Archives mensuelles : octobre 2007

Narcissisme et opinions

Aujourd’hui, sans doute du fait que l’individu prévaut (ou croit prévaloir), les opinions qu’il affiche servent surtout à le protéger d’éventuelles agressions. C’est dire qu’il a intérêt à en avoir de bonnes, des opinions. Il avance sous leur protection, et à la moindre attaque, il interpose leur bouclier. Du coup, l’adversaire se retrouve en train d’attaquer des idées fortes, solides, reconnues. Ce style de défense comporte un chantage évident, une logique de prise d’otage: on avance – dans le "débat" – en étant toujours couvert par des idées "inattaquables", telles que l’autre qui les attaque est "foutu" ou presque.

J’en ai eu un exemple en écoutant un débat sur l’homo-parentalité. Une sociologue contre une philosophe. C’était féroce, comme souvent entre deux femmes qui se disputent la vedette. La sociologue avance, couverte par deux boucliers: 1) On ne doit pas "spécifier" les homosexuels; c’est Foucault qui l’a dit; ça ne se discute pas. 2) On est contre "la toute-puissance de la technique", c’est évident, tous les grands esprits l’ont dit; le contester, c’est vouloir que l’on soit de "purs objets" de la technique; c’est ce que vous voulez?

La personne – la militante – ainsi protégée, avance pas à pas, en agitant ses boucliers; elle avance, encore un peu, encore, et à l’arrivée, elle abat soudain ses cartes: donc, si on ne "spécifie" pas les homosexuels, si on n’en fait pas une espèce à part (à Dieu ne plaise, mais de quel Dieu s’agit-il?) alors il faut poser que deux hommes peuvent être parents d’un enfant au même titre qu’un couple homme-femme. Donc, au regard de la "parentalité", deux hommes c’est pareil qu’un homme et une femme. Tout au plus aura-t-il deux pères et une mère, celle qui l’a porté. Dans le cas d’un couple homo-féminin, il aura deux mères et un père extérieur, dont l’acte de donation de sperme ne doit pas rester anonyme. Tout comme le don d’ovocyte, le cas échéant. A ce niveau, le deuxième bouclier s’active: s’il y a don de gamète, ce n’est pas du matériel, c’est de l’humain, sinon, on devient objet de la science. De cette trouvaille faite au passage (le non-anonymat) vont pouvoir bénéficier les couples hétéros qui recourent au don de gamète: il faut que le donneur ne soit pas anonyme, cela permet une parentalité multiple (trois parents)… à l’image des familles homo-parentales, qui deviennent ainsi la norme, ou presque. Grâce au principe protecteur qui sacralise les gamètes contre la tyrannie technique: l’ovule ou le spermatozoïde, ce n’est pas du matériel humain, que diable! Peu importe s’il s’ensuit de gros problèmes: si cela peut tarir les dons, en éloignant des donneurs potentiels; et si cela angoisse les receveurs, qui veulent n’avoir pas à tenir compte du donneur comme d’un parent; etc.

Et l’on se retrouve à écarter cette évidence: que le couple fondateur, central, c’est le couple homme-femme (H-F); ce qui n’implique pas d’interdire les autres couples (F-F ou H-H); mais entre les tolérer et prendre pour norme leur problème singulier, il y a une grosse surenchère. Car au fait, ne pas "spécifier" les homos, c’est tenir pour nulle la différence qui est la leur; c’est les traiter en s’abstrayant de leur différence; rien d’étonnant s’ils deviennent la norme. Le même sophisme "démontre" qu’il faut rejeter l’anonymat dans le don de gamète: car si c’est anonyme, les gamètes deviennent purs objets de la technique. Donc celle-ci est toute-puissante, elle exclut l’humain. cqfd.

Bref, au-delà des contenus qu’on agite dans les débats, ceux-ci sont d’abord des règlements de compte entre blocs narcissiques irréductibles, et non des examens qui exploitent la richesse des problèmes pour avancer.

Peut-il en être autrement? La passion est trop forte de régler ses arriérés, avec le passé ou les images parentales. L’envie de le faire en se protégeant par des mots qui effraient l’adversaire est forte aussi. Il en résulte que le débat est faible. Lorsqu’en outre il s’organise dans des médias soucieux d’abord de mise en scène, on se garde de faire appel à ceux qui, sur le terrain, vivent ces problèmes et cherchent à les penser sous la pression du besoin, c’est-à-dire sérieusement.

            Je viens d’entendre un "grand intellectuel" parler à la radio sur toutes sortes de "grands thèmes". L’aspect protection narcissique était remarquable. L’implicite du discours était: je suis bien, et mieux que ça encore: je suis très bien; et cette idée juste (que tous répètent), je l’ai dite aussi; et cette autre, également. Il était impeccable, protégé de partout, parfait. Terrible fragilité des "idées fortes" et de ceux qui les portent.

La femme adultère

Hier, j’ai écouté un pasteur commenter l’épisode des Evangiles sur la femme adultère. On connaît l’histoire: une foule de Juifs religieux poursuit une femme adultère; ils veulent la lapider, "selon la loi de Moïse". Tout ce monde arrive devant Jésus, qui ne dit rien et qui dessine ou écrit sur le sable. Puis devant l’insistance de la foule, il lance: Que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre. Les gens rentrent chez eux l’un après l’autre. Elle reste seule avec lui. Il lui dit: Moi non plus je n’exécuterai pas la sentence. Et il ajoute: Va et ne pèche point.

J’ai parlé ailleurs de cet épisode (peut-être dans Les trois monothéismes), mais un détail m’a retenu, bien souligné par le pasteur: en demandant "que celui qui n’a pas péché lui jette… ", Jésus les prenait un par un et non en groupe. Il cassait la foule en autant d’individus et il confrontait chacun d’eux à la victime potentielle. Il forçait chacun à la regarder en face; à "voir son visage", insista le pasteur, citant son Lévinas et ponctuant: quand on voit le visage de quelqu’un, on ne peut pas le tuer.

Cette phrase m’a choqué par ce côté péremptoire. Je n’allais pas interrompre le pasteur pour lui dire que c’était faux, que dans certaines périodes, par exemple sous le nazisme, ou sous l’emprise du terrorisme, des gens peuvent voir en face l’individu, et même le reconnaître, puis le tuer ou le livrer aux assassins. Après la conférence, j’ai suggéré au pasteur de lire ce petit roman de cinquante pages Inconnu à cette adresse, où l’on trouve l’histoire d’une jeune fille juive poursuivie par des S. A. (des nazis armés) et qui court chez son ancien amant dans l’espoir de s’y réfugier. Il ouvre la porte, il la regarde en face, on peut supposer qu’il voit bien son visage et se rappelle leurs étreintes passées, et il ferme la porte la livrant aux nervis qui la tuent.

Plus tard, dans le roman, le frère de la jeune fille se venge d’une manière assez subtile que je ne raconterai pas pour en laisser le plaisir au lecteur.

J’espère que le pasteur appréciera cette nuance que la réalité apporte à son propos.

En revanche, l’intérêt de l’épisode évangélique m’a semblé plus clair et plus simple: Jésus suggère non pas de s’abstenir de juger, car il faut bien qu’il y ait des tribunaux et qu’on juge délinquants et criminels; il suggère qu’il y a des juges pour ça, et il n’est peut-être pas nécessaire de les supposer totalement innocents, n’ayant jamais péché, pour qu’ils soient capables de juger. Ce que Jésus récuse, avec raison, c’est qu’une foule exécute la loi, ou s’improvise juge, ou même confie le jugement ou son exécution à un homme inspiré. C’est tout simple; c’est contre les fanatiques, y compris ceux de la loi.

Quant au visage; lorsqu’on prend les gens abstraitement, en petit groupe ou en foule, ou même individuellement, on peut toujours leur appliquer des principes abstraits et garder la conscience tranquille; mais lorsqu’on les regarde de plus près, qu’on parle avec eux, et que la rencontre a lieu, alors les principes abstraits sont non pas annulés, même pas relativisés, mais aptes à laisser place à autre chose, de l’ordre du contact humain.

Emouvante « guérilléra »

Oui, émouvante guérilléra du Farc dont on a eu un bout de Journal intime[1]. Non pas tant par sa façon d’éclairer le jeune-qui-se-jette-sur-un-idéal, car ce mécanisme commence à être bien connu: on est dans une famille "bourgeoise" qui forcément ne voit pas plus loin que le bout de son confort, on ne sent pas l’altérité, il faut aller la chercher loin, du côté des autres langues et coutumes, des peuples "exotiques", c’est là qu’il y a de l’authentique, de la couleur… Si en outre il y a là-bas une "avant-garde" qui se bat, c’est l’idéal, enfin on s’identifie, on fait corps avec, pour un élan qui vous porte plus loin que vous, que cet horizon borné et gris, etc, etc. Ce mécanisme bien rôdé n’est même pas illusoire, il a toute sa normalité: à un moment donné, les jeunes ont besoin de dire non aux parents pour pouvoir faire comme eux; pour envisager à leur tour d’avoir un lieu, de se faire une place, peut-être de fonder famille… Et s’il faut pour cela faire un grand détour, un grand "écart", pourquoi pas? On revient chez soi ou dans son lieu d’origine avec quelque chose d’"autre", même avec une défaite, dès lors qu’on en est revenu et que ça permet de se faire un chemin différent; un peu… Si les parents intégraient ce type de crise, de rupture-avec-retour, il y aurait moins de grincements et de souffrances. (Mais après tout, faut-il vraiment qu’il y en ait moins?)

Donc, ce n’est pas de ce côté-là que ça apporte du neuf. Là où la jeune hollandaise du Farc innove, c’est dans sa manière de dire qu’elle en a marre. Voyons le déclic de sa désillusion. Ce qui la révolte, ce qui lui suggère de rompre avec ces gens, ce n’est pas la dureté du combat, ce ne sont pas les obstacles à franchir chaque jour. Au contraire, elle dit: "Je suis heureuse quand je dois lutter pour quelque chose, quand je dois vaincre de nouveaux obstacles et souffrir". (Elle ajoute même "Bizarre comme je suis"; elle a raison.) Mais ce qui lui fait envisager de rompre son engagement, c’est la jouissance des commandants: "Ils ont du fric, des cigarettes, des gâteaux…", ils peuvent s’envoyer qui ils veulent: "quand nous sommes arrivés ici, mon commandant m’a demandé de parler à l’autre fille parce qu’il voulait se la faire. C’est toujours la même chose". Si les chefs jouissent là où les autres se sacrifient, et s’ils jouissent en faisant valoir leur position, dans un combat où les autres n’ont qu’à se laisser brimer, alors il y a une rupture de contrat, ça ne va plus. On voit même se profiler la société future pour laquelle "on se bat": il y aura les dirigeants, bien protégés par leur fonction "essentielle" – de diriger -, ils prélèveront leur part de jouissance, souvent sexuelle, un vrai droit de cuissage, sur la piétaille du Parti, de l’avant-garde, ou du peuple qu’on mène vers l’avenir radieux. Ils jetteront des regards noirs et sévères sur les subalternes qui faiblissent dans le combat…

L’intéressant c’est qu’on a vu ce phénomène dans un beau film récent, La vie des autres: un flic est chargé de surveiller les déviants, dans l’Allemagne de l’Est communiste, et il décide de trahir la Cause , de ne plus fliquer comme avant, lorsqu’il voit la jouissance sexuelle du dirigeant: le jour où il s’aperçoit que le camarade ministre couche avec la maîtresse de l’écrivain qu’il est chargé, lui, de surveiller. (Une belle actrice, sincère et faible, qui sera acculée au suicide.) Alors le flic-militant comprend qu’il travaille, que tout le système travaille pour la jouissance des dirigeants et non pour une quelconque "bonne Cause". Il décroche, non parce que c’est un flic humain ou tendre, mais au contraire parce que c’est un pur et dur, qui veut servir la seule Cause. Et à la place de celle-ci il voit du sexe, du désir, de la jouissance non cadrable. L’élan totalitaire s’effondre sur cette envie de jouir, infime mais impérieuse, qui émane de la chair vive; cette faiblesse de l’humain qui sauve l’humanité. Après tout, même dans la grande URSS, ce sont les geôliers du système qui ont jeté l’éponge, suivis par la masse – laquelle, en se libérant, en se précipitant, les a piétinés: tout ce monde était suffoqué par le manque à jouir.

            P.S. La pression du manque-à-jouir a bien sûr d’autres usages. Par exemple, après mon article sur le Cardinal Lustiger (Libé 13/8/07), un historien a protesté[2] en disant que j’ai accusé le Cardinal de "manipuler" les gens, et le pape Jean-Paul II d’avoir de "noirs desseins". Le lecteur peut vérifier que mon article ne contient pas une telle idée. Alors pourquoi cet homme me l’a-t-il imputée? C’est ce qu’on appelle une projection, acte thérapeutique élémentaire; en l’occurrence, est-ce pour combler un manque-à-jouir? Espérons seulement que ça lui a fait du bien.


[1] Voir Libé du 17/9/07.

[2] . Voir C. Szlakman, Libé du 16/08/07, que je découvre aujourd’hui.