Meilleure connaissance de l’islam

    Certains commencent à reconnaître qu'il y a dans le Coran des appels à la violence contre les autres, contre les non-musulmans. Que ces appels forment une strate assez dense et prégnante du Texte. Que ceux qui dénient cette partie violente ou qui l'ignorent n'ont rien compris au Coran et à leur religion, mais ont simplement décidé, quand ils vivent en Occident, de ne pas s'y référer. Pour eux, le plus urgent c’est d’être en paix avec les autres, d’installer l'idée que l’islam c’est la paix.
    Houellebecq y voit malice : dans son roman Soumission, il suggère que l'islam modéré se posera comme seul capable de contrôler ces extrémistes; il a donc besoin que ceci se manifeste pour pouvoir en triompher, tout en leur laissant la bride sur le cou pour ce qui est de rappeler aux Juifs cette évidence : là où règne l'islam, la place des Juifs est comprise. Celle des femmes reste honorable mais secondaire, ce qui résout les problèmes de chômage (elles seront plutôt au foyer); pendant que les problèmes d'investissement seront massivement résolus par les milliards des pétromonarchies. Cela semble farfelu et vraisemblable, surtout si l'on cède sur la critique des strates guerrières et conquérantes de l'islam.
    Un des arguments qu'on invente pour « expliquer » les djihadistes, (outre la folie ou la misère – facteurs que l'évidence contredit , mais on y tient, surtout à la misère, c’est clair et c’est culpabilisant), un argument que l'on croit très éclairant, c’est qu’ils ne savent pas lire ; il lisent mal le Texte, ils en ont une lecture figée.  L'ennui, c’est que personne pour l'instant ne leur donne la bonne lecture des malédictions insistantes envers les juifs et les chrétiens, et des appels à les combattre. En attendant de leur apprendre à lire, à lire comme nous voulons qu’ils lisent, j'ai montré que le Texte est un être vivant, et que les appels qu'il lance contre les autres, appels qui se transmettent à l'identique depuis des siècles, trouvent forcément des gens zélés et sincères qui les endossent, et qui les mettent en acte. Ces mises en acte sont faites pour honorer la partie par laquelle le Coran se défend des judéo-chrétiens en les dénonçant, comme pour mieux s'approprier leur message, pour mieux montrer que ce n'est pas leur message puisqu'ils refusent de s'y soumettre. Ces actions sont aussi une claque pour les modérés qui, face à l'Occident, maintiennent un déni pure et simple sur l'existence de cette violence. Les extrémistes (c'est-à-dire ceux qui défendent les extrémités, les bordures de l'islam, ses frontières idéologiques avec les autres, frontières qui sont forcément extrêmes), les intégristes violents, sont comme tels un appel aux modérés pour qu'ils prennent leurs responsabilités, pour qu'ils cessent de croire qu'en s'affichant pacifiques, ils rendent l'islam pacifique. Bien sûr, ce serait sympathique de guérir les djihadistes, lecteurs extrêmes, en leur montrant l'énorme richesse de la littérature, en tant qu'elle « lit » et réécrit à sa façon la texture de nos vies, en leur montrant aussi d'autres livres, comme la Bible, nettement plus nuancée, capables de s'en prendre à leurs propres fidèles, etc. Peut toujours leur apprendre la lecture complexe, mais le Texte suscitera toujours des lectures directes, tant qu'on n'a pas affronté cette simple question : les appels violents que lance le Texte envers les autres, comment faire pour les déclarer obsolètes, ayant fait leur temps, sans que les musulmans qui les absorbent (modérés ou radicaux) aient l'impression de les trahir ?

    Les versets pacifiques du Coran, qui ne s'en prennent pas aux juifs et aux chrétiens, sont puisés dans les textes judéo-chrétiens. (La plupart des phrases qui parlent de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de sa toute puissance etc., viennent des Psaumes.) Mais la partie violente du Coran, c'est sa frontière idéologique avec les autres, avec les juifs et les chrétiens Il est normal que cette frontière soit agressive : empêcher les autres de pointer les emprunts ou le plagiat, les empêcher de s'expliquer sur leur texte : telle a été la politique des États musulmans envers leurs minorités juive et chrétienne qu'ils ont confinées dans un statut inférieur et dans un silence total concernant l'islam. Il fallait aussi obtenir que les "vrais croyants", les musulmans, n'aient pas la moindre tentation de se convertir au mode de vie de ces autres. Or c'est ce risque qui, aujourd'hui en Europe, est victorieusement empêché ; l'affirmation identitaire musulmane est au contraire très forte, face aux autres identités plus discrètes, retirées, malléables, indéfinies, incertaines… Elle offre une solide appartenance, dont la frange avancée est le djihad. Mais c'est sur les deux plans que l'islam recrute : sur le plan pacifique, par l'adhésion à une identité parfaitement définie et chaleureuse ; et sur le plan plus agressif par la tentation du djihad.
    Cette situation, les Européens standard n'ont pas moyen de la comprendre, avec leur pensée rationnelle. S'ils vont dans des pays arabes ou islamiques, ils sont généralement bien reçus, hospitalité oblige, sur le mode personnel ou touristique. Ils n'entrent pas dans la texture, et n'ont aucun moyen de parvenir jusqu'au texte qui parle d'eux. Et quand ils observent des musulmans en Europe, ils voient plutôt des gens qui triment, qui essaient de s'en tirer, qui travaillent, qui sont humbles, qui essaient de donner d'eux une bonne image et qui souvent y arrivent. Ils ignorent que le réacteur textuel sur lequel  beaucoup sont branchés, charrie des appels à la haine pour les autres.
    On confond deux tolérances : l'une envers l’étranger qu'on peut aider, respecter (la Bible va jusqu’à dire qu’il faut l’aimer, pour se rappeler l’étranger qu’on a en soi ; l’autre envers des textes menaçants qui se transmettent et  induisent des lectures agressives.

    Jusqu'à présent, la propagande pour  éluder ces aspects consiste à dire : « Mais dans la Bible aussi il y a beaucoup de violence. » J'ai déjà dit que la Bible des Juifs est très violente contre les Juifs, pour à la fois les dresser et les maintenir, comme peuple porteur non pas tant d'un message que d'un certain rapport à l'être. La violence guerrière qu'elle soutient concerne la conquête par ce peuple de sa petite terre promise, grande comme un département français ; il fallait bien un pays, un lieu d'être à ce peuple d'esclaves à peine libérés. En outre, cette violence a eu lieu il y a plus de 3000 ans. Depuis, toutes les guerres menées par les royaumes hébreux (Israël et Judah) étaient des guerres défensives, des alliances pathétiques pour sauver leur souveraineté, en vain.
    En revanche, aujourd'hui, Israël mène des guerres défensives, et ce n'est pas de sa faute si ses adversaires s'effondrent et lui laissent sur les bras des territoires dont il a rendu une partie, Gaza (devenu un bastion furieux plein de haines et de roquettes) et la Cisjordanie dont il aurait bien rendu la plus grande partie s'il était sûr que ça ne sera pas un autre Gaza, encore plus dangereux, sachant qu'au Nord, le Hezbollah pro-iranien et surarmé s'impatiente d'attaquer. On ne peut pas dire qu'Israel, les Hébreux ou les Juifs veuillent faire leur guerre sainte et ramener le plus de monde dans le giron de leur croyance. Ce n'est pas le genre.

    La vérité d'un sujet, qu'il soit individuel ou collectif apparaît dans son exposition à l'autre ; elle excède sa position et la met à l’épreuve. Le monde arabe qui a reçu les intrus européens, les colonialistes, ne s'est pas vraiment exposé à eux, il les a vu comme des intrus, il était en retrait de leur présence, dont il a à la fois profité et souffert. C'est maintenant, en allant en Europe, qu'il s'expose au regard des autres. Même les musulmans restés chez eux, dans leur pays, sont exposés au regard occidental qui se questionne sur leur histoire, leur culture, leur religion. Mais ce regard, brouillé par les larmes de la culpabilité, ne voit pas grand-chose.

La loi sur l’euthanasie

   Il y a des choses et des actes indécidables parce qu'ils dépendent, notamment, de la manière dont on en parle.
   
L'embryon, son statut est indécidable, il dépend de la manière dont la femme ou les parents parlent de sa gestation.
    
De même, l'instant de la mort est indécidable. Mais voilà que les décideurs veulent à tout prix en décider. Alors ce sera au prix d'une escroquerie où ils remplacent la mort par le sommeil. On décidera du sommeil, pas de la mort ; juste du sommeil sans réveil. Les hôpitaux seront des cliniques du sommeil.

 

 

Le refus de comprendre

    Étonnant, l'esprit humain, lorsqu'il cherche à trouver et que sa recherche comporte l'interdit de trouver. Interdit pour des raisons affectives, idéologiques ou sociales. J’y pense en écoutant des auteurs, journalistes, enquêteurs qui cherchent passionnément ce qui a fait partir ces jeunes de France pour le djihad en Irak et en Syrie; ces jeunes musulmans, qui ont parmi eux quelques convertis, laissent leurs parents sidérés, leur entourage étonné. Ce n'étaient pas des jeunes à la dérive ou dans la misère comme tiennent à l'affirmer des analyses qui aimeraient bien « relier tout ça » à l'exploitation de classe, au colonialisme, à l'impérialisme, à tout ce qui peut nourrir la culpabilité forcée, celle qu'on doit afficher pour avoir une hauteur éthique.

    Tant d’ignorance et de contorsions pour ne pas voir que ces jeunes s'introduisent au Texte coranique qui comporte de la violence et du calme tout comme une forteresse comporte des canons sur ses murailles et de grandes salles à manger à l’intérieur. Le Texte a dans sa trame des nœuds cruciaux touchant les autres, ceux qui résistent au vrai islam, ces autres étant les juifs, les chrétiens. (Par extension, on vise les mauvais musulmans, mais l’extension est tardive, car si on écarte les « païens » de l’époque, le Coran s'attaque surtout aux juifs et aux chrétiens ; ce qui correspond aujourd'hui à Israël et l'Occident).

    Telle est la réponse : ils y vont car c'est dans le texte dont ils exaltent l'idéologie, non sans raison puisqu'elle les porte, elle les soutient, elle leur donne un idéal qui permet d'écraser les petits idéaux ambiants. Mais cette réponse, il ne faut pas la trouver, car elle entamerait l'image qu'on veut donner de l'islam, (paix, amour…), qu'on veut feindre de donner, car ceux qui organisent ce maquillage savent de quoi il retourne; c'est ce qui justifie le maquillage et le déni. Et plus on nie le problème, plus il persiste car il attend d'autres réponses, qu’on ne pourra pas lui donner puisqu'on fait tout pour le masquer.

    Tout discours social comporte une part d'hypocrisie, nécessaire à la survie quotidienne. Mais ces temps-ci le discours convenu bat les records de l'hypocrisie, car la réalité ne cesse de le démentir, et l'on a beau se tordre pour la comprendre dans le bon sens, pour la ramener à son « vrai » cadre, elle insiste, elle déborde, et ça en devient presque drôle.

    En tout cas cela mérite analyse, et c'est l'objet de mes deux livres : Islam, phobie, culpabilité et Le grand malentendu Islam, Israël, Occident (qui paraît le 25 février 2015)

 

Pulsion de trace

    On sait que les nazis ont fait de gros efforts pour effacer les traces des camps de la mort, notamment des chambres à gaz. Ils y ont en partie réussi, puisque des camps d'extermination massive ont été rasés, qu'il n'en reste rien. Cette obsession de la trace à effacer semble indiquer que vers la fin ils comprenaient que c'était un crime dont il y aurait à rendre compte. Mais fallait-il l'approche de la défaite pour avoir cette idée là ? Ils devaient savoir, dès le début, que c'était là un crime énorme mais, pour eux, nécessaire.

    Toujours est-il qu'à force de penser à effacer, ils ont oublié qu'eux-mêmes avaient produit des traces et continué d'en produire. De petits films, réalisés par eux, les montrent en train de tyranniser des corps décharnés, des fantômes vivants dans les ghettos de Pologne. Avec leurs propres traces, on a de quoi reconstituer leur crime. Mais il y a plus : on a retrouvé un enregistrement d'Eichmann après la guerre, en Argentine, dans une réunion de nazis où il proclamait qu'il avait fait gazer 6 millions  de juifs, mais qu'il aurait voulu en tuer 10 millions, que lui et ses amis avaient donc failli à leur tâche, et il conclut : "les générations futures nous maudiront pour cela" (sic)[1]. Donc même après le grand massacre et les efforts pour en effacer les traces, les nazis produisaient d'autres traces confirmant leur action. Au fond, l'être humain a besoin de laisser une trace de ce qu'il a fait. Même un criminel ordinaire, si l'on peut dire, trouve toujours moyen de laisser une trace, ne serait-ce qu’un aveu confus à un ami retrouvé. Il y a une pulsion de trace chez l'être humain, comme un prolongement de son corps et de sa mémoire. Et cette trace qu'il tient à laisser, même si elle travaille contre lui, c'est la signature de son acte, sa présentation au monde. En l'occurrence, cette trace laissée par Eichmann prouve qu'Hannah Arendt, qui l'a observé quelques jours à Jérusalem lors de son procès et qui est repartie à New-York avec de quoi faire son bouquin, a été bernée par lui, par son attitude au procès, exhibant un modeste exécutant, un peu perdu dans ses comptes et ses repères. C'est là-dessus qu'elle a bâti sa "théorie" de la « banalité du mal ». Théorie d'autant plus fausse qu'elle comporte une idée juste : le mal n'est pas toujours extraordinaire, il participe des textures de nos vies. Mais l'acte d'orchestrer des déportations géantes et un énorme génocide, en décidant que les victimes n'étaient pas vraiment humaines, que c'étaient des monstres dont il fallait débarrasser l'humanité, une telle décision n'est pas banale, pas plus que sa mise en acte. Prendre part à cette mise en acte n'est pas banal du tout. Même le dernier exécutant, qui fermait la porte des wagons bondés sur des femmes et des enfants hurlant de détresse, même lui pouvait banaliser son geste puisqu'il était quotidien, mais quelque chose par devers lui savait que ce geste n'était pas vraiment banal.

    La même Hannah Arendt m'a paru faire preuve de prétention et de fatuité en intitulant un livre L'antisémitisme alors qu'elle y parle de l'affaire Dreyfus et d'autres moments antisémites du 19e siècle, comme si la haine antijuive datait du mot « antisémite » qui est né au 19e en effet. Bref, elle a mesuré le nazisme et la haine antijuive à l'aune de sa compréhension, pourquoi pas ? C'est banal, mais pourquoi la suivre? Y compris dans son affirmation péremptoire qu'Heidegger n'avait rien à voir avec tout cela ?




[1] Cela a été montré dans les films commémorant les 70 ans de la libération d'Auschwitz.

 

Vindicte anti-juive

    La plus grosse bévue sur la vindicte anti-juive des musulmans, c’est de croire, notamment en France, qu’elle est due à l’importation du « conflit israélo-palestinien ». J’ai montré que c’est l’inverse, que les racines profondes de ce conflit sont dans la même vindicte anti-juive islamique que celle qui s’exprime en France quand la présence des musulmans est devenue plus massive. Là-bas comme ici, cette vindicte est puisée aux mêmes sources, dans la tradition islamique.

    De sorte que quand Cyrulnik  dit qu’il y a « des musulmans en France séduits par l’antisémitisme en France », il pense à l’antisémitisme de type nazi ou vichyste dont lui-même a été victime. Les gens n’arrivent pas à bouger des repères qui les ont marqués et ils tendent à les universaliser. On obtiendra difficilement d’un Juif européen qu’il comprenne que la vindicte anti-juive chez les musulmans n’est pas due à l’antisémitisme classique européen, version extrême-droite ou nazie. Il ne peut pas comprendre cela car pour lui l’antisémitisme, c’est celui qu’il connaît par sa tradition. C’est ainsi que Cyrulnik écrit : « les sépharades ont côtoyé des musulmans pendant des siècles et même s’ils étaient dhimmis, ils n’avaient pas de mauvais rapports entre eux ». Il ajoute : « depuis le début du XXème, des tensions se sont produites entre les musulmans et les juifs sépharades à cause de la montée du nazisme qui a fait que la plupart des pays arabes ont choisi de s’engager dans les armées nazies ». Donc selon lui, les positons antijuives dans les pays arabes sont dues au nazisme. Sans l’antisémitisme européen, il n’y aurait pas de violence antijuive chez les musulmans. C’est stupéfiant pour qui connaît les faits et les Textes[1].

    Il ajoute que si la plupart des pays arabes ont choisi de s’engager dans les armées nazies, « cela n’a pas été le cas des maghrébins qui se sont engagés dans l’armée française sans en empêcher certains de devenir antisémites progressivement. Ce sont des mouvements d’opinion qui sont fluctuants ». Étonnant.

    Et quand on lui dit que des enfants musulmans en France considèrent que Charlie Hebdo était fautif et que c’est pour ça qu’il y a eu des morts, il répond : « les nouvelles structures familiales larguent un grand nombre d’enfants ». Mais c’est exactement le contraire : ces enfants expriment ce qui se dit et se pense dans leurs familles musulmanes. Quant à savoir, si de telles familles sont ou non la majorité, il est bien malin ou bien informé de dire que ce n’est pas le cas.


[1]         Voir là-dessus Proche-Orient psychanalyse d'un conflit, ou bien Islam phobie culpabilité, ou encore mon dernier livre Le grand malentendu Islam, Israël, Occident.

 

A propos du film Timbouctou

    Bien que je connaisse et que j'aime le désert africain, celui-ci m'a plu, avec ses dunes, ses grands espaces, son désespoir intrinsèque, ses tentes, et cette petite ville où l'on dirait qu'il n'y a personne parce que les gens sont chez eux et n’ont pas de raison de traîner dans la chaleur ; la ville de Tombouctou, tenue par le djihad, dont les forces ne semblent pas excéder une trentaine d'hommes armés, mais apparemment ça suffit. Bien sûr, j'ai été sensible à l'aspect témoignage sur un phénomène si connu : une bande de fanatiques (pas si fanatiques que ça, assez tranquilles en fait, assez paisibles mais sûrs d’eux) qui font la loi au nom d’Allah et de son Prophète, à une population passive, qui déserte les lieux, qui  n'a aucun moyen de se battre ou de résister. Ils ne sont pas méchants, ils sont juste rigoureux, et n'oublient pas de faire servir la loi à leurs pulsions personnelles. Dans tout le film on tremble à l'idée que le chef islamiste, un salaud avéré, ne prenne la femme de l'éleveur qui s'est fait coincer bêtement ; et on est presque rassuré (c’est affreux) de la voir mourir avec son homme.

    Mais revenons à l'éleveur, qui va subir une loi islamique en bonne et due forme. L'affaire, c’est qu’une de ses vaches à dérangé les filets d'un pêcheur sur le fleuve, celui-ci la tue d'un coup de javelot, l'éleveur furieux vient l'engueuler, mais il vient avec son arme ; ils se battent, le coup part, alors que le pistolet  était caché, le pêcheur est tué, l'éleveur arrêté. On lui applique la loi d’Allah ; il doit payer le prix du sang, soit 40 vaches, et/ou obtenir le pardon de la femme du mort. Il n'a que six vaches, et ladite femme convoquée, devant la question : veux-tu lui pardonner ? répond, bien sûr: Non, pas aujourd'hui ; peut-être demain, mais pas aujourd'hui. Elle a donc, selon la loi, refusé le pardon. L'homme doit mourir. (Passons sur sa souffrance de ne pas revoir sa fille, et sa femme, qui par miracle le rejoint au moment de l'exécution : il court vers elle pour l'étreindre, on leur tire dessus, il meurent ensemble). On a vu aussi un couple lapidé pour adultère ; loi excessive. Mais ce qui m'a retenu c'est cette loi, qui semble raisonnable : tu as tué, tu payes, si tu ne peux pas, tu obtiens le pardon, sinon tu meurs. Cette loi, on imagine bien le « penseur » qui l'a produite, il a cherché l’équité, il a juste oublié une donnée affective évidente : on ne peut pas pardonner sur-le-champ au meurtrier ; il faut du temps. Et cette loi, si impatiente de faire justice, n'a pas le temps et n'en laisse pas.

    Cela m'a intéressé, car dans la Bible, un livre qui a pris son temps pour  s’écrire (plusieurs siècles), on évoque celui qui  tue par accident : des villes refuges sont prévues, où il peut fuir et où la famille de la victime ne peut pas le poursuivre.  La ville refuge sera son exil. C’est là une prise en compte de l'accident, une façon de ne pas tenir l'homme pour totalement et aveuglément responsable de son acte. Quelque chose a pu lui en échapper ; une loi qui ignore cela est folle de justice, donc folle tout court. C'est cette folie tranquille et sereine qui m'a touché dans le film ; au-delà des excès de ces hommes du djihad, comme d'interdire la musique, d'imposer des gants aux femmes, etc. La force du film tient dans cet épisode : c'est quand ils sont normaux qu'ils sont monstrueux, eux et leur loi.

 

À propos de l’exécution des journalistes de Charlie Hebdo et du meurtre des Juifs

    Au journal, ils pensaient travailler en France, sous la protection de la loi française. Erreur fatale : il y a la loi française et il y a aussi la charia, la loi islamique, qui aujourd'hui encore, dans des pays musulmans, punit de mort ceux qui se moquent de la religion, qui n'en parlent pas comme il faut, avec une dévotion sans réserve. Donc, un groupe d'islamistes qui est venu exécuter la charia sur ces journalistes qui, croyant vivre sous la loi française, ne pensaient pas transgresser, en faisant des caricatures de l'islam. Ils ont fait comme si, en France, la charia et la loi française n’étaient pas rivales. (Et dans certains territoires – que des historiens qualifient de perdus pour la République, puisque même la police n’y va pas –  il n'y a qu'une loi, la charia.) Et les juifs, dans leur boutique hyper-cachère, croyaient que la France les protégeait du djihad ; du djihad français.

       L'emprise de la charia en France, ne se réduit pas à des exécutions sommaires. Elle consiste plus largement à interdire toute critique sur l'islam, surtout chez les non-musulmans. (Et dire qu'il comporte la charia et le djihad, c'est une critique. Donc la charia en France consiste à empêcher qu'on la nomme.) Mais si des foules importantes sont prêtes à manifester quand la charia ordonne des exécutions, ou qu’elle appelle à la guerre sainte, très peu sont prêts à descendre dans la rue pour protester contre la censure. Et pour cause, la plupart ne s'en rendent pas compte. Les médias font le black out sur les agressions quotidiennes, et mènent un tir de barrage  contre tout  ce qui laisse entendre qu'il y aurait dans l'islam des appels à la violence envers les autres. Le Coran a beau maudire nommément les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) parce qu’« ils se moquent de la religion des musulmans » (5,57), il ne faut pas en parler, car il y a risque d'amalgame, de stigmatisation, d'islamophobie (mon logiciel de dictée a écrit islam aux phobies…)

       Ainsi on est chaque fois dans une pensée totale : une critique sur les aspects violents que comporte l'islam, dans son texte fondateur, est exclue car elle est prise comme un rejet de tout l'islam, et un rejet de type raciste. C'est sans doute là le véritable amalgame que font ceux qui dénoncent l'amalgame. C'est le fait de mélanger le tout et la partie, et de poser que chaque chose est ce qu'elle est totalement, ou alors elle n'est pas. Or l'objet du débat, qui est le contenu du Coran, est justement partagé : un bon tiers de ce Livre est violent envers les juifs et les chrétiens. Cette partie correspond à ce qu'on appelle les sourates médinoises, les dernières, où Mahomet se déchaîne contre eux parce qu'ils ne l'ont pas suivi. L'autre partie du Coran, plus pacifique, transmet ce qu’il a élaboré dans sa période mecquoise, à partir de ce qu'il a appris des marchands juifs et chrétiens.

       Un problème majeur, c’est que la partie violente, qui demande que l'on combatte les injustes, les pervers, les infidèles que sont les juifs et les chrétiens,  est édulcorée dans les traductions. On trouvera par exemple : Tuez les faiseurs de dieux partout où vous les trouverez. (9,5). Or aujourd'hui, personne n'est vraiment un faiseur de dieux, donc la phrase semble anodine. Mais ceux qui l’apprennent en arabe savent qu'il s'agit des chrétiens (moushrikines) parce qu’ils font de Jésus un Dieu. Ayant vécu en terre arabe, je peux témoigner que l'accusation suprême, qu’il faut à tout prix éviter, c'est celle  d'avoir insulté la religion (la vraie, bien sûr, l’islamique) ou de s'en être moqué. On comprend que des croyants, soudain saisis  par un élan d'enthousiasme pour leur texte, puissent le mettre à exécution. On peut dire que les extrémistes violents qui mettent en acte le texte dur, ont le mérite de le faire connaître aux autres musulmans, qui semblent l'ignorer et qui aimeraient s'en tenir aux parties calmes qu'ils  connaissent.  Ils refusent qu'on les amalgame avec ces extrémistes ; mais l'extrémisme est dans le texte, et nul ne peut dire à l'avance quelle personne ou quel groupe voudra soudain le mettre en acte. Des foules musulmanes nombreuses qui défileraient pour dénoncer cet extrémisme auraient le mérite de s'en démarquer  réellement. Pour l'instant ce n'est pas le cas, la ritournelle obsédante qu'on répète est que la violence qui se réclame de l'islam provient de fous, de détraqués, de cas sociaux, mais qu'elle n'a rien à voir avec l'islam. On voit qu’elle a à voir de façon subtile : ce sont des gens calmes, discrets, comme tout le monde, qui soudain entrent en action. De braves psychologues s'échinent sur l’idée de passage à l'acte, mais elle est inopérante : un passage à l'acte, c'est quand les paroles manquent et que l’acte les remplace ; ici, les paroles sont déjà là, et demandent à être appliquées. Jusqu'à présent, très peu s’y essayaient, la présence islamique n'était pas assez importante dans le pays pour que l'idée d'appliquer la charia en France ait un sens. Mais s’il y a 6 millions de musulmans en France, il suffit que 2 % soient saisis de zèle pour qu’on ait 100 000 personnes décidées à agir. Or il suffirait de 10 000 pour que l’autocensure soit totale, et que la mise au pas dans les écoles, les cités, etc. soit vigoureuse.

        La réalité semble montrer que l'islam s'intègre à la France si la France s'intègre à l'islam, c'est-à-dire s’aligne sur lui sans objecter.

       En somme, les musulmans modérés, qui dénient tout simplement l'existence de la partie violente du Coran, pensent que leur déni couvrira cette partie violente sous des versets pacifiques ; en fait, leur déni protège cette partie violente et donc la transmet. De sorte que la partie dure de l'islam, celle qui en veut aux autres, se transmet efficacement par deux voies : le déni venant des modérés et l'action directe venant des extrémistes.

       Du reste, après l'exécution des journalistes, l'écart n'était pas si grand dans les discours entre : ils l'ont bien mérité, ils ont insulté le Prophète, et ils ont insulté le Prophète mais c'est une punition trop dure. La même nuance qu'on a connue après le 11 septembre 2001.

       Si les modérés veulent se démarquer de la charia et du djihad, ils ont tout loisir de les dénoncer comme tels. Pour l'instant, ils nient que cela existe dans le Coran.

       Mais tout cela est secondaire par rapport à l'attitude de l'Etat français. Il ne changera pas l'islam, mais peut-il empêcher que l'islam le change? Jusqu'ici, il a repris à son compte ce même déni, il s'interdit de traiter les  intégristes violents comme les combattants d'une idéologie voire d'un pays, l'État islamique. Donc, il leur applique les mesures légales qui protègent l’accusé dans un Etat de droit. Il connaît les réseaux, et il les « suit » de près jusqu'à ce que le meurtre soit commis moyennant quoi il a la preuve que tel et tel, dont on ne l'aurait vraiment pas cru, a tué. Ce fut le cas pour Mérah comme pour les deux frères qui ont « tué Charlie hebdo » On n’avait pas de preuves suffisantes pour les arrêter, jusqu'à ce que la preuve soit inutile. Bref, on traite des soldats d'un État et d'une Cause très précise comme des fous, des délinquants qui dérapent, des criminels de droit commun ; et c'est logique puisqu'on ne veut pas reconnaître l'existence d'une partie violente de l'islam, qui est endossée et prise en charge par un nombre important de personnes.

       Il y aura donc régulièrement des sacrifices humains pour payer ce déni qui se révèle confortable. À long terme, ce déni fait tort à l'islam, puisqu'il le pose comme une entité totale, sans faille, faite d'amour et de tolérance. Il faudra beaucoup d'ignorance et un fort matraquage idéologique pour faire croire qu'il n'y a pas de djihad dans l'islam, sachant que le vaste empire islamique s'est formé au fil des siècles par des djihads successifs.

       En analysant la question des caricatures, comme symbole[1], j'ai montré la difficulté d'auteurs musulmans éclairés à admettre réellement la liberté d'expression. C’est qu'elle entrave leur déni des parties violentes. Donc, à moins d'un réel sursaut  (mais d'où viendrait-il ?), c'est cette liberté que l'on va enterrer en grand cortège. Pourtant l'immense majorité de ceux qui vont défiler sont contre la charia et contre le djihad – qui a encore tué des juifs. Ce sera dur, d’entendre répéter qu'on est contre cette violence  qui n'a rien à voir avec l'islam, qu’elle est importée du dehors, de l'étranger (l'idée que le Coran est importé de l'étranger semble bizarre alors que des écoles coraniques en France enseignent sagement les versets en question.) Ce sera pénible à entendre, parce que Charlie Hebdo touchait à l’islam (qui doit rester intouchable), et qu’il a été tué par des gens qui appliquaient les parties dures de l’islam. Et les autres sont morts parce que « juifs », symbole de ce qui est à la source du Coran, et que le Coran s’acharne en vain à réduire.


[1] Voir Islam, Phobie, Culpabilité

PSYCHANALYSE ETHIQUE/ Le séminaire de Daniel Sibony (2014-2015)

 

PSYCHANALYSE ETHIQUE
Le séminaire de Daniel Sibony
2014-2015 

Le séminaire reprend et fêtera sa 4Oème année.

Le "Dictionnaire vivant", dont c'est la troisième année, sera achevé : les mots restants, seront traités au fil des séances thématiques. 

Thèmes des séances successives : 

4. L'Europe dans l'avenir ; valeurs et nihilisme (le 21 janvier)

5. Rapports singuliers à la langue. Effet d'exil et d'entre-deux; la langue comme refuge

6. Textures de vie et littérature

7. La force de l’image. Le cinéma

8. Entre Bible et Heidegger, l’existence

9. Le voyage 

Le séminaire aura lieu à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1 à 19h; aux dates suivantes: 18 février, 18 mars, 22 avril, 20 mai, 17 juin. Pour être sûr de recevoir un rappel, envoyer un mail à contact@danielsibony.com

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros

Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

Les Allahouakbars

    Ces agressions sur des passants au cri de Allahou akbar sidèrent l'opinion occidentale et sont un vrai casse-tête pour les experts, car ils doivent, dans leurs analyses, respecter le principe devenu fameux : ça n'a rien à voir avec l'islam.
    Mais le phénomène n'est pas étonnant pour  qui a vécu en terre arabe, entouré par l'islam traditionnel ; et c'est mon cas. Là-bas, les attaques contre les juifs (et les chrétiens, jusqu’à l'arrivée des Européens) étaient fréquentes, et surtout dans l'ordre des choses. Pendant 13 siècles elles ont eu lieu à peu près impunément, elles pouvaient être l’œuvre de fous,  de moins fous, ou de pas fous. Le fait  qu'elles expriment une vindicte inscrite dans les Textes, une vindicte légitime puisque orientée contre les ennemis d'Allah, les soustrayait à l’analyse pathologique. D'ailleurs, à ces époques, jusqu'au milieu du XXe siècle, quel psychiatre aurait osé s'atteler au problème de savoir si la vindicte d'une identité envers les autres peut avoir, ou non, un caractère pathologique ?
    Mais l'histoire est parfois cruelle : en amenant l'islam plus au fond de l’Europe,  elle amène aussi devant un public médusé des coutumes ancestrales, millénaires, que seules ont connues, pour les avoir endurées, les minorités juives ou chrétiennes dans ces pays. Les souverains, moyennant un impôt lourd et complexe, protégeaient ces minorités des agressions aléatoires venant de la foule musulmane, autant dire de n'importe qui, individus ou petits groupes. Ils avaient tout intérêt à les protéger, s’ils voulaient les rançonner efficacement. Mais aujourd'hui, la minorité juive a presque disparu des pays arabes,  la chrétienne est en train de fondre, et les croyants zélés, naïfs ou fragiles sont en libre circulation sans que personne ne leur explique que ça ne se fait pas là où on n’a pas le pouvoir. Mais « le djihad »  leur explique que ça doit se faire, même sans être organisé, embrigadé, ou efficace. Or le djihad est important dans [1]  « l’islam », qui a bâti son vaste empire par des djihads successifs, tout en étant, bien sûr, une « religion de paix ». Le djihad est un effort intérieur qui peut vouloir s'extérioriser en exprimant la vindicte envers les autres, qui ne font aucun effort pour se rapprocher de la vérité.

    Devant ces actes agressifs, dont on ne voit que les plus « fous », les médias sont très gênés ; au point qu'aujourd'hui, lorsqu’il y a une agression, et qu'on ne nomme pas l'agresseur, les gens comprennent qu'il s'agit d'un musulman ; surtout si l'on ajoute qu'il ne faut pas faire d'amalgame. Les experts officiels sont aussi très gênés. Ils pointent la folie clinique, mais ça les coupe de la réalité, celle non pas tant du « terrorisme » que du djihad ; (deux notions distinctes, bien qu’elles se recoupent). Ils invoquent le mimétisme induit par les Palestiniens ; sous-entendu : ceux-là, c'est normal qu'ils foncent dans la foule, avec couteau, voiture ou tracteur, et avec le même cri Allahou Akbar, qui dans leur cas, serait juste un petit plus, n'indiquant nullement une guerre sainte interminable jusqu'à la défaite de l'ennemi. Or ce cri signe toute sainte agression envers des non-musulmans, car c'est la mise en acte de la vindicte inscrite. (D'autres paroles plus pacifiques sont inscrites, mais celle-là l’est aussi, et on espère la recouvrir par les paroles pacifiques).  Il y a une grande variété d'actes ; par exemple, l'enlèvement des jeunes femmes au Nigéria s’est fait sous le même signe : c'étaient des chrétiennes à convertir. Et un « effort » de ce genre s'est accompli périodiquement pendant des siècles, mais c'est maintenant que le grand public peut en prendre connaissance.
    Il n’est pas dit que notre pensée européenne « des lumières » puisse affronter ces phénomènes ; elle est assez totalitaire, elle n'imagine pas que des gens puissent être pacifiques, sympathiques, et saisis de temps à autre par l'impulsion vindicative qu'ils chantent quotidiennement dans leur texte sacré. Quand des personnes sont très saisies, ou le sont fréquemment, elles formalisent leur djihadisme. Mais celui-ci peut aussi se pratiquer ponctuellement, isolément,  comme un acte pieux, certes incongru en pleine Europe ; la fréquence des cas-limites et même leur dispersion leur donne consistance, et relie toutes ces personnes, qui sont par ailleurs des braves gens, que l’on pourrait appeler des Allahouakbars. (Rappelons ce terme ne veut pas dire Dieu est grand comme on nous le répète, mais Allah est le plus grand ; sous-entendu : plus grand que les Dieux des autres ; il s'agit d'un comparatif, qui est en l'occurrence, un superlatif.)

    L’islam a du mal à penser sa division, mais l'Europe aussi y a du mal, à supposer qu'elle puisse penser la sienne. Il n’est pas facile de penser que tout être parlant est partagé, que toute pensée vivante est divisée, que c’est même  par cette division que passent la vie et l'épreuve de vérité.
    En ce sens, l'islam, à son insu, donne à l'Europe une leçon de philosophie pratique ; à charge pour elle de se montrer à la hauteur, notamment de ne pas faire la politique de l'autruche.


 [1]Il y a un insécable, un guillemet  et une virgule intempestifs