Archives mensuelles : juin 2007

Retour d’Israël. Un désir de vie indestructible

Je reviens d’un bref séjour là-bas, dans ce pays où je vais de temps à autre non pas pour "prendre la température" du conflit ou pour mieux comprendre ce qui se passe (je sais qu’il y a là-bas l’irrémédiable passionnant de la condition humaine, et je me suis donné les moyens d’en éclairer quelque chose et d’en être assez averti[1]); j’y fais donc simplement de brefs séjours pour ressentir… la paix. Vous pensez que je me moque de vous: aller chercher la paix au Proche-Orient… Pourtant, c’est vrai, je la ressens là-bas, profondément: très différente des bonnes manières constipées d’ici où l’"on vous fout la paix": là-bas je sens des forces énormes de haine, d’amour, de jalousie, d’acquiescement… – dont les contradictions pourraient faire que le ciel tout entier vous tombe sur la tête, et justement, il ne le fait pas, il se retient, toute violence suspendue, et vous êtes là, je suis là sur la plage de Tel-Aviv ou la terrasse d’un grand hôtel à revoir un manuscrit pour l’éditeur parisien; tout est calme, la mer limpide est fraîche, le soleil (dont vous avez remarqué qu’il est devenu partout méchant sur notre planète, c’est cela le vrai problème écologique, c’est que les réactions nucléaires là-bas, à des millions de kilomètres, ont changé de nature, et ça dépasse les pauvres écolos qui ressassent des économies de bouts de chandelles quand la question est cosmique), le soleil donc, tempéré par une brise légère nous rappelle que c’est bon d’être là; et c’était bon tout à l’heure, à l’hôtel King David de Jérusalem, de déjeuner au calme en face de la vieille ville en regardant la muraille turque qui n’a rien d’antique et la prétendue citadelle de David qui était déjà sur nos kippas à Marrakech et qui ne date certainement pas du Roi David mais qui rappelle sa mémoire, sa transmission poétique, guerrière, éthique, prometteuse d’infini, de durée, d’existence durable – pour un peuple sans cesse menacé d’effacement parce qu’il fut le premier à faire une certaine trouvaille.

Et donc je suis bien là-bas, parce que toutes les violences possibles sont retenues. Pendant qu’on croit ici, en Europe, grâce aux images bien ciblées, que cette contrée est à feu et à sang, ou du moins "très chaude", on est bien là-bas avec son désir de durée, désir de vie indestructible. Ce n’est pas rien, dans un pays où une partie de la population considère que l’autre partie n’a rien à faire là, qu’elle est faite d’intrus, d’envahisseurs. Ce n’est pas faux, mais c’est ainsi: les Arabes sont venus avec la conquête islamique, l’histoire les a mis là depuis des siècles; personne ne peut les "virer"; et les Juifs sont là par leur parole sur cette terre, devenue terre "possédée" par cette parole, depuis des millénaires; parole qui les y a ramenés, souvent à leur insu, en plein XXème siècle. Eux aussi, personne ne peut les chasser. Et même s’ils disparaissaient, ils seraient encore là, dans la parole islamique qui les maudit régulièrement; ils seraient là en négatif comme l’éternel repoussoir de ce dernier monothéisme, qui a besoin d’eux pour nier ce qu’il leur doit et pour mieux affirmer sa pureté.

Ainsi, malgré cette dissension fondamentale et fondatrice, des formes subtiles de vie maintiennent les gestes du convivial. En outre, les Israéliens ont le don de réduire cette violence latente à des foyers ponctuels, des îlots infimes: parfois, dans mes brefs séjours, il y a un attentat-suicide, on l’entend, on s’interrompt dans la conversation juste un instant, le temps de dire que c’est triste, que c’est dommage, et on passe à autre chose. Autre chose, ce sont les débats interminables, les interprétations, les discussions passionnées, les affaires. Pendant que je déjeune au King Citadelle, non loin de moi, des Juifs parlant français discutent avec animation; au bout de combien de temps vont-ils parler d’immobilier? Trois minutes. Je n’ai rien contre, mais l’immobilier reste un des domaines où les idées, trop immobiles, n’inventent rien de transcendant.

            Je sors et je hume l’air de Jérusalem, j’aspire sa lumière fine. Sans vouloir la désacraliser, je remarque en passant que c’est une ville de montagne, qu’en altitude elle est plus proche de Chamonix que d’Aix-les-Bains, elle est à près de 900m, cela rend l’air plus pur et plus aigu, la lumière plus subtile et inspirée. Cela veut dire aussi que ceux qui l’ont bâtie, et le divin qui a choisi d’y "faire habiter son Nom", s’y connaissaient en bons lieux. Remarquez, ils parlaient non pas d’habiter (et encore de l’immobilier), mais de faire habiter quelque chose de mystérieux, dont le Nom de l’être est un profond symbole. Mes pas me mènent bien sûr vers le Mur (du Temple, pas l’autre), à travers la ruelle du souk – où je retrouve sous d’autres formes le souk de Marrakech où j’ai vécu; je demande distraitement à un jeune Arabe, en anglais, "The way for the West wall…What wall?" me dit-il. J’y arrive, et une nouvelle image me frappe: là-haut, la Mosquée et le Dôme, lieux fermés et bien bâtis, bien campés sur le Mont du Temple – et même, pourquoi ne pas adopter la version palestinienne: sur le Mont du Temple absent, là où la Mosquée "lointaine" vient remplacer le Temple-juif-qui-n’a-jamais-existé… Et je vois le Mur en contrebas, et les Juifs qui prient à ciel ouvert, "dehors" par rapport à un "dedans" qui n’existe pas, puisqu’ils prient et s’agitent au pied du Mur. Le contraste m’a saisi. Une Française me reconnaît: –Vous êtes Sibony? Vous avez fait une conférence… Je me permets alors de demander à sa fille israélienne enturbannée (très religieuse) si elle savait quel jour on visite la Mosquée. Réponse nette: Il ne faut pas y aller. On ira seulement le jour du Mashiah, car pour l’instant c’est entre leurs mains. Je m’éloigne après un bref échange, en me disant que la folie a encore toutes ses chances, et après avoir vérifié que la fille ne comprend pas des versets bibliques essentiels, comme celui qui était sur les murs de la synagogue en grotte, là à gauche du Mur, le verset qui dit: "Acclamez son peuple, O nations, car il vengera le sang de ses serviteurs, etc." Ils l’ont retiré, bizarrement. En tout cas, la fille, son fanatisme lui remplaçait tous les versets.


[1] . Voir Proche-Orient. Psychanalyse d’un conflit, Seuil, 2003.

[2] . Op. cit.

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2/6/07 – Guerre des Six jours – ou: Les bluffs dangereux

Dans cet article paru dans Libé, Rebonds, du 7/6/2007, vous trouverez en caractères gras les passages qui ont été coupés.

Le 5 juin d’il y a 40 ans, jour pour jour, j’entendis avec stupeur à la radio que l’aviation israélienne était au-dessus du Caire, ayant cloué au sol son homologue égyptienne… J’étais soulagé et inquiet. Depuis près d’un mois, depuis que Nasser avait bloqué le Détroit de Tiran pour étouffer le port juif  d’Eilat et empêcher Israël de recevoir le pétrole, on assistait à un véritable ameutement des foules arabes, orchestré par les chefs d’Etat et par le chef palestinien de l’époque autour du mot d’ordre: les Juifs à la mer. Même la suave chanteuse égyptienne Oum Kalsoum chauffait les masses du Caire par un hymne dont le refrain était adbah! (égorge!). A l’époque, je faisais une thèse de math et de la philo, cela faisait un an que j’étais au Parti communiste pour combattre l’impérialisme et le capitalisme. J’étais plutôt méfiant envers les chefs israéliens, qui étaient du reste plutôt distants envers "les Juifs", comme s’ils croyaient à leur mythe de créer l’homme nouveau. Mais le spectre de l’Extermination, 22 ans à peine après Auschwitz, était présent dans certaines têtes, dont la mienne. Je quittai donc le PC car son discours sur "Israël tête-de-pont-de-l’impérialisme-américain" ne collait pas avec les faits. Bien sûr, je me raisonnais: "les Etats arabes ne pourront pas comme ça effacer Israël", mais je m’objectais: "Et pourquoi pas? Pourquoi les mépriser d’avance? Ils sont armés et nombreux…" Même les Marocains envoyaient des blindés; il n’y avait pas que la Syrie , l’Egypte, la Jordanie qui ameutaient. L’Irak aussi…

Israël a donc attaqué le premier, a vaincu les armées arabes en 6 jours et ses soldats ont pu toucher l’élément originaire, le symbole fort: la vieille ville de Jérusalem, le Mont du Temple – sur lequel les troupes islamiques, treize siècles avant, avaient mis leurs emblèmes victorieux, le Dôme et la Mosquée.

Plus tard, on s’est dit qu’Israël n’aurait pas dû être l’agresseur. Mais  la Guerre du Kippour en  73 a confirmé que s’il n’attaque pas le premier, vu sa petite taille, c’est le massacre, et il est vite menacé dans son existence. Des historiens nous disent que cette Guerre des Six jours (dont nos manuels scolaires ne parlent pas) éclata par inadvertance. Un acte manqué, en somme; mais alors, qui révèle le fond des choses: l’humiliation subie par le monde arabe, dans cette guerre, renouvela celle qu’il a subie en 48 à la naissance de l’Etat juif. Un véritable traumatisme, car en principe, dans l’identité islamique instaurée par le Coran, la question juive était réglée: les vrais bons juifs sont musulmans, comme ceux de la Bible , les autres sont des pervers dans l’ensemble, parfois des braves gens isolément; mais l’idée qu’ils aient un jour une souveraineté est exclue. Dès lors, dans la mentalité officielle arabo-musulmane, Israël était à effacer. Même si des Arabes lucides lui vouent une certaine admiration. Mais avec  la Guerre des Six jours, on ne l’effaçait pas, il était victorieux.

A partir de là, on observa de curieux phénomènes. D’abord une sorte de greffe: du fait qu’Israël devenait ponctuellement occupant colonisant les territoires conquis, on greffa sur lui ces deux traits et cela le rend globalement occupant et colonialiste; on pouvait donc ameuter contre lui toutes les forces anti-coloniales. Il y eut aussi des surenchères morales chez les Juifs; certains, comme Y. Leibovitch fustigeant Israël comme nouvel Etat nazi, pas moins. Ce qui permit à des cohortes d’humanistes en manque d’indignation d’emboîter le pas: Oui, Ramallah c’est Auschwitz, déclara un prix Nobel de littérature.

Autre fait, plus positif: il fallait rendre les territoires. Avant 67, on ne parlait pas de les rendre puisqu’on allait, un jour, libérer toute la Palestine. Mais depuis 67, Gaza, que l’Egypte occupait et n’a jamais pensé à rendre, devint une terre à restituer de même que la Cisjordanie occupée par  la Jordanie qui ne pensait pas davantage à la restituer. Ce fut une sorte de transmutation: ces terres devenaient palestiniennes du fait d’être passées entre des mains israéliennes. Il faut dire qu’avant, même les Palestiniens n’exigeaient pas des Etats arabes d’avoir d’abord Gaza et  la Cisjordanie comme base de départ dans leur lutte contre Israël. Etonnant.


[1] . Proche-Orient. Psychanalyse d’un conflit, (Seuil, 2003).

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