Archives mensuelles : mars 2007

Se lover ou se lever


Je le lui avais dit une fois, mais elle l’avait
oublié, qu’il y a parfois très peu de la déprime à la jubilation. Et
l’autre jour elle déclare: « Voilà, je me suis réveillée ce matin, très
tôt, et je n’arrivais pas à me lever. Je me suis bien dit que j’aurais dû avoir
à mon chevet

la Métamorphose

de Kafka, car c’était tout à fait
ça, mais je ne l’avais pas. J’aurais dû avoir aussi un livre… de quoi ? des
Psaumes
, peut-être? pour appeler Dieu des profondeurs de ma détresse? Je ne
l’avais pas non plus. En tous cas, je me suis dit: "Pourquoi se lever,
à quoi bon, pour faire quoi, et pour qui ? C’était le vide total et au
moment où il allait me submerger, je ne sais quoi s’est produit dans mon corps.
Une pensée, une poussée très légère, je me suis entendue dire : «  Je
suis si bien ici à me rouler sous les draps". Et je me suis lovée sur
moi-même, au lieu de me lever; j’étais bien. Soudain tout le reste est apparu
non pas comme vide de sens mais comme une obligation insupportable où ceux qui
m’obligeaient à me lever ne tenaient pas parole, n’étaient pas à la hauteur du
fait que je me levais – un peu – pour eux; je suis restée allongée. Ma main a
caressé doucement ma hanche et s’est glissée entre mes jambes. Une autre pensée
m’est venue: « Pourquoi le faire toute seule?" J’ai appelé A., le
copain que j’avais rencontré la semaine précédente; il est venu se glisser sous
les draps avec moi, juste avant d’aller à son travail. Car lui était sûr que
ceux qui l’avaient fait se lever allaient tenir parole; ça le faisait tenir
debout; c’est ce qu’il a dit…."

 

 

Ratages réussis et ratages ratés

On vient de me montrer des tableaux
à exposer. Je regarde, c’est "pas mal", il y a de l’idée, de l’élan,
mais c’est raté. Vous me direz « soit, mais ça montre le ratage!" Eh
bien, c’est de ça que je commence à me fatiguer. J’aimerais que ce soit bien
raté, que le ratage lui-même soit assez réussi pour que, tout en rappelant le
ratage assez fréquent qui nous entoure, il appelle autre chose; il rappelle
qu’il y a toujours autre chose. Par exemple, que l’artiste l’a reçu en pleine
gueule, ce ratage, mais l’a surmonté par son art, par sa pensée qu’il met en
acte, par sa création. Et qu’y a-t-il d’autre pour nous "sauver"?
pour nous sauver de nous-mêmes, de la jouissance mielleuse où l’on risque de se
noyer comme des mouches, qu’y a-t-il d’autre sinon: nous donner des nouvelles
de la création ? L’artiste n’est-il pas fait pour ça ? Alors, ces
petits ratages exhibés comme symboles des ratages du monde, il faut qu’ils
soient à la hauteur du monde, à la hauteur de la création . Que ce soit
des très grands ratages qui nous prennent aux tripes, nous suffoquent dans
l’instant, nous retournent et nous aident à nous relever, à nous refaire.

Parfois j’ai envie – mais je me
retiens – de dire à l’artiste: "Mais réussis-le, ton ratage, bon sang!".

 

 

 

Les semblables se combattent


Un ami vient de réaliser un projet qui lui était
cher : aller en Israël et en Palestine filmer des juifs et des arabes,
mettre les photos côte à côte ou face à face et (faire) constater que ces gens
des deux bords sont pareils. Bien marquer qu’on est pareils et qu’on peut
"donc" vivre ensemble; on est pareils alors pourquoi se battre?…

Mais justement, n’y a-t-il pas là
une certaine naïveté? D’abord, quand des gens sont pareils, ils ne se
supportent pas forcément, loin de là: chacun projette sur l’autre le fait qu’il
ne se supporte pas lui-même, Et comme l’autre lui ressemble, c’est plus
pratique de frapper cet autre que soi-même.

Par ailleurs, le fait que Palestiniens et Israéliens
se ressemblent s’est inquiétant. Un martyr palestinien peut se déguiser en
soldat israélien, il cherche dans la ville le meilleur endroit pour s’exploser;
il a sa petite calotte de soldat religieux de Tsahal, il est en permission,
personne ne l’aborde, il erre dans Jérusalem à la recherche d’une terrasse
populeuse, il la trouve. Au moment où il s’approche les consommateurs jettent
sur lui leur dernier regard – épouvanté – avant de mourir, tués par cette image
d’eux-mêmes. Ce cas où la ressemblance est meurtrière.

C’est peut-être elle qui les tue depuis si longtemps;
car elle se rattache à une autre ressemblance, qui prend sa source aux
origines: le Coran ressemble beaucoup à

la
Bible. Cela

n’a rien d’étonnant, le Dieu du Coran a relu plusieurs fois

la Bible

avant d’en dicter des extraits à
Mahomet en langue arabe. Mais comment celui-ci pouvait-il se dégager de la
ressemblance et introduire une différence? Comment marquer la rupture? Ce qu’il
a trouvé pour se distinguer des gens d’en face, des "gens du Livre" à
qui il a pris une partie de leur substance, c’est de les faire maudire par son
Dieu comme indignes du message qu’ils avaient. Certes, il leur laissa une porte
de sortie ou plutôt une porte d’entrée dans l’islam, dans le nouveau parti de
Dieu qu’il créait. Donc, s’ils devenaient plus ressemblants encore à eux-mêmes,
plus ressemblants à l’image d’eux-mêmes qu’il leur offrait, alors ils seraient
pardonnés. Mais s’ils s’obstinaient à rester différents des "vrais
croyants"; ou pire, s’ils s’obstinaient à rester différents d’eux-mêmes, à
garder en eux-mêmes cette dissemblance radicale et féconde, cette faille vivace
qui nous abat et nous redresse, qui nous fait vivre et défaillir, alors il les
dénonce comme des "pervers"[1]. Comme
des gens que les futurs martyrs doivent s’employer à faire disparaître; en
profitant, si possible, de la ressemblance.

En somme, "on est pareils", cela peut être
une bonne base pour s’entretuer, si on a un même Dieu – ou un même idéal – car
alors la différence s’impose dans la rivalité, la jalousie, la façon dont
chacun veut être plus proche de cet idéal. Déjà Caïn et Abel, deux frères, quoi
de plus "proches"…

 

 

 



[1] . "O gens du Livre, la
plupart d’entre vous sont pervers", (Sourate 5, 59).

Faire rire les mourants


Cela m’est resté comme un don, je ne
savais pas que je l’avais, il m’a été révélé, on peut même dire donné
par ceux qui en ont bénéficié, des mourants que j’aimais bien : j’ai plus
d’une fois réussi à les faire rire le jour même de leur mort; un peu avant… C’est
peut-être le symbole d’un acte plus simple et plus nécessaire : faire rire
les "mourants" qui sont en circulation, qui ne savent pas qu’ils sont
encore vivants, plus vivants qu’ils ne pensent. Les faire rire juste pour
marquer le coup, pour faire interruption dans leur mourance complaisante
et prolongée.

Tout
cela "vient" de ce qu’un jour, enfant, étant allé voir ma grand’mère,
j’avais l’idée de la faire rire. Or elle était mourante, et je suis arrivé trop
tard; en fait, elle était déjà morte et l’idée drôle a coulé de moi comme un
jus inutile, et a fait rire ceux qui étaient là et qui pleuraient cette mort.
On m’a pris pour un drôle: faire rire les gens qui pleurent dans la maison des
mourants! Mais mon projet était de la faire rire, elle. Et elle ne m’avait pas
attendu; cela s’appelle un contretemps.

 

Santé: Corps-visible et corps-mémoire


Il y a la prise en
charge médicale du corps-visible et la prise en charge psychologique du corps-mémoire.
On serait tentés de repérer les erreurs ou les tares dans chacun des deux
champs, et d’en appeler aux instances de pouvoir pour qu’elles réforment,
qu’elles rectifient… Ce ne serait pas faux, et la liste de ce qui ne va pas est
quasi interminable. Mais ce qui corse les choses, c’est que le corps-visible et
le corps-mémoire ne sont pas séparables, ce ne sont pas deux pôles de
l’être-humain mais une dynamique d’entre-deux où l’ignorance de la
psyché rend malade physiquement et où le mauvais traitement physique (qui frise
la maltraitance) peut corroder le mental et ravager l’existence.

C’est bien sûr au
niveau de cet entre-deux que je me situe, mais cela n’exclut pas qu’à
chacun des niveaux la carence est souvent la même: on méconnaît la dimension
symbolique, qui fait l’essentiel de l’humain
; on la sacrifie au profit
d’une logique de la gestion qui doit donner plus de confort au gestionnaire.

 

Parfois c’est
caricatural, et les exemples foisonnent, (les médias n’en relaient que ce qui
leur plaît). J’apprends que pour une intervention de plastie abdominale, aucune
prescription d’anti-coagulant (pour éviter les risques d’embolie) n’avait été
prévue; le lendemain, la patiente va mal, alors l’anesthésiste… antidate la
prescription d’anti-coagulant dans le dossier médical, devant l’infirmière.
C’est le genre de "truc" technique qu’on rencontre bien ailleurs: on
peut antidater la révision des freins des wagons lorsqu’on apprend qu’il y a eu
accident. Le problème, c’est que même en gérant le corps humain comme une
machine, gérée par d’autres machines, le risque d’accident exige un type de présence
que n’ont pas les machines. J’ai développé les questions liées au technique
dans un livre antérieur[1];
j’y montre comment l’accident, tel un lapsus délabrant ou fatal,
interpelle les modes de présence, d’implication, de fonctionnement. Mais au
moins, les machines sont plus honnêtes et plus fiables que par exemple cet
anesthésiste qui endort les patients avec des doses très fortes pour être
tranquille, et qui doit donc les réveiller avec des produits à fortes doses, ce
qui leur fait courir des risques; et chez certains, ces risques peuvent être
graves. Ou encore (mais ça, c’est dans le privé), pour justifier les
dépassements d’honoraires pour les patients en anesthésie locale, on pose un
cathlon veineux pour simuler l’anesthésie générale (!)… La même chose se
rencontre dans la réparation des voitures: dépassement d’honoraires, pièce
fictive, etc. On pense aussi à des procès très longs car les avocats des deux
parties s’entendent pour reporter souvent l’audience, ce qui permet de grossir
l’affaire, qui devient une "action" énorme.

Mais voici un exemple
plus subtil. C’est une femme de la cinquantaine à qui son gynéco a prescrit une
mamographie. C’est normal, cela s’appelle un dépistage. A l’examen, on trouve
quelques petites calcifications, on les retire, on les examine, elles ne
comportent rien de suspect. Alors on invite la femme à revenir pour une
intervention chirurgicale afin d’"enlever la zone" (sic), la
zone autour des calcifications qui ont été retirées. La patiente s’étonne, on
lui répond: "Ici, c’est notre protocole, on enlève la zone". En fait,
à mesure qu’elle m’en parle, je vois qu’elle est un peu affolée par
l’illogisme: "Si on doit m’enlever la zone de toute façon, même s’il n’y a
rien de cancéreux, pourquoi ne pas l’avoir enlevée en même temps que les
calcifications? Pourquoi une autre intervention?". Mais c’est ainsi, le
protocole l’exige: on doit enlever les petites calcifications, on les examine
pour voir si elles sont suspectes, et si elles ne le sont pas, on enlève la
zone, comme on l’aurait fait si elles avaient été suspectes. L’important est
que le patron du service jouisse d’un confort absolu et puisse se dire qu’il
combat le cancer le mieux possible, et qu’il fait preuve d’une "grande
rigueur" face à l’Ennemi.

Il va sans dire qu’il
n’y avait là, dans ce service, aucun soutien psychologique, aucune instance à
qui parler, et encore moins discuter cette aberration. La chef du service des
"mamos", questionnée par téléphone, répond à la patiente, sans
avoir examiné le résultat des analyses
, qu’elle devait se prêter à cette
intervention chirurgicale puisqu’on la lui a proposée; si on l’a
proposée, c’est qu’elle était impliquée par les résultats. Or ils étaient
négatifs… L’illogisme semblait se propager. Finalement, la patiente décroche et
voit avec son gynécologue: pas d’intervention, une mamo dans six mois, et ce
sera dans un autre service. Elle était écoeurée par cette douceur implacable et
charcutière qui se doublait d’un vrai mépris: les résultats se donnent dans les
cabines d’un mètre carré, où la femme, torse nu, attend qu’on veuille bien lui
communiquer les décisions.

 

Le délabrement
psychologique des services hospitaliers est étonnant, malgré les exceptions, et
malgré la mode médiatique qui annonce qu’à chaque grave accident "une
antenne psychologique est sur les lieux". Chaque lieu hospitalier
mériterait bien, pourtant, une antenne permanente. Mais il semble trop banal,
pour ceux qui n’y ont pas recours, et la routine des douleurs n’a pas d’intérêt
médiatique. Je viens d’apprendre qu’une femme désespérée est allée se mettre sur
la voie du TGV, celui-ci est passé sur ses jambes, et au dernier moment, un
sursaut de vie lui fit retirer l’une des jambes, qui n’a rien eu, l’autre a été
tranchée net. La femme arrive en chirurgie, totalement hébétée. Personne ne lui
parle; la famille accourt, affolée, et n’a personne à qui parler. Les proches
insistent, il leur est répondu: "On n’est pas en psychiatrie ici, on est
en chirurgie!". Mais si on avait été en psychiatrie, une écoute véritable
aurait-elle prévalue? Je dis à l’un des proches qui me consulte que cette femme
a eu besoin de toucher le fond, de se faire amputer d’un membre pour pouvoir
rentrer dans sa vie. Cela se confirme: elle va mieux, elle veut voir ses
enfants, s’en occuper, etc. Avec toutefois des chutes dépressives et des sursauts
accusateurs. Mais sur les lieux, dans le Service, toujours personne pour
parler. De temps à autre, une infirmière lance: "C’est votre tête qui ne
va pas, c’est pas votre jambe!", ce qui a pour effet de braquer la malade.



[1] . Entre dire et faire.
Penser la technique
(Grasset, 1989). Il est sans doute épuisé et sera
réédité.

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Y a-t-il une folie du pouvoir?

Il doit y avoir un
certain affolement à l’approche du pouvoir; les fantasmes de toute-puissance,
les petits élans de "parano", ou de maîtrise globale… En général, il
ne faut pas très longtemps pour déchanter: on comprend qu’on va gérer les
affaires courantes, certes en ayant du pouvoir sur beaucoup de gens, mais assez
peu sur le réel. Cela donne aux "vrais souverains" une certaine
sagesse. Souvent le pouvoir "bonifie" ceux qui le conquièrent; ça les
calme un peu, ça leur permet d’être meilleurs que lorsqu’ils étaient candidats.
Quoique l’état de candidat soit fort intéressant. Il vous les scanne l’un après
l’autre, au scanner mystérieux qu’est le Regard public, regard implacable du
public.
La folie qui saisit
parfois ceux qui sont au pouvoir et leur fait perdre la tête est ancienne.
S’agissant de perdre la tête, la France en connaît un bout puisque lors de
sa vieille Révolution (de 1789-1793), il suffisait d’être proche du pouvoir, et
d’y pencher sa tête histoire de mieux voir la Scène, à droite et à gauche, pour que la
tête soit coupée assez vite. C’était comme ça, un petit effet mystérieux, qu’on
peu bien sûr analyser[1]. Mais
l’autre jour j’ai entendu ce mot du Maître de l’Iran: "L’Iran est un
train sans marche arrière et sans frein
". L’intérêt de cette parole
est qu’elle assume sa propre folie. Car un train qui est dans cet
"état", c’est justement ce qu’on appelle un train fou. On peut même
entendre là un appel de détresse, du type: Arrêtez-nous! Le même appel
que lancent des malfaiteurs quand, par malchance, tout leur réussit; ils ne
voient plus la limite, plus de frein; ça les angoisse. En l’occurrence, ce chef
d’Etat semble crier: Gare au train fou! Arrêtez-nous! On est des
malfaiteurs
! (au sens: on va (se) faire mal.
La même mortification
le confirme, de l’autre côté de la frontière, côté Irak: Regardez comme on
s’explose, comme on peut se faire mal. Et on a le projet de continuer, puisque
ça vous angoisse..
.
Mais ce chef d’Etat,
lui, peut le dire tranquillement. Cela prouve que l’effet mortifère qui balaie

la Oumma comme un vent mauvais, peut trouer
la tête des Chefs. C’est sous le même effet que des civils Irakiens se font
exploser, et qu’on exalte le martyr – qui se tue pour la "bonne
cause", c’est-à-dire pour tuer beaucoup de monde plus souvent des
"frères" que des ennemis…). Cette même mortification, effet de
l’identité totale, intégriste ou intégrale, monte à la tête d’un chef d’Etat et
s’exprime en paroles morbides, ou en mauvais projets.

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La vie des autres


Ce film allemand
décrit la vie en RDA, en régime communiste, sous la pression de la Stasi
, la police secrète qui mettait les
gens sur écoute et menaçait ou réprimait ceux qui risquaient de
"parler". Il montre bien comment un flic fanatique bascule et cesse
de "fonctionner". Ce lieutenant dela Stasi
met sur écoute l’appartement d’un
écrivain à la demande du ministre qui veut sa peau. On devine que le flic va se
"retourner" à force d’entrer dans la vie des autres, par une sorte de
retour corrosif porteur de vérité. De fait, c’est plus complexe, il ne les
dénonce pas – et compromet sa carrière – non par un vague reflux sur lui de
leur sincérité, mais par un déclic précis: le jour où il s’aperçoit que le
ministre jouit de la maîtresse de l’écrivain, une belle actrice (sincère et
faible qui sera acculée au suicide).

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