Une suite pour « Difficile diversité » (La religion et l’école)

Depuis ce texte, (Difficile Diversité, voir le blog) un compte-rendu du petit colloque des enseignants est paru dans la Tribune de Genève sous le titre : « Des enseignants n’osent plus parler d’islam et de judaïsme ». Du coup, j’ai mieux compris le sens dudit colloque : les enseignants de cet établissement se coltinent depuis des mois et des années des élèves musulmans qui leur disent : « ça ce n’est pas dans le Coran » ou « ça ce n’est pas conforme à ce qu’on m’a dit dans la mosquée », etc. (ou d’autres exemples que je cite dans Le grand malentendu, comme celui de la prof qui informe sur les Trois Monothéismes et qui se fait interrompre quand elle les classe par ordre chronologique : « M’dame, vous avez tout faux, c’est l’islam le premier ». Donc, ces profs supportaient sans rien dire, et pendant tout ce temps, ils ne se sont pas sentis autorisés à se réunir pour en parler. On les comprend, c’eût été « stigmatisant » pour l’islam, ou « discriminant ». (Discriminer, c’est aussi faire une différence lorsqu’elle s’impose dans le réel, et si c’est mal de distinguer ou de faire une différence, on file tout droit vers un monde d’indifférence, qu’on aura ensuite tout loisir de déplorer.) Il a fallu attendre qu’un élève juif « pète les plombs » devant un discours de l’enseignant, discours qu’il trouvait antisémite (et qui l’était par la simple omission du point de vue juif sur le conflit du Proche-Orient, de sorte que l’enseignant n’y endossait qu’un seul point de vue), il a fallu attendre cet esclandre pour se permettre de se réunir sous le signe qu’indique le titre : des profs n’osent plus parler de judaïsme et d’islam. Cet élève était donc une aubaine, c’est grâce à lui qu’ils ont osé évoquer leurs problèmes à eux, que le journal met sous ce drôle de chapeau, comme si les juifs étaient nombreux à protester contre un manque de « respect » pour leur religion. Ils n’en ont rien à faire, et ce cas ne se produit pas. Dans le cas de cet élève, il ne s’agit pas de judaïsme et d’islam, il n’a pas supporté un discours à sens unique qui délégitime Israël. Il n’avait pas tort, mais il ne savait pas que son cas servirait surtout à donner un peu de courage aux enseignants et à leur institution. Le courage de parler – une journée et entre soi – des problèmes qu’ils affrontent tous les jours. Courage qui a disparu sous la peur d’être taxé d’islamophobie.

Ce terme, lancé comme une peau de banane par des pervers, a permis toutes les glissades, et a faussé tous les débats ; il était fait pour ça. Néanmoins, cela prouve qu’il y a bel et bien une phobie de l’islam chez beaucoup d’enseignants et chez tant de responsables ; une peur qui évoque celle de l’homme BCBG, menant une vie sans histoire (ou qu’il aimerait telle) et qui se fait interpeller par un homme fougueux colérique, qui peut lui exploser au nez à tout instant.

Il y a dans la société européenne une peur de la violence, et c’est ce qui la rend incapable d’affronter la violence, et même d’être contre, quoi qu’elle en dise. Pour être contre la violence, il faut être capable de l’affronter. Cela demande un courage, physique et symbolique. Or si les corps se couchent, la violence devient un objet phobique, redouté et jouissif. Trop long à développer ici. Ce qui est sûr, c’est que la critique de la violence comme d’une substance mauvaise, alors que la violence est une relation, cette fausse critique a produit une phobie ; comme d’une substance mortelle qu’il faut à tout prix éviter. Et on y arrive grâce à un remède parfait : la lâcheté ; souvent déguisée en indifférence ; on s’efface, on fait le vide, mais quand on fait le vide devant des personnes qui elles veulent faire le plein, et occuper le terrain ou le discours, l’ambiance devient toxique. Et la dignité des individus, ne s’en porte pas très bien.

Or la réaction d’élèves musulmans se comprend, elle tient au fait que leur carcan identitaire est si susceptible envers les autres, que tout ce qui n’y entre pas peut leur paraîtra une objection radicale, une menace voire une attaque. Ce n’est bien sûr pas  une atmosphère favorable à  l’échange, encore moins à la critique. Et le double discours s’installe tranquillement dans l’opinion, dans le discours ambiant qui tisse une socialité.

Un autre détail confirme cet épisode. Si vous avez fait des recherches sur l’islam, et si vous en faites un livre, il est hors de question d’en parler dans les médias en l’absence d’un musulman ; il faut qu’il soit là pour répondre, pour corriger. Et vous risquez d’être critique ; or l’islam n’est pas critiquable, sauf par les siens[1]. Du coup, vous aimeriez discuter publiquement avec eux, mais s’ils se défilent, et ça arrive, il n’y aura pas de discussion. En revanche, on a beaucoup de « dialogues » où un musulman explique ce qu’est l’islam à des ignorants, qui objectent juste ce qu’il faut pour que la leçon soit édifiante.

Tout cela en dit long sur le niveau où se retrouve la liberté d’expression. Des gens s’obsèdent sur celle de faire des caricatures, mais elle est supprimée de facto (par la peur des dessinateurs pour leur peau ; qui peut la leur reprocher ? au contraire, leur peur accuse la société, et la lâcheté qu’elle diffuse). Mais on en oublie d’autres formes de liberté qui s’étouffe tout doucement ; comme la liberté de parler des problèmes qu’on se pose.


[1] On comprend la gêne de certains, de se voir soudain promus héros de la pensée  dès qu’ils arrivent à dire qu’il y a problème ; c’est tellement audacieux, qu’il n’y a plus à l’analyser, encore moins à  proposer des approches de solutions.

« Rompre le silence »

Une ONG qui porte ce nom en anglais a révélé le témoignage de soldats israéliens qui avouent avoir tiré sur des civils sciemment, et affirment que leur armée a perdu le sens moral (cela signale déjà qu’elle en avait un, du moins jusqu’à leur témoignage). Cela fait les titres des journaux, où l’autre point de vue n’est pas rapporté, selon lequel ces témoignages sont des faux, commandés  et bien payés par une association islamique des droits de l’homme.
Que peut-on en penser ? Il est clair que s’il y a une poignée de tarés dans cette armée, on peut faire confiance aux médias pour les mettre en valeur, et leur donner la parole.  Y compris les médias israéliens, car eux aussi ont besoin de se mettre en valeur, d’apparaître des combattants de la vérité – qui sera d’autant plus vraie qu’elle paraîtra plus contrariante ; ils sont comme ça. Et tel que je connais leur pays, ce n’est pas vraiment le lieu où l’on peut garder le silence ; tant mieux, et l’on peut faire confiance à leur justice : s’il y a des coupables ils seront punis, c’est aussi un des mérites de leur bureaucratie.
En fait, ils sont sans doute plus qu’une poignée, il doit y avoir dans cette armée un pourcentage de tarés comparable aux autres armées européennes, où l’on vient d’épingler des soldats violeurs en Afrique. Mais c’est la logique médiatique que de chercher l’information scandaleuse et de la diffuser si elle va dans le sens de l’opinion voulue, ou si elle crée une opinion que l’on croit maîtriser puisqu’on en est la cause. Il y a une lutte sur « l’info », où peu importe  la  vérité d’une   information ou sa valeur indicative, ce qui compte c’est de la  lancer et de paraître à la tête du mouvement qu’elle provoque. L’enjeu c’est la place de pouvoir que donnerait l’information. Elle donnerait à ceux qui la révèlent un pouvoir  d’autant plus grand qu’elle serait plus scandaleuse. Mais de tels pouvoirs s’annulent, comme des « infos » qui se contredisent et se succèdent, l’une effaçant la précédente ; sauf si l’on gère les informations dans le même sens, en gommant d’autres points de vue. Et cela donne le discours de propagande qui nous enveloppe gentiment, et qui assène des propos allant toujours dans le même sens, fût-il contredit par d’autres réalités.
L’œuvre d’art exprime ces choses avec plus de finesse et plus de vraisemblance. Je pense au film American Sniper, un grand Clint Eastwood, qui montre les dilemmes terribles d’un Marine en Irak, un tireur d’élite qui se demande s’il doit tirer sur cette femme accompagnée de sa fillette ; puis il la voit remettre à celle-ci un engin explosif et s’en aller ; et il tire et tue la fille. Ou encore, après avoir abattu un homme en civil qui tenait un lance-roquettes et montait au front, il voit qu’un petit garçon tente  de reprendre l’engin et d’y aller lui-même – alors il le vise avec angoisse – mais l’enfant n’y arrive pas et lâche l’objet ; soulagement. ( En Israël, il y a un terme populaire sur les soldats dans ces cas : yorim oubokhim, ils tirent et ils pleurent). On imagine tant d’autres cas pour ce Marine, mais il a eu de la chance et a pu passer à travers, tout en étant assez abîmé psychiquement par ces tensions extrêmes. Et c’est de retour chez lui, heureux de se retirer et de retrouver sa famille, qu’il se fait tuer accidentellement par un vétéran d’Irak, qu’il essayait d’aider. (Le vétéran handicapé n’a pas dû aimer cet homme qui a vécu le même enfer et qui s’en est tiré, lui.) Mais l’accident est signifiant : l’homme s’était bien débrouillé avec ses ennemis, et c’est un des siens qui le tue.
Peut-être en va-t-il de même avec beaucoup de soldats israéliens qui ont fait ce qu’ils ont pu pour éviter les bavures, et c’est au retour, après la bataille, qu’ils sont « tués » en image par les leurs. Ils savent comme tout le monde qu’il n’y a pas de guerre propre, mais ils ignorent que leur guerre, on leur demande qu’elle soit morale, bien que les lignes de front ne soient pas des lieux propices aux leçons de morale.
Tout cela nous mène aussi vers d’autres mythes bien nourris par les médias, comme le mythe d’une guerre sans victime ; car une victime, habillée comme souvent en civil, pointe celui qui l’a tuée comme un bourreau. On veut donc  des guerres sans victimes ni bourreaux, sans vaincus ni vainqueurs ; on veut pas-de-guerre-du-tout peut être ? Mais  le monde qu’on fabrique ne s’y prête pas vraiment.

Difficile diversité

J’étais invité à un séminaire d’enseignants suisses pour parler d’identités, de religion, des problèmes qu’ils ont avec des élèves issus d’autres cultures; car fréquemment, en cours d’histoire-géo, de lettres ou de philo, des élèves musulmans objectent que c’est faux, que le Coran dit le contraire, etc. Mais ce qui a fait déborder le vase et provoqué la décision de se réunir et d’en parler, c’est un cas rarissime, celui d’un élève juif qui a dit que le discours qu’il entendait sur le Proche-Orient était antisémite et visait à délégitimer Israël.
Parmi toutes les choses que j’ai dites, j’ai insisté sur la dignité de l’enseignant, sa liberté, son autorité – non pas formelle mais en acte, du fait qu’il est auteur de son discours, bien que celui-ci relève d’un programme. J’ai dit que sur des problèmes chauds, il pouvait transmettre chacune des positions en présence, par exemple, sur le Proche-Orient, la position européenne, occidentale, arabe, palestinienne, israélienne, et juive. C’est  une vraie diversité, très bénéfique pour l’esprit, quand c’est bien fait, notamment avec un peu de sincérité. C’est d’ailleurs cette diversité que j’ai produite dans mon livre “Proche-Orient psychanalyse d’un conflit”.
Après ma conférence, que je ne rapporterai pas, une prof de droit a fait la sienne sur ce qui est permis ou non par la loi. Par exemple, est-ce que les caricatures de Mahomet  sont insultantes pour “l’autre”? elle pense que oui, et qu’il faudrait les interdire, mais ce n’est pas encore dans la loi. Elle a évoqué un procès qu’une association pro-palestinienne a fait à l’entreprise Caterpillar pour avoir été “complice des crimes de guerre israéliens en Cisjordanie”. L’association fut déboutée car la complicité de l’entreprise de tracteurs n’a pas été établie, pour des actes israéliens qui consistaient à détruire par ces engins les maisons de ceux qui s’explosaient dans des lieux publics, faisant des victimes civiles. L’intérêt de cette information, c’est qu’en focalisant  sur Caterpillar, elle soustrait à la discussion le point central, qui semble acquis, celui des crimes de guerre israéliens. J’ai dit à cette prof qu’un élève juif qui aurait entendu cela en classe aurait lui aussi” pété un câble” comme ils l’ont dit du précedent, celui qui est parti pour fuir un discours anti-juif; et que le remède, là encore, serait de transmettre les points de vue en présence : pour l’Europe et les palestiniens, c’est un crime de guerre; pour les Israéliens c’est la seule sanction possible contre des auteurs d’attentats- suicides, faute de quoi, ces hommes seraient une arme absolue, sans recours; qu’en outre, les Israéliens informent les habitants de la maison et les font sortir avant; que les accords de Genève qui définissent les crimes de guerre pointent comme un crime le fait de détruire une maison    habitée. Erreur, répond la prof, la Cour de Genève a modifié ce point : détruire une maison qui n’est pas un objectif militaire, est un crime de guerre, même si elle est vide.   J’ai répondu qu’en exposant les points de vue, ce serait bon d’intégrer aussi celui de la Cour de Genève. Réponse de la juriste : nous n’allons tout de même pas mettre sur le même plan le point de vue de la Cour de Genève et celui de l’État israélien !
Comme quoi, faire état des différents points de vue, suppose l’acte, difficile pour certains, de les considérer sur le même plan, non pour les égaliser, mais pour leur donner lieu, comme points de vue, dans la vision qu’on a de la chose. Et c’est difficile, pour ceux qui pensent que certains sont d’avance condamnés, et d’autres d’avance innocents.
Le point de vue de l’État hébreu, qui n’est en principe pas évoqué, considère que les hommes-bombes font la guerre, et que leurs maisons ont une valeur dans cette guerre, que les détruire a une valeur militaire dissuasive, qui peut amener les familles à être plus vigilantes sur les actes de leurs fils, à moins qu’elle ne soient unanimes pour soutenir l’acte de guerre sainte, d’aller exploser au milieu d’une foule juive.
La même juriste avait argumenté pour l’interdiction des caricatures, en avançant cet argument : “Écoutez, franchement, nous en étions là il y a deux siècles, à être révoltés si on touche à notre religion; alors, on peut leur accorder cela” (aux musulmans)… La condescendance, voire le mépris pour ces derniers, la dame ne les percevait pas; ni le mépris pour la fameuse liberté d’expression, celle dont les caricaturistes sont devenus le symbole; symbole difficile, puisque, par métier, ils ne peuvent parler d’une chose qu’en la caricaturant.

Le flash dépressif du pilote allemand

    On sait que la déprime, moyenne ou grave, est une formation narcissique où rien d’autre ne compte pour le sujet que lui-même… en train de dire et de penser que rien ne compte,  que la vie n’a pas d’intérêt, ne mérite pas d’être vécue, etc. Mais il faut qu’il soit là pour le dire et s’entourer de la compassion de ses proches.

         L’acte « suicidaire » du copilote allemand montre jusqu’où peut aller l’aspect narcissique, puisqu’il englobe littéralement le corps des autres qui l’entouraient. De son point de vue, il s’est tué tout seul, il n’a pas trouvé place dans sa tête, pour une représentation des autres, dans leur vie propre et leur autonomie. C’est comme s’il s’écrasait en étant enveloppé par l’avion plein de présences neutres, non-signifiantes, faisant partie de son décor. On sait que certains déprimés trainent pendant des années leur déprime et leur promesse de mourir, mais se contentent d’en « faire baver » aux personnes de leur entourage. Cet homme, lui, les a fait crever, presque en passant ; ces gens ne comptaient pas pour lui ; ils l’accompagnaient simplement ; il ne le leur a pas « demandé », puisqu’ils ne comptaient pas.

         Mais il faut nuancer ces remarques, car la « descente » de l’avion fut assez longue, et l’on peut penser qu’il y a eu dans sa tête, sinon une lutte ou une longue hésitation, du moins une tentative de prise en compte, un effort hébété de se représenter ces êtres ; en vain, bien sûr, mais cela frôle la question de la jouissance qu’il a eue, et qui pour le coup, relève de la cruauté. Celle-ci se distingue du meurtre sauvage ou de la violence aveugle : c’est un acte pervers commis sur des gens qui ne le sont pas mais dont on cherche à ce qu’ils soient solidaires de l’acte qu’on leur impose ; à ce qu’ils en soient partie prenante, ou qu’ils en donnent les apparences. Histoire de mieux marquer sa toute puissance. Le viol en est un exemple, ou l’acte pédophile qui repose sur la confiance de l’enfant dans l’adulte ; le choix de Sophie en est un autre, où une mère dans un Camp nazi doit « choisir » lequel de ses deux petits se fera gazer en premier. Ici, les passagers sont solidaires du pilote, ils sont avec lui, en toute confiance, et c’est à sa mort qu’il les mène, les privant de leur mort à eux, celle de leur vie. C’est son flash qu’il leur impose.

Complément
    Depuis le crash, on apprend toutes sortes de choses. Notamment que son acte était prémédité ; mais cela ne change rien au sens de cet acte, qui est d’inscrire sa loi narcissique, en ponctuant l'inscription par un bon paquet de vies sacrifiées en même temps, en guise d’accompagnement.
    Cet acte n'est pas psychotique, il ne déforme pas la réalité, il la prend telle qu'elle est pour s'y inscrire comme décision ; une décision où il trahit son contrat, mais celui-ci n'est pas toute la réalité. Ceux qui parlent de bouffée psychotique veulent dire parfois que pour eux, cet acte est « fou », au sens où ce n'est sûrement pas eux qui le feraient. Ils refusent de s'identifier si peu que ce soit à l'auteur de cet acte ; c'est à leur honneur, mais cela ne suffit pas à faire de lui un fou.
    Si l'on compare cet acte à ceux des terroristes qu’on a vus récemment, ils relèvent de la même logique, mais dans le cas du pilote, c'est une loi narcissique personnelle qui s'inscrit ; dans le cas des terroristes identitaires ou idéologiques, c'est une loi narcissique collective. Curieusement, dans ce dernier cas aussi, beaucoup s'acharnent à dire que ces terroristes sont des fous ; il peut y avoir des fous parmi eux, mais leur acte d’inscrire une loi narcissique collective n'est pas psychotique. C'est un acte pervers appliqué à des gens qui ne le sont pas, avec parfois un surcroît de cruauté comme je l'ai expliqué[1].     
    Par ailleurs, dire que ce pilote allemand est un Érostrate est inexact. Érostrate a brûlé le temple d'Éphèse pour avoir une renommée ; il ne s'est pas brûlé avec,  il voulait être là pour jouir de cette renommée ne fût-ce qu'un moment, c'était sa principale motivation. Ce n'est pas le cas pour cet acte suicidaire qui accomplit la dépression du sujet. La renommée  y intervient comme supplément d’une jouissance, dont le flux principal est le flash dépressif.
    J’ai dit que cet acte ne manquait pas de cruauté ; il s’y ajoute celle-ci : c'est à cause du supplément de sécurité  que l'autre pilote n'a pas pu regagner la cabine et sauver la situation. Autrement dit, la sécurité a été utilisée pour accomplir la catastrophe. Cela aussi n'est pas sans rapport avec les terroristes : ceux-ci utilisent les lois pour rester protégés jusqu'à l'accomplissement de l’acte. Et les tenants de la loi constatent alors amèrement qu’ils se sont fait avoir.
    En fait de sécurité, la compagnie est coupable de négligence gravissime. Mauvais entretien de l'appareil, au sens large du terme. L'appareil comporte aussi ceux qui l’actionnent, les pilotes ; il faut qu'ils soient eux aussi en bonne forme. Quand on sait que l'un d’eux est gravement malade, c'est pire que de mettre une pièce défectueuse dans le moteur ; c'est un énorme ratage de l'entretien. Entretenir un objet aussi complexe qu'un avion en vol, c'est s'entretenir avec tous ces éléments, y compris humains, et s'entretenir avec eux de façon humaine, qui comporte si possible la rigueur et la grâce. Les deux ont fait défaut.


[1] Voir le texte : Comment devient-on un tueur pour la bonne cause ?

                                                

À propos de l’antisémitisme chrétien

         À force de penser aux actes antijuifs se réclamant de l'islam, on en oublie la vieille vindicte antijuive distillée par le christianisme pendant des siècles, qui continue d'être enseignée au catéchisme. C'est ainsi qu'une maman d'élèves m'apprend que son petit de cinq ans est rentré de l'école en criant Dieu est mort ! Elle pensait qu'il citait Nietzsche, car il est très avancé, mais non, car il a ajouté et C’est les juifs qui l'ont tué ! Elle s'en est inquiétée, elle a parlé à une proche, catholique, qui en a parlé au curé de la paroisse, à Paris, et il n'a rien répliqué, lui suggérant de laisser tomber cette question ; plus précisément, de ne pas en parler.

         Ce n'est déjà pas si mal, que la vindicte antijuive du christianisme, des chrétiens veuillent qu'on n'en parle pas, mais acceptent de l'enseigner aux enfants. De même, la vindicte antijuive de l'islam, les musulmans, surtout en Europe, invitent à ne pas en parler, et même à nier qu'elle existe dans leurs textes fondateurs, ce qui est une autre façon de la protéger et de continuer à l'enseigner ; c’est le cas dans toute école coranique qui se respecte. Ce désir de ne pas en parler indique au moins un tiraillement entre la fidélité à la tradition, et le sursaut d'honnêteté qu'imposerait l'évidence.

         Car enfin, s'agissant du christianisme, quatre points évidents sont à rappeler :1) Ce ne sont pas les Juifs qui ont tué Jésus, mais les Romains ; car sous l’occupation romaine, les Juifs n'avaient pas droit de vie et de mort même sur des juifs ; et Jésus en était un (ce que bien des chrétiens ignorent) 2) Les Évangiles parlent de la foule des Juifs qui approuvèrent sa mise à mort. Mais ils parlent aussi des foules qui le suivaient pendant sa prédication qui a duré trois ans ; et ces foules, c'étaient des Juifs. N'est-il pas curieux que lorsque des foules suivent Jésus on ne dise pas qu’elles sont juives, mais quand une foule lui est hostile, elle soit juive et représente « les Juifs » ? Pourquoi ne pas reconnaître à ce peuple une certaine diversité ? 3) Dans leur grande majorité, les fidèles de ce qui allait devenir le christianisme étaient des Juifs. On peut même dire que ce sont eux qui, les premiers temps, ont donné corps à cette nouvelle religion, qui est née, rappelons-le, du cœur même de la juive, et qui ne cesse de se référer aux textes juifs. 4) N'est-il pas indécent que le christianisme  retienne surtout – et enseigne – que « les Juifs » ont tué Dieu, quand c'est eux qui ont apporté ce Dieu ? Je parle non seulement du Dieu-homme que serait Jésus mais du Dieu de la Bible juive qui est aussi le Dieu des chrétiens ?

Comment devient-on un tueur pour la bonne Cause ?

         Beaucoup ont du mal à comprendre qu'un homme puisse tuer et se tuer pour une grande cause, une religion, une idéologie. Pourtant le phénomène existe, mais leur résistance à le comprendre  semble être leur façon de dire : nous n'avons, avec cet homme, aucun point commun, aucune identification. Voilà qui est peut-être à leur honneur, mais qui n'aide pas à y voir clair. On doit pouvoir identifier des choses avec lesquelles on n’a « rien à voir », a priori.

         Donc, pour éclairer ce phénomène partons de la pulsion de lien[1], qui fait qu'un homme a besoin de liens pour vivre, de liens qu'il considère comme vivants, qui lui épargnent la sensation pénible d'être seul au monde, et qui nourrissent son être au monde par le contact avec un groupe qui lui donne un peu de chaleur, de présence humaine. Cet homme peut donc rejoindre un groupe qui lui fournit de l'appartenance, qui peut même le mettre en scène et en valeur. Imaginons qu'il ait rejoint dans les années 50 un parti communiste. Il en reçoit, à tort ou à raison peu importe, le sentiment de lutter pour abolir  l'injustice, l'exploitation, etc. Tout en jouissant du coude à coude fraternel avec ses camarades, il accède à ce qui distingue son groupe des autres, par exemple à la haine qu'il nourrit envers « l'ennemi de classe », les « agents du pouvoir », etc. Il peut, s'il veut renforcer son appartenance, endosser ces affects, les nourrir de sa passion, suffisamment pour en faire une valeur qui éclipse toutes les autres. Sans aller jusqu'à tuer pour le parti, ce qui n'est pas à exclure, il peut sacrifier la vérité et la justice pour défendre le parti, qui est une cause supérieure. Les témoignages là-dessus sont innombrables. J'ai évoqué celui d’une intellectuelle communiste[2], qui lors du procès d’un rescapé d’URSS qui dénonçait le régime soviétique, lui a refusé tout soutien, alors même qu'elle le savait innocent et de bonne foi. Cet homme s'est suicidé faute de soutien. Elle a expliqué son refus par le fait que, devant la valeur du parti et l'immensité de sa cause, cette injustice semblait infime et nécessaire. Elle ajouta : « nous étions des croyants ». Mais la croyance est une forme simplifiée de l'amour. Elle aimait le parti, qui lui donnait une place, un rôle social gratifiant. Et cela suffit, même dans des contextes non partisans, dans une grande entreprise par exemple, à « flinguer » un collègue ou un gêneur pour avoir un plus d'amour, avec ses variantes : plus de poids, plus d’influence, de reconnaissance, etc.

         En somme, on rejoint un groupe ou une idéologie par un transfert d'amour, d'amour narcissique au départ, qui se renforce et se sublime dans l'amour du groupe, de l'existence concrète du groupe plutôt que de son chef ou de son idéal. Ce qui porte le sujet, c'est l'existence des liens tissés par le groupe, au point que si on les coupait, il tomberait dans le vide ; c'est du moins ce qu'il pense. Si maintenant on suppose que le groupe est habité par la haine envers certains autres, le sujet peut vouloir la mettre en acte et gagner par la même une surdose d'admiration et d'amour. Le groupe communiste était habité par la haine de classe ; le groupe nazi par la haine des juifs ; le groupe islamique par la haine des insoumis juifs et chrétiens. Dans chacun de ces cas, la texture même du groupe, parfois renforcée par ses textes, fait que des sujets se dressent et mettent en acte la chose. Ils peuvent aller jusqu'à considérer qu'il n'y a pas de limite dans ce qu'on peut infliger à l'autre puisque cet autre représente le contraire même du groupe qui les porte. On dit qu'ils considèrent l'autre comme un objet, ce n'est pas sûr : il suffit qu'ils le considèrent comme un humain qu'il faut éliminer ; sachant que dans l’élimination, on peut se permettre un supplément de violence qui s'appelle de la cruauté et qui consiste à faire en sorte que la victime participe elle-même à son exécution ou à son avilissement. C'est là un supplément de jouissance que s'autorisent volontiers ces justiciers qui appliquent simplement la loi narcissique du groupe qu’ils aiment, et pas à tort, puisqu'il leur donne le cordon ombilical qui les relie à la vie.

         On peut même dire que ces tueurs pour la bonne cause sont psychiquement plus atteints que l’est un serial killer. Celui-ci porte un jugement sur lui-même,  et sur quelques autres, pour signifier : je suis plus important que tout, j'ai juste besoin de quelques corps pour combler ma fêlure insupportable ; alors que les tueurs pour la bonne cause portent un jugement sur la vie et sur l'être, qu'ils réduisent à cet être particulier qu'est leur groupe, leur religion, leur idéologie, leur Dieu… Ils diront que cet être particulier est  en fait le plus universel qui soit, c'est encore un coup de force où leur tendance singulière se totalise pour absorber tout le monde. Ainsi, l'amour pour eux-mêmes, consolidé grâce à l'amour qui fonde le groupe, leur fait faire une double opération : restreindre la vie jusqu'à leur groupe singulier, auquel ils donnent ensuite une portée totalisante.

         L’énigme de  départ devient ainsi plus abordable: ce sont des gens totalitaires, pas toujours violents, mais qui projettent le tout de la vie dans telle entité, tel collectif que nomme leur idéologie. On peut dire que pour eux, l’être en tant qu’infini du possible se réduit à cet être là. Cette réduction peut faire d’eux des tueurs, et ce qui les distingue d’un sérial killer, c’est que celui-ci travaille pour son compte, celui de son narcissisme, et que ces gens travaillent aussi pour leur narcissisme mais « gonflé » par ladite Cause, jusqu’à s’identifier à elle.


[1] J’ai introduit ce terme dans mon livre Perversions, à propos des « maladies du lien ».

[2] Voir Islam, Phobie, Culpabilité p.120 et sq

 

Grâce au jeu… (Pourim toujours)

    Je l'ai dit, cette fête commémore l'idée que le destin peut faire une grâce énorme, radicale, existentielle, comme celle qu'il fit (dans cette histoire) à tout un peuple qui risquait l'effacement et qui soudain fut sauvé; par cette grâce, où se conjoignent hasards et nécessités. (Voir Anatomie d'un miracle). D'où la coutume de se faire des cadeaux, pour se donner l'occasion de dire merci les uns aux autres, façon d'invoquer la grâce (gracia en espagnol donne aux pluriels gracias : merci; merced, dont le pluriel est mercedes…). C’est une façon de la rendre présente, de prononcer son signalement : merci, grâce, on a plus qu'il n'en faut.
    Une autre façon de mettre en acte  le fait que le jeu du destin a été et peut donc être favorable, c'est de jouer, lors de cette fête. Dans le monde ashkénaze, il y a les fameux pourim-spiels, pièces de théâtre,  déguisements,  jeux dans le genre carnavalesque (il se peut même que la tradition du carnaval en Europe, donc au Brésil, emprunte à ce trait de Pourim).
    Dans le monde maghrébin, par exemple au Maroc, on jouait…aux cartes. Le jeu le plus simple où l'on sollicite le hasard pour l'espérer favorable. Peu importe qui gagne et qui perd, l'important est de jouer, d’être ému en guettant la chance. On jouait sérieusement, on se prêtait au jeu du hasard pour sentir l'instant où il serait bon, où il ferait  signe, de grâce.

A l’occasion de Pourim. Anatomie d’un miracle. Esther.

    Ici, c'est un moment de grâce, celle de la femme et du hasard; moment vital dans la détresse de l'exil. L'histoire a lieu en Perse, quelques siècles avant notre ère. Le roi Assuérus répudie sa femme, la reine Vashti, sur les conseils d'Haman son ministre. Elle avait refusé de répondre à sa demande et de se présenter devant lui et ses invités lors d'un banquet. (Elle avait aussi le sien, un banquet de femmes…) Pour recruter une nouvelle reine, on fait appel à toutes les belles vierges du Royaume. Esther est choisie. Elle a été élevée par son oncle Mordékhaï. Celui-ci, lorsqu'il vient prendre de ses nouvelles, ne se prosterne pas comme il se doit devant Haman; lequel décide d'en finir avec les Juifs, ce peuple qui "ne fait pas comme les autres". Le jour est fixé, la date tirée au sort (Pourim = les sorts). Le roi est très complaisant: "L'argent, garde-le et fais de ce peuple ce que tu veux". (Haman comptait verser une certaine somme au trésor public pour avoir les mains libres.) Mordékhaï apprend la nouvelle, il se met en deuil, déchire ses vêtements, fait appel à Esther pour qu'elle intervienne. Elle hésite: on risque sa vie si on se présente au roi sans y être appelée. Alors Mordékhaï lui envoie dire: "Ne crois pas te protéger en te détachant de ton peuple. Si tu te tais dans un tel moment, la délivrance viendra aux Juifs d'un autre lieu, et toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si tu n'es pas devenue reine pour un moment comme celui-ci". Mordékhaï qui, au début, lui demande de ne pas dire qu'elle est juive, l'adjure maintenant de le dire, d'intervenir en tant que juive et reine. (Ainsi le rapport aux origines ne doit pas être figé; on peut en jouer selon l'événement.) Esther accepte, elle demande qu'on jeûne pour elle trois jours, elle-même et ses suivantes vont jeûner, après quoi elle se présentera devant le roi. Entre-temps,celui-ci a une insomnie, il se fait lire la chronique du palais (le livre mémoire des faits du jour…) et il remarque que Mordékhaï avait un jour révélé un complot visant à tuer le roi, et n'a pas eu de récompense. (C'est par Esther qui avait informé le roi du complot.)
    Haman est justement dans l'antichambre, il le fait entrer: "Que faut-il faire à un homme que le roi veut honorer?" Haman, sûr qu'il s'agit de lui, répond: Qu'on l'habille de la tenue royale, qu'on le mette sur le cheval du roi et que l'un des plus hauts dignitaires tienne la bride et le promène dans les rues de la ville en clamant: Voilà ce qu'on fait à un homme que le roi veut honorer. Le roi demande à Haman de le faire pour Mordekhaï. C'est le début de la fin car entre-temps Esther a pu voir le roi, l'a invité à un festin avec Haman, puis à un second festin où elle révèle qu'elle et son peuple, Haman veut les anéantir. Ici, on a un "miracle" (la situation se retourne, le peuple voué à l'effacement est sauvé); on peut en faire l'anatomie; mais on n'a pas la gestion religieuse du miracle sur le mode: ils ont supplié Dieu, il les a entendus et il les a sauvés. Dieu n'est pas mentionné dans ce texte, la prière non plus. Il y a un jeûne, il y a l'acte de mortifier son corps, non sans rappel symbolique: trois jours (trois, chiffre assez chargé; par exemple: les trois jours d'Abraham et son fils marchant vers le Lieu…).
     Et il y a surtout la grâce. Essentielle. On parle souvent de la grâce d'Esther, et il semble qu'elle l'ait transmise à son peuple, au destin de son peuple qu'elle a pu ainsi dévier. Destin d'où provient peut-être cette grâce elle-même: Esther a pu rejoindre le point de grâce enfoui dans le destin hébreu.Qu'est-ce donc que la grâce? Elle n'est pas l'effet d'un travail, d'une amélioration, d'une ascèse. La grâce, on l'a ou pas, à tels moments ou à d'autres. Elle vient d'ailleurs. Dire qu'elle est "divine", c'est dire qu'elle vient des confins de l'humain, des limites. La grâce, c'est l'émotion qui émane d'un être aux prises avec ses limites, et en même temps assez libre envers elles: beaucoup de tout petits sont pleins de cette grâce, sauf lorsqu'ils sont déjà pris et verrouillés dans le symptôme de leur mère. Autrement, ils rayonnent une présence, une certitude inconsciente de leurs limites, qui sont pourtant évidentes. Dans la grâce, la faille et les limites sont à la fois admises et surprenantes, productives de vie. Dans ce consentement, une présence inconsciente fait briller l'étincelle de la grâce. La grâce, c'est quand le narcissisme, qui ignore ses limites, s'en sert à son insu dans un sens de vie. Et cela confirme qu'on ne peut pas l'imiter: on ne peut pas faire exprès d'être inconscient de ses limites. Cette grâce se transmet ou plutôt, elle rayonne, mais ceux qui la reçoivent ou qui l'agréent ne restent pas gracieux si par ailleurs ils ne le sont pas. Ils gardent ce rappel de la grâce, et de ceci qu'elle est par essence un partage. Celui qui a la grâce la donne aux autres, à charge pour eux de la recevoir et de la "garder". En général, le mieux qu'ils font c'est de la reconnaître, de la respecter.
    En tout cas, Esther trouve grâce aux yeux de ceux qui la voient; notamment de l'homme qui gère ce harem, cette masse féminine offerte au roi. Esther se distingue par cette grâce, où se croisent sans doute féminité et symbolique. Elle est, en un sens, l'ennemie absolue d'Haman, qui hait les Juifs et les femmes. (C'est lui qui a suggéré au roi de renvoyer Vashti, sa première épouse, parce qu'elle n'a pas répondu à son ordre.) La grâce signifie que l'être qui la "porte" n'est pas identique à lui-même, qu'il est porteur d'une certaine faille et fait vibrer cet écart, cet entre-deux qui l'ouvre sur l'être et sur la vie; même s'il peut être dans tel cadre ou telle place déterminée. Lorsqu'on dit qu'Esther a trouvé grâce, cela veut dire qu'elle a touché dans l'autre le point de grâce, d'ouverture, de fragilité, d'entre-deux où se passe la vie. En somme, elle donne à l'autre la grâce qu'il a sans le savoir. L'être qui a la grâce la donne sans la perdre, sans rien en perdre. C'est une question de contact: il donne à l'autre la possibilité d'avoir, comme lui, un contact avec l'être, avec la limite de l'humain qu'on appelle le divin.
    Esther est orpheline; cette fragilité d'origine ne l'a pas affaiblie. Elle n'est pas dans l'inclusion familiale, elle appartient à un peuple qui ne s'appartient pas. Elle n'est pas dans l'identité mais dans l'histoire, l'événement, le devenir, la transmission. Bien sûr, c'est parce qu'Esther est prise au palais, et devient la femme du roi, que Mordékhaï son oncle se fait remarquer par Haman en ne s'inclinant pas. Si Esther n'avait pas été choisie, Haman n'aurait pas eu, peut-être, l'occasion de remarquer ce Juif insoumis et de retrouver sa rage ancestrale envers ce peuple, jusqu'à vouloir en finir. Mais Esther, devenue reine, est tentée de s'en tenir à son cadre, sa fonction: elle ne peut pas intercéder dans l'urgence. La réplique de Mordekhaï est cinglante et contient une allusion au divin, la seule dans ce Texte: Si tu restes dans le silence [si tu caches ton origine et ne fais pas savoir au roi, très vite, que le peuple qu'on veut détruire c'est le tien], la délivrance viendra aux Juifs d'un lieu autre (mi-maqom ahér). Car Dieu, c'est aussi le Lieu (maqom): là où ça se tient;
là où les choses et les êtres prélèvent de quoi tenir). Ce lieu autre se réfère au divin d'une façon qui semble vague; en fait, c'est dans sa fonction de lieu, comme source d'événements qui ont lieu; et sur le mode de la pure altérité: du tout autre peut avoir lieu sans toi, si tu restes en dehors.
    Et il y a les coups du hasard. Celui de l'insomnie royale: est-ce qu'inconsciemment le roi a été "travaillé" par ce qu'il a signé – rien de moins que l'effacement d'un de ses peuples? En tout cas, il découvre dans la chronique une parole salvatrice de Mordékhaï sur lui – parole qu'Esther avait transmise en mentionnant le nom de sa source, Mordekhaï. De là le Talmud déduit que quiconque, lorsqu'il tient une parole forte, dit de qui il la tient, apporte la délivrance au monde; tout comme Esther a apporté la délivrance à son peuple en disant de qui elle tenait cette parole. (On pointe ainsi l'universel du singulier: ce qui arrive au peuple juif, en tant qu'il est singulier, a valeur universelle.) Encore faut-il que cette parole soit forte et bonne. On n'a pas à nommer quelqu'un dont on évoque une bêtise ou une parole indifférente.
    Voilà donc plusieurs hasards qui convergent: Mordekhaï a éventé un complot; le roi Assuérus a une insomnie et se fait lire la chronique; Haman passait par là… Le tout sous le signe de la grâce qu'Esther a trouvée en devenant reine. Cette grâce, elle va la retrouver deux fois, lorsqu'elle invite le roi avec Haman et que, la complaisance du vin aidant, le roi est prêt à lui donner "ce qu'elle veut, même la moitié du pouvoir".
    La grâce est liée à l'identité partagée, incertaine mais vivante, qui maintient problématique la question de l'origine, et la laisse non résolue, ouverte à l'événement. Dans le cas d'Esther, ce moment où elle se fait connaître et où elle sauve son peuple (après tout, le roi aurait pu la sauver, elle, et laisser faire Haman), ce moment de grâce ultime porte sur son identité: partagée en elle-même et partagée avec son peuple.
    Ce qu'elle transmet au roi dans cet instant de grâce, c'est un appel de vie: pour quelle sécurité un peuple tout entier doit-il être effacé? pour quel confort identitaire? Cet appel, le roi l'avait refoulé en écoutant Haman, et voilà que la reine vient rouvrir le possible: certes, il y a une faille, il y a un peuple singulier, mais faut-il le détruire pour que tout soit régulier? Ce n'est pas explicite mais c'est là; c'est l'arrière fond sur lequel la grâce opère. Esther fait une entorse à la loi du palais et son peuple est une entorse à l'ordre de l'Etat renforcé par Hama. L'acte d'Esther trouve grâce et la transmet au peuple – qui est comme gracié.
    Les lettres ordonnant la mort vont donc s'inverser en lettres de vie. Vengeance sera tirée de ceux qui préparaient l'Extermination. La grâce s'infiltre dans un ordre totalisant, – perturbé par un peuple non conforme; peuple symbole de la petite entame qu'il faut pour relancer la vie. Autre symbole de cette entame sacrificielle: le jeûne de trois jours imposé à tout son peuple. Puisqu'on est menacé de mort, on va se mortifier, se donner une mort symbolique (avec des accents réels – on défaille) pour se mettre en demande de renaissance. Se mettre en état de manque pour mieux faire voir le manque-de-vie menaçant, avec l'espoir de le surmonter.
    La grâce, transmission involontaire d'une vie autre, est portée par le hasard et elle s'incarne, elle prend corps. De là une certaine beauté, qui somatise l'amour de l'être – pour la vie qui se redonne. La grâce rencontre la féminité – comme faille qui laisse passer la vie – mais la grâce n'est pas uniquement féminine. Dans la Torah, Moïse dit à YHVH: "Si j'ai trouvé grâce à tes yeux…". Si avec nos défaillances tu nous acceptes, alors marche toi-même devant nous… Autrement dit, les défaillances du peuple hébreu, dans le désert et ailleurs, font partie de son rapport au divin. On peut les déplorer, mais c'est parce qu'elles sont là, et qu'elles sont humaines, qu'une grâce est possible ou nécessaire pour fonder cette relation entre le peuple et son Dieu. Toutes les fois que YHVH a voulu exterminer son peuple après un grave manquement, c'est la grâce qui le sauve, et Moïse l'obtient chaque fois – en demandant que la faute soit oubliée; tout en sachant qu'il y en aura une nouvelle, et que la vie fait faux-bond à la perfection.
    La grâce implique donc que l'Autre aussi révèle sa faille: en l'occurrence, Dieu doit se contredire, décider une chose et en faire une autre. Cette aptitude à se contredire n'est pas à mettre au compte de sa toute-puissance (puisqu'il peut tout, il peut aussi pardonner, oublier, se rappeler et… se contredire); elle n'est pas dans une liste complète de ses attributs. Au contraire, c'est une fois la liste établie que l'aptitude à se contredire viendrait la déchirer, la barrer; prouvant par là-même qu'une telle liste est absurde. (Qu'est-ce qu'une liste d'attente dont le dernier dirait qu'elle peut être annulée?).
    C'est pourquoi le rapport entre ce peuple et ce Dieu est singulier sur un mode universel: rapport à l'être qui implique la grâce récurrente et qui s'oppose à toute idée d'en finir avec la faille; à tout projet qui, dénonçant les turpitudes de "ce peuple", voudrait fonder enfin quelque chose de solide qui n'aurait pas tous ces défauts; projet qui totaliserait ces défauts, les fixerait sur ce peuple (ou sur un autre) pour en finir avec.
    Le peuple est donc sauvé par la grâce – qui passe par le hasard dans ses moindres nuances – et non pas grâce à son mérite. Le mot pour dire "sauvé" (hatsél) comporte, on l'a dit, le signifiant de l'ombre (tsél): quand le peuple ou le sujet est pris dans une lumière totale, où l'on voit pleinement ses défauts et les dangers qui le guettent, la grâce qui le sauve consiste à lui donner un peu d'ombre. Gracier, c'est arrêter la pleine lumière qui aveugle et menace de tout brûler. L'autre mot pour "délivrance", employé par Mordekhaï (lorsqu'il dit à Esther: la délivrance et le salut viendront d'un lieu autre), c'est révah, qui prend racine dans ruah, le souffle. La délivrance, c'est retrouver un souffle, un espace dans le jeu de la vie. Et on le retrouve par l'acte de grâce qui assume la faille et déjoue la prétention totalitaire, fût-elle orientée vers un projet de perfection.
    Dans l'histoire d'Esther, le projet totalitaire obtient l'aval du roi, mais celui-ci est entamé par son désir pour Esther, par la grâce qu'elle trouve à ses yeux. Ainsi, il y a un ver dans le fruit empoisonné – qui le rend non comestible. Le projet de meurtre ne passe pas. C'est pourquoi la grâce rappelle la transmission de vie humaine dans son essence symbolique. D'où son lien essentiel avec le féminin. En somme, l'humanité a inventé un petit peuple pour symboliser une entame aux projets totalitaires. Ce peuple aurait pu être un autre, il se trouve que c'est celui-là; l'important c'est le jeu ou plutôt la dynamique que cela permet. (On peut même dire que ce peuple s'est inventé pour occuper cette place, cela ne change rien au problème.) Cette dynamique comporte pour ce peuple des risques d'extermination, et dans ces cas, des risques d'abêtissement pour ladite humanité. C'est ce qui fait de ce peuple, je l'ai dit, un baromètre d
e la maturité ambiante. Mais ce peuple aussi, s'il avait plus de pouvoir, pourrait exprimer des prétentions totalitaires. Rien n'est joué; il semble que l'humanité a besoin, régulièrement, de se poser ou de revivre le problème de sa faille identitaire, et du fantasme de la combler. C'est le problème de l'entame, donc aussi de la grâce. Au-delà de la faute qu'on pardonne, c'est le défaut qu'on intègre. Ce peuple est fait pour le rappeler, et parfois c'est à lui d'en répondre: si le monde ambiant supporte mal l'entre-deux, il en impute l'impossible à ce qui lui semble singulier, à ceux qui ne font pas "comme tout le monde". L'humanité oscille entre deux pôles pour sa question d'identité. Et il n'y a pas de loi qui prévienne contre ces risques totalitaires. (Comme pour la liste des attributs divins entamés par la grâce.) Il y a bien le fantasme d'un tribunal planétaire, qui ferait acte quand certaines lois sont violées et qu'on passe à la barbarie. Mais on connaît les problèmes de sa mise en place et de sa grande impuissance.

Questions de langage et ignorance


Ghetto.

   Le langage courant, surtout médiatique mais pas seulement, charrie des mots et impose leur évidence. Des mots comme ghetto, apartheid, discrimination, ségrégation etc. Ghetto est un mot qu'il faut respecter, car il désignait en Italie (avec son équivalent modulable en Europe centrale, et en terre d'islam) un lieu où les Juifs étaient littéralement enfermés, contrôlés. À Venise, la cloche sonnait à 7heures du soir et tous les Juifs devaient être rentrés dans le ghetto. Dans la journée, ils en sortaient pour aller vaquer à leurs affaires tout en essuyant les insultes ou les agressions du milieu ambiant selon son humeur et selon l'époque. Aujourd'hui on appelle ghetto, bizarrement, des quartiers ou cités de banlieues dans lesquels les habitants, venus du Maghreb ou d'Afrique, ont des appartements corrects, avec des ascenseurs, des espaces communs normaux, mais qui au fil des temps se dégradent par le vandalisme, la grossièreté et le fait que des parents sont débordés par des jeunes qui ne comprennent pas leur histoire ; qui éprouvent la rancœur des parents – que ceux-ci  ont pourtant bien refoulée -  et leur propre rancœur de ne pas mieux posséder les règles du jeu social, ce qui leur permettrait d'être gagnants ; c'est du moins ce qu'ils croient.  Toujours est-il que des non-musulmans dans ces cités prennent leurs distances et vont ailleurs, ce qui rend ces cités plus homogènes et fait penser à des ghettos comme si on les avait parqués. Les habitants, jeunes ou moins jeunes, ont donc une part active dans cette ghettoïsation ; elle exprime leur agressivité envers les autres qui n'auraient pas demandé mieux que de rester là. S'ils partent, c’est  sur le constat effectif que c'est difficile à vivre, et non pas sous l'effet de préjugés, comme Monsieur Rosanvallon, professeur au Collège de France, qui nous assure que lorsque des parents retirent leurs enfants d'une classe parce qu'il y a trop d'enfants musulmans, « c'est sous l'effet de préjugés ». On voit qu'il n'a jamais parlé à des parents juifs qui reçoivent quotidiennement leurs enfants victimes d'agressions, et qui à la fin en ont assez puisque l'école leur affirme en aparté qu'elle ne peut pas assurer la sécurité de leurs enfants. Ils les mettent donc ailleurs. Ce ne sont pas des pré-jugements mais des post-constats.

Apartheid.

  Que le gouvernement français s'accuse d'apartheid envers ses populations musulmanes, cela fait partie de sa toilette narcissique : on sait que la plus haute éthique en Europe est celle de l'auto-flagellation, supposée témoigner d'une certaine hauteur de vue. J'ai montré ce qu'il en était de cette culpabilité perverse. Si les gens acceptent officiellement la présence de musulmans agressifs, c'est que le politiquement correct leur  enjoint de le faire et qu'ils ne veulent pas d'histoires. Cela peut les amener à se protéger, à prendre des distances. L’apartheid, c'est autre chose, c’est écarter l’autre ou le fustiger, alors qu’ici on s’écarte soi-même parce que l’autre vous fustige.

Mixité.

   En revanche, on nous indique qu'il faut forcer la mixité, c'est-à-dire construire des logements sociaux là où le mètre carré vaut dix mille  euros, au cœur de Paris et des villes. Ce forçage, qui coûtera cher créera aussi des rancœurs, il sera moins productif que des mesures de réhabilitation de ces cités et quartiers, mesures surtout éducatives qui poussent leurs habitants à en prendre soin. Je peux dire, en tant qu'immigré en France en 55, que j'aurais trouvé superbe un appartement à Saint-Denis avec 3-4 pièces, cuisine, salle de bain et balcon, comparé à ce que nous habitions en médina, dans des rues poussiéreuses et souvent hostiles.
   J
e déjeune avec X qui est psychologue dans un grand hôpital parisien. Elle me parle des consultations, dont la surveillante dit qu'elles accueillent « le Maghreb et l'Afrique » principalement. Cette fois, elle me dit que le docteur B. a décidé de partir : "Il craque, il en a marre, il veut un peu de mixité". Elle ajoute "Moi aussi, j'en ai marre, je veux de la mixité. Je veux qu'il y ait un ou deux blancs de temps en temps. Là, il n'y en a plus, ou presque".
     
À la même table, il y a C., une autre psychologue qui elle aussi a eu des problèmes par manque de mixité. Ses deux garçons étaient les seuls blonds aux yeux bleus dans une classe où il n'y avait que des noirs et des maghrébins, à Paris. Si encore ils intégraient son petit garçon à leurs jeux dans la cour, mais non, "ils préfèrent jouer entre eux". Elle s'est d'abord désolée qu'il n'y ait pas plus de mélange. Puis, elle est intervenue à la mairie, où la conseillère socialiste a été intraitable : pas de changement de classe ou d'école. De la mixité, bon sang.  C'est bien ce que l'autre venait demander. C. a bien tenté de la fléchir, de la faire réfléchir sur la situation, sur l'écart entre son discours et la réalité. Mais justement, cet écart, l’élue y tenait, c’est ce qui donnait à son discours sa vibration d'idéal. Désespérée, C. a dû faire comme beaucoup d'autres : délocaliser ses enfants, leur donner une adresse fictive pour qu'ils soient dans une classe un peu plus mixte.

    On imagine des élus de la gauche caviar ou de la droite vertueuse qui décident de faire avaler à très haute dose de l’ « autre » à leur public, et s’il fait la grimace et si ce n’est pas à son goût, l’accusation  de racisme a beau être usée, elle procure à ses auteurs une jouissance intacte.
    Dans le cas de classes plus élevées, devant les agressions, beaucoup s'excluent d'eux-mêmes et vont vers des écoles privées. Parfois, certains d'entre eux se convertissent, ce qui facilite les choses et permet de rester sur place.

L’absence de limites et la mort

   
    Chaque fois qu'une pensée projette de supprimer la mort, elle se met à débloquer. Un auteur aurait même dit : « la suppression de la mort nous éviterait de procréer. Il faut remplacer la procréation de nos enfants par la résurrection de nos pères ». Quelle que soit la bêtise du propos, on y remarque une logique narcissique très précise : l'auteur serait le dernier procréé. En somme, que la procréation ait lieu, soit, mais de mon père à moi, pas plus loin. On voit en effet que cette pensée ne va pas loin.
    Ce cas, sans doute extrême, nous rappelle que de temps à autre, le prurit saisit des « penseurs » sur la perte ou l’absence des limites, due à la technique déferlante, au gigantisme qu'elle implique, à la démesure des structures mises en place, etc. Avec toujours un faux frisson : et si notre transgression des limites allait encore plus loin, oui, jusqu'à supprimer la mort par exemple ? On peut leur rappeler que si loin que vont l'audace et la technique, elles n'ont encore jamais créé de la vie sur un mode qui puisse concurrencer la nature. Autrement dit, la nature est le plus grand géant technologique qui soit. Et l'on remarquera s'agissant d'intégrer les techniques à l'humain, que ce sont plutôt les lubies de ce dernier qui créent des problèmes inquiétants, comme par exemple la suppression de la différence sexuelle, ou la suppression des frontières, etc. Choses qui n'étaient pas impliquées sous leur forme extrême, et que seule l'enflure humaine a imposées.