûr, elles ont une dimension personnelle, mais cela ne les invalide pas pour autant. Dans la vie, ce qu’on fait de mieux c’est souvent en réglant des comptes, mais on sublime un peu la chose. Ce Ronald Farrow a révélé un pot aux roses qu’on commence à « découvrir » bien ailleurs qu’à Hollywood ou dans les médias : dans les lieux ordinaires de travail, et ça fait boule de neige, tant mieux. Avec des risques d’amalgame où l’on va de la drague aux violences conjugales en passant par le harcèlement et le viol ; j’espère qu’on affinera. Quant à ce Ronald, si c’est le fils de Woody et de Mia, c’est clair qu’il a rejeté le nom du père, donc il lui en veut très fort. Pas seulement à cause de la petite Dylan qui s’est plainte qu’à sept ans Woody lui faisait sucer son pouce à lui, mais parce qu’il a épousé la fille adoptive de sa femme. Et si Ronald n’est pas le fils du couple, comme Woody l’a appelé « mon fils », cela veut dire que Woody a épousé sa fille. Dans les deux cas, il n’est pas clean.

2. Woody Allen a déclaré ne pas être « fier » de Ronan Farrow et a semblé exprimer de la compassion pour Harvey Weinstein : « Je pense que cette histoire sur Harvey Weinstein est très triste. C’est tragique pour les pauvres femmes impliquées et c’est triste pour Harvey car sa vie est totalement bouleversée. Je pense que ce reportage sur lui a été bon seulement pour le New York Times et le New Yorker mais l’ensemble de la situation est très triste pour tout le monde. Il n’y a aucun gagnant dans cette affaire ». Comment jugez-vous ces propos ?

C’est une curieuse déclaration, car pour « les pauvres femmes » impliquées, l’enquête n’est pas « tragique », elle est plutôt libératrice ; elles qui ont dû se taire jusqu’ici. Pourquoi confondre toutes les tristesses en une seule ? Celle de l’abuseur n’est pas la même que celle des abusées.

3. Woody Allen a épousé Soon-Yi Previn, la fille adoptive de sa femme, Mia Farrow, de 35 ans sa cadette. Comment interprétez-vous son goût pour les jeunes filles, sensibles dans certains de ses films (Manhattan) ?

Le goût de certains hommes âgés pour les toutes jeunes signifie que dans leur tête, ces hommes restent très jeunes : adolescents, voire infantiles (le pouce de Woody le confirme). En général, ils doivent payer d’une façon ou d’une autre. Les jeunes filles qui sont partantes, bannière d’innocence au vent, y trouvent aussi leur compte, matériel ou symbolique (avoir dans leur lit une forme paternelle).

4. L’Amérique puritaine contre la France permissive. L’opposition est-elle toujours vraie quand on voit Roman Polanski, longtemps épargné en France, se trouver désormais dans le viseur des féministes ?

L’Amérique et la France ont leurs lignes permissives et leurs lignes d’interdits, ce ne sont pas les mêmes et on ne peut pas les quantifier. Quant à Polanski, il peut être dans le viseur des féministes, tant qu’il ne l’est pas dans celui des juges d’ici, il peut courir. Le fait que sa victime ait pardonné n’est pas nul, mais là-bas ça ne compte pas, c’est la loi qui s’estime offensée, peu lui importe la parole de la victime ; c’est curieux.

5. Ne pas confondre l’homme et l’artiste, telle est l’antienne répétée par ceux qui prennent la défense des cinéastes mis en cause, dont la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. Est-elle pertinente ?

Si les talents artistiques d’un homme l’exonéraient de la loi, ce ne serait bon ni pour la loi ni pour son œuvre. Il peut transgresser toutes les lois dans son œuvre, mais pas sur le corps des autres.

6. La libération sexuelle a-t-elle vraiment eu lieu pour les femmes ? La domination masculine semble toujours aussi prégnante…

Pour tout le monde, le sexe et la liberté ont des rapports compliqués, le sexe et la loi (symbolique ou sociale). Durant 40 ans, les femmes que j’ai aidées comme analyste ont plus souffert de l’emprise maternelle ou de la faiblesse du père que de sa domination. Cela dit, l’affaire Weinstein aura plutôt de bons effets ici, elle libère la parole, avec bien sûr des risques d’amalgame et d’abus. La difficulté de parler tient surtout à la peur de perdre sa place. Quand les places et le déplacement seront plus « faciles » (moins de chômage), la peur d’être virée sera moins terrible.

Il y a donc beaucoup à faire, mais le résultat sera moyen, car on ne peut pas régler les rapports hommes femmes uniquement par des lois ; si c’était le cas, l’amour serait inutile, et la pulsion serait maîtrisée. Or l’amour est essentiel, et la pulsion est excessive, c’est la nature qui l’ a voulu ; sans doute pour être sûre que les humains vont se reproduire. Si la reproduction pouvait se faire machinalement, sans amour ni pulsion, ce serait très facile à gérer. Ajoutons que cette campagne est soutenue par l’État, elle sera forte car elle ne coûte pas grand-chose.

Daniel Sibony est écrivain, psychanalyste, auteur de quarante livres ; le dernier : Coran et Bible, en questions et réponses (O. Jacob 2017)

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Programme 2017-2018

1) Un cours sur le thème Clinique des religions

Il s’agit de Textes sacrés et de rites dans leur rapport à l’inconscient. On lira des textes majeurs des trois religions monothéistes et on en dégagera les enjeux stratégiques et les implications subjectives. Le cours, mensuel, aura lieu le premier mardi du mois à 19h.

Premier cours : Mardi 7 novembre 2017

S’inscrire en écrivant à : danielsibony1@gmail.com

2) Une conférence mensuelle sur le thème

– Clinique contemporaine
– Dynamique des systèmes pulsionnels
– Deuils et résolutions du traumatisme
– Où en est-on de la psychanalyse et des thérapies annexes ?
– Pathologies identitaires et leur auto thérapie (Exemples, désintoxications, déradicalisations, etc.)
– La question des valeurs (renouvellements et mutations)

La conférence aura lieu le troisième mardi du mois à 19h

Première séance : le 17 octobre 2017

Les participants ont à s’inscrire dès maintenant en écrivant à : danielsibony1@gmail.com et recevront les précisions nécessaires

Attentats. La litanie des « cause »

Après l’attentat de Barcelone où un nième camion a foncé dans la foule, on enchaîne la litanie des « causes » qui ont toutes en commun d’éviter l’essentiel. Ainsi, l’écrivain Ben Jelloun donne aussitôt son analyse au Point : la cause du terrorisme actuel c’est l’invasion de l’Irak par George Bush en 2003. Pourtant l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 (où des avions ont foncé dans la foule) a précédé cette invasion ? Peu importe, on peut aller jusqu’à d’autres aberrations, et jusqu’à dire que les djihadistes en veulent à l’Europe des problèmes scolaires et d’emploi de leurs coréligionaires… En fait, toutes les causes du terrorisme que l’on découvre (d’ordre politique, stratégique, géographique, économique, etc.), sans être totalement négligeables, se réfutent d’elles-mêmes l’une après l’autre. Il n’y en a qu’une d’irréfutable mais justement on la contourne : Ces attentats commis par des radicaux de l’islam expriment l’hostilité radicale de son Texte fondateur envers les autres, notamment chrétiens, juifs et athées. La litanie des causes sera donc maintenue encore longtemps, après chaque attentat. Il y aura la signature islamique : Allahou akbbar, et la signature bien-pensante : rien à voir avec l’islam ; suivie des arguments décoratifs qui rattacheront l’attentat à telle ou telle « cause ».

L’une des plus curieuses étant celle-ci : les attentats sont organisés par le groupe État islamique. Ce n’est pas faux, il y a beaucoup d’instances islamiques qui centralisent les capitaux et financent des actions (ils financent aussi et surtout la diffusion de l’islam, qui elle-même sécrète des radicaux). L’argument semble plausible, mais il est faible. Car même si l’État islamique était réduit à très peu de chose, à quelques groupes dirigeants disséminés dans la Oumma et en Europe, il y aura toujours des sujets isolés ou reliés pour commettre un attentat, histoire de faire vivre le Texte qui les y incite et de clamer leur ferveur ; il suffira alors que ces groupes dirigeants revendiquent l’acte et le mettent au compte de la guerre sainte en tant qu’elle est une bonne action pour les croyants les plus zélés.

Quant aux méthodes préconisées pour combattre le terrorisme, elles reflètent le même refus de comprendre ses causes. Parfois elles innovent de façon pathétique ; ainsi, on demande aux gens de dénoncer les suspects. Or après chaque attentat, lorsqu’on enquête sur les auteurs, on entend le même refrain : ils étaient normaux, discrets, polis, jamais on n’aurait cru que… Le même étonnement du public et des voisins défile sur les écrans télé. Laissons de côté les abus que peut produire la délation générale, alors que la surveillance particulière ferait sens mais elle implique de mettre en cause la texture où se transmettent ces pieux appels. Et cela risque de mettre en cause les Textes ; impossible.

Concluons donc que les responsables les plus variés ne tiennent pas à ce que le terrorisme, comme question, soit approfondie ; celui-ci fera peu à peu partie des mœurs, comme les accidents de la route ou les catastrophes naturelles.

 

SQUARE de Ruben Östlund

Un symptôme très européen – Être coupable envers l’autre

Le film est fort et plein d’audaces, il a reçu à Cannes une palme d’or bien méritée : il est singulier, il enchaîne des situations singulières mais d’une manière si ouverte et si juste, qu’il frôle chaque fois l’universel.  Disons qu’il est singulièrement universel comme le sont les œuvres les plus réussies.

Voici l’histoire : Christian est conservateur dans un musée d’art contemporain en Suède, et pour lancer une exposition qui consiste en un carré de 4 m de côté sur le sol où serait écrit que là règneraient la tolérance et l’altruisme, il recourt à une boîte de com’ qui, pour faire un buzz et mobiliser les médias, fait un clip où l’on voit une fillette pauvre, mais blonde, entrer dans ce carré et… exploser. Il est viré, avec son accord, dit-il ; mais déjà il a été fragilisé par un étrange épisode, où pour aider une jeune fille étrangère qui criait au secours parce qu’on voulait la tuer, il se retrouve sans portefeuille ni portable ni boutons de manchettes. Il repère le téléphone par icloud et, poussé par son assistant, un maghrébin d’origine, il fait une lettre de menace qu’il distribue à tout l’immeuble repéré. La restitution a lieu, mais un fils d’immigré vient protester, un garçonnet teigneux, il demande des excuses avec une violence qui intrigue. Il y a aussi la performance au musée qui tourne mal :  lors d’un diner de gala, l’artiste joue le grand singe furieux, et s’en prend à des convives, personne ne bouge, même quand il est sur le point de violer une femme ; alors seulement il y en a un qui ose, puis deux, puis c’est tout le monde qui vient frapper le performeur (la lâcheté surmontée en groupe devient meurtrière).

Trait typique du film : il y a de la violence mais il n’y a pas d’instance tierce, notamment pas de recours à la police. Par exemple, dans la performance-limite.  De même quand il s’est fait voler, il ne pense pas en appeler à la police avec l’information qu’il a, il se laisse influencer par l’assistant qui le lâche. Donc, faute de tiers, les conflits se règlent (ou pas) entre l’un et l’autre, la victoire allant à l’autre, plus culotté, ou plus culpabilisant. On devine que beaucoup, ayant une solide identité ou position exploitent cette attitude de contrition.

Le film travaille au scalpel le mode d’être européen dans son symptôme majeur : la culpabilité et la lâcheté face à l’autre, l’autre étant ici l’enfant, l’étranger, l’artiste, l’animal, la mendiante (symbole de l’autre en pure demande) – sont telles que l’autre devient celui qui ordonne : la mendiante lui passe commande d’un sandwich mais sans oignons, il s’exécute et il ose quand même lui dire : enlève toi-même les oignons.  Comme quoi ses tentatives d’auto affirmation ne vont pas loin.  En tout cas, pas question de refuser la commande. Et quand qu’il retrouve son portefeuille, il vient l’ouvrir devant elle, il lui donne deux gros billets et la laisse en tirer le troisième.

Le film montre que cette culpabilité, cette soumission diffuse et préalable face à l’autre, engendre une lâcheté individuelle et collective. Une de ses plus belles images : pendant la performance au musée, (performance non pas surajoutée mais prévue et annoncée dès le début), ils sont tous là, tête baissée, décidés à ne pas voir l’abus de l’homme-animal. Ils sont immobiles, c’est presque une photo, un plan photo. Il y a bien un autre artiste qui a protesté et qui est parti, mais lui c’est un original, il peut se permettre une liberté. Cette photo saisit bien la mortification qui plane. Christian lui-même, quand il fait acte de légère autorité devant le garçon qui l’engueule, s’en repent, se mortifie, et tentera de le retrouver pour s’excuser, sachant qu’il se met en danger lui et ses deux filles dans ce quartier peut sûr.

Le garçon a raison de protester, mais son discours semble n’avoir pas de limite, comme s’il savait qu’on ne risque rien, qu’il suffit de crier et de culpabiliser pour que ces idiots de « blancs » s’inclinent, sans recourir à la loi ; d’ailleurs elle les condamnera. Et Christian a tort, en l’occurrence, il aurait pu mettre dans sa lettre : celui qui m’a volé habite cet immeuble je l’ai repéré, et si c’est toi, rends moi l’objet, faute de quoi, etc. Au lieu de s’adresser à tous sans faire la différence. Mais c’est ainsi, la culpabilité de l’occidental, celle que l’autre lui suppose à la base, se nourrit de fautes occasionnelles. Christian a eu tort, les occidentaux ont eu tort d’intervenir, avec leurs « ingérences », mais leur grand tort c’est d’être enviables, et de n’être pas des « autres ».

Cette culpabilité s’articule dans le film à l’affaire du clip sur le « Square ». Là aussi Christian a tort, il a omis de le regarder. Mais l’épisode est signifiant : pour promouvoir le « Square », la boite de com’ le branche sur les exclus, les pauvres. Du coup, c’est un clip auto accusateur : une enfant pauvre vient chez nous, dans ce carré, et elle explose. Bien sûr, l’image fait scandale, elle est faite pour. Or, elle passe à l’acte, certes en image, le motif même de la contrition : nous sommes meurtriers pour l’autre…Et comme en plus la fille est une des « nôtres », une blonde, on a l’écho de slogans tels que : nous sommes tous des migrants, des enfants, des exclus, etc. ; la preuve, on tue un enfant qui vient chercher protection. Christian, du fait qu’il se sent fautif de façon intrinsèque (et aussi contingente, puisqu’il n’a pas suivi le clip), n’a aucun moyen de se défendre, il n’en a même pas l’idée ; il renonce tout naturellement à la liberté de parole. Et le tour est joué : en pleine démocratie, impossible de parler librement de certaines choses. Justement celles qui touchent à l’autre ; on est si fautifs d’avance envers lui…

Autre détail, les fillettes de Christian sont perplexes ; elles l’ont vu se soumettre devant un môme parce qu’il est issu de l’émigration. Avec elles, il a toute son autorité. Là, le film questionne en silence : que vont transmettre à leurs enfants ces « blancs » soumis et d’avance coupables ?

Il interpelle au fond le rapport chrétien à l’autre, car l’Occident ne sait pas à quel point est chrétien même quand il est mécréant, sous le signe de : l’autre avant tout, avant moi, avant les miens ; rien qu’en existant, je suis fautif envers lui, etc. Dans les faits, ce n’est pas vraiment le cas, mais le discours dominant en est plombé.

Toutes ces interpellations sont fortes sur le plan esthétique et visuel, elles font du film un chef-d’œuvre non pas touffu ou dispersé, mais construit, structuré, malgré ou grâce à sa diversité. Son foisonnement est percutant, le film est dense et condensé, aérien et drôle. Il entremêle l’angoisse et le rire, et sous le signe de l’humour, il pointe la maladie d’une société, il la relie à celle de l’individu, et il le fait à propos d’une œuvre d’art, « The Square », qui devait convoquer les relations interhumaines, et les révéler. Or c’est le film qui les révèle et les éclaire. C’est lui l’œuvre d’art, au-dessus du carré, très au-dessus.