Le Hamas – Un effort d’explicitation

L’arrivée au pouvoir du Hamas pose des questions intéressantes sur la démocratie et le conflit du Proche-Orient.

Sur la démocratie: beaucoup de ceux qui en parlent vont devoir préciser le sens de ce terme, qui sous-entend implicitement: pouvoir du peuple – avec ce présupposé que le peuple ne peut pas faire de choix mauvais ou dangereux. Pourtant, l’exemple de l’Allemagne en 33 est éloquent : c’est en toute démocratie, et en connaissance de cause, que ce peuple a mis les nazis au pouvoir. Ici, le peuple palestinien met au pouvoir des extrémistes religieux qui, certes, sont le parti le plus violent envers l’ennemi, mais qui vont mettre en place un système de vie à base de charia, exaltant le jihad et le martyr.

En somme, il y a des cas où le corps social est comme mortifié, et sacrifie l’envie de vivre à l’envie de vaincre et de se venger. C’est tout un peuple qui peut choisir librement, et de façon démocratique, un chemin qui supprime la démocratie, en instaurant un régime moins corrompu qu’avant, mais simplement totalitaire. Et le peuple en question sait très bien le mode de vie qu’il met en place par ce vote.

Certains, en Occident, parlent alors de « fruit amer de la démocratie ». C’est qu’ils n’ont de celle-ci que l’idée conventionnelle et libérale, qui se réduit, si on la gratte jusqu’au noyau, à une technique de gestion du social où l’individu est respecté, comme acteur social et pas seulement comme voix électorale. Or dans ces régimes totalitaires, l’individu n’existe pas en tant que sujet, il est entièrement défini par un cadre idéologique, lequel exprime une forte identité; une identité où la faille et l’échec sont toujours dû aux autres.

Dans le cas du Hamas, ce n’est pas un secret que l’idéologie et l’identité en question sont celles de l’islam fondamental. Son arrivée aura le mérite de faire connaître celui-ci plus largement à l’opinion mondiale. Il faut croire que si l’histoire (ou le peuple) a mis ces gens en avant, ce qui leur donne la parole dans les médias mondiaux, c’est qu’il y avait un besoin de mieux faire connaître ladite identité dans ses fondements. Cette victoire répond donc, me semble-t-il, à un besoin d’explication; et la charte du Hamas satisfait amplement ce besoin.

On y trouve par exemple (article 31) que ce mouvement « est guidé par la tolérance islamique quand il traite avec les fidèles d’autres religions [elle ne dit pas ce qu’il en est quand ils n’ont pas de religion]. Ils ne s’opposent à eux que lorsqu’ils sont hostiles [donc il les tolère s’ils sont d’accord, sinon, il les combat]. Sous la bannière de l’islam, les fidèles des trois religions, l’islam, le christianisme et le judaïsme, peuvent coexister pacifiquement. Mais cette paix n’est possible que sous la bannière de l’islam. »

Article 32 :  » […] après la Palestine, les sionistes veulent accaparer la terre, du Nil à l’Euphrate. Quand ils auront digéré la région conquise, ils aspireront à d’autres conquêtes. Leur plan est contenu dans « Le Protocole des sages de Sion » ». C’est une façon, un peu exagérée, de dire une vérité plus sobre: l’identité coranique ne prévoit pas de souveraineté juive où que ce soit. Donc l’existence d’Israël est une entorse grave à l’islam fondamental. Beaucoup en Occident, ont peur de se le formuler. J’en ai donné une analyse approfondie dans mon « Proche-Orient-Psychanalyse d’un conflit » et dans mes livres sur « Les trois monothéismes »: où je montre la difficulté de chacun des flux identitaires, notamment celui de l’islam, à intégrer une certaine faille, qui est inévitable pour toute identité. J’y montre aussi que toutes ces secousses, et d’autres plus importantes qui nous attendent venant d’Iran, expriment aussi une tendance de l’histoire à faire en sorte que le monde arabo-musulman s’intègre au jeu planétaire, localement et globalement. J’ai montré que ce chemin incontournable sera long, mais qu’en attendant, « il y aura souvent la paix ».

Bien sûr, devant cette situation, notamment devant le pouvoir du Hamas, beaucoup, ici ou là, chercheront le coupable: à qui la faute si on en est venu là? Car, bien sûr, il faut une « cause » actuelle et un coupable qu’on peut pointer. Dans cette optique bizarre, on exclut qu’un peuple, tout seul, comme un grand, veuille exprimer des tendances profondes qui l’habitent et le travaillent. En l’occurrence, ces tendances fondamentalistes existent et travaillent ces peuples bien avant les erreurs de l’Europe ou d’Israël ou de l’Amérique (de l’Europe qui a soutenu, comme l’Amérique, des pouvoirs corrompus; ou d’Israël, « intraitable et oppresseur »). Je dirais même qu’il y a une part de mépris pour ces peuples arabes – notamment les Palestiniens – quand on croit que leurs élans fondamentaux ne peuvent être dûs qu’à nos erreurs, que par eux-mêmes, si on ne les avait pas embêtés, ils n’auraient rien eu à dire de spécifique; ils seraient à notre image, et n’iraient pas exprimer ces choses, qui pourtant sont très lisibles dans leurs textes fondateurs. Or ce que j’ai mis en évidence, c’est qu’en deçà et à la base du conflit politique, il y a un dialogue de sourds sur le statut de cette terre bizarre: les uns (les Juifs) en ont parlé comme de leur terre depuis toujours, au point qu’elle en est devenue folle, ou plutôt « possédée »; les autres (les Arabes) posent que c’est une terre d’islam et qu’une terre conquise par l’islam est islamique pour toujours. Je pense que l’histoire va secouer un peu tout ça, tous ces projets identitaires englobants ou « totaux », mais il fallait d’abord les expliciter davantage.
Il se peut même que ça se calme un jour par l’octroi généreux, de la part du monde islamique, aux Juifs, qui sont nombreux là-bas, d’une sorte de grand « ghetto » où ils vivront… « indépendants ». Et comme c’est déjà entouré par un mur, c’est pratique. Bien sûr, il y a d’autres issues, que j’explore y compris le fait que grâce à ce même mur, les Palestiniens auront eux aussi, pour tenter de vivre et de bâtir, presque tout l’espace qu’ils réclamaient. Les jeux seront ouverts.

Cela dit, le fait d’expliciter va créer de nouveaux problèmes, qu’on devra aussi affronter – mais qui a dit que ces choses sont simples? Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut plus recongeler ce qui s’est dégelé: on ne peut plus refouler à nouveau ce qui s’est dévoilé. Quant au reste, c’est très secondaire: croire par exemple qu’on peut agir sur les gens du Hamas par le biais financier est un leurre; ce genre de convictions ne s’achètent pas et ils ont chez les frères – riches pétroliers – tout ce qui leur faut. L’essentiel, en l’occurrence, n’est pas économique mais culturel, identitaire.

Daniel Sibony

Ecrivain, psychanalyste. Vient de publier au Seuil (oct. 2005): CREATION. Essai sur l’art contemporain. Auteur de PROCHE-ORIENT-Psychanalyse d’un conflit. Il publie en poche en février 2006: NOM DE DIEU. Par-delà les monothéismes.

N’abusons pas des clichés sur le père

Encart: Une vraie pensée sur la violence et les jeunes ne saurait se satisfaire de clichés « psys » complaisants.

L’été dernier, je me suis fait interpeller par un voisin de plage qui lisait le Libé du 3 août.C’est un brave homme, père de famille, avec un bon sens critique simple mais implacable. Il attaque fort: –« Tiens, voilà un « pédiatre retraité » qui vient d’inventer l’eau tiède. On s’demande ce qu’il attend pour faire breveter. -Que voulez-vous dire? -Eh bien, qu’au terme de recherches profondes qui lui ont pris plus de vingt ans, il a trouvé le truc pour contrer la violence de nos jeunes et pour parer au malêtre de nos enfants. -Et c’est quoi? -J’vous l’donne en mille. -Donnez-le en une fois, là, d’un coup. -Eh bien voilà, le secret enfin découvert, c’est qu’il ne faut pas les gâter. -Je ne vous crois pas, il ne le dit sûrement pas comme ça. -En effet, il le dit dans son jargon mais c’est pareil, jugez vous-même sa conclusion: « Nos enfants d’aujourd’hui, gâtés et comblés depuis leur naissance et faisant de plus en plus rarement l’expérience du manque, en viennent donc à manquer de manque. En bon français, cela veut dire qu’ils ne manquent de rien, ils ont tout ce qu’ils veulent et c’est ça qui les rend violents. -Eh bien, ce n’est pas si bête, l’idée traîne dans tous les bouquins « psys » de bas niveau. -Je veux bien, mais je trouve l’idée bizarre, car d’abord ça n’existe pas, des enfants ou des jeunes qui ne manquent de rien. A la rigueur, c’est le discours des autres sur eux: « Ils ont tout pour être heureux et ils nous emmerdent! » Discours totalement illusoire, car personne n’a tout, à supposer que pour être heureux, il faille « avoir » tout ou avoir quelque chose de précis. Ce qui m’agace, c’est qu’au lieu de dire « ils sont gâtés, on leur donne tout ce qu’ils demandent », vos « psys » disent: ils sont dans le « manque du manque ». Même si l’expression est prise chez Lacan, je me questionne sur elle: si on est dans le manque du manque, c’est qu’on est dans un manque, non? Et ça se sent très bien, on peut voir que ceux qui ont tout ou qui croient tout avoir éprouvent un vrai malaise, ils sentent eux-mêmes qu’il leur manque quelque chose, d’essentiel. A la limite ils sont plus près de sentir un certain manque, un certain manque d’être; ils le sentent plus que ceux qui ont des manques précis, qui croient que ce qui leur manque c’est ceci ou cela. Vous voyez? Bref quand on est dans le manque d’être, c’est un vrai manque, même s’il n’a pas toute la clarté et tous les aspects pratiques du manque d’avoir. -Bon, admettons, ça fait quand même plus classe de dire qu’on est dans le manque du manque… -Vous avez tort de prendre ces choses à la légère. Parce que votre « psy-pédiatre », il en tire des conséquences, lui, et pratiques. -Ah bon? (Il commençait à m’énerver, qui surfais sur un roman policier.) -Eh bien il conseille aux mères de réintroduire le manque, dès le nourrissage des bébés! Ecoutez ça: « Une simple modification du nourrissage des bébés pourrait à elle seule habituer les mères à frustrer – sans danger ni gravité – leur enfant et à lui conférer cette conscience du temps et du manque dont il a un besoin vital. » Vous voyez ça? Qu’une mère soit très occupée et dise à son bébé qui braille: « J’arrive, un moment! », ça se comprend, mais qu’elle lui organise une attente spéciale, qu’elle tarde à lui donner le sein ou le biberon pour qu’il apprenne à attendre, pour qu’il apprenne le manque et le temps, je trouve ça grotesque. D’autant que votre toubib a passé tout son article à vitupérer contre la tentation des mères à la toute-puissance. Et voilà que ce qu’il leur propose c’est une façon de l’exercer tranquillement, la toute-puissance, avec un bon alibi pédagogique.

Je déposai mon roman et pris le parti de m’abandonner quelques instants à la brise et au soleil et de somnoler en l’écoutant. Car il semblait intarissable:

« Alors qu’est-ce qui peut amener un homme sensé à aboutir ainsi à la toute-puissance des mères, alors qu’il a passé tout son article et peut-être tout son temps à mettre en garde contre ce risque de toute-puissance, et encore avec des vues qui elles aussi frôlent le grotesque: le père doit interrompre les duos mère-enfant en appelant la mère au rapport sexuel, donc à une autre jouissance que celle de mère. Je me dis qu’il doit l’appeler souvent, s’il veut vraiment interrompre ce duo qui, lui, se déroule toute la journée, et qui remplit le quotidien. Sans vouloir jouer au « psy », je dirais bien que cette toute-puissance de la mère lui revient, à ce « pédiatre en retraite », comme un retour du refoulé: comme s’il avait passé sa vie à combattre la toute-puissance de sa mère à lui, pour finir par craquer, par s’incliner, et même par apporter à la mère le moyen de l’exercer. Moyen grossier et d’ailleurs vieux comme le monde: c’est comme ça je suppose qu’on fabrique des enfants jaloux, très violents, qui en veulent à la mère de dépendre à ce point d’elle pour se nourrir, surtout si elle joue à les faire attendre.

« En l’écoutant, je me demande si tous ces « psys » qui occupent le devant de la scène et nous assourdissent de leurs refrains, toujours les mêmes, – séparation d’avec la mère, place du tiers, place du père… – je me demande s’ils n’ont pas trop arrangé leur partition. Leur ritournelle, qu’ils répètent jusqu’à la nausée, est à côté de la plaque: dans la vie, ce dont souffrent les enfants et les jeunes, c’est rarement de fusionner avec la mère ou de manquer de manque, ou de manquer de père…, c’est plutôt d’avoir devant eux des adultes (dont le père) qui ont du mal à tenir debout, et qui (se) le cachent, ou qui transfèrent leur désarroi et leurs symptômes sur le dos des enfants, ou des « ados », qui ont bon dos.

Bien sûr, un enfant souffre, il a mal à sa mère ou à son père ou à leur couple, ou aux copains, ou à l’école… Et on ne peut pas tout arranger pour que les jeunes n’aient jamais mal quand ils butent sur ces choses. Certes, il y a toujours moyen d’atténuer le mal, mais je doute que ces grosses ficelles y parviennent. D’autant que, pour ce qui est du père, ils sont un peu perdus: il y a le père réel, le père symbolique, le père fonctionnel, le père imaginaire, le père mère-poule, le père idéal… on s’y perd. On veut même y ajouter le « père génétique », ils veulent le « prendre en compte », celui qui a donné du sperme et qui, lui, n’en a rien à faire du môme qui en résulte. Et à ce môme on veut lui coller ce père en plus, pour qu’il puisse le pister, le retrouver, le « questionner » (qu’est-ce que tu as senti quand tu m’as éjaculé?…) C’est poignant, on dirait que ces « psys » voudraient capter le symbolique. Forcément ils échouent, car ils roulent sur un faux cliché: c’est que la mère donne la vie et le père donne la « parole », la « loi »… Ce schéma qui est faux. C’est le couple parental qui transmet de quoi « passer », de quoi aider l’enfant à passer entre les deux. Et ce qui fait mal c’est quand de ce côté ça ne passe pas. C’est là qu’une parole forte et juste peut ouvrir le passage. En général, le père s’exprime l, dans toute sa simplicité: un père c’est celui qui se fait reconnaître comme tel à l’enfant et à la mère, moyennant quoi son rôle ingrat sera de dire des paroles qui permettent à l’enfant d’y prendre appui et plus tard d’aller au-delà (quitte à prendre le père d’un peu haut). Et s’il y a un symptôme trop lourd du côté d’un parent ou de l’autre ou de l’entre-deux, c’est l’enfant qui paie, pourvu qu’il ait les moyens, qu’il ait l’énergie disponible. En tout cas, je doute que la parole forte vienne de ces faiseurs, ou plutôt, si elle vient d’eux elle peut aussi venir de n’importe qui. Et ces recettes n’y aident pas. Il m’interrompit, comme s’il m’avait entendu:

« Je suis pour qu’on les ignore, tant pis si ça fait un manque à gagner à tous ces « psys ». D’ailleurs c’est souvent de simples toubibs mais qui ont avalé assez de « psy » pour s’autoriser, comme ils disent, à l’exercer sur leurs patients.

Sur ce, une amie qui bronzait près de nous se dresse et raconte qu’une fois elle avait mené à ce même pédiatre – le médiatique Aldo Naouri – son petit garçon qui « faisait » de l’eczéma. Elle y alla avec le père (surtout pas l’écarter, celui-là), et au lieu de conseil ou de traitement, le docteur a pris un air grave: « Qui de vous deux lui a choisi ce prénom, Jérémie? » -Ben, ch’é pas, on l’a appelé comme ça, on voulait. -Et les Lamentations deJérémie, ça vous dit quelque chose? -Euh… un peu, vaguement. -Jérémie, chère madame, c’est celui qui se plaint, c’est la plainte! » Ils abrégèrent l’entretien, et plus tard l’eczéma s’en alla comme il était venu.

-Il ne manque pas d’air, ce type, conclut la femme.

-Non, dit mon voisin prolixe, il manque du manque d’air.

P.S. Je viens d’entendre une émission radio sur le père – qui perd de son autorité, et on se demande d’où il la tenait, etc…, et on rappelle que, pour Lacan, le père c’est la religion (c’est-à-dire le christianisme qui est bel et bien la religion du père; le judaïsme étant celle de l’être – Yahvé et l’islam étant celle de frères qui se rassemblent dans la Oumma). Le dialogue roulait sur ce qui spécifie le père: c’est la parole dit le chrétien, imbibé de « psy », c’est que le père incarne une « parole d’appel ». Et la mère alors, elle n’appelle pas? Et qui doit transmettre la transcendance? dit l’un. Et pourquoi de la transcendance riposte l’autre. Bref beaucoup de confusion dont il ne reste pas grand-chose.

Le repère simple que je développe ailleurs c’est que les deux parents transmettent ce brin symbolique que j’appelle l’entre-deux: leur entre-deux comme lieu de passage pour l’enfant. S’il n’a pas pu passer, s’il a dû prendre par exemple le parti de l’un ou l’autre, il est mal parti. L’entre-deux est l’élément symbolique qui se transmet par le lien entre les deux parents. Bien évidemment chacun des deux y a sa part singulière mais l’essentiel c’est l’espace de jeu entre les deux, où chacun donne du corps et de la parole, différemment. La transcendance c’est ce qui fait de cet entre-deux l’élément vivant d’une transmission qui le précède, le traverse et le dépasse, la transmission d’être. Il n’y a pas d’autre transcendance que le rapport à l’être. Mais tout cela nous mènerait trop loin. Arrêtons là pour l’instant.

Daniel Sibony

Daniel Sibony, psychanalyste, écrivain ; auteur d’un livre violence paru au Seuil en 1998. Dernier ouvrage paru: Fous de l’origine. Journal d’Intifada (Seuil). A paraître à la rentrée: Créations. Essai du l’art contemporain.

Athéisme en détresse…

Peut-être vaut-il la peine de poser quelques questions quant aux remous sur les religions et l’athéisme qu’on nous a offert le battage médiatique autour d’un livre qui s’en prend aux monothéismes (de M. Onfray), bizarrement médiocre:

1°/ Car enfin, mis à part la critique faite par Nietzsche ou Freud (« la religion est une névrose »), qu’il reprend ou plutôt plagie, sans se demander un instant sur quoi cette critique a buté et pourquoi elle ne suffit pas, le reste est atterrant d’ignorance et d’illogisme. Par exemple:

S’en prendre à Dieu parce qu’en son nom deux ennemis peuvent s’affronter, n’est-ce pas plutôt la preuve qu’il n’est pas la cause mais qu’il est pris comme instrument? et que la cause est plutôt la bêtise humaine qui a besoin, dans sa rage d’instrumenter le divin? En outre, si des gens, ennemis, ne peuvent pas chacun invoquer Dieu, à quoi servirait-il? N’y a-t-il pas dans ce reproche la nostalgie d’un Dieu qui serait la Vérité absolue devant laquelle tous s’inclineraient? sauf les menteurs, c’est-à-dire les autres? Mais n’est-ce pas ce Dieu-là qu’exaltent ou dont rêvent les fanatismes? En réalité, si deux ennemis invoquent le même Dieu quand ils se battent, cela confirme bien que Dieu et la religion servent plus de repères identitaires que de convictions ou de pensée précise sur lesquelles on se battrait.

Et si l’auteur oppose au Ciel « la terre, l’autre nom de la vie, si la vie s’appelle « terre », ne voit-on pas que pour un bout de terre les hommes s’entretuent? En outre, croit-on vraiment que les religieux ne voient que le ciel? et ne jouissent pas des plaisirs terrestres – chair, sexe, vin, rêves et passions?

Notre auteur désespère de voir que les croyants « préfèrent les fictions apaisantes des enfants aux certitudes cruelles des adultes ». Mais les fictions de la Bible sont-elles vraiment « apaisantes »? S’il les avait lues, il aurait vu qu’elles offrent à satiété « le dévoilement de la cruauté du réel » qu’il réclame, et un peu plus.

Quand à ceux qui aiment le Livre et pour qui il a « compassion » et « colère », ils peuvent à leur tour compatir à sa naïveté puisqu’il leur assure qu' »une introspection bien menée [?] obtient le recul des songes et des délires dont se nourrissent les dieux » et qu' »un bon usage de son entendement (…), de son intelligence (…) permet d’obtenir le recul des fantômes ». Mais vont-ils s’engouffrer dans cette route du bonheur qu’il leur ouvre?

En tout cas, il « ose »: « Postulons plutôt l’inexistence de Dieu »; mais il court après Dieu pour lui dire qu’il n’y croit pas… Et il lance plus: « On attend encore les preuves. Mais qui pourra les donner? » Or si Dieu est non pas une « fiction », comme il le dit, mais une fonction, et qui semble fonctionner fort, n’est-il pas aussi bête de vouloir prouver qu’il existe que de vouloir prouver le contraire? Et s’il est une fiction, on peut voir qu’elle a eu de tels effets de réalité qu’elle dépasse toutes fictions.

Et y a-t-il vraiment plus d’imposteurs chez les religieux que chez les athées? N’est-il pas clair que religieux et athées se détestent souvent parce qu’ils se ressemblent? au moins sur un point: c’est qu’ils détiennent la vérité? En témoigne notre auteur, qui s’octroie l’aspect « solaire, affirmateur, positif, libre, fort [cela sent son Nietzsche scolaire] de l’individu installé au-delà de la pensée magique et des fables… »

En fait de « fable », citons-en une qui prouve, selon lui, que les religions veulent « en finir avec les femmes » (?) car elles ont « la haine des femmes »; c’est l’histoire d’Eve dans la Bible: c’est elle qui détourne « Adam, l’imbécile, [qui] se satisfait d’obéir et de se soumettre. Quand le serpent parle – normal, tous les serpents parlent… – il s’adresse à la femme… » L’auteur ignore donc la métaphore et le symbole. Les scribes de la Bible, eux, ont suggéré que le serpent de la jalousie a parlé dans cette femme, jalouse de Dieu. Et comme ce fait clinique avéré – cette jalousie – se transmet depuis toujours, l’histoire d’Eve et du serpent se transmet aussi, via des gens qui ne sont pas aussi sots que notre auteur les suppose, lui qui ajoute que « Dieu n’aime pas le planning familial », confondant Dieu et le Pape; et que la Bible « empêche tout ce qu’elle ne contient pas », la confondant avec l’Eglise de l’Inquisition. Au fond, si les humains n’avaient aucun sens du symbole, s’ils étaient des êtres purement « naturels », avec les problèmes que poseraient leurs déchaînements narcissiques, notre auteur hédoniste aurait raison.

Mais son livre a un intérêt clinique: il montre, par l’exemple de son auteur, que du naïf au pervers en passant par l’ignorant, cela circule très bien. En revanche, sur le fond, cette tellement faible qu’on se demande si ce n’est pas le Dieu du Livre (ou les Dieux des monothéismes – car ils n’ont pas vraiment le même) qui, agacé par ses fidèles un peu obtus, suscite chez ses ennemis des attaques lamentables, juste pour les voir tomber très bas; pour que ceux qui combattent l’idée de Dieu, témoignent du besoin qu’ils en ont, sous une forme encore plus tyrannique.

Car notre auteur va jusqu’à imputer la blessure intrinsèque de l’humain à… Dieu: « A force de se trouver entre ces deux instances contradictoires [Ciel et Terre], il se crée une béance de l’être, une blessure ontologique impossible à refermer ». Mais faut-il qu’elle se referme? N’est-ce pas avec cette faille entre l’être et ce-qui-est, que les gens vivent, bougent, désirent? Etrange que la faille ontologique intrinsèque à l’humain (quand il ne se prend pas pour Dieu) soit imputée à l’écart entre ciel et terre. Mais bon.

2°/ Une autre question se pose. Pourquoi, alors qu’on vient de commémorer Auschwitz, un auteur sûrement honnête (mais sans plus) et sûrement pas antisémite, reprenne, comme en état second, le refrain antisémite banal: les Juifs nous ont apporté le mal: ils ont « inventé le monothéisme », « perpétré le premier génocide », inventé avec leur Dieu la « guerre totale »; ils se posent en « peuple élu » [reproche très original] et au lieu de « dénoncer » leur Bible comme relevant « des fictions préhistoriques dangereuses au plus haut point car criminelles », ils continuent à concevoir le monde « à partir de ces textes qui invitent à la boucherie généralisée » (sic). L’implication est claire: ils n’ont eu, après tout, que ce qu’ils méritent: un génocide, un vrai. L’auteur n’a pas à endosser l’implication, elle s’impose d’elle-même. Et il martèle: « la Torah invente l’inégalité éthique, ontologique et métaphysique des races »; ajoutant que le « Ne tue pas » duDécalogue signifie pour lui: « toi, juif, tu ne tueras pas de juifs [mais] tu peux tuer les autres, les non-juifs ». Là, on croit entendre du Dieudonné.

Il est vrai que « les Juifs » ont fait des choses impardonnables: ils ont apporté Dieu, ils l’ont élu les premiers (c’est le sens très simple de « peuple élu », pour des gens un peu rationnels), et ils ont écrit un Livre avec un culot énorme: raconter leur histoire sans l’édulcorer. Notamment, ils répercutent le cri de guerre de tous les temps: en finir avec l’ennemi et que Dieu nous aide! Et aujourd’hui on le lit avec nos yeux d’humanistes larmoyants: Ils ont dit ça? Les cruels! En finir avec l’ennemi! Mais ils n’ont pas de cœur! En fait, aucune des deux parties n’a été effacée: la preuve, il y eut tout le temps des guerres là-bas, en « terre promise », comme aujourd’hui. Soit dit en passant, « les Palestiniens » ne figurent pas dans la Bible parmi les peuples à effacer, contrairement à ce que dit Onfray – comme pour mieux actualiser la vindicte antijuive millénaire.

Il est vrai que l’optique hédoniste, plus ou moins narcissique, en voudra toujours aux Juifs d’avoir apporté cette chose bizarre, « Dieu ». Mais le plus drôle, c’est que les parleurs anti-Dieu laissent clairement entendre que si Dieu était comme ceci ou n’avait pas dit cela, alors ils y croiraient. Bref, si Dieu était plus est à leur image, ils seraient prêts à l’adorer (car ils sont adorables). Une variante de la même idée se retrouve chez ceux qui ont cessé de « croire »: si Dieu a « permis » telle horreur, s’il n’est pas là où on ils l’attendaient, alors ils le débranchent, et il est réduit à rien. Narcisses touchants, froissés par l’inconduite de Dieu.

Pourtant, l’idée monothéiste est d’une terrible simplicité: l’être est Un, il est parlant, ou plutôt « c‘est parlant », à ceux qui savent entendre, ça a parlé dans une parole qui s’est transmise et qui questionne, pour chacun, son rapport à l’être. L’histoire de cette transmission multiple révèle une violence déjà là: par exemple, qu’on n’ait pas pu separtager cette idée, mais qu’on l’ait alignée, hiérarchisée, les suivants ne voulant qu’arracher Dieu aux précédents, – voilà qui répète une tare humaine essentielle: l’impuissance à se partager l’être, le vide, le possible, sans imputer à l’autre nos impuissances.

Et curieusement, cette idée n’a pu se transmettre sans que ses ennemis lui imputent les malheurs du monde, alors qu’ils prennent eux-mêmes leur juste part dans l’arrivage de ces malheurs.

Deux autres questions:

3°/ Pourquoi n’y a-t-il pas de débat où l’on mette devant cet auteur des gens qui connaissent les trois religions, et ont écrit là-dessus des choses précises, documentées? Comme si le « vrai débat » était toujours pour plus tard, et qu’il était plus excitant de touiller la confusion jusqu’au vertige?

4°/ La question du succès de ce livre, qui galope dans les ventes est en revanche plus simple: il y a une curiosité et une générosité instinctives du public, qui cherche à voir: il applaudit même des auteurs qui osent dire toutes les bêtises que lui ne peut pas se permettre de dire, pas plus que les auteurs exigeants. (Rappelons-nous qu’un livre qui a nié la chute des deux Tours de New-York fut vendu à trois cent mille exemplaires.) Il y a comme une reconnaissance naïve du public envers ceux qui osent nier la réalité, même à la légère, pour « rien », parce que lui le public ne peut pas la nier, il lui en coûterait trop cher, il se ferait taper sur les doigts.

AUSCHWITZ Reste la question essentielle: pourquoi?

Beaucoup se sont étonnés de l’ampleur prise par les commémorations d’Auschwitz. Certes, c’était le 60ème anniversaire, la solennité de la décade; ce ne sera pas pareil au 63ème, par exemple. Et puis, un homme qui serait né à cette libération prendrait aujourd’hui sa retraite et aurait de quoi réfléchir. Sur quoi? Sur ce qu’on peut faire à des humains? Mais ce qui m’étonne souvent dans toutes ces évocations, c’est l’étonnement: « Comment a-t-on pu faire ça à des humains? Oui, par exemple, arracher les bébés à leur mère, les jeter en tas et faire passer la pelleteuse…

Or dans cet étonnement, on oublie l’essentiel: c’était des Juifs, et pour les nazis ou leurs collaborateurs, les Juifs n’étaient pas des humains. C’était autre chose. Du reste, ceux-là même qui les ont ainsi traités, traitaient décemment leurs bêtes ou d’autres hommes qu’ils jugeaient inférieurs. Mais pour les Juifs, c’était l’extermination systématique, c’est-à-dire la traque du dernier Juif qui, refermant sur lui la porte de la chambre à gaz, la fermerait du même coup sur tous les corps qui répondent au nom « Juif ». Et cette traque était sous le signe du fait que les Juifs, ce n’est vraiment pas des humains. (Remarquons au passage que la Révolution française de 1789, dont la belle Déclaration des Droits de l’homme ne laissait en principe nulle équivoque: « Tous les hommes naissent libres et égaux » – a mis deux ans à reconnaître les Juifs, comme « hommes ». C’était pour des raisons financières: ils payaient des impôts spéciaux, et les reconnaître « hommes » de plein droit aurait supprimé trop de recettes.)

Mais revenons à cette Extermination. Si l’on fait d’Auschwitz, comme c’est le cas, le haut lieu du crime contre l’Humain, contre l’Humanité, outre que cela suscite à terme l’agacement d’autres humains qui ont aussi leur catastrophe (car il y a une jalousie du malheur), on manque la spécificité de cette extermination qui visait les Juifs en tant qu’ils seraient aux limites de l’humain; au bord, à la frontière avec… quoi? avec le monstrueux? le diabolique? le sous-humain? le sur-humain? (Ces traits, curieusement, renvoient au divin, en négatif.)

Notre recherche sur ce thème suggère une hypothèse: les Juifs, en apportant Dieu, (qu’ils ont découvert ou inventé, peu importe peu ici), se sont trouvés identifiés à des sortes d’intermédiaires, d’intercesseurs entre les humains et le divin. Tout se passe comme si, en cas de manque, d’échec, de ratage, on devait faire passer par eux l’offrande expiatoire, le sacrifice salvateur, le don nécessaire au rachat. Peu à peu, on a fini par les prendre pour responsables du fait qu’il faut se racheter, donc les responsables du manque, les fauteurs de l’échec et de la crise puisque, consciemment ou pas, le sacrifice réparateur passait par eux. La flambée nazie les a visés tout spécialement pour en finir une fois pour toutes avec cette histoire de rachat périodique; pour n’avoir plus sous les yeux des êtres qui, rappelant l’échec et l’exigence d’un sacrifice réparateur, semblent être la cause de cet échec. Hitler avait dit: « il faut tuer le Juif qui est en nous »; a fortiori, celui qui, hors de nous, rappelle le Juif en nous. Le nazisme a fait d’eux les objets même du sacrifice réparateur, de l’Holocauste définitif.

Faute d’aborder cette question: « Pourquoi les Juifs? Pourquoi l’extermination fut élaborée pour eux? » – on en reste à l’étonnement, parfois complaisant, sur le thème: « Mais comment peut-on oublier qu’on a devant soi des humains? » Or ce n’était pas un oubli, c’était une décision.

Et de vouloir l’ignorer, produit de curieux effets. Par exemple, j’ai lu dans un journal un grand article sur un rescapé d’Auschwitz « qui a eu de la chance, tout simplement ». A aucun moment il n’est dit qu’il est Juif. L’article réussit à exprimer de la compassion tout en effaçant ce pour quoi l’homme a souffert: on le rétablit comme homme en l’effaçant comme Juif. La compassion maintient la haine qui a visé son effacement. N’est-ce pas là une prouesse psychologique? Mais il est vrai qu’elle s’atténue et qu’on admet de plus en plus que c’était « en tant que Juifs » qu’ils furent déportés ou gazés. Mais la question du pourquoi gênera encore longtemps.

Et parfois légitimement. Car déjà pour certains Juifs, notamment pour ceux qui ne tiennent leur judéité que de la Shoah, cette question doit rester un mystère: l’éclairer ou l’expliquer c’est proprement sacrilège, c’est réduire à une parole, à une parole descriptive, rien de moins que leur origine, leur ancrage identitaire. C’est aussi sacrilège que si l’on montrait à des croyants une photo de leur Dieu, ou à d’autre un scanner de leur transcendance.

On doit respecter cette exigence de mystère. Et en même temps, le besoin de comprendre ou de penser la chose est irrésistible, et lui aussi légitime chez ceux qui l’éprouvent. D’autant qu’on voit bien en quel sens les Juifs morts ne font problème à personne et que le mystère « insupportable » de leur effacement nourrit beaucoup de monde. C’est pourquoi, on s’en doute, la question est complexe: il faut respecter le mystère et en même temps le désir de voir plus loin; il faut commémorer et en même temps penser au-delà de la mémoire.

Du reste, cette commémoration a eu des effets positifs. D’abord on dirait que ses promoteurs ont été débordés par l’énormité de l’horreur toujours nouvelle, inépuisable; et l’énormité de l’ignorance: beaucoup ne savaient pas, ou ne savaient qu’une infime partie de la chose. D’autres ne veulent pas savoir, pas seulement les négationnistes: beaucoup, dans la mouvance islamiste, n’aiment pas l’idée que cela pourrait donner un « plus » à l’Etat juif, un semblant de justification. Comme si cet Etat était dû à la Shoah. Or Israël est dû à la transmission millénaire d’une parole juive sur cette terre, parole qui est passée à l’acte bien avant la Shoah; laquelle a été un catalyseur, certes essentiel.

Cela dit, il serait bon de rappeler que « les Juifs » ont apporté au monde autre chose que le risque d’être anéantis, ou longuement persécutés. Les réduire à être la cible d’une haine condamnable serait manquer l’essentiel. En étant pris comme symboles de cette frontière que nous évoquions entre humain et divin, ils ont en fait apporté une identité instable, entre-deux, impossible à définir et à cadrer, mais qui se maintient à travers ses ratages. Bref, une non-identité, tant elle a de « fuites », de béances, de contradictions; ce qui est le propre des humains réels et non pas idéaux. Cette non-identité symbolise ce par quoi les manques et les ratages qu’il y a dans toute identité, subjective ou collective, peuvent y être facteurs de vie et non pas causes de rancœur, de jalousie, de mortification. « Les Juifs » témoignent, souvent malgré eux (car beaucoup d’entre eux voudraient en finir avec cette histoire, mais elle leur revient), ils témoignent de tout ce qui, malgré nous, sur le mode inconscient, nous appelle à voir plus loin que nos identifications. En ce sens, la non-identité juive (puisqu’elle est indéfinissable) oppose un acte de vie aux identités qui se veulent pleines, définies et sans manque. Elle semble leur dire: « Vous n’avez pas besoin de cette plénitude pour vivre; au contraire, le manque vous est nécessaire, mais ne l’imputez pas aux autres ».

Pour ma part, je suis souvent impressionné par cette idée que les pays d’Europe qui ont laissé faire sur leur sol cette chose inouïe qui est de déporter des femmes et des enfants pour les gazer, ces pays sont poursuivis jusqu’à nos jours par une sorte de malédiction: leur politique semble marquée par de curieux manques de courage voire de dignité, alors même que les hommes qui les promeuvent ne sont pas moins dignes que d’autres. C’est là une étrangeté qui n’est pas simple à éclairer.

Dernier détail: on a pu entendre, dans le flot des discours, qu’ici « personne ne savait ce qui se passait », mais que les Américains, eux, savaient. (Les Polonais, quand même un peu? et les Allemands?) Mais l’idée est intéressante. En tout cas, imaginez les deux hommes qui se sont évadés d’Auschwitz, prouesse surhumaine, allaient-ils venir alerter l’Etat français qui déportait les Juifs? Non. Ils sont donc allés parler aux Anglo-américains, dont les chefs, hélas, ont imposé cette idée à la fois juste et stupide: « le but est de vaincre l’Allemagne donc tout acte qui ne va pas vers ce but est à proscrire. Donc on ne bombarde pas les chambres à gaz, ni les voies ferrées qui y mènent ». Cela aurait pourtant empêché l’arrivage et le gazage de presque un million de Hongrois in extremis. Or, vaincre l’Allemagne n’avait-il pas pour but d’arrêter le massacre? Cette action militaire qu’ils ont rejetée ne faisait-elle pas partie du but?

Un mot sur le silence du monde islamique dans cette commémoration. En principe, ce silence ou cette distance sont justifiées: c’est l’affaire de l’Europe, c’est son histoire avec les Juifs, ça ne nous regarde pas. Nous n’avons quant à nous jamais cherché à les faire disparaître.

Or les Juifs ont « disparu » du monde arabo-musulman. On a donc là un exemple de disparition pacifique, quasi-totale. Elle a eu lieu depuis que l’idée de leur souveraineté s’est exprimée, à travers la résurgence d’un Etat juif. Depuis cette résurgence, leur présence dans les pays islamiques était devenue peu à peu impossible (sauf quelques restes au Maroc et en Turquie, rappelant une présence naguère massive). Cette disparition, officiellement, s’explique par la mauvaise conduite de l’Etat hébreu. Nous avons montré ailleurs que l’existence même d’un Etat juif semble être une mauvaise conduite, de la part d’un peuple dont le Coran a réglé la question une fois pour toutes: les Juifs authentiques sont ceux qui se « soumettent », c’est-à-dire qui sont musulmans; les autres sont des ennemis, surtout s’ils soutiennent un Etat « colonial ».

L’enjeu irako-palestinien

J’ai été de ceux qui ont prévu et « approuvé » la guerre d’Irak, ou plutôt – car on ne m’a pas demandé mon avis et je ne suis pas en posture d’approuver ou de rejeter -, de ceux qui ont trouvé que ce serait une bonne chose pour secouer un blocage typique: elle renverserait Saddam Hussein, ce qu’aucune autre force n’aurait pu faire (ni le peuple irakien écrasé par la dictature, ni les Etats de la Ligue arabe, ni l’Europe, ni l’ONU…), et surtout elle s’inscrirait dans un mouvement plus large, que personne ne contrôle, mais qui tendrait à intégrer le monde arabo-musulman au jeu planétaire.

J’ai été jusqu’à dire qu’à mon sens, le peuple irakien attendait cette intervention comme un cancéreux attend un bombardement aux rayons sachant que c’est la seule issue pour le guérir. Je l’ai écrit et précisé dans mon livre sur la psychanalyse du Proche-Orient (en analysant les retombés en Orient et dans le monde).

La guerre ayant eu lieu, les bavures et les pertes de civils qu’elle entraîna nous furent ici présentées comme l’aspect principal. Mais vus d’un peu plus loin, ou d’ailleurs, ces aspects sans doute très durs à supporter ne pouvaient pas compromettre le projet majeur (libérer ces peuples de leur carcan et leur permettre une expression démocratique fut-elle très mince), ces aspects rendaient simplement l’objectif plus pénible à atteindre. En outre, ils étaient inévitables: les partisans de Saddam (sunnites) et les milices islamistes adoptaient une tactique terroriste qui rend l’adversaire forcément coupable chaque fois qu’il réagit, elles font en sorte que chacune de ses réactions est injuste, puisque les coupables d’un attentat-suicide meurent en le réalisant et que ceux qui l’organisent se cachent parmi la foule. Le « chaos » n’était donc pas le produit direct de l’intervention mais un des effets de la tactique adverse qui refusait le jeu politique.

Ensuite, à l’approche des élections américaines, j’ai pensé et j’ai dit que Bush gagnerait, non pas que lui ou ses électeurs se soient donnés ce projet précis (intégrer le monde islamique au jeu planétaire, c’est-à-dire le moderniser) mais tout se passe comme si l’histoire lui avait imposé ce rôle, elle qui ne fait pas la fine bouche et distribue les rôles pour les tournages à venir sans s’embarrasser des bêtises que chacun peut dire (« axe du mal », « croisade », etc.) Tout se passe comme si, à la faveur du 11 septembre, Bush avait entrepris de débiter en morceau ce bloc énorme et injouable de la Oumma, beaucoup trop gros et trop pris dans le fantasme unitaire pour entrer dans le jeu. Il a d’abord « cassé » l’Afghanistan comme structure totalitaire, celle des Talibans, puis l’Irak de Saddam Hussein, sachant qu’en fait il s’approche à grands pas des deux grands foyers intégristes, le sunnite avec l’Arabie, le chiite avec l’Iran; sans parler du comparse syrien, qui n’est quand même pas négligeable côté structure totalitaire. Bien sûr, l’histoire n’a pas projeté de leur apporter la « démocratie », même si Bush et les siens le croient; elle a seulement donné des signes qu’elle ne peut pas continuer « comme ça », avec un milliard trois cents millions de gens, dont le bloc n’a aucune chance de s’intégrer tout seul au jeu planétaire, de style plutôt « occidental ». Il y a certes un autre « milliard trois cents millions », celui des Chinois, mais lui s’intègre tout doucement, avec succès, sans trop de violence; bientôt ils habilleront toute la planète ou presque, et leur « idéologie » officielle relève plus du cellophane que du carcan. En revanche, le bloc numériquement équivalent de la Oumma, est pris dans un carcan qui ne va pas se briser en douceur. La crise qu’impose à l’Islam la réalité moderne produit beaucoup d’intégristes, nostalgiques de la plénitude et de la souveraineté perdues; intégristes dont l’avant-garde violente, souvent terroriste, a pris pour cible majeure l’Amérique, comme cela s’est vu le 11 septembre.

Ce n’est pas par bonté d’âme que l’Amérique répond à cette exigence de l’histoire; mais parce que les soubresauts du monde islamique lui ont explosé à la face. Et sa riposte qui, au-delà de ce qu’elle énonce dans ses discours, contribue à remanier ce bloc énorme, et peut l’aider à s’intégrer au jeu planétaire. Il y a donc une rencontre, une collusion entre le besoin vital qu’a l’Amérique de riposter et le besoin qu’exprime l’histoire de reformater la Oumma pour la rendre plus jouable. C’est d’ailleurs sur ce point que lors des élections, l’adversaire de Bush a eu un discours très mou, qui a entraîné sa défaite. Il était plus proche de la vieille Europe, pour qui le terrorisme ça se combat par des mesures de police, avec une bonne coordination; pour qui, l’important est le statu quo du monde dans le monde islamique.

J’avais dit que Bush gagnerait non pas parce que l’Amérique « profonde », « rétrograde » a peur, mais parce que, quelle que soit ses limites comme individu, c’était lui le mieux placé pour faire bouger ce qui doit bouger.

Mon texte sur ce thème n’a pu paraître dans la presse française qui dans l’ensemble annonçait la défaite de Bush car « cette défaite [était] nécessaire, vitale ». Or non seulement Bush est passé, mais le pari de la guerre d’Irak à savoir: briser les structures dures de type Saddam Hussein et redonner la parole au peuple dans des élections aussi libres que possibles, ce pari a quelques chances d’être gagné, relativement. Car on sait qu’il n’y aura pas de « vraie » démocratie (et où y en a-t-il?), mais ce n’est pas rien que 65% des Irakiens se soient réjouis de pouvoir voter pour la première fois de leur vie.

Tout cela permet d’interpréter autrement la violence qui a sévi et qui continue en Irak sous forme d’attentats-suicides. Ici on l’a interprétée comme le « chaos », ou comme l’opposition naturelle à l’occupant. Or c’est plutôt, essentiellement, l’opposition des groupes sunnites qui avaient le pouvoir à l’esquisse d’une démocratie. Cette violence a donc le caractère d’une mortification, chez des gens qui avaient un pouvoir ou une certaine manière d’être, totalitaire, et qui après sa perte se frappent de douleur, se mortifient, à l’idée que tout cela va changer. Et la manière la plus simple de se frapper, dans cette mouvance, c’est de frapper ses proches, c’est-à-dire d’envoyer des hommes endoctrinés et drogués qui s’explosent en tuant n’importe qui. Cette mortification n’a aucun objectif stratégique ou politique, car nul attentat-suicide ne peut vaincre l’adversaire. Il peut tout juste lui nuire, mais en l’occurrence, il s’agit surtout d’étaler une douleur, une détresse, un désespoir, de ce qu’un ordre totalitaire et fondamentaliste (de type religieux ou national) soit en train de s’écrouler sous les coups des forces « alliées ».

On comprend que cela gêne ici, en France, ceux qui ont pris le parti de la « Cause arabe » quelles qu’en soient les conséquences. Or le monde arabe étouffe sous sa Cause et rêve de s’en libérer. C’est donc une posture perverse que de vouloir l’y maintenir par « respect » pour lui, surtout quand l’histoire, par le biais des forces alliées, fait en sorte, aveuglément, confusément, que soient possibles d’autres ouvertures.

Ces ouvertures, créées par l’Amérique, peuvent aussi indisposer ceux qui n’aiment pas ce pays; en raison de rancoeurs variées, justifiées ou non. Pour eux aussi l’épisode irakien est une épreuve. mais d’une manière générale, lorsqu’on se sent mortifié par les actes de vie que provoque notre « ennemi » (ou quelqu’un qu’on n’aime pas sans que lui-même nous remarque ou nous en veuille), c’est peut-être signe qu’on doit décrocher, et porter sa vindicte ailleurs. C’est peut-être signe que l’on doit accepter le jeu de la vie et de l’histoire, jeu qui se fomente et se combine avec des gens de toutes sortes, bons et mauvais, et pas seulement avec des gens « très bien », c’est-à-dire qui pensent comme nous.

Du reste, il se peut qu’au Proche-Orient aussi, la violence mortifère, celle des martyrs-tueurs et des ripostes injustes qu’ils provoquent, cette violence est aussi en train de marquer un temps d’arrêt: ceux des Palestiniens qui veulent vivre vont peut-être pouvoir arrêter ceux qui ne veulent que vaincre et mourir. C’est ce que j’analyse dans mon « Journal d’intifada » qui vient de paraître ces jours-ci.

AUSCHWITZ – Reste la question essentielle: pourquoi?

Beaucoup se sont étonnés de l’ampleur prise par les commémorations d’Auschwitz. Certes, c’était le 60ème anniversaire, la solennité de la décade; ce ne sera pas pareil au 63ème, par exemple. Et puis, un homme qui serait né à cette libération prendrait aujourd’hui sa retraite et aurait de quoi réfléchir. Sur quoi? Sur ce qu’on peut faire à des humains? Mais ce qui m’étonne souvent dans toutes ces évocations, c’est l’étonnement: « Comment a-t-on pu faire ça à des humains? Oui, par exemple, arracher les bébés à leur mère, les jeter en tas et faire passer la pelleteuse…

Or dans cet étonnement, on oublie l’essentiel: c’était des Juifs, et pour les nazis ou leurs collaborateurs, les Juifs n’étaient pas des humains. C’était autre chose. Du reste, ceux-là même qui les ont ainsi traités, traitaient décemment leurs bêtes ou d’autres hommes qu’ils jugeaient inférieurs. Mais pour les Juifs, c’était l’extermination systématique, c’est-à-dire la traque du dernier Juif qui, refermant sur lui la porte de la chambre à gaz, la fermerait du même coup sur tous les corps qui répondent au nom « Juif ». Et cette traque était sous le signe du fait que les Juifs, ce n’est vraiment pas des humains. (Remarquons au passage que la Révolution française de 1789, dont la belle Déclaration des Droits de l’homme ne laissait en principe nulle équivoque: « Tous les hommes naissent libres et égaux » – a mis deux ans à reconnaître les Juifs, comme « hommes ». C’était pour des raisons financières: ils payaient des impôts spéciaux, et les reconnaître « hommes » de plein droit aurait supprimé trop de recettes.)

Mais revenons à cette Extermination. Si l’on fait d’Auschwitz, comme c’est le cas, le haut lieu du crime contre l’Humain, contre l’Humanité, outre que cela suscite à terme l’agacement d’autres humains qui ont aussi leur catastrophe (car il y a une jalousie du malheur), on manque la spécificité de cette extermination qui visait les Juifs en tant qu’ils seraient aux limites de l’humain; au bord, à la frontière avec… quoi? avec le monstrueux? le diabolique? le sous-humain? le sur-humain? (Ces traits, curieusement, renvoient au divin, en négatif.)

Notre recherche sur ce thème suggère une hypothèse: les Juifs, en apportant Dieu, (qu’ils ont découvert ou inventé, peu importe peu ici), se sont trouvés identifiés à des sortes d’intermédiaires, d’intercesseurs entre les humains et le divin. Tout se passe comme si, en cas de manque, d’échec, de ratage, on devait faire passer par eux l’offrande expiatoire, le sacrifice salvateur, le don nécessaire au rachat. Peu à peu, on a fini par les prendre pour responsables du fait qu’il faut se racheter, donc les responsables du manque, les fauteurs de l’échec et de la crise puisque, consciemment ou pas, le sacrifice réparateur passait par eux. La flambée nazie les a visés tout spécialement pour en finir une fois pour toutes avec cette histoire de rachat périodique; pour n’avoir plus sous les yeux des êtres qui, rappelant l’échec et l’exigence d’un sacrifice réparateur, semblent être la cause de cet échec. Hitler avait dit: « il faut tuer le Juif qui est en nous »; a fortiori, celui qui, hors de nous, rappelle le Juif en nous. Le nazisme a fait d’eux les objets même du sacrifice réparateur, de l’Holocauste définitif.

Faute d’aborder cette question: « Pourquoi les Juifs? Pourquoi l’extermination fut élaborée pour eux? » – on en reste à l’étonnement, parfois complaisant, sur le thème: « Mais comment peut-on oublier qu’on a devant soi des humains? » Or ce n’était pas un oubli, c’était une décision.

Et de vouloir l’ignorer, produit de curieux effets. J’ai lu dans un journal un grand article sur un rescapé d’Auschwitz « qui a eu de la chance, tout simplement ». A aucun moment il n’est dit qu’il est Juif. L’article réussit à exprimer de la compassion tout en effaçant ce pour quoi l’homme a souffert: on le rétablit comme homme en l’effaçant comme Juif. La compassion maintient la haine qui a visé son effacement. N’est-ce pas là une prouesse psychologique?

Et pourtant, cette commémoration a des effets positifs. D’abord on dirait que ses promoteurs ont été débordés par l’énormité de l’horreur toujours nouvelle, inépuisable; et l’énormité de l’ignorance: beaucoup ne savaient pas, ou ne savaient qu’une infime partie de la chose. D’autres ne veulent pas savoir, pas seulement les négationnistes: beaucoup, dans la mouvance islamiste, n’aiment pas l’idée que cela pourrait donner un « plus » à l’Etat juif, un semblant de justification. Comme si cet Etat était dû à la Shoah. Or Israël est dû à la transmission millénaire d’une parole juive sur cette terre, parole qui est passée à l’acte bien avant la Shoah; laquelle a été un catalyseur, certes essentiel.

Cela dit, il serait bon de rappeler que « les Juifs » ont apporté au monde autre chose que le risque d’être anéantis, ou longuement persécutés. Les réduire à être la cible d’une haine condamnable serait manquer l’essentiel. En étant pris comme symboles de cette frontière que nous évoquions entre humain et divin, ils ont en fait apporté une identité instable, entre-deux, impossible à définir et à cadrer, mais qui se maintient à travers ses ratages. Bref, une non-identité, tant elle a de « fuites », de béances, de contradictions; ce qui est le propre des humains réels et non pas idéaux. Cette non-identité symbolise ce par quoi les manques et les ratages qu’il y a dans toute identité, subjective ou collective, peuvent y être facteurs de vie et non pas causes de rancœur, de jalousie, de mortification. « Les Juifs » témoignent, souvent malgré eux (car beaucoup d’entre eux voudraient en finir avec cette histoire, mais elle leur revient), ils témoignent de tout ce qui, malgré nous, sur le mode inconscient, nous appelle à voir plus loin que nos identifications. En ce sens, la non-identité juive (puisqu’elle est indéfinissable) oppose un acte de vie aux identités qui se veulent pleines, définies et sans manque. Elle semble leur dire: « Vous n’avez pas besoin de cette plénitude pour vivre; au contraire, le manque vous est nécessaire, mais ne l’imputez pas aux autres ».

Dernier détail: on a pu entendre, dans le flot des discours, qu’ici « personne ne savait ce qui se passait », mais que les Américains, eux, savaient. (Les Polonais, quand même un peu? et les Allemands?) Mais l’idée est intéressante. En tout cas, imaginez les deux hommes qui se sont évadés d’Auschwitz, prouesse surhumaine, allaient-ils venir alerter l’Etat français qui déportait les Juifs? Non. Ils sont donc allés parler aux Anglo-américains, dont les chefs, hélas, ont imposé cette idée à la fois juste et stupide: « le but est de vaincre l’Allemagne donc tout acte qui ne va pas vers ce but est à proscrire. Donc on ne bombarde pas les chambres à gaz, ni les voies ferrées qui y mènent ». Cela aurait pourtant empêché l’arrivage et le gazage de presque un million de Hongrois in extremis. Or, vaincre l’Allemagne n’avait-il pas pour but d’arrêter le massacre? Cette action militaire qu’ils ont rejetée ne faisait-elle pas partie du but?

Un mot sur le silence du monde islamique sur cette commémoration. En principe, ce silence ou cette distance sont justifiées: c’est l’affaire de l’Europe, c’est son histoire avec les Juifs, ça ne nous regarde pas. Nous n’avons quant à nous jamais cherché à les faire disparaître.

Et c’est vrai. Le problème c’est que les Juifs ont « disparu » du monde arabo-musulman; depuis que l’idée de leur souveraineté s’est exprimée, à travers la résurgence d’un Etat juif. Depuis, leur vie dans les pays arabo-musulmans est devenue impossible (sauf quelques restes au Maroc et en Turquie, rappelant une présence naguère massive). Cette disparition, officiellement, s’explique par la mauvaise conduite de l’Etat hébreux. Nous avons montré ailleurs que l’existence même d’un Etat juif semble être une mauvaise conduite, de la part d’un peuple dont le Coran a réglé la question une fois pour toutes: les Juifs authentiques sont ceux qui se « soumettent », c’est-à-dire qui sont musulmans; les autres sont des pervers.

Inceste, mariage homo, et injustice

On réapprend bien des choses essentielles à l’occasion de nos problèmes de société –comme la variété des incestes, la question du mariage homo, et autres sujets « pré-o-cu-pants »… Sans entamer le mérite des experts qui arpentent le terrain, notamment des anthropologues qui nous classifient les incestes, on peut rappeler que la vieille Bible en donne un large éventail, la fameuse Loi de Moïse (qui fut interdite de lecture dans l’Occident catholique pendant des siècles, au motif que, puisqu’on avait la « grâce », pourquoi mieux connaître la loi dite symbolique?). On y trouve donc (Lévitique XVIII) un répertoire des interdits de l’inceste, bien au-delà du père et de la mère. Bien sûr, « Ne dévoile pas la nudité de ton père et de ta mère », mais aussi celle de ta demi-sœur, « celle de la fille de ton fils ou de ta fille, de la fille de la femme de ton père » et aussi « la nudité de ton oncle ou de ta tante, ou de la femme de ton oncle », etc… L’intéressant est que dans la foulée (verset 17), on a ceci: Ne dévoile pas la nudité d’une femme et de sa fille, tu ne la dévoileras point. Autrement dit: on ne mélange pas les générations dans le rapport sexuel. On sait que la fille du coureur Anquetil fut évoquée récemment sur ce thème, fille qu’il a eue avec la fille de sa femme; et chacun a pu voir que la promotion de son livre (celui de la petite fille du coureur) tenait au fait que c’est un inceste, que c’est perçu comme tel, et qu’en même temps son auteure s’est employée à le dénier. (Aujourd’hui, les incestes vont de pair avec leur déni…).

On connaît là-dessus le discours « psy » standard: ces incestes (du deuxième ou troisième ordre…) sont nocifs parce qu’ils détruisent la « place du tiers »; disons qu’ils débilisent la relation et la parole. A quoi les réalistes peuvent rétorquer qu’ailleurs aussi, sans ces rapports incestueux, les rapports débiles peuvent régner. De fait, si le coureur Anquetil jouissait de la fille de sa femme, et l’empêchait d’être un tiers dans sa relation avec celle-ci, il n’en respectait pas moins le « tiers », par ailleurs; le tiers social notamment… De sorte que là où le discours « psy » standard croit donner la « vraie raison » de l’interdit de l’inceste, à savoir l’effacement du tiers, il ne dit en fait pas grand-chose; car cet interdit n’est simplement pas réductible aux raisons, mais relève d’un ancrage dans l’être et dans sa transmission.

Si j’évoque ces interdits, que d’aucuns après tout peuvent bien mettre au compte des bondieuseries, c’est pour pointer qu’ils sont présentés comme des lois de l' »être », des lois de vie: l’être humain a pour loi de se transmettre en tant qu’humain. Or voilà que le même texte, auquel on peut accorder, au moins un intérêt ethnologique -, dans la foulée de ces interdits, énonce: interdit de coucher avec un homme comme avec une femme. Ce qu’on peut entendre ainsi: que deux hommes se donnent mutuellement du plaisir, ça les regarde, mais on interdit que l’un d’eux se prenne (ou soit pris) pour une femme. C’est comme si le texte nous rappelait son principe de la « création »: le genre humain émerge dans le monde, dans la vie, en tant qu’homme et que femme. Autrement dit, la premièrefois (toujours renouvelée) que l’humain prend pied dans la création, c’est-à-dire dans la transmission de la vie humaine, c’est en tant qu’homme et que femme. Donc, pas de couple symboliquement investi qui exclue la femme, ou l’homme. L’idée c’est que transmettre le genre humain, c’est renouveler sa création; or la création de l’humain veut qu’il soit homme et femme. Cette singularité, le texte y tient très fort.

Et voici qu’en parlant de tout cela, en groupe, un ado s’est écrié: « Mais c’est le mariage homo, cette histoire! » -« Chut! ont dit les adultes, il ne faut pas parler de ça, c’est casse-cou! » -L’ado insiste: « Pourquoi faut-il un mariage pour deux hommes ou pour deux femmes? » Un adulte répond: « Ils veulent avoir les mêmes droits que les autres! » L’ado réplique: « C’est comme si on disait que les Noirs doivent avoir le droit d’être blancs. Ils peuvent avoir les mêmes droits que les Blancs, mais pas le droit d’être blancs, puisqu’ils sont noirs. Les couples homos peuvent avoir les mêmes droits que les autres qui se marient, mais pas le droit d’être mariés. Pas le droit pour l’un des deux de jouer la femme s’il est homme ou de jouer l’homme s’il est femme. Ou alors qu’ils jouent à ça entre eux mais pourquoi la loi doit-elle entrer dans ce jeu? » L’adulte était soufflé. L’autre l’assaille: « Pourquoi, d’après toi, ils veulent le mariage? L’adulte s’esquive: « Certains le veulent, d’autres non. Ce qui est sûr, c’est que les politiques ne veulent pas paraître ringards en leur refusant ce droit. »

-« Mais le mariage ce n’est pas un droit! dit l’ado, c’est une situation, une décision. Et on ne peut pas décider qu’on est une femme si on est un homme ou l’inverse. Et puis, tu ne répond pas à la question: pourquoi ceux qui le veulent, le veulent? »

Il m’a semblé que l’ado butait sur ceci: les homo, en étant homosexuels, [en faveur du « mariage gay »] s’opposent au couple de leurs parents; ce n’est pas seulement une différence, c’est une opposition, ils font opposition. Puis ils la font reconnaître, comme « différence », et après avoir marqué leur différence, ils veulent aussi la « différence » de l’autre, le mariage. Et voilà que l’autre, représenté par la loi, semble se sentir coupable envers eux (mais coupable de quoi?), et il est prêt à la leur donner, cette différence, incarnée par le mariage. Comme pour leur montrer à quel point il veut leur bonheur: qu’ils puissent choisir d’être « normaux » tout en étant homo.

Pour ma part, un autre aspect m’intéressait: l’effet de retour d’une telle mesure sur le mariage ordinaire. Pour l’instant, des gens affichent que: « Ma foi, pourquoi pas, le mariage pour les homo? Puisqu’ils le veulent, qu’est-ce que ça enlève aux autres?… » Comme si le symbole « mariage » appartenait aux gens mariés et qu’ils l’offraient aussi aux autres car ils sont généreux, sans préjugés.

Cela s’est déjà vu qu’on donne à une minorité un titre convoité, qu’on ne veut pas paraître se réserver, et une fois qu’elle l’a et qu’elle voit que cela ne résout pas son problème, elle voit qu’en un sens elle n’a rien, et que ce titre arraché à la culpabilité de l’autre (qui, lui, croyait l’avoir) n’a plus de valeur.

De fait, ce point obscur s’est éclairé: les mouvements homo[sexuels] (d’hommes ou de femmes) se posaient, socialement, comme libérés des conventions; et voilà qu’ils les revendiquent: comme si d’avoir en main « sa différence » et celle de l’autre l’emportait soudain sur le reste, sur tout progrès personnel ou social. Sont en jeu le fantasme d’être approuvé par la loi qu’on transgresse; le fantasme de l’avoir en main… Et la loi, bizarrement, semble prête à se faire « avoir ». Autre forme: une fois qu’on a montré que « le mariage ne veut plus rien dire », on décide de l’accorder aux homosexuels. Autre forme encore, plus vulgaire, de ce paradoxe (où l’on réclame ce qu’on rejette): si la loi avait accordé aux homo les avantages des gens mariés, « on n’en serait pas là aujourd’hui » (sic). A quoi certains peuvent répondre: si ce n’est qu’une affaire de sous, on peut toujours s’arranger.

L’idée du choix, elle, frôle aussi le fantasme; comme en témoigne cette parole d’un patient: Je considère que cet homme n’est pas mon père, car je ne l’aime plus. Mais oui, on doit pouvoir choisir son père! D’autres fantasmes sont plus touchants, comme le fameux « Libérons la mariée! » de certains homo soixante-huitards: en effet, c’est un fantasme typique d’homo durs (voir là-dessus mon livre Perversions) de croire que la mère « n’a rien à foutre avec ce type (le père), qui la viole visiblement, au lieu de la laisser à sa pureté virginale ».

On pourrait en dire plus sur le mariage, sujet si mal et si peu abordé, mais ce n’est peut-être pas le lieu. Car au-delà de tout ceci, il se peut que la question posée soit celle de l’injustice, sur un mode un peu étrange: « Il est injuste que certains puissent se marier et d’autres pas… » En creusant ce point, on retrouve la tendance à penser l’injustice non pas comme un événement où un sujet est lésé parce que l’autre lui prend une part de jouissance, mais comme une différence entre deux états, ou deux situations. Il y a des responsables créatifs qui gagnent plus que des exécutants, il y a des gens qui partent en vacances et d’autres pas, sans qu’on puisse dire que les premiers prennent leurs vacances sur les seconds. Le social peut certes se mobiliser pour offrir des vacances à ceux qui ne partent pas, mais ce serait alors un don, et non la réparation d’une injustice. Que prennent donc ceux qui se marient à ceux qui ne peuvent se marier, étant deux hommes ou deux femmes? Et que peut-on donner à ceux-ci sinon le déni d’une réalité? Et eux, que peuvent-ils donner pour avoir ce « privilège » des gens mariés? Que l’un des deux hommes s’habille en blanc et tienne un bouquet? Que l’une des deux femmes soit en smoking? Certains couples ordinaires trouveraient malsaine la parodie si la loi devait la « bénir ». A moins que la loi ne devienne encore plus gestionnaire, et qu’un symbole de plus ne tombe à l’eau si personne n’ose en répondre?

Plus subtilement, on a un discours social qui affiche la culpabilité pour se donner à bon compte un haut niveau moral. Dans ce discours, la culpabilité est une tactique de pouvoir: si on se pose comme coupable des problèmes de « ces gens » on les tient en son pouvoir (c’est d’ailleurs la dernière tactique des ex-puissances coloniales envers les peuples qu’elles dominaient autrefois: si leurs malheurs sont de notre faute, c’est que nous pouvons faire leur bonheur…). Ce discours, arrangé par les nantis (qui détiennent l’image ou la parole, ou l’argent qui y donne accès) diffuse un sentiment de faute dès qu’il y a différence entre deux états. Il s’offre le luxe de l’appeler injustice, mais il a tendance à se porter vers les « injustices » qui ne coûtent rien à réparer, sachant qu’en outre le coupable de ces injustices est abstrait, c’est la « société », sur laquelle on a peu de prise. De sorte que les choses restent à peu près en l’état. Mais de temps à autre on fait une loi qui ne coûte rien, on « répare » sur un mode qui ne coûte rien mais dont les autres, plus tard, paieront l’effet; et paieront pour commencer l’hypocrisie de leurs aînés.

Etre coupable pour dominer

Je voudrais éclairer un certain usage pervers de la culpabilité et sa diffusion aujourd’hui dans l’espace culturel européen.

Tout d’abord, quelques remarques psychologiques. La culpabilité est sans doute l’attitude la plus répandue: personne n’y échappe; même si on ne l’étale pas, même si on ne l’avoue pas, on est toujours en défaut ou en faute, ne serait-ce que par rapport à l’image idéale qu’on a de soi; ou par rapport à des normes morales – qui font partie de cette image. Et toutes ces culpabilités, on peut très facilement les rassembler, les entasser: ça fait un grand tas de fautes où chacun reconnaît la sienne; et si un porte-parole monte sur ce grand tas, il est sûr d’être entendu s’il lance un auto-reproche collectif, du genre : et nous, avec notre chauvinisme, notre égoïsme, notre enfermement, notre rejet de l’autre… Celui qui se lèverait pour objecter se ferait jeter; s’il interrompt cette litanie en protestant: mais non! on n’est pas si égoïste! on aime être avec les autres quand c’est possible! On le rabroue, il perturbe une importante célébration.

C’est que le sentiment de culpabilité, autant il est pénible dans l’intimité, quand on est livré à sa « mauvaise » conscience, autant il est chaleureux voire exaltant quand on le vit collectivement. Car alors il devient signe d’une grande hauteur morale, il est la preuve qu’on peut reconnaître ses fautes, et devant les autres, qui en font autant.

Et la fierté qu’on a d’entrer dans ce discours l’emporte sur le regret qu’il prétend donner. Ce discours collectif de la culpabilité, gratifie ceux qui le tiennent, il panse la plaie qu’il évoque. Donc, ça tourne en rond. Et quand on a des montages de ce type, qui s’auto-entretiennent, et qui fondent leur propre valeur, on n’est pas loin des montages pervers; lesquels, par exemple, inversent la douleur en plaisir. Ici, l’aspect douloureux du reproche devient la complaisance de se reconnaître coupable de ce qui arrive… aux autres. La souffrance d’être coupable s’inverse collectivement, dans le plaisir de le déclarer.

Pour préciser ce renversement, prenons un exemple: une situation d’échec survient dans un petit groupe, dans une famille ou une école; un accident, un « malheur ». Il arrive alors qu’une personne, qui a joué un rôle mineur, s’avance et s’attribue la faute, la responsabilité. Les preuves qu’elle donne ne sont pas convaincantes, car tout le monde était impliqué, mais on sent que lorsqu’elle dit: « tout ça c’est de ma faute, j’aurais dû… », c’est une façon de s’approprier le problème, de prendre du pouvoir sur les autres: leur ratage compte peu au regard de sa faute à elle; leur part est mince au regard de la sienne. Parfois, certains perçoivent cette prise de part abusive, et lui répondent qu’elle n’a pas assez compté dans cette histoire pour en être, à ce point, responsable.

Allons plus loin: en se posant comme coupable du malheur de certains, quand ce n’est pas si évident, on prend de l’ascendant sur eux. Et si on a eu le pouvoir de les faire souffrir, on a celui de les soulager, de les rendre heureux. On oublie que c’est par un subtil coup de force qu’on s’attribue leur souffrance; et en se l’attribuant, on pose que le ressort de leur malheur, donc aussi de leur bonheur, est dans nos mains.

Parfois, c’est seulement la compassion: leur souffrance nous fait souffrir. Quoi de plus humain? (C’est même une façon ordinaire d’éloigner de nous cette souffrance: on fait comme si elle nous atteignait réellement, on donne des signes de contrition.) Mais voilà qu’on pousse plus loin le zèle: si on ne fait pas cesser leur souffrance, c’est la preuve qu’on l’accepte, qu’on en provoque le maintien. Et si on la maintient, c’est qu’on en contrôle la cause. Là se glisse ce curieux présupposé: forts et capables comme on est, on doit pouvoir arrêter la souffrance de ces gens, clairement pas forts et incapables. Par ce léger glissement, l’attitude de contrition couvre à peine un sentiment de supériorité; en se posant comme responsables de leur malheur on est prêts à répondre d’eux, on les suppose « irresponsables ».

Ces remarques s’appliquent à bien des situations. Appliquons-les à un certain discours sur le monde arabo-musulman et les problèmes qu’il a à s’intégrer au jeu planétaire ou aux sociétés européennes dans lesquelles il a immigré. Le discours – très « européen », religieux ou laïc – est d’emblée celui de la culpabilité: on n’a pas su « les » intégrer, « leur » ouvrir la voie de l’ascension sociale; on s’est laissé tromper par les clichés sur le choc des cultures, on est influencés par un pouvoir américain de va-t-en-guerre, on n’a pas pris à bras le corps et globalement le problème de l’intégration, on « les » a parqués dans des banlieues, on n’a pas inclus le logement immigré dans le tissu urbain, on ne leur donne pas des moyens…

Ce discours est celui des porte-paroles, qui se hissent sur le tas de fautes pour clamer la grande faute envers l’autre. Parfois, il engendre une rage violente chez ceux qui n’ont pas la parole, et qui même s’ils parlaient se feraient jeter car leur rage n’est pas « gérable », consensuelle. Elle n’a pas la hauteur morale qu’acquiert d’emblée le discours de la culpabilité. Que ruminent-ils dans leur colère? « C’est qu’on ne les a pas parqués, ils sont venus de leurs pays pour améliorer leur sort, et ils sont restés parce que leur sort ici était meilleur que chez eux. Et les autres immigrés – polonais, italiens, portugais ou juifs -, qui ont débarqué ici, on ne les a pas « aidés », ils ne l’ont même pas demandé, ils étaient déjà heureux d’être là, ils se sont battus et intégrés. Et si de grands patrons ont recruté de la main-d’œuvre dans le Tiers-monde pour l’exploiter ici, c’est à eux d’être responsables et d’honorer leurs engagements… ». Le propos n’est pas génial, mais ceux qui le tiennent supportent mal de voir des problèmes réels, non-dits, enrobés dans le discours de la faute. Lequel semble relancer le « racisme » qu’il dénonce; et reconduire, sous d’autres formes, le mépris colonial envers le monde arabe ou le vieux mépris de l’Europe chrétienne envers l’islam. Il les reconduit par la même logique qui fait de la culpabilité une prise de pouvoir, une reprise en main de ceux à qui on a donné le titre formel de l’émancipation, ou de la nationalité.

Il se peut aussi que la souffrance du monde arabo-musulman, où qu’il soit, y compris en Europe, lui seul puisse l’atténuer, la transformer, en affrontant les causes de cette souffrance qui dépendent de lui, et qui sont bien plus importantes que celles qui dépendent des autres.

Sur ces thèmes, on peut prendre de grands exemples, mais en voici un plutôt simple et actuel. Il s’agit de la chaîne télé Al Manar, la chaîne du Hezbollah dont on sait les appels de haine qu’elle diffuse. Après maintes tergiversations, l’autorité française déclare vouloir l’interdire en France. Mais voilà, elle est diffusée par trois satellites dont l’un diffuse en même temps, dans le même bloc, dix autres chaînes arabes. De sorte qu’interdire les émissions du Hezbollah empêcherait les autres émissions, ce qui est injuste et représente un gros manque à gagner. Que faire? Il apparaît clairement que c’est au bloc des chaînes arabes de prouver leur modération et leur rejet de la haine en écartant elles-mêmes la chaîne intégriste. Elles prouveraient ainsi, dans les actes et pas seulement en paroles, que la fameuse différence entre islam modéré et islam violent n’est pas une fiction. Cela illustre en tout cas que même si nous prétendons vouloir résoudre « leurs » problèmes, il y a un moment où c’est à eux de les affronter et d’y faire acte. Si elles ne le font pas, si par exemple leur public musulman ne fait pas pression sur elles pour l’obtenir, la suspicion dont souffrent bien des Français – d’origine – maghrébine risque de perdurer, avec les dégâts que l’on sait. La suspicion de sympathie envers l’islam radical et violent. Or, beaucoup n’osent pas s’en démarquer par peur de paraître trahir leurs racines; d’autres s’en démarquent en paroles mais pas en acte. Le problème est là, et nul ne peut le résoudre à la place des intéressés, même en posant que ces dégâts (de la suspicion), « c’est de notre faute ».

En se voilant la face sur ces questions, un certain establishment français a fait du double discours un mode d’être. Il s’impose une forte dose d’hypocrisie, qui représente de sa part un sacrifice bien inutile. (Pensons aux otages français: et si ceux qui les retiennent avaient eu soudain l’intuition que cette France officielle toujours prête à servir la « Cause arabe » cachait derrière cet empressement un profond mépris?). Sacrifice inutile, donc, pour complaire à l' »autre », se dire coupable de sa souffrance. Ou pire: s’efforcer de lui résoudre les problèmes par des voies sans issue pour ne pas aborder ceux qui se posent de façon brûlante et praticable.

Si ce problème de fond n’est pas posé (à savoir la démarcation en acte face à l’islam radical), la culpabilité affichée et même la discrimination positive ne donneront pas plus que l’octroi de la nationalité – grâce à laquelle beaucoup sont « intégrés », légitimés, mais non acceptés, par suspicion.

Le hic, c’est qu’en s’affichant coupable, en s’attribuant la faute, on cherche en fait de vieux boucs émissaires à qui la faire porter. De préférence des boucs émissaires qui ont du métier, qui sont habitués à l’être, et dont on peut espérer qu’ils se prêtent au jeu.

Sur l' »empoisonnement » d’Arafat

Emouvante, la rumeur sur la mort d’Arafat: Israël l’a empoisonné. Comme toute rumeur, elle a sa part de vérité, bien sûr: Israël lui a empoisonné la vie. L’intéressant est que cette rumeur, qui passe en boucle sur la chaîne Al Arabiya, selon un sondage de cette chaîne, est partagée par 80% de ses téléspectateurs, assez représentatifs du monde arabe et surtout palestinien. On peut certes la prendre de haut, ou la trouver délirante, mais elle mérite d’être entendue, interprétée. Même si aujourd’hui on ne sait plus trop ce qu’est une mort « naturelle », il est clair que celle d’Arafat ne l’a pas vraiment été, y compris dans sa mise en scène (où les téléspectateurs d’un peu partout ont été si admirablement complices)

En tout cas, un homme, même d’un certain âge, peut toujours voir exploser ses symptômes dormants, suite à un trauma; et dans le cas d’Arafat, ce serait suite à un constat traumatique: constat d’échec, ponctué notamment par ce triomphe de Bush- que le  » monde entier « donnait perdant (et nos médias qui reflètent l’état du « monde », nous l’avaient bien expliqué). Voilà que s’impose, celui qui a dit qu’il faut certes un Etat palestinien mais pas sur les frontières de 67, frontières pourtant « sacrées » dans le monde arabe, vu ce qu’elles symbolisent: l’effacement d’une victoire d’Israël, si humiliante. Or constater qu’après 50 ans de lutte, on n’a toujours rien obtenu, sauf la sympathie impuissante d’un certain nombre d' »opinions », ça peut vous « exploser » un corps ou vous figer un cerveau, en passant par ses points de fragilité. Tel que chacun peut en avoir.

Mais revenons au poison, c’est plus concret, plus précis, d’autant qu’en arabe cela se dit d’un mot (smm) qui dans certains dialectes dit aussi la colère, la fureur, voire la jalousie. Or Arafat a vécu toute sa vie dans la colère – contre ces drôles de Juifs, venus d’Europe pour bâtir un Etat juif sur la fameuse terre biblique alors que la plupart n’avaient même pas ouvert la Bible, et que d’après beaucoup de « monde », surtout dans la « vieille Europe », ils ont plutôt l’air de « colons ». Il se peut que la crise finale de cet homme fût une sorte d’emballement toxique, exprimant un fait bizarre, « empoisonnant »: qui perturbe le cours « naturel » des choses.

Le cours « naturel », c’est que les Palestiniens sont sur une terre qu’ils revendiquent comme la leur selon un droit « naturel », qui leur est évident: ils y sont nés, c’est une terre arabe, islamique, rattachée au monde arabe qui l’a conquise lors de sa belle expansion au VIIIème siècle de notre ère. Qu’est-ce qui fait qu’une donnée aussi « naturelle » soit perturbée, voire étouffée? Pourquoi est-ce qu’elle n’aboutit pas malgré tant de dévouement, dont celui d’Arafat, tant de sacrifices humains qu’il a lui-même si souvent organisés? La cause est un autre fait, plus symbolique, pas vraiment naturel, pas du tout même, c’est que dans cette terre et loin d’elle – en Europe et dans le monde arabo-musulman – un petit peuple parlait d’elle, et se transmettait de génération en génération. quoi? une simple parole portant sur elle, parole religieuse ou non, nostalgique ou non, mais parole de désir implacable qui a fini par hanter cette terre, par la rendre un peu « folle »; cette parole l’a « possédée », l’a rendue un peu malade – pour ceux qui la revendiquent « naturellement ». ***Bref, la transmission de cette parole a « empoisonné » cette terre pour ceux qui s’y réfèrent du seul point de vue « naturel ». Le dirigeant islamique de l’Iran appelle ça un cancer, et prépare une bombe (qui n’est pas une bombe de cobalt) pour traiter ce cancer. Pour lui, les Juifs, comme Etat, sont un cancer dans cette région; pour d’autres, c’est un poison. En ce sens, « les Juifs ont empoisonné Arafat », qui est la formule même de la rumeur, est un énoncé qui fait sens pour cette rumeur: ils l’ont « empoisonné » toute sa vie.

Cet empoisonnement symbolique d’un fait naturel, d’une revendication naturelle, cet effet « empoisonnant » s’observe aussi autrement: tant de plans de paix rationnels, raisonnables, naturels, se sont succédés, et sont venus l’un après l’autre buter sur une cause invisible, mystérieuse, que Yasser Arafat a eu le mérite d’exprimer, à New-York, en 2000, lors des négociations sous l’égide de Clinton, en ramenant la double question: les réfugiés et Jérusalem. Bref, en contestant par un argument « naturel » une possession « symbolique » – certes incroyable, insupportable pour les esprits qui s’en tiennent à la seule raison et aux seuls schémas politiques. Eh oui, les effets symboliques de l’inconscient perturbent l’un après l’autre ces schémas et en un sens, « empoisonnent » l’atmosphère.

C’est de ça qu’il est mort, Arafat. Des plaisantins ont dit qu’il est mort d’un cancer du colon, du colon israélien, mais c’est bien sûr israélien ou Israël qu’il faut retenir comme symbole d’un problème « empoisonnant » pour les esprits sains et « naturel », problème que j’ai récemment étudié, et qui se révèle passionnant.