Archives pour la catégorie Actualités

Article paru dans la Lettre du cardiologue

« Un cœur nouveau » de Daniel Sibony
Un bon hasard a fait se rencontrer un grand chirurgien cardiaque, Patrick Nataf, et un grand psychanalyste, Daniel Sibony, qui est également docteur en mathématiques et docteur en philosophie. Invité en salle d’opération, convié à suivre la visite, autorisé à discuter avec les patients, Daniel Sibony a consigné son témoignage dans « Un cœur nouveau », une réflexion passionnante et rare sur le cœur et tous les acteurs qui travaillent à sa guérison.  Un livre qui réfléchit notre quotidien cardiologique et celui de nos patients cardiaques, et qui nous fait réfléchir hors des sentiers battus. Florilège.
« Voici des traces de mon passage dans le service de chirurgie cardiaque de l’hôpital Bichat à Paris, avec les transplantés et les insuffisants du cœur. J’y ai appris beaucoup sur le cœur qu’on coupe et qu’on remplace, sur les démêlés toujours neufs entre le corps et la technique, sur la profusion de la vie, sa générosité, ses irrégularités. Sur l’unité increvable du corps et de l’esprit. Sur le fait que le cœur n’est pas qu’une pompe et que l’impulsion émotionnelle nous fait vivre et nous soutient au moins autant que son battement régulier. Sur le fait que ce qui “fatigue” le cœur, c’est le contrecœur, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre esprit et à notre mode d’être. »
« Je me trouve devant un spectacle étrange et familier, avec deux impressions qui s’entrechoquent et s’annulent : tout est inerte et vivant ; il règne un silence de vie, là‐dedans (…)  Ce corps est physiquement absent à soi aussi bien que mentalement ; on dirait que les deux absences communiquent, et cela me refait penser à Spinoza qui dit que les états du corps et ceux de l’esprit, c’est la même chose dans deux langages différents. » 
« Ou était la vie avant de revenir ? Le corps de la patiente est vivant sans qu’elle respire et sans que son cœur batte. »
« Moi aussi, qui n’ai fait qu’être là, c’est une heure plus tard que je ressens le choc : j’ai assisté à un « meurtre » bien agencé pour s’annuler en tant que meurtre et boucler son trajet comme un superbe acte de vie, d’intrusion réparatrice au cœur d’une pulsation ultime qui peut donc être coupée, arrêtée, travaillée puis relancée.  Cette fausse mise à mort ou cette remise au point mort n’est que le renouement d’une alliance avec la vie après un acte de rupture. (…) C’est ce que j’appelle une coupure-lien. Les grandes alliances de vie sont de cet ordre. (…) Au passage, on coupe la personne de son cœur et de ses poumons, de son sang et de son souffle, c’est beaucoup, et on injecte le gros savoir que contient chaque produit, chaque appareil, chaque fil, chaque instrument, chaque geste, puis on renoue la texture (charnelle, osseuse, viscérale), on renoue avec la vie. » 
 » La première fois j’avais dit : j’arrive au service ; mais au service de quoi ? Je ne suis pas au service du savoir, peut‐être au service d’un savoir qui s’ignore, d’un manque de savoir ou de ce qui manque dans un savoir qui affiche sa maîtrise. De ces moments critiques, la médecine ne maîtrise qu’une partie, mais cela peut suffire à tirer d’affaire le malade. Le reste, qui lui échappe à elle, le malade l’emporte avec lui en silence, c’est le savoir qui va avec dont personne ne saura rien. (…) au départ, c’est la pulsation régulière qui me fascinait via le mystère de son arrêt et de sa reprise naturelle. Puis les deux questions se sont rejointes, celle de la pulsation et celle du reste, que j’appellerai l’impulsion émotionnelle.  »
 » Ce qui m’aura le plus marqué c’est, d’une part, la beauté du cœur, l’émerveillement devant le savoir qu’il contient et qu’il adapte, son fonctionnement simple et complexe, la texture de l’arbre de vie qu’il gouverne. D’autre part, la parole des patients dont le cœur fut réparé ou remplacé. Ce qu’ils disent va loin, là où la vie s’enracine et induit des paroles essentielles. Tous contribuent à nuancer et enrichir l’expression « malade du cœur ». Certes, elle a pour le médecin un sens évident que la finesse exploratoire précise toujours plus. Mais la tendance à déborder le simple langage de l’organe est devenue légitime. Au‐delà des artères bouchées ou des valves non étanches, de l’inflammation du muscle ou de la malformation, une question plane qui renvoie au mystère de la vie. »

Daniel Sibony s’attarde sur le couple impulsion-pulsation, et sur le cœur comme racine et moteur de l’arbre de vie. On est tour à tour enthousiasmé et provoqué par d’incessantes nouveautés de sens et par des traits d’humour habituels chez cet auteur.  Le cœur au service du sang, lui-même au service de tous les organes selon un axe Nord (le cerveau) et un axe Sud (le sexe) ? Les artères mammaires ne seraient-elles pas là de toute éternité dans l’attente de leur rôle clé dans les pontages ?  Quels cachets faut-il prendre pour ne pas rejeter l’amour de l’être ? La suffisance cardiaque n’est-elle pas également à craindre ? Les pensées sont exprimées sans filtre, sans censure aucune, la tentation anthropomorphique ou finaliste effleurée puis rejetée. 

Pour La lettre du cardiologue, nous avons rencontré l’auteur.
Sur l’importance de la parole des patients en dehors du divan de la psychanalyse.
« La parole des patients …  Là, justement, je l’entendais et j’entends sa dimension inconsciente alors qu’elle n’y est pas appelée comme telle. J’aime percevoir les effets d’inconscient dans la société, dans les évènements de l’histoire, dans le discours de patients qui sont là et qui discutent avec moi pour me dire ce qui les a fait souffrir, ou espérer.
Sur la beauté du cœur.
« Ce système tellement complexe et en même temps si simple. Un arbre de vie, presque un arbre au sens mécanique, l’arbre d’un moteur, cet arbre de vie branché sur les organes. Comment à travers cette symphonie et cette cacophonie peut apparaitre un évènement (la maladie) dont j’insiste pour dire qu’il a une composante génétique ou biologique et une composante psychique?  Comment se trace une courbe avec ces deux composantes. ? 
Sur la suffisance cardiaque.
« La suffisance du cœur est aussi grave que l’insuffisance cardiaque. Comment formuler un malêtre symbolique qui peut atteindre l’être vivant, un dysfonctionnement symbolique qui peut percuter le corps et le faire aller mal, le corps, et l’esprit, et l’âme ? Il faudrait un cœur qui ne soit pas trop plein de soi, de sa plénitude, qui ne fonctionne pas en vase clos, qui serait averti en tant qu’organe, des failles, des insuffisances, de ce qui ne va pas, non pas pour être lui-même insuffisant mais pour savoir qu’il y a de l’insuffisance, que c’est comme une onde réelle qui va et vient et qui ne doit pas se fixer. Ressentir les limites et ne pas fonctionner sur un mode qui abolit les limites, un mode sans ouverture. Une forme quelconque, c’est quand on l’ouvre sur l’extérieur qu’on signale son incomplétude, qui est l’aspect fécond de son insuffisance.  Il faut intégrer cette possibilité d’affronter l’inconnu que j’appelle l’amour de l’être. Il faut s’intéresser à ses problèmes de cœur aux deux sens du terme en même temps.  » 
Sur la vie.
« Par l’être j’entends l’infini du possible, et l’amour de l’être, c’est l’amour du possible, qui n’est pas encore là, donc l’amour de l’incomplétude, l’amour d’une certaine insuffisance. La vie c’est quelque chose qui s’aime et qui aime se reproduire. Mais la vie a besoin d’être dérangée par la vie pour rester vivante.  » 
Sur la violence transmise, à l’origine des maladies.
« Un sujet qui me passionne c’est la violence transmise. La violence ce n’est pas une substance, c’est un évènement dans un rapport entre deux corps, deux groupes, deux pays etc. Mais parfois la violence est mise en mémoire, accumulée, inscrite, c’est la mémoire d’une certaine violence qui va s’épanouir, qui va s’exprimer plus tard. »
Sur le cœur partagé.
 » J’ai opposé au don de soi le partage de soi, et à l’éthique de l’ « autre », l’éthique de l’être. Le don de soi, c’est l’éthique de l’Autre. Mais il ne faut pas mettre tout l’accent uniquement sur la responsabilité devant l’Autre. Il faut déjà répondre de soi, devant soi et devant l’infini du possible, cela nous ramène au partage du cœur, à la non suffisance, à l’idée qu’il faut la suffisance et l’insuffisance. Un cœur ou un corps qui est mortifié par un manque d’amour, c’est une forme de suffisance, qui peut être ébranlée s’il se rappelle qu’il existe pour lui des points d’amour dans l’être. Même si cet amour qu’il a perdu a été vécu comme absolu, au regard de l’être, de l’infini du possible, il n’est pas absolu. Il faut voir le possible et l’infini sur un mode qui engage, qui invite à avoir du répondant, de la responsabilité. Tu as vu briller un point de possible, eh bien tu dois répondre du fait de l’avoir vu.  » 

Denis Chemla

« Un coeur nouveau »

« Voici des traces de mon passage dans le service de chirurgie cardiaque de
l’hôpital Bichat à Paris, avec les transplantés et les insuffisants du coeur.
J’y ai appris beaucoup sur le coeur qu’on coupe et qu’on remplace, sur les
démêlés toujours neufs entre le corps et la technique, sur la profusion de la
vie, sa générosité, ses irrégularités. Sur l’unité increvable du corps et de
l’esprit. Sur le fait que le coeur n’est pas qu’une pompe et que l’impulsion
émotionnelle nous fait vivre et nous soutient au moins autant que son
battement régulier. Sur le fait que ce qui “fatigue” le coeur, c’est le
contrecoeur, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre
esprit et à notre mode d’être. » D. S.

Une plongée inédite et saisissante dans le monde de la chirurgie de pointe.
Mais surtout une méditation bouleversante sur la vie, ses ressacs et son
unité.

CONCLUSION – Si l’on donne ces conseils aux êtres fragiles du cœur – « surtout pas d’émotions fortes » – c’est à titre préventif ; l’idéal dans cette optique serait les prévenir des secousses de la vie, disons même de la vie puisqu’elle ne va pas sans secousses, mais ce n’est pas possible … Or ce qui « fatigue » le cœur, c’est le contrecœur, ce ne sont pas directement les émotions, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre désir, notre esprit, notre mode d’être. Le pire étant que cette imposition, ce prélèvement affectif sur soi contre soi s’inscrive et que sa trace presque inconsciente se perpétue et nous « programme ». Dans ce cas, on « marche » à contrecœur sans même s’en rendre compte, parfois on le voit bien mais on trouve que c’est plus facile que d’être à contrecourant.
Quand c’est un autre qui vous impose, qui vous « taxe » affectivement, et que vous vous « exécutez » à contrecœur, c’est moins grave, ce n’est pas vous-même qui vous « tapez » sur le cœur comme on dit taper sur les nerfs ou sur le système. Un travail de bonne défense contre l’autre se met en place, qui n’est pas simple mais qui peut être jouable si l’on y met du cœur, c’est-à-dire de la générosité (n’oublions pas : le cœur, il faut que ça « donne » pour bien marcher, il faut que le ventricule gauche éjecte et projette bien, sans fuite et sans retenue).
En revanche, si c’est vous qui vous comprimez, qui prenez sur vous contre vous, c’est plus sérieux, il faut vraiment inventer une tierce voie qui surmonte ces deux contraires, l’élan du cœur et le contrecœur. Sinon, le coup de cœur lui-même devient un contrecoup néfaste. Chez les névrosés, ou même chez certains pervers, ce conflit intérieur est résolu par le symptôme lui-même qui est une sorte de compromis. (Et le symptôme névro-pervers donne une sorte de contenance, c’est comme une armure qui permet de fonctionner, avec une taxe affective stabilisée.)
Le contrecœur est grave s’il est suscité par un être qu’on aime intensément, car cela revient au cas où une partie du cœur se dresse contre elle-même. Il faut bien dire que beaucoup d’histoires de cœur, la plupart peut-être, comportent cette tension ou l’une de ses variantes, et c’est sans doute pourquoi tant d’histoires comportent une bulle de compromis voire de tromperie pour faire chuter la tension. Mais si la chose se répète, si l’être aimé vous contrarie sans que vous y preniez plaisir, sans que vous soyez masochiste, alors cela peut être l’occasion de vous en défaire, de vous en libérer, à condition que cette libération elle-même ne soit pas un crève-cœur.
En somme, pour prévenir ou mieux gérer les secousses du cœur, ses arythmies, ses emballements, ses « chutes » et ses insuffisances, ses mauvaises failles et ses mortifications, pour intervenir dans cette grande affaire de cœur sachant qu’une partie du dossier est inconsciente, il faut penser, penser sa présence au monde, ses rapports au possible et à l’infini, ses conduites déficitaires (alors qu’elles ont l’air si rentables puisqu’elles accumulent la même chose toujours plus), bref il faut passer par le cerveau pour mieux guider votre rapport à l’existence. Il vous faut non pas une « éthique de l’autre » ou du « tout pour l’autre » comme le réclame un bavardage nullement gêné par son total irréalisme, mais une éthique de l’être, où il s’agit chaque fois de trouver un point d’amour dans le possible, notamment quand tout s’assombrit, comme quand le sang se raréfie dans le cerveau assez longtemps avant l’attaque.
Quant à la générosité, discrètement symbolisée par le fait qu’un bon cœur ça doit donner à fond du côté ventricule gauche, beaucoup se retiennent de « donner » par peur de ne plus avoir de quoi. Ils ignorent qu’ils sont plus que ce qu’ils ont, et qu’ils sont autres que ce qu’ils croient être, mais c’est pour eux un sujet clos, un chapitre trop « chaud ». Et si c’était cette chaleur qui devenait une brûlure un peu plus tard quand ils sont déjà « cuits » ? D’où l’exigence de réfléchir au don de l’être plutôt que de l’avoir. Donner de l’être et de la présence ce n’est pas faire un « don de soi », c’est trouver le subtil partage de soi et de l’autre où aucun des deux n’est lésé car la richesse provient d’ailleurs.

Lettres à Lacan

 

voici le lien vers l’article écrit par Daniel Sibony :

lettre à Lacan

extrait de l’ouvrage « Lettres à Lacan » réunies par Laurie Laufer –  éditions Thierry Marchaisse.

Pour plus de contenus voici ma chaîne YouTubeYouTube

Des effets de langage dangereux

À propos du Proche-Orient

« La vie et la mort sont aux mains de la langue » dit un proverbe. C’est aussi vrai au niveau politique et militaire. La « guerre des six jours » (juin 67) est évoquée cette semaine à la radio. Je me souviens du jour où elle a éclaté. J’étais chercheur en maths à l’institut Poincaré, je suis allé au Luxembourg tout proche faire une pause, et j’entends à la radio d’un voisin : les avions israéliens survolent Le Caire. Petite sensation d’irréalité – et de soulagement – après un mois d’inquiétude et même d’angoisse : tant d’armées et d’États arabes qui se préparent à attaquer, tant de foules appelant à la guerre sainte (et la belle Oum Kalsoum chantant « égorge ! égorge ! » comme lors des grands sacrifices).

Si l’on consulte la presse d’un bon mois avant cette guerre, on voit des appels arabes qui brandissent la guerre comme seule issue, qui l’annoncent pour ainsi dire, et on entend Nasser dire qu’ « il n’y a aucun modus vivendi » avec l’État juif, que son existence même est une agression. Si on connait les dessous théologico-politiques de l’affaire, on reconnait le discours fondamental, voire coranique, mais dans une bouche nationaliste ; discours contre toute souveraineté juive. Il y a donc eu des effets de langage irresponsables, dont l’auteur ne calcule pas les conséquences ; or elles sont claires : l’état-major hébreu comprend que ce serait la guerre totale et décide, pragmatisme oblige, d’attaquer le premier, clouant au sol toute l’aviation arabe. La victoire s’ensuivit en une semaine.

Continuer la lecture de Des effets de langage dangereux

D’un dialogue fructueux avec l’islam

J’ai dialogué avec des islamologues et même avec un imam sur la violence du Coran envers les « gens du Livre » (juifs et chrétiens)[1]. Leur position n’est pas simple : ils nient la violence en question tout en l’admettant sans la reconnaître…Je comprends ce déni : ce n’est pas facile de vouloir vivre « avec » les autres et d’adorer un Texte qui les maudit. (Voir là-dessus mon nouveau livre : Un amour radical, croyance et identité). Le plus souvent, ils tenté d’imputer la vindicte aux circonstances, au contexte, ça ne marche pas trop mais peu importe. En revanche, deux arguments qu’ils énoncent méritent attention. L’un c’est que les sentiments antijuifs sont apportés par les musulmans de leur pays d’origine comme un élément « culturel » ; donc la culture là-bas   est marquée par cette vindicte, et on sait que la religion y est cruciale. Ils reconnaissent ainsi le problème.

Continuer la lecture de D’un dialogue fructueux avec l’islam

Mai 68, un sacré travail du Vide

Le hasard qui n’en est pas un fit que j’étais là, à la première barricade, celle du 10 mai 68 rue Gay-Lussac, il y a  cinquante ans. Aujourd’hui, l’épaisseur de ce demi-siècle m’étonne par sa terrible simplicité. J’étais jeune chercheur en maths à l’Institut Poincaré, à 150 mètres de là où ça a commencé. J’avais fini ma journée et en partant j’ai vu qu’il y avait foule, je suis resté, c’était plutôt calme, on parlait, on « discutait », en fait on attendait quelque chose dont on n’avait aucune idée. C’est étrange et assez beau, une foule tranquille qui attend sans savoir quoi et qui bouge en tous sens comme pour chercher son Objet. On attend que ça se mette en « mouvement » ; ou mieux, on attendait que se « produise », comme sur une scène, un être mystérieux et familier qui s’appellerait « le Mouvement », qui nous prendrait en charge, grâce auquel on serait « mobilisés » et sur lequel on apprendra qu’il faut toujours veiller pour qu’il ne « retombe pas ». Il y avait bien un mot d’ordre (« libérez nos camarades », des étudiants de Nanterre arrêtés parce qu’ils avaient fait un Mouvement), mais au-delà du prétexte, il y avait comme un texte qui se cherchait, qui devait rester crypté, illisible, quoique son message fût assez clair : ce qui se donne comme autorité n’est pas légitime. L’autorité suprême, De Gaulle, traitera cela de « chienlit » et le paiera de son départ (en 69).

Quant à la barricade, ce fut comme une étincelle ; des jeunes armés de piques dépavaient. Le sable jaune, qui n’était pas celui de la plage, est apparu ; transgression et point de rupture évidents ; façon d’écrire sur le sol le « non » à cette autorité ; on entrait dans l’illégal, dans l’espace sauvage. En même temps, cette foule plutôt tranquille respirait une sorte de fraternité, inconnue des foules « normales » qui, elles, ont un but « dans le cadre » de la loi ; or on n’avait pas d’autre but que d’être là à dire « non ». C’était le mouvement de la présence. Certes, j’étais un peu décalé, notamment incapable de crier « CRS-SS », par souci d’exactitude, et quand ils ont chargé, tard dans la nuit, créant la fuite dans tous les sens, cela ne fit qu’ajouter un mot d’ordre (« À bas la répression ») au mouvement qui était bien décidé à être encoreprésent, à re-présenter le refus. Le vrai mot d’ordre sous-jacent était de maintenir le mouvement, en vue de quoi ? en vue de rester mobilisés.

L’auto référence en foule n’a rien à voir avec ce qu’elle est chez le sujet qui ne renverrait qu’à lui-même. Dans la foule, c’est du performatif ; le sens d’une action c’est le fait qu’elle a lieu et qu’elle soit approuvée par la masse, qui s’est « mobilisée » pour ça, précisément. Et c’était un léger désarroi quand l’action aboutissait : on ne savait pas quoi demander d’autre. De fait, quand « le pouvoir » déboussolé acceptait les demandes, c’était toujours un temps trop tard. La demande d’action était donc toujours là.

Continuer la lecture de Mai 68, un sacré travail du Vide

Conférences et annonce de Daniel Sibony

Conférence du 6 mars 2018

Cycle Clinique du religieux

Analyse psycho-dynamique de textes sacrés

Des figurations de l’inconscient en religion

Cycle Clinique du contemporain

Conférence du 20 mars

Des pressions sociales
Opinion, médias et pincements de la Toile

Les conférences ont toujours lieu, à la Faculté de Médecine, Pavillon 3, 15 rue de l’École de Médecine Paris 6ème

Nouveau livre de Daniel Sibony
Un amour « radical », Identité et croyance
A paraitre en Mars aux Editions Odile Jacob

Théâtre

Le Macbeth monté par Stéphane Braunschweig (à l’Odéon) est une très belle réussite ; il fait des ouvertures dans tous les sens, allant des dictatures africaines aux combines des diplomates européens, l’essentiel étant que le choix de l’acteur noir (Adama Diop), avec son jeu, sa lumière, sa bonhomie, arrache le tragique de la pièce à la grandiloquence qu’on y met souvent, pour l’infiltrer dans l’âme du spectateur où il trouve des échos simples et terribles sur l’écart entre le désir et l’acte; et sur les ravages que peut faire cet écart ou son déni. C’est une mise en scène qui fait entendre toute la pièce, et qui en fait saisir chaque détour crucial. Y compris bien sûr la détresse de la femme qui fait l’homme et qui échoue à le maintenir. Y compris l’exploration des états limites : hallucinations somnambulisme, essoufflement psychique (le souffle de cet acteur, superbe). Bref, cette mise en scène simplifie la pièce au meilleur sens : en la gardant intacte mais en faisant écouter-voir tous ses ressorts et leurs grincements.

Croyance (en vue de la conférence ci-dessous)

   Certains veulent nous convaincre que Dieu existe par un appel à notre confiance : c’est vous, en donnant cette confiance, qui ferez exister Dieu, et vous refusez ! L’auto référence insiste : Dites « j’y crois », sincèrement, et vous y croirez, il existera pour vous et, vous verrez les issues apparaître une à une.
Mais d’autres résistent à « croire » par crainte que les réponses aux énigmes ne pleuvent sur leur tête comme des pierres. Aujourd’hui, les religieux intelligents ne demandent qu’à se délester de leurs réponses aux énigmes ; pour être dans le « questionnement permanent »…
En fait, croyants et athées sont pris dans ce performatif : le oui à Dieu le fait exister, le non le fait disparaître. Un même acte narcissique, l’un expansif, l’autre rétentif.
Mais que l’on dise oui ou non, la Question de l’être va bon train. Qu’il y ait de l’être chargé de mémoire faisant retour sur ce-qui-est, cela ne dépend pas que de moi. Seul un coup de force narcissique peut « réduire » l’être à ce-qui-est…

Informations
Les conférences de Daniel Sibony
en février 2018 :

1) Dimanche 4 février à Montpellier :
Dimensions inconscientes du conflit du Proche-Orient
Contact : Sabine 0683581574

2) Mardi 6 février, Maison de Solenn, boulevard de Port-Royal à Paris
La croyance, forme simplifiée de l’amour
Contact : Sophie.wery@aphp.fr

3)Vendredi 9 février À Aix-en-Provence
Le rire et la surprise, dans la vie et en psychothérapie
Contact : Julie 0622108223

4) Samedi le 10 février, à la Saint-Pierre à Paris métro Abbesses
Objet temps et temps sans fil ; autres approches du temps.
Contact : Françoise 0699080263

Les conférences de Daniel Sibony
Qui font partie des deux cycles :
Clinique des religions et Clinique du contemporain
reprendront au mois de mars aux dates habituelles
(premier et troisième mardi du mois, Faculté de médecine, site des Cordeliers à Paris)

Réponses au Figaro et interview parue

1. Ronan Farrow, le fils de Mia Farrow et Woody Allen, n’a jamais pardonné à son père ce qu’il a appelé une « transgression morale », quand Dylan, une de ses soeurs adoptives, a accusé Woody Allen de l’avoir agressée alors qu’elle avait 7 ans. Les enquêtes de Ronan Farrow qui ont fait tomber Harvey Weinstein ont-elles une dimension personnelle ? Visent-elles selon vous indirectement Woody Allen ?

Bien sûr, elles ont une dimension personnelle, mais cela ne les invalide pas pour autant. Dans la vie, ce qu’on fait de mieux c’est souvent en réglant des comptes, mais on sublime un peu la chose. Ce Ronald Farrow a révélé un pot aux roses qu’on commence à « découvrir » bien ailleurs qu’à Hollywood ou dans les médias : dans les lieux ordinaires de travail, et ça fait boule de neige, tant mieux. Avec des risques d’amalgame où l’on va de la drague aux violences conjugales en passant par le harcèlement et le viol ; j’espère qu’on affinera. Quant à ce Ronald, si c’est le fils de Woody et de Mia, c’est clair qu’il a rejeté le nom du père, donc il lui en veut très fort. Pas seulement à cause de la petite Dylan qui s’est plainte qu’à sept ans Woody lui faisait sucer son pouce à lui, mais parce qu’il a épousé la fille adoptive de sa femme. Et si Ronald n’est pas le fils du couple, comme Woody l’a appelé « mon fils », cela veut dire que Woody a épousé sa fille. Dans les deux cas, il n’est pas clean.

2. Woody Allen a déclaré ne pas être « fier » de Ronan Farrow et a semblé exprimer de la compassion pour Harvey Weinstein : « Je pense que cette histoire sur Harvey Weinstein est très triste. C’est tragique pour les pauvres femmes impliquées et c’est triste pour Harvey car sa vie est totalement bouleversée. Je pense que ce reportage sur lui a été bon seulement pour le New York Times et le New Yorker mais l’ensemble de la situation est très triste pour tout le monde. Il n’y a aucun gagnant dans cette affaire ». Comment jugez-vous ces propos ?

Continuer la lecture de Réponses au Figaro et interview parue