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A la recherche de l’autre temps

C’est le titre de mon nouveau livre paru chez Odile Jacob en novembre 2020. Voici un écho du journal Le Monde le concernant:

article sur le livre temps

Comment « prendre » le temps, à la fois pour le penser et pour le vivre ? Il y a déjà une « prise » de temps qui s’est faite sans nous, qui s’exprime via les horloges, les agendas ; on s’y raccroche pour marquer une durée et fixer des origines. Ce livre montre qu’il y a d’autres prises de temps, et offre les notions pour les unifier, notamment celle de « fibres temporelles », d’objets-temps c’est-à-dire d’objets porteurs de temps, un temps qui nous défie de le prendre, de l’extraire ; et pas seulement de la mémoire, comme Proust hanté par le passé à retrouver, mais de l’épreuve actuelle, dans la rencontre, dans l’acte du commencement et dans la durée qui s’ensuit.

Le temps peut sembler irréel, il s’agit de le « réaliser », pour cela, il faut le « prendre ». Et si le temps existe dans la mesure où on le « prend », cela vaut la peine de réfléchir aux façons dont on s’y prend et dont on s’ouvre à l’autre temps.

Le livre mène un dialogue fécond entre les aspects psychique et physique de notre rapport temps, abordant au passage une « clinique » du temps comme le symptôme compulsif des gens pressés, stressés, et de ceux qui procrastinent. a

Ce voyage met en lumière l’émergence du temps dans l’infini des possibles. Par là-même, il dégage un lien subtil entre temps et inconscient ; on dit que l’inconscient ignore le temps, et s’il était une de ses sources les plus fécondes ?

Leçons de la Pandémie

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Maintenant qu’elle tire à sa fin, tirons-en quelque chose. Tout en étant frustrés de pas savoir pourquoi ça se termine. L’idée comique est que le virus s’est épuisé dans les corps qu’il a infectés, puis dans l’air qui l’a dissous, et dans le fait que des virus, sautant d’un corps à l’autre, ratent leur saut s’il y a de la distance.

Plus sérieusement, les courbes de mortalité sont semblables, que l’on ait durement confiné ou qu’on l’ait fait par les masques et les gestes. Puisqu’on avait toutes les infos dès mi-janvier, on aurait pu, théoriquement, confiner tout le monde sur ce mode. « Mais c’était impossible, objecte-t-on, les gens n’auraient pas obéi, la preuve est que malgré tous les appels, les hôpitaux furent débordés ». En fait, on a prescrit aux gens des gestes stricts depuis le début, sans leur dire qu’on leur donnait comme un devoir de classe à faire, que trois semaines plus tard on ramasserait les copies, et que si trop d’entre elles étaient fautives, tout le pays serait recalé. C’est cet écart entre sujet et collectif qui est énorme et que la masse des sujets n’a pu combler ; on ne l’y a pas aidée ; et pourquoi l’aurait-on fait ?

Les gens ne savaient pas qu’on demandait à chacun de vivre en peuple, de vivre en tant que collectif voire en tant que genre humain habitant la planète. Si cela avait été bien dit, la vision individuelle aurait rejoint la vision collective ; rien ne s’y opposait en principe ; mais on ne peut pas gagner une guerre sans savoir qu’elle est déclarée. Bien sûr, il n’y avait pas de masques et on le savait puisqu’on s’est efforcé de le cacher, mais qu’est-ce qui empêchait de lancer un appel national à ce que les gens s’en fassent eux-mêmes avec leurs voisins, dans un vaste mouvement d’entraide ? Lors de la Révolution française, l’armée a manqué de salpêtre, on a lancé l’appel, et tout le monde a répondu. On ne l’a pas fait parce qu’on n’est pas dans l’idée que les gens sont responsables, mais dans celle, plus gestionnaire, de leur donner les directives les plus simples voire les plus bêtes, fussent-elles coûteuses puisqu’au fond c’est eux qui payeront. On s’est mis au niveau de la masse à la manière d’une chaîne télé qui choisit des programmes vulgaires pour être au niveau du public tel qu’elle l’a défini et formaté.

 

Évidemment, c’eût été beau qu’un État démocratique prenne d’emblée des mesures totalitaires (« à vos masques ! Tous dans trois jours »), impliquant tout le peuple un par un, autrement que chacun chez soi, et fusionnant pour un temps les deux visions, individuelle et collective.  En général, cela ne se fait que dans l’intérêt de l’État, pas dans l’intérêt des gens. Son intérêt est d’abord de n’être pas critiqué, quitte à garder le silence sur le problème, tout en cherchant secrètement à y faire face, jusqu’à ce que le problème éclate et fasse un tel bruit que l’État se trouve protégé par l’énormité du problème, et du coup, les mesures extrêmes s’imposent d’elles-mêmes. Ce fut le confinement total, qui a caché jusqu’à l’idée d’un confinement plus raisonnable avec masque et gestes et (sous peine d’une amende faible qui aurait grimpé vite). Les gens auraient obéi puisque c’est ce qu’ils ont fait mais dans les plus dures conditions. (Et l’on prend pour du civisme leur soumission infantile, d’ailleurs chèrement achetée et qui sera dûment remboursée).

 

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L’autre raison de la solution adoptée est qu’on brandit une éthique où la vie d’un être humain vaut celle de toute l’humanité ; mais dans cette optique, visiblement, ce n’est pas la mort qui est le mal absolu, c’est d’être tenu pour responsable de n’avoir pas « tout fait » pour éviter cette mort-là. C’est pourquoi les responsables, mus avant tout par la peur d’être accusés, sont prêts à réduire l’autre à la pire des passivités et bien sûr, à l’irresponsabilité. C’est donc une éthique perverse car si quelqu’un objecte que ce chamboulement inouï était peut-être évitable, on lui rétorque qu’il veut la mort des gens. L’attitude perverse est de prendre des mesures maximales pour n’être accusé de rien, peu importent les dégâts que l’on fait.

On a donc vu que nous sommes avant tout les objets d’une gestion qui est phobique du reproche. Et nous sommes les objets consommateurs d’une production qui s’occupe d’abord non pas de ce qui nous manque, mais du profit qu’elle trouve à nous faire ses offres. Nous sommes donc doublement exploités, comme travailleurs et comme consommateurs (sans même pouvoir acquérir ce qui manque si ce n’est pas assez rentable de le produire).

D’une manière générale, chaque fois qu’on veut imposer une mesure douteuse, on la fait réfuter de façon bête, cela prouve qu’elle est intelligente, et on exhibe un contre- exemple montrant que si on ne l’applique pas, on en meurt. Terrible confusion de la partie et du tout, du détail et de l’ensemble.

Cette même confusion suggère une question : les personnes à risque sont une partie de la population ; fallait-il stopper le tout (ou presque) pour que la partie à risque soit protégée le plus possible alors qu’elle est assez avertie pour se protéger elle-même ?  On dirait que le pays a fait aux personnes à risque un cadeau très au-dessus de ses moyens, un sacrifice que ces gens ne demandaient pas, étant eux-mêmes assez avertis du risque pour se protéger au mieux. On a fait payer pour eux (et pour protéger les salles de réa) des gens qui avaient un besoin vital de poursuivre leur travail, avec les masques et les bons gestes. Le fait que bien des pays développés aient fait ce sacrifice prouve que cette confusion est répandue (où l’on décide pour le tout sur la base d’une petite partie) ; elle mériterait qu’on la discute.

 

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Cette méthode s’est déchaînée à propos de la chloroquine, on a mis en valeur les cas où c’était dangereux comme s’ils étaient inévitables et l’on a compté pour rien les témoignages de mieux-être massivement exprimés. Ce pauvre Plaquenil a été un point d’affolement, révélant des crispations et de vraies pathologies, celles du scoop à tout prix, celles d’« autorités » refusant d’avoir eu tort, celle de labos cherchant d’abord le profit. Tout ce qu’on lui a objecté était marqué d’irrationnel. Par exemple, il faut l’écarter parce que ce n’est pas Le remède, parce qu’on peut guérir sans, parce qu’il est dangereux dans certains cas ou à hautes doses. Bref, on écarte ce qui est partiel parce qu’il faut que ce soit total. Ce produit comporte des risques, mais pour le garder, il faut qu’il n’en présente aucun. Si son promoteur est « impur », et il l’est puisqu’il s’occupe de son image en même temps que du soin, c’est qu’il s’en fiche du soin. Si en plus il n’est pas très sympathique…

(Curieusement, même l’enquête du Lancet est bizarre.) En outre, le labo qui fabrique l’objet trouve qu’il n’est pas assez rentable et en prépare un autre beaucoup plus cher, avec bien sûr, des effets secondaires néfastes, etc.

Peu importe au fond le contenu de la polémique, il signale surtout que lorsqu’une décision est prise, servant des intérêts limités, même purement narcissiques, elle passera coûte que coûte. Mais les gens n’en pensent pas moins et se vengent par la méfiance et la rancœur.

On a aussi compris que la médecine n’est pas une science même si elle peut s’en servir, elle est peut-être mieux que cela, un savoir-faire averti où deux êtres sont impliqués intensément, à charge pour le plus faible de garder l’œil et l’esprit bien ouverts sur sa vie et sa liberté. Par ailleurs, il n’y a pas pire qu’un discours scientifique   incertain qui veut maintenir coûte que coûte son autorité ; il transmet exactement l’incertitude, et cela peut être angoissant.

 

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Pour ce qui est de l’équipement qui a manqué (masques, tests, lits de réa), ce n’est pas l’impréparation qui est en cause, nul ne peut être parfaitement prêt ; c’est plutôt l’impuissance à réagir, le manque de réactivité productive. Non seulement l’appareil productif est plombé par l’exigence du profit avant tout, mais l’appareil d’État est lui aussi à son image, plombé par le fait qu’il fonctionne avant tout pour lui-même, pour son profit (tout contrôler, ou paraître y arriver). D’où une lourdeur administrative, un manque de mobilité légendaires.

L’impuissance à mobiliser ses ressources, à reconvertir d’urgence celles qui existent pour produire ce dont on manque fut évidente. Cela révèle que la France a son niveau de sous-développement bien à elle. Au-delà du délabrement, c’est le manque d’énergie ; la lourdeur étatique est infiltrée dans les esprits, jointe à la raideur des cadrages, à l’absence de ligne directe entre dire et faire, entre le besoin et le pouvoir de le satisfaire ou de créer directement ce qu’il faut pour ça. Directions et directives ont saccagé la voie directe, dont l’événement a montré qu’elle est vitale.

Cette impuissance technique est pourtant doublée de rodomontades où l’on feint de s’effrayer des perspectives « inouïes » de la technoscience : « Attention, on est sur le point de produire l’homme augmenté, mais oui, le transhumain ! » Et on ne peut pas l’augmenter plus vite que ça d’une machine respiratoire ou d’un peu plus de résistance face au virus ?

 

On n’a pas fini de fouiller ce que cette étrange incision dans le corps social et subjectif a révélé.

Reste à savoir si la société civile peut proposer et mettre en acte, à travers ses réseaux, des initiatives concrètes, et convertir sa surprise et sa colère en propositions constructives, vu que l’essentiel est à refaire. Peut-on toucher aux règles du jeu ?

Nous sommes dans une société du tactile sinon du tact, et nous voilà empêtrés dans l’interdit de (se) toucher. Peut-on toucher aux règles du jeu, du côté du soin, du marché local et du global qui nous rend si dépendants ? Si l’événement n’induit pas des remaniements, qui ne consistent certainement pas à avoir déjà « tout ce qu’il faut » pour la prochaine vague, celle-ci n’aura été qu’un un tsunami de silence emportant des milliers de corps. Est-ce qu’avant la plaie suivante, les peuples auront voix au chapitre ? L’exemple des Gilets jaunes montre que sans représentants les révoltes dégénèrent et s’épuisent. Mais peut-il y en avoir d’autres ? Les peuples peuvent-ils avoir voix au chapitre sans que l’insulte « populiste » serve de Vade retro pour les stopper ?

 

On comprend maintenant que ce qui nous est tombé dessus, l’événement comme tel, voire le trauma, est moins l’arrivée du virus que la gestion de cette arrivée par l’État, notamment dans les sociétés développées, autrement dit le confinement et ce qui s’en suit, la quantité d’incohérences même sous le signe de « la science », les mensonges infantilisants, les secrets, les contradictions, le tout pour (paraître) garder le contrôle. La cacophonie médiatique n’a certes pas épargné les réseaux sociaux, et si le quidam n’est pas aidé pour s’informer, il l’est encore moins pour comprendre ; une douce hébétude matinée d’agacement ou de colère le pousse vers la résignation et le sentiment d’être berné.

Il croyait être dans un pays développé qui permet d’avoir ce qu’on veut ou du moins le nécessaire si on y met le prix, mais non : on peut avoir ce que les managers veulent que l’on ait, et c’est si bien inscrit qu’il est probable qu’on veut des choses parce qu’ils l’ont ainsi voulu et que nos vœux et volontés soient déterminés par eux. De même sans doute dans le champ culturel. Chacun se dit que si l’intox est allée aussi loin pour des objets aussi infimes qu’un masque ou un médicament, cela doit être bien pire pour des thèmes politiques régionaux ou planétaires.

Or c’est peut-être cet aspect, celui de l’intox et de la manipulation, qui suggère une ouverture si l’on repense à notre point de départ, à savoir que, des semaines avant le confinement, on a demandé aux gens de faire les gestes barrières, sans les prévenir que faut de cela le confinement s’imposerait. De sorte que cette demande aux individus de se conduire chacun comme un sujet collectif était d’emblée très difficile voire impossible à satisfaire. Mais c’est peut-être ce défi, lancé pour n’être pas relevé, qui demeure toujours ouvert, dans sa pureté insolente et provocatrice : quelles initiatives et quels appels peut-on lancer en tant que sujets collectifs, de façon à ce que les résonances que cela produit s’articulent et prennent un sens pratique qui donne envie de secouer l’indifférence ? Pour l’instant, c’est « la planète » qui fournit en abondance les contenus et polarise les inquiétudes, comme un malade autour duquel la famille s’agite ou s’affole, mettant en suspens tout le reste. Mais qu’en est-il du reste, c’est-à-dire des humains, de leur vie et de leur dignité ? Un sujet collectif, même partiel et local, est-il pensable et peut-il se mettre en acte sur un mode autre que passif comme on l’a vu ? Acte passif, quelle étrange chose…

 

 

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste

Dernier ouvrage Un cœur nouveau, 2019. A paraître : À la recherche de l’autre temps (tous deux chez Odile Jacob). danielsibony1@gmail.com

Conference sur la résilience

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Bonjour,

Le B’nai B’rith Chalom Cannes vous invite à participer à la conférence zoom que donnera

*Daniel SIBONY sur le thème de la résilience*
*Lundi 4 mai 2020 20h30*

Nous vous attendons nombreux et vous remercions de relayer l’information auprès de vos membres.
Bien fraternellement.
Aviva DIANA

Participer à la réunion Zoom
https://us04web.zoom.us/j/75744275089

ID de réunion : 757 4427 5089

 

La pandémie Corona, petit journal d’idées

La pandémie Corona, petit journal d’idées

Événement soudain et longuement annoncé ; simplecomme une grippe et terrible comme la menace d’un grand coup de faux de la mort, surtout dans le champ des seniors. C’est un événement qui dépend de ce qu’on en dit, et surtout de ce qui se fait à partir de ce qu’on en dit.

Et si ce qu’on dit est décalé ou inspiré par la peur, on fait des choses encore plus décalées. Si on cache des choses, elles finissent par se voir, et on voit aussi qu’il y a eu volonté de les cacher. Pourquoi ? Pour ne pas perdre le contrôle, on perd la confiance. Mais du point de vue du pouvoir et dans la plupart des pays, on se moque bien de la confiance, l’important est que les gens fassent ce qu’on leur dit.

L’événement a des secrets que des responsables ont trouvé plus pratique de passer sous silence ; un silence qui renvoie à bien d’autres, et qui revient retentir dans toutes les villes désertes.

Reprenons du début ; on donne une information auxgens, elle touche leur corps, leurs mains, leur souffle,mais elle n’est pas intégrée corporellement. Les sujets ne pensent pas leur corps comme relais du virus, ilspensent seulement au risque d’être atteint, et encore,pas en termes concrets.

Il est remarquable que seul un pays où l’autorité peut se saisir du corps des gens comme elle veut, à savoir la Chine a pu stopper le virus chez elle ; sans empêcher sa sortie vers le monde entier, en toute innocence. (Si c’est innocemment, c’est très coupable, et si c’est un peu exprès, c’est horrible. Dans tous les cas, quelle confiance faire à un État dont le but est de faire taire ses habitants ?). La Corée du Sud aussi a pu, pourtant c’estune démocratie, plus proche que nous, semble-t-il, de l’aspect collectif du sujet. Ils ont gagné leur liberté au prix d’une guerre terrible (dite de Corée), alors la liberté leur est vitale, donc ils peuvent la risquer pour la garder.

Ce que montre cette épidémie c’est que nos rapports à la vérité ou à la réalité sont très fragiles. Et que la communication, qui est le grand mot voire le gros mot de notre culture, a des silences mortellement trompeurs.
On a prescrit aux gens des gestes stricts depuis le début, sans leur dire qu’on leur donnait un travail à faire,comme un devoir de classe, et que trois semaines plus tard on ramasserait les copies, et si trop de devoirs sont mal faits, c’est tout le pays qui est recalé. C’est cet écart entre sujet et collectif qui est énorme et que la masse des sujets, ici, n’a pas pu combler toute seule ; disons qu’on ne l’y a pas aidée.

Or le virus attaque le collectif à travers les individus, il est d’emblée totalitaire, il veut tout ; la contagion qui est son fort c’est de connecter les gens atteints et les autres. Il ne s’arrête que lorsqu’on a coupé les lignes de connexion (ou lorsque la plupart y sont devenus insensibles). Cela implique l’absence de contacts. Tout cela était connu mi-janvier.  Mais on n’a pas dit aux gens que ce qu’ils allaient faire ou ne pas faire serait jugé un peu plus tard, on ne leur a pas dit qu’ils passaient un examen. On leur a dit protégez-vous par des gestes simples ; mais pourquoi les gens feraient-t-il des gestes dont ils ne voient pas l’intérêt immédiat, ou dont l’intérêt qu’ils voient leur paraît mince ? Les gens ne savaient pas qu’on demandait à chacun de vivre en peuple, voire en tant que genre humain habitant la planète. C’est beaucoup, mais s’ils l’avaient su, si cela avait été dit, et c’était dicible car cela relève d’un savoir reconnu, alors la vision individuelle aurait rejoint la vision collective ;rien ne s’y opposait en principe ; mais on ne peut pas gagner une guerre sans savoir qu’elle est déclarée.(Pendant la Seconde Guerre, les juifs n’ont pas su que le nazisme leur avait déclaré, sans le leur dire, une guerre d’extermination, une guerre à chaque individu en tant que peuple, une guerre au peuple juif pris un par un.)


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Cette symbiose des deux visions, individuelle et collective impliquait pour tout le peuple, un par un, à prendre strictement toutes les précautions. Tout un peuple un par un, c’est beaucoup, cela a donc échoué.

Évidemment, c’eût été beau qu’un État démocratique prenne d’emblée des mesures totalitaires, et montre en acte qu’il peut jouer lui aussi la dimension collective du sujet. Mais il ne le fait, en général, que dans l’intérêt de l’État, pas dans l’intérêt des gens. L’intérêt de l’État c’est d’abord de n’être pas critiqué, quitte à garder le silence sur le problème, tout en essayant secrètement d’y faire face, jusqu’à ce que le problème éclate et fasse un tel bruit que l’État est caché voire protégé par l’énormité de la chose, et que les mesures qu’il fallait prendre s’imposent d’elles-mêmes. Ce fut le confinement total, tellement sidérant qu’il a caché jusqu’à l’idée d’un confinement plus raisonnable : le masque pour tous. C’est plus tard qu’on l’a su : cette mesure évidente était impossible parce qu’on n’en avait pas, ce qui n’est pas grave, mais qu’on ne pouvait pas en avoir notamment pas en fabriquer, ce qui pose un vrai problème.

J’avais écrit au début qu’ « en toute justice, la Chine devrait aider en matériel respiratoire les pays occidentaux qui, eux, l’ont beaucoup aidée en lui bradant leurs techniques, à devenir le fabriquant dont ils ne peuvent plus se passer. Ils vont en avoir besoin, quand les sujets les plus atteints seront à bout de souffle. Mais le fera-t-elle ? » Elle ne l’a pas fait.

Cela dit, si toute la terre est unifiée sous le signe d’un virus, si seul un virus peut unifier le monde, cela suggère que le monde n’a pas à être unifié, et que la mondialisation doit être revue ; d’autant plus qu’elle comporte des parts de semblant et de non-dits qu’il faut d’urgence questionner. Nous voyons que quand le monde est unifié, cela ne peut être, semble-t-il, que sous le signe d’un phallus mortifère. Le mythe de la Tour de Babel en fut le premier exemple ; les hommes s’en sont tirés par la pluralité des langues. Une belle issue. Aujourd’hui, cela passe bizarrement par le chacun chez soi, et chaque pays pour son compte. Une leçon de modestie face aux enflures « universelles ».

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Le confinement s’étend sur le globe, la planète est unifiée sous le regard d’un virus qui veut jouer les tyrans absolus et qui n’en a pas la force mais quid de la prochaine fois ? Cette catastrophe avait été prévue par un rapport de la CIA en 2010 (commenté par Alexandre Adler dans un livre éponyme) ; il prévoyait un virus très virulent venu de Chine, là où les conditions de production sont les plus folles (capitalisme communiste, cumulant les deux tares et orchestré par un Parti totalitaire de 90 millions de membres.) Le virus envisagé « devait » faire, dans le monde occidental, entre 10 et 100 millions de morts. Ce ne sera pas le cas, très loin de là, non seulement parce qu’il n’est pas si violent mais parce que la planète réagit plutôt bien. La plupartcomprennent l’enjeu, la protection est réciproque : se protéger et protéger les autres de soi.

Il y a bien sûr des angoissés qui vont souffrir du confinement et qu’on aidera. Mais déjà il apparaît, suite par exemple aux séances par téléphone, que si l’angoisse est un vide de repères, ce même vide, dans ces conditions limites, peut devenir un repère apaisant puisque tout le monde est dedans. On a tous perdu la partie, celle de la liberté de mouvement. Certains poussent la hardiesse jusqu’à être face à eux-mêmes et à questionner leur vie. D’autres découvrent, fascinés,l’épreuve d’être enfin seuls devant ce vide qui rôdait. Les hauts responsables, eux, pourraient, face au désastre économique qui accompagne cet événement, poser certaines questions, ils n’osaient pas le faire, cela leur était impossible vu la pression économique. Par exemple celle du géant chinois qui, si on le mécontente, ou si on pointe ses abus, peut aussitôt vous mettre hors-jeu.

La pandémie, symptôme de la mondialisation ? C’est à établir de façon précise. Certes, comme symptôme à l’échelle planétaire, comme événement ou secousse d’être, il questionne nos modes d’être et nos ancrages existentiels. En même temps, il ouvre de nouveaux possibles, comme la remise en cause de compromis sur lesquels on faisait silence.

La pénétration du virus venu de Chine dans les moindres nervures de nos trames sociales rappelle, en langage corporel, la pénétration de la Chine dans tous nos circuits d’échange. Il ne s’agit pas d’incriminer les Chinois qui, après avoir fêté leur nouvel an à Wuhan, ont essaimé pour leurs affaires dans toute l’Europe et notamment en Italie, y apportant le virus qui venait de muter. Il s’agit de questionner, à cette occasion, l’emprise commerciale de la Chine, et d’oser se demander pourquoi nous devons être, pour tous nos produits, de la chaussette au smartphone ou au médicament, tributaires de ce pays à qui on achète moins cher (et pour une moindre qualité) des produits dont le propre est que ceux qui les ont fabriqués sont bien plus exploités qu’ici, serrés qu’ils sont dans un carcan totalitaire pour la gestion productive, culturelle et sociale.

Il est vrai que l’appât du gain de grandes sociétés occidentales leur fit brader à la Chine des technologies précieuses, de quoi nous rendre dépendants d’elle pour ces mêmes technologies. L’obsession du « marché chinois » dont la taille promettait des profits juteux, a fait qu’on a aidé un grand pays peu développé et quadrillé à devenir une superpuissance dont l’emprise implacable lui permet tous les dérapages.

On peut aussi se demander si les milliards d’eurosdébloqués par la Banque européenne pour limiter les dégâts du confinement, n’auraient pas mieux servi naguère à soutenir la refonte des systèmes productifs, pour une plus grande et salutaire autonomie face au « géant chinois ». Bien sûr, cela n’aurait pas empêché des Chinois de Wuhan, après avoir fêté leur nouvel an, d’apporter le virus en Europe ; il ne s’agit pas de refaire l’histoire mais de profiter de ses couacs pour en repenser les facteurs, notamment pour questionner une attitude de soumission qui risque de perdurer et de créer d’autres ravages ; une soumission « aux impératifs » qui dissimule certains manques de courage ; manques qui s’auto-entretiennent puisqu’une fois qu’on a cédé et que l’autre a pris les bonnes cartes qu’on lui laisse, il devient plus risqué de lui résister, et il vaut mieux garder le silence.

 

Ce silence des dirigeants européens face à la Chine, lui aussi se répercute dans le silence des villes d’Europe. L’un des possibles qu’apporte l’événement c’est de revoir de fond en comble la mondialisation, de scruter les abus qui s’y cachent, les ravages qui se font en son nom mystérieux derrière lequel s’activent des intérêts qui priment sur celui des populations.

Si l’événement ne rend pas possibles de sérieux remaniements, il n’aura été qu’un désastre, un tsunami de silence emportant des milliers de corps.

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Curieuse coïncidence, nous sommes dans une société du digital et du tactile sinon du tact, et qui est entièrement prise dans l’interdit de (se) toucher. Espérons qu’on pourra toucher aux règles du jeu mondial qui rendent possible cette folie où toute laplanète est « fermée ». Y toucher sans la peur de contrarier les plus puissants. Les peuples voudront avoir voix au chapitre, avant la plaie suivante ; et le terme « populisme » qui sert de Vade retro

pour les stopper ne fonctionnera pas toujours.

Pour l’instant, on est face à un événement unique qui n’a pas fini de libérer ce qu’il contient ou qu’il retient en mémoire. Il est unique dans l’histoire humaine que tout le monde fasse le même geste, ait le même adversaire microscopique, et que les grandes villes soient des décors de cinéma où il n’y a rien à « tourner » car rien ne tourne. Alors, « où est l’erreur » ? À quel niveau est-ce que cela s’est grippé et a mal tourné ? Les gens ont beau être sereins, peut-on encaisser le coup sans questionner le processus où s’est écrit ce scénarioimpossible ?

L’interdit de toucher va jusqu’aux morts : on ne peut pas toucher un proche qui meurt ; il y a donc autant de victimes que de deuils infaisables.

La réalité est cruelle, elle traverse distraitement les barrières de silence et de semblant qu’on érige pour la cacher. Pendant que l’Allemagne s’affaire avec les tests pour ajuster les confinements, nous pataugeons ici avec les masques manquants ou inadaptés. Outre-Rhin, onne manque pas de respirateurs, ici c’est la pénurie ;mais on sait fabriquer des lits d’hôpital. Les Allemands ont l’équipement nécessaire et ils se le gardent, c’est le chacun pour soi mais avec de petites nuances pour qu’on ne crie pas trop fort à l’égoïsme : ils ont pris en charge une trentaine de malades français pour qui on n’avait pas d’appareils.

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Le plus dur c’est moins la pénurie que l’incapacité à y remédier en mobilisant des structures productives, en reconvertissant d’urgence celles qui existent pour qu’elles produisent ce dont on manque. Ce manque de réactivité productive révèle que la France est à un certain niveau de sous-développement. Bien sûr plus développée que des pays du tiers-monde, mais essentiellement moins que sa voisine germanique. On dévie les questions et les stupeurs sur la pénurie, les délais de fabrication (des masques, pas desrespirateurs) alors qu’il s’agit d’un délitement de la structure productive et d’une raideur dans les cadrages et dans l’esprit chez beaucoup de responsables. On a vu aux infos l’acte audacieux de créer de toutes pièces un hôpital de trente lits, mais cela prenait huit jours car le matériel provenait de trois villes différentes. C’est un symbole de la raideur et de l’absence désespérante de ligne directe entre dire et faire, entre le besoin et le pouvoir de le satisfaire ou de créer directement ce qu’il faut pour cela.

Il y a là une impuissance technique qui renvoie à une profonde inhibition voire à une impuissance humaine ; couverte par des rodomontades techniques : on nous bassine régulièrement d’annonces presque inquiétantes sur les « avancées » dans ce domaine ; c’est presque : « retenez-nous, on est sur le point de produire l’homme augmenté, mais oui le transhumain ! » Et on ne peut pas augmenter l’homme qui suffoque d’une machine respiratoire ou d’une petite immunité face au nouveau virus. On feint de s’effrayer devant les perspectives « inouïes » de la technoscience, alors qu’on devrait s’inquiéter de l’absence d’action directe pour créer de quoi soigner. Les « directions » des ministères et des trusts semblent avoir absorbé et détruit les voies directes ou leur possibilité ; et cela ouvre un abîme où l’on voit d’où vient ce manque d’énergie productive. Un manque que l’on se cache par des exemples émouvantsde dévouement et d’entraide ; mais là n’est pas la question, elle est dans le dénuement du pays face au cataclysme, et c’est une révélation, tout comme celle que le roi est impuissant devant ce dénuement, qu’il a certes déclaré la guerre mais qu’on n’a pas la conversion des énergies pour la mener, on n’a que le dévouement, et que peut-il devant l’étendue du désastre économique ?

Si la texture productive du pays s’est délitée et si ce délitement a été si souvent caché, il y a des raisons à cela, dans le mode d’être et de penser et dans l’émouvante prétention des gens de pouvoir, sûrs et certains de bien gérer la société à tous niveaux puisqu’ils gèrent bien leur maintien en place.

En résumé, la moitié de la planète est en attente. Et en souffrance : c’est le sens propre de l’attente. Lespersonnes saines souffrent d’attendre, les malades souffrent plus, les très atteints encore plus, et ceux qui n’en peuvent plus d’attendre meurent.

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On se retrouve à attendre des masques, des tests, des remèdes, des vaccins et des mesures politiques qui ne soient pas de quinze jours à deux mois en retard sur celles qu’il faut. Pour pallier le manque de tout cela, on paiera en toujours plus de confinement donc d’attente. On attend aussi que le peu de savoir dont on dispose ne se noie pas dans le bavardage. Ceux qui ont observé toutes les précautions et qui sont confinés depuis deux semaines sont en principe sûrs de n’être pas atteints mais doivent rester confinés en attendant que l’on repère ceux qui le sont.

Tout le monde attend que les autres terminent leur attente. La planète entière s’attend. Satan, l’esprit morbide la parcourt en tous sens, et nous n’avons pour riposter que notre envie de vivre.

Je pense donc à ceux qui travaillent à la limite de leurs forces pour que d’autres puissent vivre et à ceux qu’on ne peut pas soigner faute de place et qui meurent seuls. Et je pense à ceux qui une fois morts restent seuls sans que les leurs puissent les accompagner, je pense à la frontière saccagée entre les vivants et les morts. Et à ceux qui s’angoissent parce que leurs repères minimaux vacillent, à ceux qui sont perdus devant les discours de spécialistes qui se contredisent, à ceux qui souffrent du manque de contact avec des corps et des présences, contact vital pour l’amour qui nous lie.


Je pense aussi au Plaquenil qui peut être utile aux patients si l’on surveille un ou deux effets secondaires comme sur le cœur ou la vision. Tous les médicaments actifs comportent des effets secondaires, très néfastesquand ils surviennent c’est-à-dire très rarement, et dans ces cas on les arrête. Si ce médicament non pas miracle mais utile est introuvable, c’est que le labo qui le produit trouve que ce n’est pas assez rentable. Mauvais calcul car il en vendrait aujourd’hui d’énormes quantités, et ill’aurait, son profit gigantesque. Mais c’est qu’il en prépare un autre qui aura l’avantage d’être beaucoup plus cher, avec aussi, bien sûr, des effets secondairesnéfastes, etc.

Est-ce cela qui explique le flot d’arguments irrationnels provenant de médecins qui s’y opposent ? Certains allant jusqu’à dire que ceux à qui on le donne guériront de toute façon ; dans ce cas, pourquoi les empêcher de guérir avec ? Autre illogisme : il fallait le confinement pour que suffisamment de monde soit contaminé, pour créer une bonne résistance collective au virus et il se trouve que le confinement empêche les gens d’être contaminés, donc de développer cette immunité collective.


Tous les manques sont déguisés en stratégie scientifique. Mais c’est la structure du système de santé, volontairement appauvrie, et l’impuissance à produire ce qui nous manque qui commandent la vie de millions de gens parfaitement sains. Toute la vie d’un pays se trouve soumise à sa petite capacité à affronter la maladie, mais on l’oublie, et on croit que c’est à cause de la maladie.

Nous applaudissons chaque soir à 20h tout en sachant que des soignants y vont à reculons parce qu’ils n’ont pas le matériel ; les masques étaient déjà en route il y a deux semaines, et très peu en ont. Nos petites solidarités n’arrivent pas à cacher le règne de l’égoïsme, de la loi du profit et du plus fort, l’effondrement des solidarités officielles, dont celle de l’Europe.

On a préféré tout fermer, aux frais de l’État c’est-à-dire des contribuables, frais qui ne couvriront pas les ravages et les manques à gagner que cela a entraîné, on a préféré cela, dans pratiquement tous les pays industriels, les autres n’ont fait que suivre, plutôt que de s’investir dans une protection rationnelle, avec masques, tests et confinements sélectifs.

Il semble que les blocages, les lourdeurs administratives, les résistances à produire ce qu’il faut quand le profit n’est pas assez grand, tous ces obstacles soient unifiés sous le signe de la peur. Peur de s’engager, peur d’être en faute, peur d’être accusé, peur d’être « responsable ». Ajoutons-y une autre, plus froide : peur que ce ne soit pas rentable. L’écart entre les problèmes vécus et leur expression gestionnaire est béant.

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Or un ami qui voit tout cela d’un petit peu haut me dit : « Ils nous coûtent cher les vieux, à travers la planète, car c’est finalement pour les sauver qu’on a tout arrêté ». Il a même ajouté : « ça existe, des mouvements naturels par lesquels une espèce élimine les éléments les plus fragiles. » Bref, il me faisait un cours de darwinisme assisté. Bien sûr, tout gouvernement veut éviter l’accusation d’êtreresponsable de certaines morts faute d’avoir pris « toutes les mesures ». Cela explique qu’on prenne des mesures extrêmes pour éviter l’accusation, ce qui n’évite pas les morts (la « stratégie » de la France en a produit, semble-t-il, le plus fort pourcentage. C’est comme si on était ponctuellement responsable de chaque vie, et que chaque vie valait celle de l’humanité, donc de tout le collectif. Mais la mort d’une personne n’est pas un crime contre l’humanité quand elle est l’effet d’un fléau qu’on ne contrôle pas.

Cela doit faire réfléchir sur ce qui nous sert d’éthique.On s’y proclame « responsable de l’autre », on veut même « répondre pour l’autre », lui donner la priorité, et cela s’est traduit par le fait de l’immobiliser, de l’assigner à résidence, de le réduire à un objet dont on prend soin. Tout à l’heure, j’entends à la télé qu’on questionne un expert : « Sans le confinement, il y aurait eu combien de morts ? – Cent mille ». Il ne dit pas : si on leur avait imposé le masque ; et on le comprend, puisqu’aujourd’hui encore il n’y a pas assez de masques même pour les soignants. En fait la base de cette éthique c’est la peur d’être responsable, et c’est pourquoi les responsables sont prêts à réduire l’autre à la pire des passivités, et bien sûr, à l’irresponsabilité. C’est donc une éthique perverse. Et si quelqu’un objecte que ce chamboulement inouï, était peut-être évitable, on lui rétorque qu’il est irresponsable et qu’il veut la mort des gens. L’attitude perverse est de prendre des mesures maximales pour n’être accusé de rien, peu importent les souffrances qu’on produit. D’une certaine façon, la planète paie pour cette éthique où les gens sont des objets, tout juste bons à être exploités comme travailleurs et comme consommateurs (avec même pas la possibilité de consommer ce qui leur serait utile si ce n’est pas assez rentable de le produire).

L’éthique perverse est rationnelle : pour interdire aux médecins de donner du plaquénil, alors que tous ceux qui le donnent en voient les effets bénéfiques, on exhibe quelques cas où, pris sans surveillance, il a été fatal. Pour confiner les seniors, on exhibera quelques cas où des vieux sont sortis sans protection et en sont morts.

D’une manière générale chaque fois qu’on veut imposer une mesure douteuse, on la fait réfuter de façon bête, cela prouve qu’elle est intelligente et on exhibe un contre- exemple qui prouve que si on ne l’applique pas, on en meurt.

Cette éthique peut même prétendre appliquer le « tu ne tueras point », mais de façon perverse : elle interdit un médicament bénéfique et des tests parce qu’ils ne sont pas assez rigoureux et pourraient provoquer des accidents ; en attendant, des gens souffrent ou meurent réellement à cause de ces décisions. D’autres sont ruinés à cause du confinement aveugle.

Il y a une autre éthique : un fléau arrive, on est tous responsables, on s’investit tous dès demain pour fabriquer les produits qui manquent, du plus simple au plus complexe. Cette autre éthique, que j’ai appeléeéthique de l’être et que j’ai longuement étudiée, mise sur le possible, sur tout le possible qui est infini.

Comment tout cela finira-t-il ? On sera dé-confiné et on aura tous des masques et des gestes barrière. C’est-à-dire ce qu’on aurait eu au début sans confinement, si cela avait été dit et proclamé. Mais la peur l’a empêché. Bien sûr, ce serait mieux avec des tests, encore faut-il que l’État le permette ; il y sera bien obligé car la situation tourne au tragi-comique.  Ce n’est donc pas que l’État n’assume pas ; il assume les lourdeurs et les empêchements, dont les symboles sont ces deux mesures : interdiction du plaquénil et des tests ; mesures qui bloquent des possibilités.

On croit que la vie humaine est devenue infiniment précieuse, ce n’est pas sûr, ce qui est plus précieux que tout pour les hauts responsables c’est de n’être pas responsables, de tout contrôler, et d’apparaître comme ceux qui protègent vraiment le peuple, fût-il réduit à néant.

Ce n’est pas l’impréparation qui est en cause, comment être préparé à l’imprévisible ? Ce qui est en cause, c’est l’impuissance à réagir, une fois que c’est arrivé. Un pays « hautement industriel » pouvait se donner comme challenge en un mois de faire produire des masques pour tous, y compris par les gens eux-mêmes ; et de permettre aux labos qui le peuvent de faire des tests. Sur ces deux points infimes, on a failli. Peut-on se rattraper ? Question ouverte.

Daniel Sibony

Dernier ouvrage paru : Un cœur nouveau.

Livre à paraître le 2 Mai 2020 :

À la recherche de l’autre temps

(tous deux chez Odile Jacob)

 

Interview

Vous me demandez quel est “l’état de santé du monde”, audacieuse question, le monde est une entité si complexe, si normale dans sa folie et si folle dans son ordinaire, que l’idée de la palper pour évaluer sa santé est aussi une folie, car qu’est-ce que la santé dans ce cas ?  Des gens, pour gagner leur vie, passent 8h par jour à faire des tâches qui ne les intéressent pas, ils espèrent la retraite enfin pour faire ce qu’ils aiment; est-ce un état normal des choses ou un signe de santé? Non, c’est si intolérable que de grands penseurs, de Marx à Badiou, nous ont trouvé le remède : l’appropriation collective des moyens de production. Pour eux, c’est ce qui résoudra cette tension folle où l’on doit vendre son corps et son esprit pour pouvoir manger et avoir un toit sur la tête (car ces deux choses minimales semblent être les plus grandes conquêtes culturelles à chaque époque, y compris la nôtre : si on a son appartement et son petit revenu, prolongé par une retraite décente, on a presque réussi sa vie; si en plus on peut aider ses enfants et petits-enfants, on est royalement accompli du point de vue de notre civilisation; et l’on comprend que les problèmes d’immobilier et de retraite accaparent tant les discussions). Donc, comme cette anomalie qui s’appelle salariat existe, qu’elle est intrinsèque à notre vie normale, qu’elle perdure au point que ceux qui embauchent apparaissent comme des bienfaiteurs, des créateurs (d’emploi), dire que ça va bien est difficile mais dire que ça va mal est impossible puisque tous y trouvent leur compte et qu’une fermeture d’usine apparaît comme une tragédie. Il va sans dire que le remède en question mène en enfer, mais certains aiment refaire l’enfer car ils sont sûrs que sous leur égide ce sera beaucoup mieux. 

Si on se tourne vers le monde des sciences et des techniques dont les trouvailles merveilleuses nous étonnent, Internet, qui  n’est pas rien et Google, plus grande bibliothèque jamais conçue, instantanée de surcroît, ne sont qu’un aspect de l’élan pour créer de machines qui nous doublent, qui nous connaissent mieux que notre meilleur ami, qui peuvent devenir notre interlocuteur pensant, notre compagnon, c’est une trouvaille qui en même temps risque de rendre notre parole inutile; peut-être que cette machine va parler ou même décider pour nous et nous suggérer les vraies questions à lui poser; elle pensera pour nous, ce qu’elle fait déjà car on est déjà formaté par les machines merveilleuses que nous formatons. Ici le bien et le mal sont indissociables.

Tournons-nous vers le monde du social et du politique, des gens se révoltent, quelle bonne nouvelle, il y a donc des limites, la dignité a des sursauts, une belle révolte que celle des gilets jaunes, cette couleur de rire malade qui envahit le paysage, une révolte normale et saine qui par sa propre logique a sécrété de quoi s’empoisonner elle-même, ne serait-ce que par son refus d’élire des représentants, refus-délire qui la rend irreprésentable et qui en a fait un fantôme; elle s’est suicidée après avoir appelé en vain ceux d’en face au suicide. Cette révolte, suivie de grèves longues et vaines, ponctuées dans Paris par des harcèlements officiels contre ceux qui se déplacent en voiture a produit un mélange assez suffocant montrant que l’on combat “le mal” en produisant d’autres maux, que nos protections contre lui nous font encore plus mal.

En fait quelle que soit la situation humaine, on peut très vite y trouver des points de folie puis des reprises de bon sens et de nouveaux dérapages,  cela peut faire penser à certains que ça va mal ; lorsque la trace du mal est beaucoup plus persistante que celle du bien, ils ont le sentiment que le monde va de plus en plus mal mais c’est eux qui vont plus mal avec le monde, avec ce monde-là qu’ils auraient préféré différent; et lorsque ce mal leur laisse des traces si nombreuses qu‘ils n’ont pas le temps de récupérer, ils décrètent que ça va si mal qu’on va peut-être vers la fin du monde. Autrefois c’était l’accumulation des armes nucléaires ; de grandsécrivains comme Camus ont annoncé que si on n’en arrêtait pas la fabrication, le monde allait à sa destruction. On ne l’a pas arrêtée, les armes nucléaires ont continué à jouer leur rôle de dissuasion ; jusqu’à présent il n’y a en pas eu d’usage depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais il semble que l’humanité aitbesoin d’inscrire sa mort comme possible afin de pouvoir vivre banalement, normalement, c’est-à-dire avec toutes les horreurs, les injustices et aussi tous les actes bénéfiques, généreux etc 

Donc cette idée de fin du monde nous accompagnera tout le temps ;  tant qu’il y aura un monde il y aura l’idée de sa fin qui projette un peu l’idée de la nôtre. Chacun va connaître la fin du monde en vivant la fin de son monde à lui. L‘Apocalypse, elle, est quand même accompagnée par des envoyés du ciel, des anges, une éruption destructrice du divin. Certains espèrent cette irruption, alors ils l’annoncent; et peut-être qu’une catastrophe naturelle qui détruirait notre petite terre relèverait des mêmes forces qui l’ont créée, qui nous échappent, qu’on peut appeler divines. Mais n’ayons pas la prétention de prendre cette fin du monde comme une punition, nos actes qui n’ont pas assez d’importance pour la provoquer 

Le monde n’a pas fini d’exsuder tout son mal et tout son bien entremêlés, il est loin d’être prêt à mourir d’épuisement. Donc l’Apocalypse c’est pour après demain,  à bonne distance temporelle d’aujourd’hui, disons à deux ou trois générations de tout aujourd’hui qui se présente. Chacun peut dormir tranquille avec sa propre apocalypse 

En somme, le monde se porte selon, non pas sa nature car il n’a rien de naturel puisqu’il est habité par des humains, mais selon tout ce qui le crée et qui nous dépasse. Quand sa façon de se porter, avec nous dedans, nous fait souffrir, on dit qu’il va mal et quand elle nous fait du bien c’est-à-dire quand nous arrivons à nous faire du bien avec le monde, nous disons que la vie vaut la peine. Le monde va donc mal d’une façon assez bonne pour que la vie reste vivable (et nous devons prendre garde à ne pas tenter trop bêtement de la rendre meilleure car on l’empire le plus souvent), et le monde va bien, c’est-à-dire juste assez mal pour que ce bien se renouvelle et soit tenable

Avons-nous perdu le sens du rire et de l’humour? 

Pour le perdre, il faut déjà l’avoir eu; en réalité le rire est quelque chose qui nous attaque comme du dehors, c’est un événement qui nous déborde, qui nous coupe le souffle, souffle qu’on récupère par les saccades du rire.L’humour c’est autre chose, c’est se consoler d’être soi-même, c’est-à-dire insuffisant à assumer son soi-même. Le sens du rire et de l’humour existe toujours, l’endosse quiconque en est capable. Il est vrai qu’il est de plus en plus corseté par les contraintes issues d’un nouveau démon qui s’appelle le vivre-ensemble, où la difficultéest de cohabiter entre plusieurs cultures surtout quand l’une d’elles veut imposer ses lois et que d’autres y résistent alors qu’il faut bien une loi commune, celle du pays d’accueil. Cette difficulté de vivre ensemble se traduit par une surenchère : on veut vivre ensemble en s’aimant mais ce n’est pas nécessaire, ce n’est même pas souhaitable, c’est déjà bien de cohabiter côte-à-côte et de savoir que quoi qu’on dise l’autre n’y répondra pas forcément comme on veut. En rire ce serait bien ; faire de l’humour ne serait pas mal mais beaucoup ne le supportent pas et se sentent attaqués quand leur façon d’être et leurs propos ne sont pas massivement approuvés. Et comme le pouvoir est lâche, il prend des mesures, notamment dans les médias, pour cautionner les diktats de telle ou telle culture : par exemple, on ne rit pas de n’importe quoi. Or on doit pouvoir rire de tout ce qui nous arrive et qu’on trouve drôle ; c’est différent de se moquer. Si des gens veulent se moquer du dieu des autres, pourquoi pas, aux autres de s’en accommoder et de se dire que leur dieu est au-dessus de ces moqueries. Mais il faut reconnaître que la censure aujourd’hui est plus vive et plus sournoise qu’au temps de Louis XVI l’on en connaissait les règles. Aujourd’hui ces règles sont inaccessibles et si vous les transgressez alors que vous les ignorez, vous serez suspect, indésirable, vous serez victime ; et dans notre société où la plus « belle » identité est celle de victime, il n’est pas bon d’être une victime : les gens n’aiment pas s’en approcher, c’est contagieux 

Donc, le rire ne se réduit pas au fait de se moquer ; se moquer c’est vouloir forcer un rire qui sinon n’aurait pas lieu. Peut-être même que se moquer indique qu’on n’a plus tellement l’occasion de rire et qu’il faut la provoquer en rendant ridicule des gens ou des choses qui ne le sont pas forcément. Cette confusion entre rire et se moquer crée beaucoup d’effets pervers. On veut faire passer sous le drapeau du rire la haine qu’on éprouve pour certains et qu’on ne peut pas formuler. J‘aime le rire qui survient comme un événement plus ou moins grotesque qui nous tomberait dessus. 

Cela dit, les grands génies du rire comme Molière ont largement pratiqué la moquerie parce que c’était la seule façon de critiquer des instances qui prétendaient faire la loi, la religion avec Tartuffe, la préciosité littéraire avec les Précieuses ridicules ; ou des choses dont on souffre,les pères avares, les Harpagon. La souffrance et le rire pour s’en dégager prouvent que lorsqu’il y a un mal, on lui trouve un remède ultime, et même s’il provoque d’autres souffrances, on aura au moins passé un bon moment.

 

Dans Nom de Dieu, par-delà les monothéismes, j’aimontré que les incroyants croient à quelque chose, à la vie par exemple dans laquelle ils essayent de découper la leur comme ils peuvent. J’ai dit que la croyance est une forme débonnaire de l’amour. Pour ce qui est de Dieu, la question de son existence se confond de plus en plus avec la vôtre et celle du monde en proie à des états limites qui vous échappent. L‘existence de Dieu est aussi problématique que la vôtre, et c’est peut-être dans l’intrication des deux (la sienne et la vôtre) que le divin peut poindre, en tant que juste au-delà de l’humain, et très au-delà aussi.

Comme c’est une grande idée, l’intrication entre l’humain et le divin, rien d’étonnant à ce qu’elle porte la marque des peurs, des angoisses et aussi des sérénités qui sont les nôtres. Certains ont besoin d’un monde qui redouble celui-ci en mieux, en plus juste, avec un Dieu qui surveille le passage, qui juge à la frontière et au-delà. D‘autres se contentent du fait que le divin est actuel, qu’il juge actuellement et qu’il trouve souvent minablesleurs manigances; le divin est actuel, il a autre chose à faire que de nous juger, d’autant que nous sommes pour nous-même les juges les plus féroces

 

La psychanalyse peut-elle  harmoniser la planète au plan relationnel ?

La dysharmonie est essentielle aux relations pour qu’elles trouvent une autre harmonie que de façade. Quant à l’idée psy, c’est-à-dire l’idée freudienne sur laquelle tapent tous ceux qui lui sont redevables, d’autant plus fort qu’ils lui doivent davantage et qu’ils veulent l’ignorer, cette idée peut tout juste aider le sujet à s’engager un peu mieux dans son existence sans trop se faire mal inutilement au nom de vieux comptes et de contes enfantin. Elle peut l’aider à larguer notamment les deux boulets qui l’attachent par chaque pied au symptôme de chaque parent, ce n’est déjà pas si mal. Quant à globaliser cette entreprise d’éclairage,d’épuration et d’apaisement, il ne faut pas y compter car rien ne dit que deux êtres bien analysés se supportent. Déjà deux êtres relevant de la même religion se disputent ou se méprisent en voulant chacun être le plus proche du dieu commun 

C’est donc la question du vivre-ensemble qui se repointe, symbolisée par la cohabitation du monde islamique avec le monde européen qui l’a accueilli. J‘ai montré dans mon livre Un certain « vivre ensemble », musulmans et juifs dans le monde arabe, paru chez Odile Jacob, la difficulté séculaire de l’islam avec des minorités croyantes surtout quand elles relèvent d’une tradition, celle de la Bible, où il a pris l’essentiel de sa substance. Bien sûr, la vindicte qu’il exprima envers les Juifs dans son texte fondateur était si bien intégrée aux mœurs qu’elle n’avait pas toujours besoin de s’exprimer sauf par à-coups lors de massacre plutôt rares comparés à ce qu’ils auraient pu être, et d’humiliations essentielles dont les effets furent moins terribles qu’ils l’auraient pu. Je pense, non pas que l’Europe va s’islamiser comme le disent certains excités,mais que les musulmans d’Europe la mettent au défi de tenir sur ses valeurs qui ne sont pas celles de l’islam ; et qu’ils se défient eux-mêmes de mieux refouler la vindicte envers les autres que leur enseigne en continu leur tradition. Bref, je leur fais confiance pour surmonter leur conflit intérieur dont certains sont à peine conscients :vouloir vivre avec les autres et adorer un texte qui maudit ces autres. On doit déjà les féliciter parce qu’avec toute la violence que leur enseigne leur religion, ils ont su jusqu’ici, à de terribles exceptions près, faire preuve d’un certain bon sens. 

 

Terrosrime islamiste et folie.

Terrorisme islamiste et folie

Les effets du terrorisme islamiste sur la société occidentale sont complexes et pour cause, il constitue la frontière la plus brûlante entre deux cultures. J’ai exploré cette frontière dans plusieurs ouvrages et je voudrais me centrer sur le rapport à la folie, notamment sur ce qui fait que des magistrats court-circuitent le procès de plusieurs tueurs islamistes, dont celui Sarah Halimi, en arguant qu’ils n’avaient pas, lors de l’acte, tout leur « discernement ».
Cela pose une grosse question à la fois théorique et dramatiquement concrète : beaucoup d’islamistes, pour mettre en acte la vindicte antijuive qu’ils puisent dans leur Texte sacré, feront passer l’exaltation que ça leur procure pour un état d’absence à soi et d’agitation « anormale », et il y aura assez de « frères » pour témoigner que ce jour-là, oui, « il n’avait pas l’air normal ». Mais, à supposer que le mot « normal », contesté de partout, doive être ici maintenu comme repère solide, peut-on être dans un état normal quand on tue des gens au nom de son Dieu ? Peut-on être sans aucun « trouble » quand on a ce programme en tête ?
Dans le cas de Traoré, le tueur de S. Halimi, l’homme était agité et assez désemparé en se préparant à agir. On le serait à moins, surtout quand on n’est un djihadiste aguerri mais qu’on sniffe de temps à autre des appels coraniques pointant les autres comme « maudits » par Allah, comme des figures de Satan. Mais voilà que ces symptômes d’agitation, plutôt normaux dans le contexte, vont être coupés de leur sens et brandis comme les signes d’une maladie. Or, même avec cet abus, on ne peut pas l’exonérer, car selon la loi, le malade qui tue n’est déchargé de son crime que si seule la maladie l’a poussé à le commettre. Ici, ce n’est pas le cas, on en viendrait même à conclure que l’agitation précédant l’acte rendrait l’homme, tout simplement, non-responsable de cet acte. Ce qui paraît un comble, mais on persiste dans cette logique bizarre puisqu’il est dit qu’il avait « beaucoup fumé », ce qui est encore normal pour se donner du courage et se « fixer » avant l’acte. Or le nombre de joints, c’est lui qui le dit et on le croit, dix, vingt ? Comment voulez-vous qu’avec vingt joints il ait tout son discernement ? On peut admettre que pendant l’acte et peu avant, il était dans un état pathologique, mais c’est lui qui l’a provoqué, et en toute sincérité : il avait besoin de courage pour être à la hauteur de son projet. Finalement, la préparation de l’acte peut vous dispenser d’en répondre. On est donc dans la caricature, et c’est presque un conseil pratique pour ces braves gens : préparez bien votre acte pieux, cela vous évitera le procès.
Et surtout, cela évitera à la justice de statuer sur le motif et le contenu de pareils actes. D’autant que ceux-ci ne sont pas toujours assumables par leurs auteurs, tous n’ont pas des nerfs d’acier, et souvent ils découvrent les appels qu’ils exécutent, ou bien ils découvrent, à des moments de ferveur un peu exaltée, que ces appels qu’ils connaissaient, doivent pouvoir être accomplis, après tout, puisque les victimes désignées circulent sous leurs yeux.

Mais le niveau plus profond du problème est l’écart entre les deux cultures. Un énoncé comme « les juifs sont des singes et les chrétiens des porcs » ou comme « il faut les combattre jusqu’au bout » sonne un peu délirant aux oreilles occidentales, mais il est très tenable et bien tenu dans l’espace islamique. Cela ne veut pas dire que ces sujets sont « antisémites » au sens occidental, ils peuvent être très conviviaux mais si, pour des raisons variables, l’appel sacré s’impose à eux, à un moment où ils veulent donner « plus de sens » à leur vie et la rapprocher du sacré, ils peuvent le mettre en acte. Un ami médecin me dit que son épicier marocain, très gentil comme ils le sont tous, lui a dit placidement : « Vous savez, il y a eu la Bible, puis l’Évangile, et le Coran les a coiffés, il les englobe, donc vous serez tous musulmans tôt ou tard ».
Ces sujets donc, dont l’exaltation est variable, peuvent aller jusqu’à crier leur invocation quotidienne (Allah est le plus grand) en plantant le couteau, acte par ailleurs très signifiant : ils pourraient faire plus de victimes avec des moyens plus modernes, mais ils préfèrent un acte dont la qualité religieuse est supérieure puisqu’il évoque le sacrifice, ils sacrifient à leur Dieu une victime insoumise donc impie. Cette attitude déjà est un peu délirante, décalée de la réalité. En somme, quand ils s’explosent, ils échappent au jugement par la mort, mais voilà qu’ils y échappent aussi s’ils se contentent de tuer au couteau en ponctuant leurs actes d’appels religieux contre la victime. Ils y échappent car le procès risque d’évoquer et de mettre en cause la vindicte envers leurs victimes, qui est écrite noir sur blanc dans le Texte fondateur. Le terrorisme se réclamant de cette religion échapperait donc par principe à la justice car si on le juge, on porterait un jugement sur cette religion.
Or ce discours, écrit dans un Texte sacré, est lu et psalmodié quotidiennement dans tous les lieux où la religion est évoquée, ainsi que par les plus pieux en solitaire. Le fait que s’y ajoute une bonne dose de hash (n’oublions pas que c’est de là que vient le mot assassin : hashishin), lequel hash est de consommation courante dans ces milieux, ce fait et certains troubles qui s’y rattachent, cachent mal le discours mis en acte en réponse aux appels sacrés, lesquels s’adressent aux plus croyants, exigeant d’eux un « effort » personnel (effort = djihad).
Admettons que ce qui est délirant c’est de vouloir mettre en acte ces appels pieux et non les appels eux-mêmes qui relèveraient de la religion. Ce serait déjà problématique : la religion est respectable si elle est le bien de chacun et de chaque communauté ; si elle empiète sur les autres notamment sur la vie des autres au point de la leur ôter, il est normal que la justice si intéresse.
Au lieu de cela, elle semble plutôt leur dire : attention, si vous appliquez ces appels, surtout en état d’ivresse « hashashine », vous êtes irresponsables, on ne pourra ni vous juger ni vous punir, on ne pourra que vous soigner. S’ils sont déjà en traitement, c’est une aubaine, comme c’est le cas pour le tueur récent de Villejuif : il a tué et blessé au couteau plusieurs personnes, et il en a épargné une qui lui a cité le Coran, prouvant par-là qu’elle était musulmane. (J’avoue que la même chose m’est arrivée à Marrakech quand j’avais 10 ans, je le raconte dans le roman du même nom : j’ai failli être non pas tué mais violemment tabassé par une bande de jeunes que j’ai stoppée net en lançant des versets du Coran que je connaissais par cœur car j’habitais près d’une mosquée).
C’était en terre de dhimitude, et ici on est en France.
Il faut donc reconnaître que les victimes de ces tueurs sont sacrifiées à deux titres, au titre religieux classique, où l’on égorgeait les vaincus de la guerre sainte (l’exemple princeps étant la tribu juive de Médine dont tous les mâles furent égorgés), et au titre laïque rationaliste, qui veut que de tels actes, portés par ces propos, sont vraiment hors des limites de la raison et sont en fait dans le champ de la folie.
Naguère, le mot d’ordre était : ne surtout pas laisser dire que de tels actes ont un rapport avec l’islam. Le message est bien passé, tout le monde sait que ce rapport est étroit mais qu’il ne faut pas le dire. Et voilà qu’avec ces actes on passe au cran supérieur : vu que le rapport avec l’islam transparaît trop clairement, il ne faut pas laisser dire que le discours des tueurs, qui cite presque à la lettre le Texte sacré, est un discours religieux, il ne peut être que psychotique, sinon c’est toute une religion qui serait pointée comme un peu folle quand elle veut s’installer dans une culture qu’elle-même conteste sans avoir les moyens d’effacer cette culture.

Au prix de tels mensonges, que veut-t-on protéger ? C’est un fait que la pensée de l’islam fondamental sécrète à tout moment, à sa surface, des tueurs au nom de Dieu, par un effet d’ébullition (que le hash, la névrose, la difficulté de vivre peuvent activer) ; mais bien des personnes de bonne foi pensent que si l’on reconnaît ce fait, on condamne nos compatriotes musulmans. Je soutiens qu’au contraire, cela rendrait pleinement hommage à leur calme, leur dignité, leur bon sens, vu que leur immense majorité n’envisage pas de mettre en acte ces paroles, elle sait que cela compromettrait la quiétude et le quotidien communautaires. Cette honorable communauté souhaite donc implicitement que l’on juge les terroristes pour la folie de leur discours ou pour celle de le mettre en acte.
Le blocage du procès ne vient pas de la masse des musulmans mais de l’appareil d’État qui en a peur. Peut-être craint-il aussi qu’on ne questionne, dans cette affaire, la Police qui était présente, tout juste derrière la porte, et qui n’est pas intervenue ?

Hanoucca

La géométrie variable des rituels s’illustre bien dans Hanoucca
C’est une petite tradition rapportée par le Talmud qui parle de la fameuse fiole qui se rattache à l’inauguration du temple ou plutôt de l’autel des sacrifices, quand les Macchabées l’eurent reconquis, et voulurent fêter leur victoire en rappelant l’inauguration du premier Temple par Salomon qui avait duré huit jours. Mais les huit jours sont aussi là pour rappeler qu’une certaine fête, Souccot, n’avait pu être célébré. Autrement dit un rituel c’est comme un rêve, avec des interprétations, des surdéterminations, des ramifications qui l’enrichissent. Avec des traditions différentes. Par exemple Maoz Tsour pour les ashkénazes et le psaume 30 pour les séfarades.
Un rituel c’est une manière de s’appuyer sur des signifiants qui ont couru le long du temps et c’est aussi prendre appui sur ce que cette course elle-même rappels. On peut aimer cette fête parce qu’on se rappelle la manière dont on la fêtait il y a 20 ou 30 ans dans d’autres circonstances et d’autres pays. Richesse aussi du mot Hanoucca qui en hébreu résonne avec éducation. C’est bon de rapprocher inaugurer de éduquer ; alors qu’inaugurer, c’est entrer dans l’acte d’augurer c’est-à-dire de consulter le divin et de faire un vœu au début d’une entreprise ; et c’est une sacrée entreprise que d’éduquer.

Conférence donnée à Rennes.

Greffe d’utérus et filiation

La greffe d’utérus, notamment le fait qu’il puisse passer de la mère à la fille, peut symboliser une transmission du féminin à l’état pur ou premier ; non comparable à la greffe d’un rein de la mère qui sauve la fille et lui redonne vie mais qui n’est pas une transmission du féminin. Et à peine comparable au don d’ovocyte qui n’est pas un organe, qui n’en a pas la permanence. De ce point de vue, la greffe d’utérus exprime l’aspect positif des aléas où se transmet le féminin. Qu’une mère puisse donner à sa fille, ou qu’une femme morte puisse laisser à une vivante pas moins que le site utérin, l’organe crucial de la gestation, est sans précédent.
La transmission du féminin, notamment de mère à fille n’est pas toujours facile, c’est ce qui m’a suggéré autrefois l’idée de l’entre-deux-femmes (voir La haine du désir, paru en 1978) ; je nomme ainsi l’épreuve, qui peut s’étaler dans le temps, par laquelle une femme cherche à conquérir les emblèmes du féminin, dont elle suppose que l’autre femme les a, notamment la mère ; quand des impasses dans cette épreuve apparaissent ou insistent, cela produit ce qu’on appelait autrefois l’hystérie. Et ce que j’ai fait dans ce texte c’est inclure ladite hystérie pour la redéfinir dans le processus de l’entre-deux-femmes ; distinguant notamment les cas où c’est l’angoisse qui prédomine et le cas où c’est la culpabilité.) En tout cas, il n’est pas abusif d’entendre l’hystérie comme une conquête du féminin où prend place une dispute entre mère et fille pour la possession de ce qui serait l’organe de la féminité, qu’on pourrait presque appeler l’utérus psychique. Dans cette dispute, chacune tire de son côté faute de pouvoir le partager, car le féminin se transmet dans son partage, de même que le symbolique se partage. Cette épreuve donc a produit dans l’histoire, depuis Platon et Hippocrate, des idées mythiques comme l’utérus baladeur ou vagabond, que pour ma part j’interprète dans ce livre en rapport avec le fait qu’une femme peut se prendre pour une autre ou s’absenter à elle-même. (Dans l’entre-deux-femmes, j’analyse un cas fourni par l’Évangile, celui où une femme perdait son sang depuis douze ans, et demande à Jésus de la guérir, pendant qu’au paragraphe suivant, une fille de douze ans précisément se retrouve comme morte ; la concordance des deux durées et l’âge de la fille suggèrent qu’elle perd connaissance à l’arrivée des règles, première grande épreuve du féminin, vu que l’autre femme, sans doute sa mère, perdait son sang depuis que la fillette est née.)

Peut-être que l’utérus, plus que tout autre organe, est habité par un champ de forces qui fait le lien ou le va et vient entre corps et âme, et qu’il est une partie par où passe la question du « tout », donc aussi la question de l’identité. Et que ce qui se passe dans l’utérus est aussi essentiel qu’inconscient. Or il est dit par ailleurs que l’inconscient ne connaît pas le temps. Y aurait-il un lien avec le fait que l’utérus ne vieillit pas ? C’est en ces termes que m’en a parlé un ami qui travaille à Foch dans les greffes d’utérus, me précisant que ça avance assez vite et que « c’est génial » car justement « l’utérus ne vieillit pas ».

Et comme je terminais mon livre Un cœur nouveau, sur les épreuves et le ressenti parmi les transplantés, cela explique l’élan un peu lyrique que j’ai ajouté à la fin, avec une petite note se demandant si le fait que l’utérus « ignore » le temps peut être mis en relation avec le fait que certaines femmes oublient le temps. Mais que signifie qu’il ne vieillit pas ? Est-ce à dire qu’il ignore le temps, qu’il ignore l’écart entre les deux générations, puisqu’il génère aussi bien pour l’une et l’autre ?
Or l’utérus est sensible au temps, sa vascularisation change, elle se détériore, sa régénération est moins bonne, il y apparaît des fibromes, il peut donc être atteint dans sa fonction majeure qui est de fournir au fœtus le flux sanguin suffisant. Il subit les mêmes usures que les muscles ou d’autres organes ; pourtant, si on dit qu’il ne vieillit pas, c’est au sens où lorsqu’on lui fournit les produits qu’il sécrète normalement il se remet à fonctionner, il repart dans sa fonction et sa capacité gestatoires.
Et c’est ce « il repart » qui m’a ramené au point clef de mon livre sur le cœur : le cœur, vidé de son sang et arrêté avec du potassium, pour une greffe ou un pontage, une fois qu’on y ramène le sang et qu’on arrête le potassium, il repart. L’utérus, lui, alors qu’il restait en plan après la ménopause, une fois qu’on lui donne l’œstradiol et la progestérone, il repart, son cycle reparaît ou plutôt le cycle dû à l’hypophyse est relancé. Ainsi, le couplage entre sa substance vascularisée et sa fonctionnalité met en lumière celle-ci, qui reste intacte quand on lui injecte l’imprégnation hormonale nécessaire, et cela en retour met en valeur l’énorme solidité de l’organe puisqu’autre fois on redoutait une grossesse après césarienne, et qu’aujourd’hui, on peut avoir trois accouchements de cette façon et surtout on peut faire des greffes ; avec ce paradoxe apparent qui est une merveille de la nature, c’est qu’il faut un traitement antirejet que le fœtus lui-même reçoit, lui qui est un corps étranger, cela semble un peu fou mais la nature en a vu d’autres. Ajoutons que l’opération de la greffe, qui reste longue et délicate quand la donneuse est vivante, est en passe d’être abrégée par les robots ; comme toujours ou presque, ils apprennent plus vite que nous ce qu’il y a à apprendre, et seront donc plus performants s’agissant de l’exécution. Et ils nous rappellent au passage que l’essentiel de l’humain relève de ce qui ne s’apprend pas.
Quant aux effets sur la filiation de ce nouvel acte, assez majeur dans le champ procréatif, les cas de figure sont en nombre limité ; on peut en parler, tout en sachant que cette parole est sans effet sur le réel, qu’elle est même assez vaine. On vient de vivre une longue période de soi-disant débats sur la PMA, et de réflexion sérieuse sur les effets de tel acte réel (allant du don de gamète à la levée de l’anonymat, en passant par l’ouverture aux femmes fertiles sans homme), effets touchant la place du père, le jeu des identités, le devenir des filiations, et l’on voit que le législateur peut ignorer tout ce qu’on a argumenté, non pas en apportant un argument nouveau mais au nom de constats du genre : « nous avons rencontré tels ou tels intéressés, et cela semble bien se passer ». Après coup, les vastes débats se révèlent avoir surtout été des tribunes pour diffuser une posture décidée à l’avance, pour la faire apparaître comme majoritaire, ce qu’elle n’était pas au départ, et se réclamer de la tendance majoritaire qu’on aura ainsi fabriquée.
Ce qui est sûr, c’est qu’avec la greffe, l’utérus n’est pas baladé mais transféré, transplanté, du moins dans le réel de la chair, reste à savoir ce qu’il en est du symbolique, notamment du « comment nommer » les relations que cela instaure. L’enfant peut se sentir un peu frère ou sœur de la mère, ou se sentir plus simplement fils d’une mère qu’on a aidée au niveau d’un organe qu’elle n’avait pas, sachant que sa maternité ne se réduit pas à cet organe. Entre ces deux pôles, bien des variantes sont possibles ; se dira-t-il le fils d’une morte, s’il veut harceler sa mère, appellera-t-il « vraie maman » sa grand-mère, ou sa mère sa sœur ? (Nous n’avons pas la clinique suffisante, moins de 20 enfants sont nés de cette greffe et je n’ai pas eu accès à leur parole, et j’ignore ce que dira effectivement l’enfant issu d’un don venant de sa grand-mère, d’une femme décédée ou d’un « trans ».) Ce qui est sûr, c’est que le foisonnement du ressenti est activé par les médias et c’est normal ils s’en nourrissent, et la liberté de nommer une chose comme si elle était une autre est largement pratiquée dans le discours politique et sociale, comme ce constat très audacieux où « le père peut être la grand’mère, l’essentiel c’est l’amour qui entoure l’enfant, amour qu’’il peut recevoir dans tous les cas de figure ». Soit dit en passant, la grand-mère peut faire fonction de père au sens de prendre certaines postures, mais dire qu’elle l’est c’est confondre l’être et la fonction, et avouer que tous les êtres ne sont que des fonctionnaires, et que si la prothèse remplace l’organe, elle prouve qu’il est inutile.
Ceci conduit à préciser les rapports entre biologique et symbolique, qui sont deux ordres différents, mais chez l’humain, chacun des deux ne compte que suivi par l’autre ou précédé par lui. C’est : S – B – S, ou bien B – S – B ; ce dernier schéma dit que le biologique a besoin de symbolique pour se réinscrire dans les corps, faute de quoi on en reste à la chair brute et au pur fonctionnement ; de même le symbolique a besoin du biologique pour prendre corps, faute de quoi il reste abstrait ; dans tous les cas, l’un ne va pas sans l’autre.

Un enfant issu d’un don de gamètes peut sentir un manque lorsqu’il ne connaît pas son donneur mais lorsqu’il le connaît, le symbolique sécrété autour de ce lien biologique qu’est le don de sperme n’a rien de comparable en intensité au lien symbolique vécu tout au long avec le père qui l’a élevé et reconnu ; ce sont des relations ponctuelles, amicales ou neutres, souvent touristiques, à moins d’amener le donneur à refaire le chemin qu’a fait le père, celui du temps long, ce qui est impossible, ou à moins de l’inclure dans la famille au titre de donneur de sperme, que par abus de langage on appelle géniteur, et les deux hommes seraient concurrents. La grand-mère qui a donné l’utérus pourrait aussi être convoquée et encore plus intégrée à la famille comme deuxième mère, etc. Mais on voit bien ce que ces liens symboliques ont de factice et on comprend que leur consistance leur vienne de l’idéologie, celle qui nous annonce les grandes mutations de l’humanité, mais à elle aussi, il manque le temps long.
Or tout objet ou tout acte réel qui touche à la transmission requiert une enveloppe symbolique faite de paroles qui elles-mêmes se transmettent dans le vécu sur le temps long. Si certains ont besoin d’appeler une femme père alors qu’elle pourrait être la belle-mère ou la compagne, ou la mère adoptive par différence avec la mère effective ; et s’ils cherchent les repères du patriarcat qu’ils dénoncent pour les tordre et leur faire subir un traitement très particulier, cela prouve qu’ils en veulent à la fonction symbolique du nom. Le même problème (comment nommer ses parents ou ses adoptants) se poserait pour un enfant issu un jour d’un utérus artificiel, comme quoi cela ne dépend pas de l’organe de gestation, c’est un rapport au nom en tant que porté par la différence sexuelle, qui à certains inspire la peur, et à d’autres l’amour.