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Une minute de silence

Et si nous faisions un geste non seulement pour les vivants que l’on secourt mais pour les morts que cette vague terrible a tués? Et si le monde faisait pour eux un geste simple de deuil, quelque chose comme une minute de silence? Après tout, 50000 morts et plus, c’est un nombre à la hauteur de la planète. Si, par exemple, à la tête des « Nations Unies », un appel était lancé qui fixerait cet instant de silence tel jour à midi, du fait que la terre tourne (quoique son axe ait été un peu secoué), ce silence se propagerait comme une vague et ferait le tour de la terre. Une vague de silence, en somme, qui du ciel serait observée comme un mouvement alors même que partout chacun se tairait à midi, à la même heure.

Ce point de vue du ciel n’est pas une vue de l’esprit: il se trouve qu’un satellite américain a repéré le phénomène et l’a fait savoir aussitôt aux pays concernés, notamment au Sri Lanka où l’effet fut le plus terrible. L’information fut donnée par endroits deux heures avant l’arrivée de la vague. Mais il semble que les autorités n’aient pas fait passer le message, il n’y a pas forcément à les en accuser: la transmission n’est pas toujours aussi simple qu’on l’imagine. La parole ne passe pas si facilement.
Du coup, la minute de silence ne serait pas seulement un signe de deuil pour ces morts mais un signe de peine pour nous-mêmes, les vivants, qui souffrons si souvent de ce que la parole ne passe pas, que sa transmission qui pourtant nous semble évidente doive traverser un espace mystérieux où elle s’efface, comme une vague de silence où elle se perd.
Et cette minute ferait du bien à tout le monde.

Etre coupable pour dominer

Je voudrais éclairer un certain usage pervers de la culpabilité et sa diffusion aujourd’hui dans l’espace culturel européen.

Tout d’abord, quelques remarques psychologiques. La culpabilité est sans doute l’attitude la plus répandue: personne n’y échappe; même si on ne l’étale pas, même si on ne l’avoue pas, on est toujours en défaut ou en faute, ne serait-ce que par rapport à l’image idéale qu’on a de soi; ou par rapport à des normes morales – qui font partie de cette image. Et toutes ces culpabilités, on peut très facilement les rassembler, les entasser: ça fait un grand tas de fautes où chacun reconnaît la sienne; et si un porte-parole monte sur ce grand tas, il est sûr d’être entendu s’il lance un auto-reproche collectif, du genre : et nous, avec notre chauvinisme, notre égoïsme, notre enfermement, notre rejet de l’autre… Celui qui se lèverait pour objecter se ferait jeter; s’il interrompt cette litanie en protestant: mais non! on n’est pas si égoïste! on aime être avec les autres quand c’est possible! On le rabroue, il perturbe une importante célébration.

C’est que le sentiment de culpabilité, autant il est pénible dans l’intimité, quand on est livré à sa « mauvaise » conscience, autant il est chaleureux voire exaltant quand on le vit collectivement. Car alors il devient signe d’une grande hauteur morale, il est la preuve qu’on peut reconnaître ses fautes, et devant les autres, qui en font autant.

Et la fierté qu’on a d’entrer dans ce discours l’emporte sur le regret qu’il prétend donner. Ce discours collectif de la culpabilité, gratifie ceux qui le tiennent, il panse la plaie qu’il évoque. Donc, ça tourne en rond. Et quand on a des montages de ce type, qui s’auto-entretiennent, et qui fondent leur propre valeur, on n’est pas loin des montages pervers; lesquels, par exemple, inversent la douleur en plaisir. Ici, l’aspect douloureux du reproche devient la complaisance de se reconnaître coupable de ce qui arrive… aux autres. La souffrance d’être coupable s’inverse collectivement, dans le plaisir de le déclarer.

Pour préciser ce renversement, prenons un exemple: une situation d’échec survient dans un petit groupe, dans une famille ou une école; un accident, un « malheur ». Il arrive alors qu’une personne, qui a joué un rôle mineur, s’avance et s’attribue la faute, la responsabilité. Les preuves qu’elle donne ne sont pas convaincantes, car tout le monde était impliqué, mais on sent que lorsqu’elle dit: « tout ça c’est de ma faute, j’aurais dû… », c’est une façon de s’approprier le problème, de prendre du pouvoir sur les autres: leur ratage compte peu au regard de sa faute à elle; leur part est mince au regard de la sienne. Parfois, certains perçoivent cette prise de part abusive, et lui répondent qu’elle n’a pas assez compté dans cette histoire pour en être, à ce point, responsable.

Allons plus loin: en se posant comme coupable du malheur de certains, quand ce n’est pas si évident, on prend de l’ascendant sur eux. Et si on a eu le pouvoir de les faire souffrir, on a celui de les soulager, de les rendre heureux. On oublie que c’est par un subtil coup de force qu’on s’attribue leur souffrance; et en se l’attribuant, on pose que le ressort de leur malheur, donc aussi de leur bonheur, est dans nos mains.

Parfois, c’est seulement la compassion: leur souffrance nous fait souffrir. Quoi de plus humain? (C’est même une façon ordinaire d’éloigner de nous cette souffrance: on fait comme si elle nous atteignait réellement, on donne des signes de contrition.) Mais voilà qu’on pousse plus loin le zèle: si on ne fait pas cesser leur souffrance, c’est la preuve qu’on l’accepte, qu’on en provoque le maintien. Et si on la maintient, c’est qu’on en contrôle la cause. Là se glisse ce curieux présupposé: forts et capables comme on est, on doit pouvoir arrêter la souffrance de ces gens, clairement pas forts et incapables. Par ce léger glissement, l’attitude de contrition couvre à peine un sentiment de supériorité; en se posant comme responsables de leur malheur on est prêts à répondre d’eux, on les suppose « irresponsables ».

Ces remarques s’appliquent à bien des situations. Appliquons-les à un certain discours sur le monde arabo-musulman et les problèmes qu’il a à s’intégrer au jeu planétaire ou aux sociétés européennes dans lesquelles il a immigré. Le discours – très « européen », religieux ou laïc – est d’emblée celui de la culpabilité: on n’a pas su « les » intégrer, « leur » ouvrir la voie de l’ascension sociale; on s’est laissé tromper par les clichés sur le choc des cultures, on est influencés par un pouvoir américain de va-t-en-guerre, on n’a pas pris à bras le corps et globalement le problème de l’intégration, on « les » a parqués dans des banlieues, on n’a pas inclus le logement immigré dans le tissu urbain, on ne leur donne pas des moyens…

Ce discours est celui des porte-paroles, qui se hissent sur le tas de fautes pour clamer la grande faute envers l’autre. Parfois, il engendre une rage violente chez ceux qui n’ont pas la parole, et qui même s’ils parlaient se feraient jeter car leur rage n’est pas « gérable », consensuelle. Elle n’a pas la hauteur morale qu’acquiert d’emblée le discours de la culpabilité. Que ruminent-ils dans leur colère? « C’est qu’on ne les a pas parqués, ils sont venus de leurs pays pour améliorer leur sort, et ils sont restés parce que leur sort ici était meilleur que chez eux. Et les autres immigrés – polonais, italiens, portugais ou juifs -, qui ont débarqué ici, on ne les a pas « aidés », ils ne l’ont même pas demandé, ils étaient déjà heureux d’être là, ils se sont battus et intégrés. Et si de grands patrons ont recruté de la main-d’œuvre dans le Tiers-monde pour l’exploiter ici, c’est à eux d’être responsables et d’honorer leurs engagements… ». Le propos n’est pas génial, mais ceux qui le tiennent supportent mal de voir des problèmes réels, non-dits, enrobés dans le discours de la faute. Lequel semble relancer le « racisme » qu’il dénonce; et reconduire, sous d’autres formes, le mépris colonial envers le monde arabe ou le vieux mépris de l’Europe chrétienne envers l’islam. Il les reconduit par la même logique qui fait de la culpabilité une prise de pouvoir, une reprise en main de ceux à qui on a donné le titre formel de l’émancipation, ou de la nationalité.

Il se peut aussi que la souffrance du monde arabo-musulman, où qu’il soit, y compris en Europe, lui seul puisse l’atténuer, la transformer, en affrontant les causes de cette souffrance qui dépendent de lui, et qui sont bien plus importantes que celles qui dépendent des autres.

Sur ces thèmes, on peut prendre de grands exemples, mais en voici un plutôt simple et actuel. Il s’agit de la chaîne télé Al Manar, la chaîne du Hezbollah dont on sait les appels de haine qu’elle diffuse. Après maintes tergiversations, l’autorité française déclare vouloir l’interdire en France. Mais voilà, elle est diffusée par trois satellites dont l’un diffuse en même temps, dans le même bloc, dix autres chaînes arabes. De sorte qu’interdire les émissions du Hezbollah empêcherait les autres émissions, ce qui est injuste et représente un gros manque à gagner. Que faire? Il apparaît clairement que c’est au bloc des chaînes arabes de prouver leur modération et leur rejet de la haine en écartant elles-mêmes la chaîne intégriste. Elles prouveraient ainsi, dans les actes et pas seulement en paroles, que la fameuse différence entre islam modéré et islam violent n’est pas une fiction. Cela illustre en tout cas que même si nous prétendons vouloir résoudre « leurs » problèmes, il y a un moment où c’est à eux de les affronter et d’y faire acte. Si elles ne le font pas, si par exemple leur public musulman ne fait pas pression sur elles pour l’obtenir, la suspicion dont souffrent bien des Français – d’origine – maghrébine risque de perdurer, avec les dégâts que l’on sait. La suspicion de sympathie envers l’islam radical et violent. Or, beaucoup n’osent pas s’en démarquer par peur de paraître trahir leurs racines; d’autres s’en démarquent en paroles mais pas en acte. Le problème est là, et nul ne peut le résoudre à la place des intéressés, même en posant que ces dégâts (de la suspicion), « c’est de notre faute ».

En se voilant la face sur ces questions, un certain establishment français a fait du double discours un mode d’être. Il s’impose une forte dose d’hypocrisie, qui représente de sa part un sacrifice bien inutile. (Pensons aux otages français: et si ceux qui les retiennent avaient eu soudain l’intuition que cette France officielle toujours prête à servir la « Cause arabe » cachait derrière cet empressement un profond mépris?). Sacrifice inutile, donc, pour complaire à l' »autre », se dire coupable de sa souffrance. Ou pire: s’efforcer de lui résoudre les problèmes par des voies sans issue pour ne pas aborder ceux qui se posent de façon brûlante et praticable.

Si ce problème de fond n’est pas posé (à savoir la démarcation en acte face à l’islam radical), la culpabilité affichée et même la discrimination positive ne donneront pas plus que l’octroi de la nationalité – grâce à laquelle beaucoup sont « intégrés », légitimés, mais non acceptés, par suspicion.

Le hic, c’est qu’en s’affichant coupable, en s’attribuant la faute, on cherche en fait de vieux boucs émissaires à qui la faire porter. De préférence des boucs émissaires qui ont du métier, qui sont habitués à l’être, et dont on peut espérer qu’ils se prêtent au jeu.

Sur l' »empoisonnement » d’Arafat

Emouvante, la rumeur sur la mort d’Arafat: Israël l’a empoisonné. Comme toute rumeur, elle a sa part de vérité, bien sûr: Israël lui a empoisonné la vie. L’intéressant est que cette rumeur, qui passe en boucle sur la chaîne Al Arabiya, selon un sondage de cette chaîne, est partagée par 80% de ses téléspectateurs, assez représentatifs du monde arabe et surtout palestinien. On peut certes la prendre de haut, ou la trouver délirante, mais elle mérite d’être entendue, interprétée. Même si aujourd’hui on ne sait plus trop ce qu’est une mort « naturelle », il est clair que celle d’Arafat ne l’a pas vraiment été, y compris dans sa mise en scène (où les téléspectateurs d’un peu partout ont été si admirablement complices)

En tout cas, un homme, même d’un certain âge, peut toujours voir exploser ses symptômes dormants, suite à un trauma; et dans le cas d’Arafat, ce serait suite à un constat traumatique: constat d’échec, ponctué notamment par ce triomphe de Bush- que le  » monde entier « donnait perdant (et nos médias qui reflètent l’état du « monde », nous l’avaient bien expliqué). Voilà que s’impose, celui qui a dit qu’il faut certes un Etat palestinien mais pas sur les frontières de 67, frontières pourtant « sacrées » dans le monde arabe, vu ce qu’elles symbolisent: l’effacement d’une victoire d’Israël, si humiliante. Or constater qu’après 50 ans de lutte, on n’a toujours rien obtenu, sauf la sympathie impuissante d’un certain nombre d' »opinions », ça peut vous « exploser » un corps ou vous figer un cerveau, en passant par ses points de fragilité. Tel que chacun peut en avoir.

Mais revenons au poison, c’est plus concret, plus précis, d’autant qu’en arabe cela se dit d’un mot (smm) qui dans certains dialectes dit aussi la colère, la fureur, voire la jalousie. Or Arafat a vécu toute sa vie dans la colère – contre ces drôles de Juifs, venus d’Europe pour bâtir un Etat juif sur la fameuse terre biblique alors que la plupart n’avaient même pas ouvert la Bible, et que d’après beaucoup de « monde », surtout dans la « vieille Europe », ils ont plutôt l’air de « colons ». Il se peut que la crise finale de cet homme fût une sorte d’emballement toxique, exprimant un fait bizarre, « empoisonnant »: qui perturbe le cours « naturel » des choses.

Le cours « naturel », c’est que les Palestiniens sont sur une terre qu’ils revendiquent comme la leur selon un droit « naturel », qui leur est évident: ils y sont nés, c’est une terre arabe, islamique, rattachée au monde arabe qui l’a conquise lors de sa belle expansion au VIIIème siècle de notre ère. Qu’est-ce qui fait qu’une donnée aussi « naturelle » soit perturbée, voire étouffée? Pourquoi est-ce qu’elle n’aboutit pas malgré tant de dévouement, dont celui d’Arafat, tant de sacrifices humains qu’il a lui-même si souvent organisés? La cause est un autre fait, plus symbolique, pas vraiment naturel, pas du tout même, c’est que dans cette terre et loin d’elle – en Europe et dans le monde arabo-musulman – un petit peuple parlait d’elle, et se transmettait de génération en génération. quoi? une simple parole portant sur elle, parole religieuse ou non, nostalgique ou non, mais parole de désir implacable qui a fini par hanter cette terre, par la rendre un peu « folle »; cette parole l’a « possédée », l’a rendue un peu malade – pour ceux qui la revendiquent « naturellement ». ***Bref, la transmission de cette parole a « empoisonné » cette terre pour ceux qui s’y réfèrent du seul point de vue « naturel ». Le dirigeant islamique de l’Iran appelle ça un cancer, et prépare une bombe (qui n’est pas une bombe de cobalt) pour traiter ce cancer. Pour lui, les Juifs, comme Etat, sont un cancer dans cette région; pour d’autres, c’est un poison. En ce sens, « les Juifs ont empoisonné Arafat », qui est la formule même de la rumeur, est un énoncé qui fait sens pour cette rumeur: ils l’ont « empoisonné » toute sa vie.

Cet empoisonnement symbolique d’un fait naturel, d’une revendication naturelle, cet effet « empoisonnant » s’observe aussi autrement: tant de plans de paix rationnels, raisonnables, naturels, se sont succédés, et sont venus l’un après l’autre buter sur une cause invisible, mystérieuse, que Yasser Arafat a eu le mérite d’exprimer, à New-York, en 2000, lors des négociations sous l’égide de Clinton, en ramenant la double question: les réfugiés et Jérusalem. Bref, en contestant par un argument « naturel » une possession « symbolique » – certes incroyable, insupportable pour les esprits qui s’en tiennent à la seule raison et aux seuls schémas politiques. Eh oui, les effets symboliques de l’inconscient perturbent l’un après l’autre ces schémas et en un sens, « empoisonnent » l’atmosphère.

C’est de ça qu’il est mort, Arafat. Des plaisantins ont dit qu’il est mort d’un cancer du colon, du colon israélien, mais c’est bien sûr israélien ou Israël qu’il faut retenir comme symbole d’un problème « empoisonnant » pour les esprits sains et « naturel », problème que j’ai récemment étudié, et qui se révèle passionnant.