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N’abusons pas des clichés sur le père

Encart: Une vraie pensée sur la violence et les jeunes ne saurait se satisfaire de clichés « psys » complaisants.

L’été dernier, je me suis fait interpeller par un voisin de plage qui lisait le Libé du 3 août.C’est un brave homme, père de famille, avec un bon sens critique simple mais implacable. Il attaque fort: –« Tiens, voilà un « pédiatre retraité » qui vient d’inventer l’eau tiède. On s’demande ce qu’il attend pour faire breveter. -Que voulez-vous dire? -Eh bien, qu’au terme de recherches profondes qui lui ont pris plus de vingt ans, il a trouvé le truc pour contrer la violence de nos jeunes et pour parer au malêtre de nos enfants. -Et c’est quoi? -J’vous l’donne en mille. -Donnez-le en une fois, là, d’un coup. -Eh bien voilà, le secret enfin découvert, c’est qu’il ne faut pas les gâter. -Je ne vous crois pas, il ne le dit sûrement pas comme ça. -En effet, il le dit dans son jargon mais c’est pareil, jugez vous-même sa conclusion: « Nos enfants d’aujourd’hui, gâtés et comblés depuis leur naissance et faisant de plus en plus rarement l’expérience du manque, en viennent donc à manquer de manque. En bon français, cela veut dire qu’ils ne manquent de rien, ils ont tout ce qu’ils veulent et c’est ça qui les rend violents. -Eh bien, ce n’est pas si bête, l’idée traîne dans tous les bouquins « psys » de bas niveau. -Je veux bien, mais je trouve l’idée bizarre, car d’abord ça n’existe pas, des enfants ou des jeunes qui ne manquent de rien. A la rigueur, c’est le discours des autres sur eux: « Ils ont tout pour être heureux et ils nous emmerdent! » Discours totalement illusoire, car personne n’a tout, à supposer que pour être heureux, il faille « avoir » tout ou avoir quelque chose de précis. Ce qui m’agace, c’est qu’au lieu de dire « ils sont gâtés, on leur donne tout ce qu’ils demandent », vos « psys » disent: ils sont dans le « manque du manque ». Même si l’expression est prise chez Lacan, je me questionne sur elle: si on est dans le manque du manque, c’est qu’on est dans un manque, non? Et ça se sent très bien, on peut voir que ceux qui ont tout ou qui croient tout avoir éprouvent un vrai malaise, ils sentent eux-mêmes qu’il leur manque quelque chose, d’essentiel. A la limite ils sont plus près de sentir un certain manque, un certain manque d’être; ils le sentent plus que ceux qui ont des manques précis, qui croient que ce qui leur manque c’est ceci ou cela. Vous voyez? Bref quand on est dans le manque d’être, c’est un vrai manque, même s’il n’a pas toute la clarté et tous les aspects pratiques du manque d’avoir. -Bon, admettons, ça fait quand même plus classe de dire qu’on est dans le manque du manque… -Vous avez tort de prendre ces choses à la légère. Parce que votre « psy-pédiatre », il en tire des conséquences, lui, et pratiques. -Ah bon? (Il commençait à m’énerver, qui surfais sur un roman policier.) -Eh bien il conseille aux mères de réintroduire le manque, dès le nourrissage des bébés! Ecoutez ça: « Une simple modification du nourrissage des bébés pourrait à elle seule habituer les mères à frustrer – sans danger ni gravité – leur enfant et à lui conférer cette conscience du temps et du manque dont il a un besoin vital. » Vous voyez ça? Qu’une mère soit très occupée et dise à son bébé qui braille: « J’arrive, un moment! », ça se comprend, mais qu’elle lui organise une attente spéciale, qu’elle tarde à lui donner le sein ou le biberon pour qu’il apprenne à attendre, pour qu’il apprenne le manque et le temps, je trouve ça grotesque. D’autant que votre toubib a passé tout son article à vitupérer contre la tentation des mères à la toute-puissance. Et voilà que ce qu’il leur propose c’est une façon de l’exercer tranquillement, la toute-puissance, avec un bon alibi pédagogique.

Je déposai mon roman et pris le parti de m’abandonner quelques instants à la brise et au soleil et de somnoler en l’écoutant. Car il semblait intarissable:

« Alors qu’est-ce qui peut amener un homme sensé à aboutir ainsi à la toute-puissance des mères, alors qu’il a passé tout son article et peut-être tout son temps à mettre en garde contre ce risque de toute-puissance, et encore avec des vues qui elles aussi frôlent le grotesque: le père doit interrompre les duos mère-enfant en appelant la mère au rapport sexuel, donc à une autre jouissance que celle de mère. Je me dis qu’il doit l’appeler souvent, s’il veut vraiment interrompre ce duo qui, lui, se déroule toute la journée, et qui remplit le quotidien. Sans vouloir jouer au « psy », je dirais bien que cette toute-puissance de la mère lui revient, à ce « pédiatre en retraite », comme un retour du refoulé: comme s’il avait passé sa vie à combattre la toute-puissance de sa mère à lui, pour finir par craquer, par s’incliner, et même par apporter à la mère le moyen de l’exercer. Moyen grossier et d’ailleurs vieux comme le monde: c’est comme ça je suppose qu’on fabrique des enfants jaloux, très violents, qui en veulent à la mère de dépendre à ce point d’elle pour se nourrir, surtout si elle joue à les faire attendre.

« En l’écoutant, je me demande si tous ces « psys » qui occupent le devant de la scène et nous assourdissent de leurs refrains, toujours les mêmes, – séparation d’avec la mère, place du tiers, place du père… – je me demande s’ils n’ont pas trop arrangé leur partition. Leur ritournelle, qu’ils répètent jusqu’à la nausée, est à côté de la plaque: dans la vie, ce dont souffrent les enfants et les jeunes, c’est rarement de fusionner avec la mère ou de manquer de manque, ou de manquer de père…, c’est plutôt d’avoir devant eux des adultes (dont le père) qui ont du mal à tenir debout, et qui (se) le cachent, ou qui transfèrent leur désarroi et leurs symptômes sur le dos des enfants, ou des « ados », qui ont bon dos.

Bien sûr, un enfant souffre, il a mal à sa mère ou à son père ou à leur couple, ou aux copains, ou à l’école… Et on ne peut pas tout arranger pour que les jeunes n’aient jamais mal quand ils butent sur ces choses. Certes, il y a toujours moyen d’atténuer le mal, mais je doute que ces grosses ficelles y parviennent. D’autant que, pour ce qui est du père, ils sont un peu perdus: il y a le père réel, le père symbolique, le père fonctionnel, le père imaginaire, le père mère-poule, le père idéal… on s’y perd. On veut même y ajouter le « père génétique », ils veulent le « prendre en compte », celui qui a donné du sperme et qui, lui, n’en a rien à faire du môme qui en résulte. Et à ce môme on veut lui coller ce père en plus, pour qu’il puisse le pister, le retrouver, le « questionner » (qu’est-ce que tu as senti quand tu m’as éjaculé?…) C’est poignant, on dirait que ces « psys » voudraient capter le symbolique. Forcément ils échouent, car ils roulent sur un faux cliché: c’est que la mère donne la vie et le père donne la « parole », la « loi »… Ce schéma qui est faux. C’est le couple parental qui transmet de quoi « passer », de quoi aider l’enfant à passer entre les deux. Et ce qui fait mal c’est quand de ce côté ça ne passe pas. C’est là qu’une parole forte et juste peut ouvrir le passage. En général, le père s’exprime l, dans toute sa simplicité: un père c’est celui qui se fait reconnaître comme tel à l’enfant et à la mère, moyennant quoi son rôle ingrat sera de dire des paroles qui permettent à l’enfant d’y prendre appui et plus tard d’aller au-delà (quitte à prendre le père d’un peu haut). Et s’il y a un symptôme trop lourd du côté d’un parent ou de l’autre ou de l’entre-deux, c’est l’enfant qui paie, pourvu qu’il ait les moyens, qu’il ait l’énergie disponible. En tout cas, je doute que la parole forte vienne de ces faiseurs, ou plutôt, si elle vient d’eux elle peut aussi venir de n’importe qui. Et ces recettes n’y aident pas. Il m’interrompit, comme s’il m’avait entendu:

« Je suis pour qu’on les ignore, tant pis si ça fait un manque à gagner à tous ces « psys ». D’ailleurs c’est souvent de simples toubibs mais qui ont avalé assez de « psy » pour s’autoriser, comme ils disent, à l’exercer sur leurs patients.

Sur ce, une amie qui bronzait près de nous se dresse et raconte qu’une fois elle avait mené à ce même pédiatre – le médiatique Aldo Naouri – son petit garçon qui « faisait » de l’eczéma. Elle y alla avec le père (surtout pas l’écarter, celui-là), et au lieu de conseil ou de traitement, le docteur a pris un air grave: « Qui de vous deux lui a choisi ce prénom, Jérémie? » -Ben, ch’é pas, on l’a appelé comme ça, on voulait. -Et les Lamentations deJérémie, ça vous dit quelque chose? -Euh… un peu, vaguement. -Jérémie, chère madame, c’est celui qui se plaint, c’est la plainte! » Ils abrégèrent l’entretien, et plus tard l’eczéma s’en alla comme il était venu.

-Il ne manque pas d’air, ce type, conclut la femme.

-Non, dit mon voisin prolixe, il manque du manque d’air.

P.S. Je viens d’entendre une émission radio sur le père – qui perd de son autorité, et on se demande d’où il la tenait, etc…, et on rappelle que, pour Lacan, le père c’est la religion (c’est-à-dire le christianisme qui est bel et bien la religion du père; le judaïsme étant celle de l’être – Yahvé et l’islam étant celle de frères qui se rassemblent dans la Oumma). Le dialogue roulait sur ce qui spécifie le père: c’est la parole dit le chrétien, imbibé de « psy », c’est que le père incarne une « parole d’appel ». Et la mère alors, elle n’appelle pas? Et qui doit transmettre la transcendance? dit l’un. Et pourquoi de la transcendance riposte l’autre. Bref beaucoup de confusion dont il ne reste pas grand-chose.

Le repère simple que je développe ailleurs c’est que les deux parents transmettent ce brin symbolique que j’appelle l’entre-deux: leur entre-deux comme lieu de passage pour l’enfant. S’il n’a pas pu passer, s’il a dû prendre par exemple le parti de l’un ou l’autre, il est mal parti. L’entre-deux est l’élément symbolique qui se transmet par le lien entre les deux parents. Bien évidemment chacun des deux y a sa part singulière mais l’essentiel c’est l’espace de jeu entre les deux, où chacun donne du corps et de la parole, différemment. La transcendance c’est ce qui fait de cet entre-deux l’élément vivant d’une transmission qui le précède, le traverse et le dépasse, la transmission d’être. Il n’y a pas d’autre transcendance que le rapport à l’être. Mais tout cela nous mènerait trop loin. Arrêtons là pour l’instant.

Daniel Sibony

Daniel Sibony, psychanalyste, écrivain ; auteur d’un livre violence paru au Seuil en 1998. Dernier ouvrage paru: Fous de l’origine. Journal d’Intifada (Seuil). A paraître à la rentrée: Créations. Essai du l’art contemporain.

Athéisme en détresse…

Peut-être vaut-il la peine de poser quelques questions quant aux remous sur les religions et l’athéisme qu’on nous a offert le battage médiatique autour d’un livre qui s’en prend aux monothéismes (de M. Onfray), bizarrement médiocre:

1°/ Car enfin, mis à part la critique faite par Nietzsche ou Freud (« la religion est une névrose »), qu’il reprend ou plutôt plagie, sans se demander un instant sur quoi cette critique a buté et pourquoi elle ne suffit pas, le reste est atterrant d’ignorance et d’illogisme. Par exemple:

S’en prendre à Dieu parce qu’en son nom deux ennemis peuvent s’affronter, n’est-ce pas plutôt la preuve qu’il n’est pas la cause mais qu’il est pris comme instrument? et que la cause est plutôt la bêtise humaine qui a besoin, dans sa rage d’instrumenter le divin? En outre, si des gens, ennemis, ne peuvent pas chacun invoquer Dieu, à quoi servirait-il? N’y a-t-il pas dans ce reproche la nostalgie d’un Dieu qui serait la Vérité absolue devant laquelle tous s’inclineraient? sauf les menteurs, c’est-à-dire les autres? Mais n’est-ce pas ce Dieu-là qu’exaltent ou dont rêvent les fanatismes? En réalité, si deux ennemis invoquent le même Dieu quand ils se battent, cela confirme bien que Dieu et la religion servent plus de repères identitaires que de convictions ou de pensée précise sur lesquelles on se battrait.

Et si l’auteur oppose au Ciel « la terre, l’autre nom de la vie, si la vie s’appelle « terre », ne voit-on pas que pour un bout de terre les hommes s’entretuent? En outre, croit-on vraiment que les religieux ne voient que le ciel? et ne jouissent pas des plaisirs terrestres – chair, sexe, vin, rêves et passions?

Notre auteur désespère de voir que les croyants « préfèrent les fictions apaisantes des enfants aux certitudes cruelles des adultes ». Mais les fictions de la Bible sont-elles vraiment « apaisantes »? S’il les avait lues, il aurait vu qu’elles offrent à satiété « le dévoilement de la cruauté du réel » qu’il réclame, et un peu plus.

Quand à ceux qui aiment le Livre et pour qui il a « compassion » et « colère », ils peuvent à leur tour compatir à sa naïveté puisqu’il leur assure qu' »une introspection bien menée [?] obtient le recul des songes et des délires dont se nourrissent les dieux » et qu' »un bon usage de son entendement (…), de son intelligence (…) permet d’obtenir le recul des fantômes ». Mais vont-ils s’engouffrer dans cette route du bonheur qu’il leur ouvre?

En tout cas, il « ose »: « Postulons plutôt l’inexistence de Dieu »; mais il court après Dieu pour lui dire qu’il n’y croit pas… Et il lance plus: « On attend encore les preuves. Mais qui pourra les donner? » Or si Dieu est non pas une « fiction », comme il le dit, mais une fonction, et qui semble fonctionner fort, n’est-il pas aussi bête de vouloir prouver qu’il existe que de vouloir prouver le contraire? Et s’il est une fiction, on peut voir qu’elle a eu de tels effets de réalité qu’elle dépasse toutes fictions.

Et y a-t-il vraiment plus d’imposteurs chez les religieux que chez les athées? N’est-il pas clair que religieux et athées se détestent souvent parce qu’ils se ressemblent? au moins sur un point: c’est qu’ils détiennent la vérité? En témoigne notre auteur, qui s’octroie l’aspect « solaire, affirmateur, positif, libre, fort [cela sent son Nietzsche scolaire] de l’individu installé au-delà de la pensée magique et des fables… »

En fait de « fable », citons-en une qui prouve, selon lui, que les religions veulent « en finir avec les femmes » (?) car elles ont « la haine des femmes »; c’est l’histoire d’Eve dans la Bible: c’est elle qui détourne « Adam, l’imbécile, [qui] se satisfait d’obéir et de se soumettre. Quand le serpent parle – normal, tous les serpents parlent… – il s’adresse à la femme… » L’auteur ignore donc la métaphore et le symbole. Les scribes de la Bible, eux, ont suggéré que le serpent de la jalousie a parlé dans cette femme, jalouse de Dieu. Et comme ce fait clinique avéré – cette jalousie – se transmet depuis toujours, l’histoire d’Eve et du serpent se transmet aussi, via des gens qui ne sont pas aussi sots que notre auteur les suppose, lui qui ajoute que « Dieu n’aime pas le planning familial », confondant Dieu et le Pape; et que la Bible « empêche tout ce qu’elle ne contient pas », la confondant avec l’Eglise de l’Inquisition. Au fond, si les humains n’avaient aucun sens du symbole, s’ils étaient des êtres purement « naturels », avec les problèmes que poseraient leurs déchaînements narcissiques, notre auteur hédoniste aurait raison.

Mais son livre a un intérêt clinique: il montre, par l’exemple de son auteur, que du naïf au pervers en passant par l’ignorant, cela circule très bien. En revanche, sur le fond, cette tellement faible qu’on se demande si ce n’est pas le Dieu du Livre (ou les Dieux des monothéismes – car ils n’ont pas vraiment le même) qui, agacé par ses fidèles un peu obtus, suscite chez ses ennemis des attaques lamentables, juste pour les voir tomber très bas; pour que ceux qui combattent l’idée de Dieu, témoignent du besoin qu’ils en ont, sous une forme encore plus tyrannique.

Car notre auteur va jusqu’à imputer la blessure intrinsèque de l’humain à… Dieu: « A force de se trouver entre ces deux instances contradictoires [Ciel et Terre], il se crée une béance de l’être, une blessure ontologique impossible à refermer ». Mais faut-il qu’elle se referme? N’est-ce pas avec cette faille entre l’être et ce-qui-est, que les gens vivent, bougent, désirent? Etrange que la faille ontologique intrinsèque à l’humain (quand il ne se prend pas pour Dieu) soit imputée à l’écart entre ciel et terre. Mais bon.

2°/ Une autre question se pose. Pourquoi, alors qu’on vient de commémorer Auschwitz, un auteur sûrement honnête (mais sans plus) et sûrement pas antisémite, reprenne, comme en état second, le refrain antisémite banal: les Juifs nous ont apporté le mal: ils ont « inventé le monothéisme », « perpétré le premier génocide », inventé avec leur Dieu la « guerre totale »; ils se posent en « peuple élu » [reproche très original] et au lieu de « dénoncer » leur Bible comme relevant « des fictions préhistoriques dangereuses au plus haut point car criminelles », ils continuent à concevoir le monde « à partir de ces textes qui invitent à la boucherie généralisée » (sic). L’implication est claire: ils n’ont eu, après tout, que ce qu’ils méritent: un génocide, un vrai. L’auteur n’a pas à endosser l’implication, elle s’impose d’elle-même. Et il martèle: « la Torah invente l’inégalité éthique, ontologique et métaphysique des races »; ajoutant que le « Ne tue pas » duDécalogue signifie pour lui: « toi, juif, tu ne tueras pas de juifs [mais] tu peux tuer les autres, les non-juifs ». Là, on croit entendre du Dieudonné.

Il est vrai que « les Juifs » ont fait des choses impardonnables: ils ont apporté Dieu, ils l’ont élu les premiers (c’est le sens très simple de « peuple élu », pour des gens un peu rationnels), et ils ont écrit un Livre avec un culot énorme: raconter leur histoire sans l’édulcorer. Notamment, ils répercutent le cri de guerre de tous les temps: en finir avec l’ennemi et que Dieu nous aide! Et aujourd’hui on le lit avec nos yeux d’humanistes larmoyants: Ils ont dit ça? Les cruels! En finir avec l’ennemi! Mais ils n’ont pas de cœur! En fait, aucune des deux parties n’a été effacée: la preuve, il y eut tout le temps des guerres là-bas, en « terre promise », comme aujourd’hui. Soit dit en passant, « les Palestiniens » ne figurent pas dans la Bible parmi les peuples à effacer, contrairement à ce que dit Onfray – comme pour mieux actualiser la vindicte antijuive millénaire.

Il est vrai que l’optique hédoniste, plus ou moins narcissique, en voudra toujours aux Juifs d’avoir apporté cette chose bizarre, « Dieu ». Mais le plus drôle, c’est que les parleurs anti-Dieu laissent clairement entendre que si Dieu était comme ceci ou n’avait pas dit cela, alors ils y croiraient. Bref, si Dieu était plus est à leur image, ils seraient prêts à l’adorer (car ils sont adorables). Une variante de la même idée se retrouve chez ceux qui ont cessé de « croire »: si Dieu a « permis » telle horreur, s’il n’est pas là où on ils l’attendaient, alors ils le débranchent, et il est réduit à rien. Narcisses touchants, froissés par l’inconduite de Dieu.

Pourtant, l’idée monothéiste est d’une terrible simplicité: l’être est Un, il est parlant, ou plutôt « c‘est parlant », à ceux qui savent entendre, ça a parlé dans une parole qui s’est transmise et qui questionne, pour chacun, son rapport à l’être. L’histoire de cette transmission multiple révèle une violence déjà là: par exemple, qu’on n’ait pas pu separtager cette idée, mais qu’on l’ait alignée, hiérarchisée, les suivants ne voulant qu’arracher Dieu aux précédents, – voilà qui répète une tare humaine essentielle: l’impuissance à se partager l’être, le vide, le possible, sans imputer à l’autre nos impuissances.

Et curieusement, cette idée n’a pu se transmettre sans que ses ennemis lui imputent les malheurs du monde, alors qu’ils prennent eux-mêmes leur juste part dans l’arrivage de ces malheurs.

Deux autres questions:

3°/ Pourquoi n’y a-t-il pas de débat où l’on mette devant cet auteur des gens qui connaissent les trois religions, et ont écrit là-dessus des choses précises, documentées? Comme si le « vrai débat » était toujours pour plus tard, et qu’il était plus excitant de touiller la confusion jusqu’au vertige?

4°/ La question du succès de ce livre, qui galope dans les ventes est en revanche plus simple: il y a une curiosité et une générosité instinctives du public, qui cherche à voir: il applaudit même des auteurs qui osent dire toutes les bêtises que lui ne peut pas se permettre de dire, pas plus que les auteurs exigeants. (Rappelons-nous qu’un livre qui a nié la chute des deux Tours de New-York fut vendu à trois cent mille exemplaires.) Il y a comme une reconnaissance naïve du public envers ceux qui osent nier la réalité, même à la légère, pour « rien », parce que lui le public ne peut pas la nier, il lui en coûterait trop cher, il se ferait taper sur les doigts.

Un curieux désir d’être coupable

Je lis dans le New-York Times du 24 mars 2005, un article de T. Fridman qui me semble assez faux, ou plutôt faussé par des convictions partisanes.

D’abord, il s’indigne de ce que 26 prisonniers de guerre arabes ont été tués par les Américains en Irak; et, par l’argument rhétorique bien connu (I know war is hell…), il dit que c’est un « inexcusable outrage » et s’indigne de ce que le Congrès shrugged this off. Or tout le monde est d’accord pour punir de tels actes – même si ça ne monte pas jusqu’au Congrès. Il faut simplement savoir que si une armée de plus de cent cinquante mille hommes ne contient pas cent cinquante crétins qui libèrent leur bestialité, alors c’est que c’est une armée d’anges, une armée du Bien et de la Vertu; si elle existait, elle serait plus dangereuse pour tout le monde que toute armée ordinaire, car ce serait une armée totalitaire.

En tout cas, s’indigner de ces abus (contre lesquels tout le monde est unanime) n’est-ce pas, peut-être, manquer de sujet d’indignation? ou avoir de l’indignation qu’on ne sait pas où placer?

L’auteur suggère que si on punissait les coupables, cela rendrait le monde arabe moins haineux pour l’Amérique. J’espère bien que les coupables seront punis à tous niveaux (pourquoi ne le seraient-ils pas?), mais croire que cela baissera la haine en question me semble très naïf.

Car la haine du monde arabe pour l’Amérique est seulement confirmée par ces abus, mais elle ne vient pas d’eux. Elle vient 1°/ de ce que seuls les Américains ont pu et peuvent libérer le monde arabe de ses tyrans et lui ouvrir un avenir; et ça, c’est impardonnable. 2°/ De ce que l’Amérique symbolise le monde chrétien « insoumis », abondamment maudit par Allah dans les Textes fondateurs, dans une vindicte qui s’est transmise jusqu’à nos jours. Cette haine diminuera lorsque le monde arabe aura conquis de la distance par rapport à ses fondamentaux, et il y arrivera un jour. En attendant, sa stratégie instinctive est de culpabiliser les Occidentaux, de les rendre responsables de ses malheurs à lui. Si l’Occident, et notamment l’Amérique, entre dans ce jeu, par élan moral, est-ce que cela aidera le monde arabe à reconnaître sa part à lui – essentielle – dans ses malheurs?

Quant à l’exemple de l’armée de G. Washington que donne Fridman, l’armée dont la bonne conduite a changé le cours de la guerre, cet exemple est inadéquat, car l’armée américaine actuelle, même sans aucun abus (ce qui est absurde) se trouve devant un ennemi – non pas « vicieux » comme il le dit (pourquoi les Arabes seraient-ils plus vicieux que d’autres?) mais devant des gens qui n’arrivent pas à faire leur deuil du pouvoir qu’ils ont perdu; des gens qui étalent leur mortification, c’est-à-dire le processus de leur deuil profond, qui prendra un certain temps, mais qui se terminera un jour.

Une meilleure conduite des Américains sera bénéfique de toute façon mais ne changera pas le cours de la guerre, contrairement à l’exemple de G. Washington.

Reste la question plus profonde: pourquoi le désir d’être coupable est-il aujourd’hui en Occident le principal signe de moralité? Et lorsqu’il entre en résonance avec le désir adverse, de rendre l’Occident coupable, cela ne mène-t-il pas à une impasse?

AUSCHWITZ Reste la question essentielle: pourquoi?

Beaucoup se sont étonnés de l’ampleur prise par les commémorations d’Auschwitz. Certes, c’était le 60ème anniversaire, la solennité de la décade; ce ne sera pas pareil au 63ème, par exemple. Et puis, un homme qui serait né à cette libération prendrait aujourd’hui sa retraite et aurait de quoi réfléchir. Sur quoi? Sur ce qu’on peut faire à des humains? Mais ce qui m’étonne souvent dans toutes ces évocations, c’est l’étonnement: « Comment a-t-on pu faire ça à des humains? Oui, par exemple, arracher les bébés à leur mère, les jeter en tas et faire passer la pelleteuse…

Or dans cet étonnement, on oublie l’essentiel: c’était des Juifs, et pour les nazis ou leurs collaborateurs, les Juifs n’étaient pas des humains. C’était autre chose. Du reste, ceux-là même qui les ont ainsi traités, traitaient décemment leurs bêtes ou d’autres hommes qu’ils jugeaient inférieurs. Mais pour les Juifs, c’était l’extermination systématique, c’est-à-dire la traque du dernier Juif qui, refermant sur lui la porte de la chambre à gaz, la fermerait du même coup sur tous les corps qui répondent au nom « Juif ». Et cette traque était sous le signe du fait que les Juifs, ce n’est vraiment pas des humains. (Remarquons au passage que la Révolution française de 1789, dont la belle Déclaration des Droits de l’homme ne laissait en principe nulle équivoque: « Tous les hommes naissent libres et égaux » – a mis deux ans à reconnaître les Juifs, comme « hommes ». C’était pour des raisons financières: ils payaient des impôts spéciaux, et les reconnaître « hommes » de plein droit aurait supprimé trop de recettes.)

Mais revenons à cette Extermination. Si l’on fait d’Auschwitz, comme c’est le cas, le haut lieu du crime contre l’Humain, contre l’Humanité, outre que cela suscite à terme l’agacement d’autres humains qui ont aussi leur catastrophe (car il y a une jalousie du malheur), on manque la spécificité de cette extermination qui visait les Juifs en tant qu’ils seraient aux limites de l’humain; au bord, à la frontière avec… quoi? avec le monstrueux? le diabolique? le sous-humain? le sur-humain? (Ces traits, curieusement, renvoient au divin, en négatif.)

Notre recherche sur ce thème suggère une hypothèse: les Juifs, en apportant Dieu, (qu’ils ont découvert ou inventé, peu importe peu ici), se sont trouvés identifiés à des sortes d’intermédiaires, d’intercesseurs entre les humains et le divin. Tout se passe comme si, en cas de manque, d’échec, de ratage, on devait faire passer par eux l’offrande expiatoire, le sacrifice salvateur, le don nécessaire au rachat. Peu à peu, on a fini par les prendre pour responsables du fait qu’il faut se racheter, donc les responsables du manque, les fauteurs de l’échec et de la crise puisque, consciemment ou pas, le sacrifice réparateur passait par eux. La flambée nazie les a visés tout spécialement pour en finir une fois pour toutes avec cette histoire de rachat périodique; pour n’avoir plus sous les yeux des êtres qui, rappelant l’échec et l’exigence d’un sacrifice réparateur, semblent être la cause de cet échec. Hitler avait dit: « il faut tuer le Juif qui est en nous »; a fortiori, celui qui, hors de nous, rappelle le Juif en nous. Le nazisme a fait d’eux les objets même du sacrifice réparateur, de l’Holocauste définitif.

Faute d’aborder cette question: « Pourquoi les Juifs? Pourquoi l’extermination fut élaborée pour eux? » – on en reste à l’étonnement, parfois complaisant, sur le thème: « Mais comment peut-on oublier qu’on a devant soi des humains? » Or ce n’était pas un oubli, c’était une décision.

Et de vouloir l’ignorer, produit de curieux effets. Par exemple, j’ai lu dans un journal un grand article sur un rescapé d’Auschwitz « qui a eu de la chance, tout simplement ». A aucun moment il n’est dit qu’il est Juif. L’article réussit à exprimer de la compassion tout en effaçant ce pour quoi l’homme a souffert: on le rétablit comme homme en l’effaçant comme Juif. La compassion maintient la haine qui a visé son effacement. N’est-ce pas là une prouesse psychologique? Mais il est vrai qu’elle s’atténue et qu’on admet de plus en plus que c’était « en tant que Juifs » qu’ils furent déportés ou gazés. Mais la question du pourquoi gênera encore longtemps.

Et parfois légitimement. Car déjà pour certains Juifs, notamment pour ceux qui ne tiennent leur judéité que de la Shoah, cette question doit rester un mystère: l’éclairer ou l’expliquer c’est proprement sacrilège, c’est réduire à une parole, à une parole descriptive, rien de moins que leur origine, leur ancrage identitaire. C’est aussi sacrilège que si l’on montrait à des croyants une photo de leur Dieu, ou à d’autre un scanner de leur transcendance.

On doit respecter cette exigence de mystère. Et en même temps, le besoin de comprendre ou de penser la chose est irrésistible, et lui aussi légitime chez ceux qui l’éprouvent. D’autant qu’on voit bien en quel sens les Juifs morts ne font problème à personne et que le mystère « insupportable » de leur effacement nourrit beaucoup de monde. C’est pourquoi, on s’en doute, la question est complexe: il faut respecter le mystère et en même temps le désir de voir plus loin; il faut commémorer et en même temps penser au-delà de la mémoire.

Du reste, cette commémoration a eu des effets positifs. D’abord on dirait que ses promoteurs ont été débordés par l’énormité de l’horreur toujours nouvelle, inépuisable; et l’énormité de l’ignorance: beaucoup ne savaient pas, ou ne savaient qu’une infime partie de la chose. D’autres ne veulent pas savoir, pas seulement les négationnistes: beaucoup, dans la mouvance islamiste, n’aiment pas l’idée que cela pourrait donner un « plus » à l’Etat juif, un semblant de justification. Comme si cet Etat était dû à la Shoah. Or Israël est dû à la transmission millénaire d’une parole juive sur cette terre, parole qui est passée à l’acte bien avant la Shoah; laquelle a été un catalyseur, certes essentiel.

Cela dit, il serait bon de rappeler que « les Juifs » ont apporté au monde autre chose que le risque d’être anéantis, ou longuement persécutés. Les réduire à être la cible d’une haine condamnable serait manquer l’essentiel. En étant pris comme symboles de cette frontière que nous évoquions entre humain et divin, ils ont en fait apporté une identité instable, entre-deux, impossible à définir et à cadrer, mais qui se maintient à travers ses ratages. Bref, une non-identité, tant elle a de « fuites », de béances, de contradictions; ce qui est le propre des humains réels et non pas idéaux. Cette non-identité symbolise ce par quoi les manques et les ratages qu’il y a dans toute identité, subjective ou collective, peuvent y être facteurs de vie et non pas causes de rancœur, de jalousie, de mortification. « Les Juifs » témoignent, souvent malgré eux (car beaucoup d’entre eux voudraient en finir avec cette histoire, mais elle leur revient), ils témoignent de tout ce qui, malgré nous, sur le mode inconscient, nous appelle à voir plus loin que nos identifications. En ce sens, la non-identité juive (puisqu’elle est indéfinissable) oppose un acte de vie aux identités qui se veulent pleines, définies et sans manque. Elle semble leur dire: « Vous n’avez pas besoin de cette plénitude pour vivre; au contraire, le manque vous est nécessaire, mais ne l’imputez pas aux autres ».

Pour ma part, je suis souvent impressionné par cette idée que les pays d’Europe qui ont laissé faire sur leur sol cette chose inouïe qui est de déporter des femmes et des enfants pour les gazer, ces pays sont poursuivis jusqu’à nos jours par une sorte de malédiction: leur politique semble marquée par de curieux manques de courage voire de dignité, alors même que les hommes qui les promeuvent ne sont pas moins dignes que d’autres. C’est là une étrangeté qui n’est pas simple à éclairer.

Dernier détail: on a pu entendre, dans le flot des discours, qu’ici « personne ne savait ce qui se passait », mais que les Américains, eux, savaient. (Les Polonais, quand même un peu? et les Allemands?) Mais l’idée est intéressante. En tout cas, imaginez les deux hommes qui se sont évadés d’Auschwitz, prouesse surhumaine, allaient-ils venir alerter l’Etat français qui déportait les Juifs? Non. Ils sont donc allés parler aux Anglo-américains, dont les chefs, hélas, ont imposé cette idée à la fois juste et stupide: « le but est de vaincre l’Allemagne donc tout acte qui ne va pas vers ce but est à proscrire. Donc on ne bombarde pas les chambres à gaz, ni les voies ferrées qui y mènent ». Cela aurait pourtant empêché l’arrivage et le gazage de presque un million de Hongrois in extremis. Or, vaincre l’Allemagne n’avait-il pas pour but d’arrêter le massacre? Cette action militaire qu’ils ont rejetée ne faisait-elle pas partie du but?

Un mot sur le silence du monde islamique dans cette commémoration. En principe, ce silence ou cette distance sont justifiées: c’est l’affaire de l’Europe, c’est son histoire avec les Juifs, ça ne nous regarde pas. Nous n’avons quant à nous jamais cherché à les faire disparaître.

Or les Juifs ont « disparu » du monde arabo-musulman. On a donc là un exemple de disparition pacifique, quasi-totale. Elle a eu lieu depuis que l’idée de leur souveraineté s’est exprimée, à travers la résurgence d’un Etat juif. Depuis cette résurgence, leur présence dans les pays islamiques était devenue peu à peu impossible (sauf quelques restes au Maroc et en Turquie, rappelant une présence naguère massive). Cette disparition, officiellement, s’explique par la mauvaise conduite de l’Etat hébreu. Nous avons montré ailleurs que l’existence même d’un Etat juif semble être une mauvaise conduite, de la part d’un peuple dont le Coran a réglé la question une fois pour toutes: les Juifs authentiques sont ceux qui se « soumettent », c’est-à-dire qui sont musulmans; les autres sont des ennemis, surtout s’ils soutiennent un Etat « colonial ».

Soignez vos ennemis

L’appel à « aimer ses ennemis » est une de ces nombreuses et fécondes provocations de l’homme Jésus des Evangiles; provocation ou surenchère dont la vie témoigne qu’elle n’est pas très applicable. Et si vraiment vous arrivez à aimer votre ennemi, en tant qu’ennemi, c’est que vous l’avez surmonté, surplombé, enveloppé, que vous vous êtes mis très au-dessus de lui. Trop. En fait, c’est très agressif d’aimer son ennemi, et de le voir, du haut de votre amour, s’agiter dans sa haine. Et puis, cela reviendrait à supprimer de la langue le mot « ennemi », puisqu’un ennemi signifierait quelqu’un qu’on aime…

En revanche, la Torah (dans Exode 23) lance un appel plus modeste mais qui va loin: « Si tu vois l’âne de ton prochain crouler sous son fardeau, tu dois l’aider ». Autrement dit si tu vois la maison de ton ennemi se fissurer ou menacer de crouler, tu dois accourir pour la réparer. Plus largement: si tu vois ton ennemi crouler sous le fardeau tu dois courir le relever, l’aider. (C’est dit pour son âne, a fortiori pour lui-même.) Et cela se comprend: si tu le laisses dans le malheur, s’il est encore plus malheureux qu’avant, il aura plus de rancoeur à projeter sur toi, il sera encore plus ton ennemi, et comme ce sera injuste, tu seras tenté de lui en vouloir davantage pour une telle injustice, et tu seras encore plus son ennemi; et ainsi de suite dans un cycle infernal. Mais si tu l’aides à être moins malheureux, moins grincheux, il aura moins de malheur à t’imputer; et s’il est plus heureux, il sera plus indulgent pour ce qui concerne votre querelle. Donc, en faisant cela, tu travailles pour la paix, pour un peu plus de sérénité et d’indulgence.

Et donc, je dirais non pas: « aimez vos ennemis » (c’est trop, et je l’ai dit: trop agressif) mais: soignez-les, aidez-les à avoir un peu plus de jeu dans la vie. Alors ils seront moins tentés de fixer sur vous leur échec, ils seront plus fréquentables et vous serez plus heureux d’avoir transmis un peu de bonheur.

La prison comme entre-deux

L’autre jour j’ai regardé quelques images à la télé où, lors d’un procès, le procureur, en requérant contre un jeune violeur, parlait de lui comme l’auteur. Voilà, il y avait la victime et il y avait l’auteur. Autrefois on disait l’accusé, le prévenu, l’agresseur; aujourd’hui c’est l’auteur. Je ne sais pas ce que les auteurs – au sens courant: qui écrivent des livres – devront ajouter comme précision pour ne pas être pris pour des criminels; à moins qu’ils ne soient d’avance accusés du délit d’écrire?

Mais l’essentiel est ailleurs: le procureur semblait gêné car s’il est vrai que l’accusé (« l’auteur »), méritait « une peine de 5 ans dont trois avec sursis », il ne se rendait pas compte de son acte, « il fallait donc une peine mixte », comportant « une prise en charge psychologique, rapide » et aussi « une prise en charge matérielle pour qu’il puisse travailler ». Bref, punition, éducation, mise à niveau… Du coup, le journaliste qui faisait le « sujet » pour sa télé, ponctuait par de « grandes questions »: qu’est-ce que punir? qu’est-ce qui est pédagogique? qu’est-ce qu’on cherche au fond?… Questions abyssales et sans réponses qui, à mon sens, traduisent une gêne plutôt simple qu’on pourrait bien formuler.

C’est que punir est devenu un acte louche, problématique, car on constate (sans trop le dire) que cela revient à envoyer ceux qu’on punit dans une sorte d’école du crime: les jeunes maghrébins délinquants font faire des stages d’islamisme, et peuvent ressortir fanatiques, voire terroristes. Les autres, non-maghrébins, vont côtoyer des « pros » du crime, des endurcis, et ils ressortent prêts à y aller plus à fond, à être plus performants dans l’arnaque et la violence. En somme, on parle de punir en oubliant que le moyen de la punition s’est complètement perverti, par la force des choses.

En principe, la maison d’arrêt est un lieu où le sujet est arrêté dans sa dérive de violence contre autrui. Ce coup d’arrêt instaure un lieu qui est une sorte d’entre-deux: entre la période passée qui s’est accélérée pour produire le délit ou le crime et la période à venir qui suivra la sortie et où il faudra bien replonger dans la vie, mais autrement.

Plutôt que de « remettre en question » des repères « usés » comme le seraient l’acte de punir ou d’arrêter un délinquant, ne ferait-on pas mieux de retravailler le concept de lieu d’arrêt, de prison, comme espace stratifié, où il faudrait classer les détenus, comme dans une école: ceux qui iront dans les petites classes, disons en 6ème, les autres plus endurcis, dans la classe supérieures, et ainsi de suite, jusqu’en « terminale », où l’on trouverait ceux qui en ont « terminé » avec la loi et avec la société, les criminels les plus endurcis. Le principe serait d’empêcher à tout prix que l’on monte de classe. S’il y a passage dans la classe supérieure, c’est que la prison a fonctionné comme lieu d’apprentissage du crime plutôt que comme coupure-lien avec le monde (coupure où l’on est séparé du monde, et lien qui appelle à y retourner).

L’enjeu irako-palestinien

J’ai été de ceux qui ont prévu et « approuvé » la guerre d’Irak, ou plutôt – car on ne m’a pas demandé mon avis et je ne suis pas en posture d’approuver ou de rejeter -, de ceux qui ont trouvé que ce serait une bonne chose pour secouer un blocage typique: elle renverserait Saddam Hussein, ce qu’aucune autre force n’aurait pu faire (ni le peuple irakien écrasé par la dictature, ni les Etats de la Ligue arabe, ni l’Europe, ni l’ONU…), et surtout elle s’inscrirait dans un mouvement plus large, que personne ne contrôle, mais qui tendrait à intégrer le monde arabo-musulman au jeu planétaire.

J’ai été jusqu’à dire qu’à mon sens, le peuple irakien attendait cette intervention comme un cancéreux attend un bombardement aux rayons sachant que c’est la seule issue pour le guérir. Je l’ai écrit et précisé dans mon livre sur la psychanalyse du Proche-Orient (en analysant les retombés en Orient et dans le monde).

La guerre ayant eu lieu, les bavures et les pertes de civils qu’elle entraîna nous furent ici présentées comme l’aspect principal. Mais vus d’un peu plus loin, ou d’ailleurs, ces aspects sans doute très durs à supporter ne pouvaient pas compromettre le projet majeur (libérer ces peuples de leur carcan et leur permettre une expression démocratique fut-elle très mince), ces aspects rendaient simplement l’objectif plus pénible à atteindre. En outre, ils étaient inévitables: les partisans de Saddam (sunnites) et les milices islamistes adoptaient une tactique terroriste qui rend l’adversaire forcément coupable chaque fois qu’il réagit, elles font en sorte que chacune de ses réactions est injuste, puisque les coupables d’un attentat-suicide meurent en le réalisant et que ceux qui l’organisent se cachent parmi la foule. Le « chaos » n’était donc pas le produit direct de l’intervention mais un des effets de la tactique adverse qui refusait le jeu politique.

Ensuite, à l’approche des élections américaines, j’ai pensé et j’ai dit que Bush gagnerait, non pas que lui ou ses électeurs se soient donnés ce projet précis (intégrer le monde islamique au jeu planétaire, c’est-à-dire le moderniser) mais tout se passe comme si l’histoire lui avait imposé ce rôle, elle qui ne fait pas la fine bouche et distribue les rôles pour les tournages à venir sans s’embarrasser des bêtises que chacun peut dire (« axe du mal », « croisade », etc.) Tout se passe comme si, à la faveur du 11 septembre, Bush avait entrepris de débiter en morceau ce bloc énorme et injouable de la Oumma, beaucoup trop gros et trop pris dans le fantasme unitaire pour entrer dans le jeu. Il a d’abord « cassé » l’Afghanistan comme structure totalitaire, celle des Talibans, puis l’Irak de Saddam Hussein, sachant qu’en fait il s’approche à grands pas des deux grands foyers intégristes, le sunnite avec l’Arabie, le chiite avec l’Iran; sans parler du comparse syrien, qui n’est quand même pas négligeable côté structure totalitaire. Bien sûr, l’histoire n’a pas projeté de leur apporter la « démocratie », même si Bush et les siens le croient; elle a seulement donné des signes qu’elle ne peut pas continuer « comme ça », avec un milliard trois cents millions de gens, dont le bloc n’a aucune chance de s’intégrer tout seul au jeu planétaire, de style plutôt « occidental ». Il y a certes un autre « milliard trois cents millions », celui des Chinois, mais lui s’intègre tout doucement, avec succès, sans trop de violence; bientôt ils habilleront toute la planète ou presque, et leur « idéologie » officielle relève plus du cellophane que du carcan. En revanche, le bloc numériquement équivalent de la Oumma, est pris dans un carcan qui ne va pas se briser en douceur. La crise qu’impose à l’Islam la réalité moderne produit beaucoup d’intégristes, nostalgiques de la plénitude et de la souveraineté perdues; intégristes dont l’avant-garde violente, souvent terroriste, a pris pour cible majeure l’Amérique, comme cela s’est vu le 11 septembre.

Ce n’est pas par bonté d’âme que l’Amérique répond à cette exigence de l’histoire; mais parce que les soubresauts du monde islamique lui ont explosé à la face. Et sa riposte qui, au-delà de ce qu’elle énonce dans ses discours, contribue à remanier ce bloc énorme, et peut l’aider à s’intégrer au jeu planétaire. Il y a donc une rencontre, une collusion entre le besoin vital qu’a l’Amérique de riposter et le besoin qu’exprime l’histoire de reformater la Oumma pour la rendre plus jouable. C’est d’ailleurs sur ce point que lors des élections, l’adversaire de Bush a eu un discours très mou, qui a entraîné sa défaite. Il était plus proche de la vieille Europe, pour qui le terrorisme ça se combat par des mesures de police, avec une bonne coordination; pour qui, l’important est le statu quo du monde dans le monde islamique.

J’avais dit que Bush gagnerait non pas parce que l’Amérique « profonde », « rétrograde » a peur, mais parce que, quelle que soit ses limites comme individu, c’était lui le mieux placé pour faire bouger ce qui doit bouger.

Mon texte sur ce thème n’a pu paraître dans la presse française qui dans l’ensemble annonçait la défaite de Bush car « cette défaite [était] nécessaire, vitale ». Or non seulement Bush est passé, mais le pari de la guerre d’Irak à savoir: briser les structures dures de type Saddam Hussein et redonner la parole au peuple dans des élections aussi libres que possibles, ce pari a quelques chances d’être gagné, relativement. Car on sait qu’il n’y aura pas de « vraie » démocratie (et où y en a-t-il?), mais ce n’est pas rien que 65% des Irakiens se soient réjouis de pouvoir voter pour la première fois de leur vie.

Tout cela permet d’interpréter autrement la violence qui a sévi et qui continue en Irak sous forme d’attentats-suicides. Ici on l’a interprétée comme le « chaos », ou comme l’opposition naturelle à l’occupant. Or c’est plutôt, essentiellement, l’opposition des groupes sunnites qui avaient le pouvoir à l’esquisse d’une démocratie. Cette violence a donc le caractère d’une mortification, chez des gens qui avaient un pouvoir ou une certaine manière d’être, totalitaire, et qui après sa perte se frappent de douleur, se mortifient, à l’idée que tout cela va changer. Et la manière la plus simple de se frapper, dans cette mouvance, c’est de frapper ses proches, c’est-à-dire d’envoyer des hommes endoctrinés et drogués qui s’explosent en tuant n’importe qui. Cette mortification n’a aucun objectif stratégique ou politique, car nul attentat-suicide ne peut vaincre l’adversaire. Il peut tout juste lui nuire, mais en l’occurrence, il s’agit surtout d’étaler une douleur, une détresse, un désespoir, de ce qu’un ordre totalitaire et fondamentaliste (de type religieux ou national) soit en train de s’écrouler sous les coups des forces « alliées ».

On comprend que cela gêne ici, en France, ceux qui ont pris le parti de la « Cause arabe » quelles qu’en soient les conséquences. Or le monde arabe étouffe sous sa Cause et rêve de s’en libérer. C’est donc une posture perverse que de vouloir l’y maintenir par « respect » pour lui, surtout quand l’histoire, par le biais des forces alliées, fait en sorte, aveuglément, confusément, que soient possibles d’autres ouvertures.

Ces ouvertures, créées par l’Amérique, peuvent aussi indisposer ceux qui n’aiment pas ce pays; en raison de rancoeurs variées, justifiées ou non. Pour eux aussi l’épisode irakien est une épreuve. mais d’une manière générale, lorsqu’on se sent mortifié par les actes de vie que provoque notre « ennemi » (ou quelqu’un qu’on n’aime pas sans que lui-même nous remarque ou nous en veuille), c’est peut-être signe qu’on doit décrocher, et porter sa vindicte ailleurs. C’est peut-être signe que l’on doit accepter le jeu de la vie et de l’histoire, jeu qui se fomente et se combine avec des gens de toutes sortes, bons et mauvais, et pas seulement avec des gens « très bien », c’est-à-dire qui pensent comme nous.

Du reste, il se peut qu’au Proche-Orient aussi, la violence mortifère, celle des martyrs-tueurs et des ripostes injustes qu’ils provoquent, cette violence est aussi en train de marquer un temps d’arrêt: ceux des Palestiniens qui veulent vivre vont peut-être pouvoir arrêter ceux qui ne veulent que vaincre et mourir. C’est ce que j’analyse dans mon « Journal d’intifada » qui vient de paraître ces jours-ci.

Y aura-t-il la paix au Proche-Orient?

En réponse à cette question qu’on me pose souvent ces temps-ci, je renvoie à l’un des 40 articles rassemblés dans mon Journal d’Intifada (paru le 4 février chez Bourgois sous le titre « Fous de l’origine »; « journal » c’est le sous-titre). L’article s’intitule: « Il y aura souvent la paix », le « souvent » étant repris d’une blague où un mari demande à sa femme avant leur séparation si elle avait été fidèle, et elle répond: souvent.

Il y aura donc souvent la paix, et la période où nous entrons est sans doute de cet ordre. Plusieurs facteurs y contribuent: a) la mort d’Arafat, homme pétri par le fantasme d’être le porte-parole du monde arabo-musulman contre l’idée de souveraineté juive; b) les événements d’Irak, que la France intègre mal mais dont le sens est assez clair: le pari américain de casser les structures dures de la Cause arabe ou de l’islamisme, et d’aider ces peuples à exprimer leur envie de vivre, ce pari est en train de progresser; il accumule les chances d’être gagné; c) par un mouvement de retour chez les Palestiniens, la masse qui a envie de vivre l’emporte sur celle qui a envie d’abord de vaincre et d’empêcher l’autre de vivre.

Reste une inconnue: Mahmoud Abbas aura-t-il la force (matérielle et psychique) de mater les groupes terroristes s’ils refusent de s’aligner et s’ils veulent mettre à profit la trêve pour mieux se structurer? Toute « révolution » a connu ce dilemme: dès qu’elle veut instaurer un espace de vie, elle doit mater ses extrémistes qui risquent de tout compromettre. Mahmoud Abbas a les moyens de le faire, l’Amérique lui apporte son soutien pour cela, mais le fera-t-il? Il a pour lui la « fatigue » des deux peuples qui veulent la paix, fût-elle simplement une longue période de pause.

Car il est clair que, à supposer qu’elle s’instaure, cette paix ne sera pas définitive, tant que l’option fondamentaliste n’aura pas cédé devant l’épreuve de réalité; et tant que ceux qui soutiennent cette option sans en être vraiment, sans trop s’identifier avec, n’auront pas lâché prise. Cela se traduira pas des choses très concrètes: imaginez, on est en paix, et un petit groupe à Ramallah ou non loin de Jérusalem veut exprimer ses états d’âme un peu rageurs, devant la dureté de la vie. Et vu que les techniques artisanales sont déjà très efficaces, quelques fusées sont vite parties vers l’ennemi. Lequel laisserait passer la chose une fois ou deux mais pas trois. Et à nouveau on aura une petite période de guerre, qui sera suivie de paix, et de guerre.

Tant que le partage de l’origine ne sera pas mieux assumé (je précise ce concept dans une série de livres, notamment dès Les trois monothéismes, et bien sûr dans Journal d’Intifada.

AUSCHWITZ – Reste la question essentielle: pourquoi?

Beaucoup se sont étonnés de l’ampleur prise par les commémorations d’Auschwitz. Certes, c’était le 60ème anniversaire, la solennité de la décade; ce ne sera pas pareil au 63ème, par exemple. Et puis, un homme qui serait né à cette libération prendrait aujourd’hui sa retraite et aurait de quoi réfléchir. Sur quoi? Sur ce qu’on peut faire à des humains? Mais ce qui m’étonne souvent dans toutes ces évocations, c’est l’étonnement: « Comment a-t-on pu faire ça à des humains? Oui, par exemple, arracher les bébés à leur mère, les jeter en tas et faire passer la pelleteuse…

Or dans cet étonnement, on oublie l’essentiel: c’était des Juifs, et pour les nazis ou leurs collaborateurs, les Juifs n’étaient pas des humains. C’était autre chose. Du reste, ceux-là même qui les ont ainsi traités, traitaient décemment leurs bêtes ou d’autres hommes qu’ils jugeaient inférieurs. Mais pour les Juifs, c’était l’extermination systématique, c’est-à-dire la traque du dernier Juif qui, refermant sur lui la porte de la chambre à gaz, la fermerait du même coup sur tous les corps qui répondent au nom « Juif ». Et cette traque était sous le signe du fait que les Juifs, ce n’est vraiment pas des humains. (Remarquons au passage que la Révolution française de 1789, dont la belle Déclaration des Droits de l’homme ne laissait en principe nulle équivoque: « Tous les hommes naissent libres et égaux » – a mis deux ans à reconnaître les Juifs, comme « hommes ». C’était pour des raisons financières: ils payaient des impôts spéciaux, et les reconnaître « hommes » de plein droit aurait supprimé trop de recettes.)

Mais revenons à cette Extermination. Si l’on fait d’Auschwitz, comme c’est le cas, le haut lieu du crime contre l’Humain, contre l’Humanité, outre que cela suscite à terme l’agacement d’autres humains qui ont aussi leur catastrophe (car il y a une jalousie du malheur), on manque la spécificité de cette extermination qui visait les Juifs en tant qu’ils seraient aux limites de l’humain; au bord, à la frontière avec… quoi? avec le monstrueux? le diabolique? le sous-humain? le sur-humain? (Ces traits, curieusement, renvoient au divin, en négatif.)

Notre recherche sur ce thème suggère une hypothèse: les Juifs, en apportant Dieu, (qu’ils ont découvert ou inventé, peu importe peu ici), se sont trouvés identifiés à des sortes d’intermédiaires, d’intercesseurs entre les humains et le divin. Tout se passe comme si, en cas de manque, d’échec, de ratage, on devait faire passer par eux l’offrande expiatoire, le sacrifice salvateur, le don nécessaire au rachat. Peu à peu, on a fini par les prendre pour responsables du fait qu’il faut se racheter, donc les responsables du manque, les fauteurs de l’échec et de la crise puisque, consciemment ou pas, le sacrifice réparateur passait par eux. La flambée nazie les a visés tout spécialement pour en finir une fois pour toutes avec cette histoire de rachat périodique; pour n’avoir plus sous les yeux des êtres qui, rappelant l’échec et l’exigence d’un sacrifice réparateur, semblent être la cause de cet échec. Hitler avait dit: « il faut tuer le Juif qui est en nous »; a fortiori, celui qui, hors de nous, rappelle le Juif en nous. Le nazisme a fait d’eux les objets même du sacrifice réparateur, de l’Holocauste définitif.

Faute d’aborder cette question: « Pourquoi les Juifs? Pourquoi l’extermination fut élaborée pour eux? » – on en reste à l’étonnement, parfois complaisant, sur le thème: « Mais comment peut-on oublier qu’on a devant soi des humains? » Or ce n’était pas un oubli, c’était une décision.

Et de vouloir l’ignorer, produit de curieux effets. J’ai lu dans un journal un grand article sur un rescapé d’Auschwitz « qui a eu de la chance, tout simplement ». A aucun moment il n’est dit qu’il est Juif. L’article réussit à exprimer de la compassion tout en effaçant ce pour quoi l’homme a souffert: on le rétablit comme homme en l’effaçant comme Juif. La compassion maintient la haine qui a visé son effacement. N’est-ce pas là une prouesse psychologique?

Et pourtant, cette commémoration a des effets positifs. D’abord on dirait que ses promoteurs ont été débordés par l’énormité de l’horreur toujours nouvelle, inépuisable; et l’énormité de l’ignorance: beaucoup ne savaient pas, ou ne savaient qu’une infime partie de la chose. D’autres ne veulent pas savoir, pas seulement les négationnistes: beaucoup, dans la mouvance islamiste, n’aiment pas l’idée que cela pourrait donner un « plus » à l’Etat juif, un semblant de justification. Comme si cet Etat était dû à la Shoah. Or Israël est dû à la transmission millénaire d’une parole juive sur cette terre, parole qui est passée à l’acte bien avant la Shoah; laquelle a été un catalyseur, certes essentiel.

Cela dit, il serait bon de rappeler que « les Juifs » ont apporté au monde autre chose que le risque d’être anéantis, ou longuement persécutés. Les réduire à être la cible d’une haine condamnable serait manquer l’essentiel. En étant pris comme symboles de cette frontière que nous évoquions entre humain et divin, ils ont en fait apporté une identité instable, entre-deux, impossible à définir et à cadrer, mais qui se maintient à travers ses ratages. Bref, une non-identité, tant elle a de « fuites », de béances, de contradictions; ce qui est le propre des humains réels et non pas idéaux. Cette non-identité symbolise ce par quoi les manques et les ratages qu’il y a dans toute identité, subjective ou collective, peuvent y être facteurs de vie et non pas causes de rancœur, de jalousie, de mortification. « Les Juifs » témoignent, souvent malgré eux (car beaucoup d’entre eux voudraient en finir avec cette histoire, mais elle leur revient), ils témoignent de tout ce qui, malgré nous, sur le mode inconscient, nous appelle à voir plus loin que nos identifications. En ce sens, la non-identité juive (puisqu’elle est indéfinissable) oppose un acte de vie aux identités qui se veulent pleines, définies et sans manque. Elle semble leur dire: « Vous n’avez pas besoin de cette plénitude pour vivre; au contraire, le manque vous est nécessaire, mais ne l’imputez pas aux autres ».

Dernier détail: on a pu entendre, dans le flot des discours, qu’ici « personne ne savait ce qui se passait », mais que les Américains, eux, savaient. (Les Polonais, quand même un peu? et les Allemands?) Mais l’idée est intéressante. En tout cas, imaginez les deux hommes qui se sont évadés d’Auschwitz, prouesse surhumaine, allaient-ils venir alerter l’Etat français qui déportait les Juifs? Non. Ils sont donc allés parler aux Anglo-américains, dont les chefs, hélas, ont imposé cette idée à la fois juste et stupide: « le but est de vaincre l’Allemagne donc tout acte qui ne va pas vers ce but est à proscrire. Donc on ne bombarde pas les chambres à gaz, ni les voies ferrées qui y mènent ». Cela aurait pourtant empêché l’arrivage et le gazage de presque un million de Hongrois in extremis. Or, vaincre l’Allemagne n’avait-il pas pour but d’arrêter le massacre? Cette action militaire qu’ils ont rejetée ne faisait-elle pas partie du but?

Un mot sur le silence du monde islamique sur cette commémoration. En principe, ce silence ou cette distance sont justifiées: c’est l’affaire de l’Europe, c’est son histoire avec les Juifs, ça ne nous regarde pas. Nous n’avons quant à nous jamais cherché à les faire disparaître.

Et c’est vrai. Le problème c’est que les Juifs ont « disparu » du monde arabo-musulman; depuis que l’idée de leur souveraineté s’est exprimée, à travers la résurgence d’un Etat juif. Depuis, leur vie dans les pays arabo-musulmans est devenue impossible (sauf quelques restes au Maroc et en Turquie, rappelant une présence naguère massive). Cette disparition, officiellement, s’explique par la mauvaise conduite de l’Etat hébreux. Nous avons montré ailleurs que l’existence même d’un Etat juif semble être une mauvaise conduite, de la part d’un peuple dont le Coran a réglé la question une fois pour toutes: les Juifs authentiques sont ceux qui se « soumettent », c’est-à-dire qui sont musulmans; les autres sont des pervers.

Mais quand donc s’arrêteront-ils?

Récemment, un journal français, très proche du consensus, titrait en première page: « L’Iran, future cible des Américains« . Après l’Irak présenté ici comme un chaos, il y a de quoi induire, dans l’opinion supposée naïve: Mais quand donc, s’arrêteront-ils, ces boutes feu! Ils veulent semer la guerre partout?

Or il se peut que l’opinion n’entonne pas ce refrain si facilement, bien qu’elle soit un peu perplexe devant tant de brouillages. En effet, si les Américains s’en prennent à l’Iran, ils le feraient pourquoi? Sans doute pour détruire les installations nucléaires, lesquelles ne feraient pas problème si l’Iran n’avait que des visées pacifiques. L’Europe, elle, mène des négociations « longues et ardues » avec l’Iran pour qu’il cesse d’avancer vers la bombe; lui promettant de lui fournir du nucléaire pacifique, chose qu’elle avait déjà promise puis refusée, puis qu’elle lui promet à nouveau: bref, un micmac où elle s’enlise avec l’Iran dans des mensonges et des lâchetés, certes classiques, mais qui blessent les Iraniens, culpabilisent les dirigeants de la vieille Europe, et fourvoient tout ce petit monde dans un tourbillon pervers, dont l’effet est de gagner du temps. Le temps que l’Iran ait sa bombe et que les chefs européens constatent, navrés, que c’est trop tard, ajoutant avec finesse: qu’il n’y a plus qu’à faire confiance à cet Etat qui après tout est responsable…

Or s’il y a dans l’avenir un risque d’holocauste pour les Juifs, il ne peut venir que de là. Les Juifs d’Europe ne sont pas menacés (ou alors, à terme, de devoir, peut-être, se déplacer…) Mais l’Etat hébreu, si la ferveur islamique de l’Iran s’emballe, pourrait se retrouver dans un feu nucléaire.

L’Amérique suit avec scepticisme ces « négociations serrées » et pourrait, elle, intervenir. En fait, le mal est déjà fait: les Iraniens s’indignent qu’on les empêche d’avoir leur bombe comme si on les empêchait de jouer dans la cour des grands. Mais peut-on les convaincre que tout en étant grands, ils n’ont pas le droit d’avoir une bombe? Oui, si cet interdit provient d’une loi et non de la « fermeté » occidentale – plutôt molle côté Europe, et un peu dure à supporter quand elle vient de l’Amérique.

Car la fameuse « humiliation » de l’islam par l' »Occident » (dont nous avons montré ailleurs ce qu’elle recouvre et comment l’aborder, dans un rapport non frontal et non « psychologique »), cette humiliation se rejoue là encore.