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Mai 68, l’événement évidant

Bien sûr, on est un peu gêné d’en reparler, tout est dit, sans doute; pourtant, quand on les a vraiment vécues, certaines choses ne sont dicibles que par soi-même. Pour ma part, j’étais jeune "maître de conf" en maths à Jussieu, fac des sciences, un des hauts-lieux du mouvement. J’étais aussi à la nuit des barricades, rue Gay Lussac, comme par hasard: c’était tout près de l’IHP (Institut Henri Poincaré, de recherche mathématique) où je passais tout mon temps. Quand j’ai vu le sable sous les pavés, j’ai senti qu’il y avait rupture, et lorsque les CRS ont chargé vers 2h du matin et que je me suis retrouvé au 6è étage dans un immeuble rue St Jacques à les entendre haleter dans l’escalier puis renoncer au 4è en ronchonnant: Allez on s’tire y a personne, j’ai eu tout le temps d’y penser, ainsi qu’à d’autres scènes d’escalier, des arrestations de familles, par exemple 25 ans avant.

Par ailleurs, j’avais la tête pleine de marxisme, je n’ai donc rien reconnu de ce que "doit" être un "vrai" mouvement; mais contrairement à d’autres, je l’ai vécu intensément, pleinement, bien qu’il fût contraire à mes idées assez raides. Et plus tard, je m’en suis réjoui: c’est important de pouvoir vivre aussi en travers de ses idées; ça les renouvelle, et ça permet de vivre autre chose. Ceux qui n’ont pas consenti à être un peu dépassés n’ont pas vécu l’événement; ils l’ont vu passer sous leur nez. Et c’est après, une fois qu’il s’est arrêté, qu’ils l’ont "rejoint", jugulé, arraisonné, pour lui faire avouer leurs convictions à eux, celles qu’ils y ont mises. Mais l’événement étant mort, cet acquiescement qu’il leur donnait était purement mécanique.

Donc, première leçon de Mai 68: pouvoir vivre des choses que notre pensée n’a pas encore pu étiqueter.

En quoi consistaient-elles, ces choses? J’ai l’impression qu’on s’est trouvés très vite en présence d’un grand nouveau-né, appelé Lemouvement, – fait de manifs, meetings, prises de parole, prises de bec, occupation des lieux, affrontements plutôt rares avec les flics, etc. Et ce gros nouveau-né, sympathique et incongru, qui grandissait à vue d’œil, il nous fallait en prendre soin, le nourrir, le soutenir pour qu’il continue à vivre, à exister. Je me souviens de longs meetings où l’on n’avait qu’une idée: quoi faire pour que le mouvement continue? C’est sans doute le vrai mot d’ordre de 68: "Ce n’est qu’un début, continuons le combat". Lequel? Celui qui permet que Lemouvement continue. Bien sûr, un autre monstre nous y aidait, "Lepouvoir", par ses petites provocations, arrestations, assaut des lieux occupés… Quand on faisait des meetings (à Jussieu c’était chaque jour, amphi 32, presque en continu), on était quelques officiants et chacun affirmait devant la foule sa présence dans le mouvement, tout en appuyant son discours sur une rampe, un garde-fou: ses convictions, son idéologie. Et l’auditoire s’amusait à situer l’orateur, gentiment, avec une vraie tolérance. La foule écoutait ces prières avec indulgence, et l’officiant voulait parler le plus longtemps sans être identifié. Mais très vite on savait qu’untel était trotskyste, qu’un autre venait du PC pour casser le mouvement, qu’untel était anar; un autre, situationniste; et beaucoup d’autres, rien-du-tout; ou alors, un peu clivés comme dans mon cas: convictions d’un côté, action spontanée de l’autre. Cela fait qu’on va au mouvement chaque matin, comme on va au marché, et on rencontre, on discute, on s’empoigne, on s’engueule, on se tient, et Lemouvement se porte bien. On fait mouvement et le mouvement tient, du fait qu’on est là, présent, dans ces fonctions essentielles du social: se parler, se rencontrer, occuper les locaux, sans vouloir rien d’autre que la poursuite du mouvement qui consiste à les occuper. Ça semble tourner en rond, c’est auto-référé, mais ça pose une question taille: Pourquoi les lieux de travail ne sont-ils pas des lieux de vie? Pourquoi le travail est-il à ce point mortifère? C’est une autre leçon, assez neuve. Car ailleurs, les occupations d’usines, c’était plutôt pour les garder contre nous autres, ceux du dehors.

Dans les discours, la rampe marxiste était souvent sollicitée: on n’avait rien d’autre comme discours pour penser l’idée de rupture (de révolution sociale). Et d’avoir été très invoqué ces jours-là, en vain, le discours marxiste a montré son inutilité profonde, mise à part une fonction rituelle, incantatoire. On a vraiment vu qu’il ne servait à rien sinon, comme la religion aux religieux, à soutenir ses fidèles contre l’angoisse, le sans-repère, mais pas à les ouvrir sur l’événement. Peut-être que le système soviétique et ce qui va avec s’est effondré symboliquement en mai-juin 68, bien avant le Mur de Berlin; au sens où les gens ont touché du doigt le fait que le PC était une force rétrograde; et les autres discours marxistes ont exhibé leur vacuité.

En fait, aucun mot d’ordre ne tirait à conséquences. On pouvait dire: Désirons sans entrave, personne n’y croyait, sauf quelques paumés qui s’y sont laissé prendre. D’ailleurs c’est impossible. De même: Sous les pavés, la plage; on a très peu dépavé, même si le pouvoir apeuré et stupide s’est empressé de goudronner des rues pavées. Mais ces mots d’ordre comptaient; c’étaient les mots d’esprit du mouvement; il vivait de ça. La foule était prise de parole comme on peut être pris de panique ou pris de court. Elle vivait le fait de se prendre aux mots, aux "mots d’ordre" qui balisent un peu le désordre; s’y prendre et s’en dégager, puis les laisser après comme des lampions festifs qui s’éteignent au matin. Le mot le plus tenace: "continuons le combat" s’est longtemps klaxonné; et le combat continue jusqu’à… ce qu’il s’arrête, jusqu’à ce qu’on baisse les bras devant une grosse évidence: les ouvriers et employés respectent les classes supérieures parce qu’ils rêvent d’y faire passer leurs enfants; ils ne veulent pas qu’on supprime les classes (à supposer que ce soit possible) car alors ce serait pour eux sans espoir de changement.

Cette évidence a mis longtemps à grignoter l’évidence plus massive du Mouvement. Mai 68 fut un événement d’évidance; elle a déferlé et en a ébloui plus d’un. Il est rare qu’à ce point elle fasse événement. On en avait grand besoin. Voyez aujourd’hui: l’évidence des êtres est enrobée de formalités, si recouverte d’hypocrisies meurtrières (le collègue à côté, oui, celui qui vous sourit le plus, c’est lui qui va vous tuer tout à l’heure en Conseil. Et dans tel journal, hautement "éthique" et libéral, le personnel se regarde en attendant que se désignent les départs volontaires, les "volontaires" pour le départ; quelle ambiance…); les rapports donc sont si masqués, les griffes si feutrées, qu’on ne voit plus les grandes évidences. On voit des corps déshabités ou des formes virtuelles qui évoluent dans un espace plombé. Eh bien, Mai 68 c’était le contraire. Bien sûr, ça ne pouvait durer qu’un temps; le temps que les jeunes déplacés puissent dire non aux adultes bien placés avant de les rejoindre. Mais cela aussi donne une leçon à long terme: il faut penser la transmission, pas seulement en famille ou à l’école, mais dans le social. Ça se fait d’ailleurs, un peu.

En tout cas, aucune des pensées disponibles sur le marché n’était utilisable; chacun disait sa prière; y compris Lacan qui déclara: "Vous voulez un maître? Eh bien vous l’aurez!". Cliché "psy" selon lequel on se révolte pour avoir la fessée, pour être mieux maîtrisé. (Or, un an après, le mouvement a pu quand même dévisser De Gaulle, ce qui n’est pas rien. En fait, chacun parlait pour soi; et Lacan parlait pour lui à des psys, qui eux voulaient un maître et qui l’on eu.

Les gens qui soutenaient Lemouvement, qui donc en faisait partie, semblaient souvent "irresponsables"; mais c’est un leurre; ils répondaient pour lui, pour qu’il vive; oubliant que ce nouveau-né, devenu grand, se révélait un peu autiste. Cela dit, pour ce qui est d’être responsable, chacun peut voir que c’est une fois bien rangés dans leur fonction que des gens deviennent irresponsables: le fonctionnement répond pour eux. Ils peuvent faire des horreurs, ou simplement devenir les fonctionnaires de leur vie, la fonction (publique ou pas) répond pour eux. Décidément, sur ce point aussi, la leçon du nazisme n’a pas été assez pensée.

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Mai 68 ou l’événement qui arrive.

Ce texte est paru dans Libération le 31 mai 1988 pour les 20 ans de Mai 68

Pour ses 40 ans, vous aurez bientôt le texte.

Il y en a peu, des événements à l’état pur, riches de contenu mais qui, au-delà de ce qu’ils contiennent, vous décontenancent en restant proches et familiers, vous réapprennent l’évidence de l’être-ensemble, vous font toucher du doigt le tissu social où vous êtes. Peut-être même que le point de souffrance aujourd’hui, subjectif ou collectif, c’est d’être en désespoir d’événement: la sensation qu’il n’arrive rien peut devenir douloureuse, comme le manque d’eau pour une terre qui craquelle et pour ses habitants qui craquent. On aurait beau les arroser de films humides, de déluges d’images, la soif est dure, la dénutrition chronique. D’autant qu’ici on se démène pour faire l’événement, et se faire croire qu’il arrive; on y met la technique, l’arsenal énorme. Mais nul n’est dupe: souvent l’événement ne consiste que dans l’effort bruyant qu’on a fait pour qu’il ait l’air de se produire. Ce tournage en rond -imagé ou bavard- est un investissement narcissique de la parole et du temps, une logique de l’auto-référence, de l’auto-affirmation, où l’Autre (c’est-à-dire tout ce qui nous échappe) semble se dissoudre dans l’illusion d’être maîtrisé.

Par le Tiers-Monde il arrive des choses, comme si les vibrations du temps, de l’histoire, préféraient prendre ce chemin du Tiers pour se faire entendre. Rien que pour ça, l’Occident devrait payer un impôt à ces pays (à ceux du Moyen-Orient, par exemple, mais déjà aussi à l’u.r.s.s, la Chine, à tous ceux d’ailleurs, de l’étranger) qui sont en proie aux convulsions permanentes – du "développement" et de la mémoire.  L’Occident, lui, a sa Crise, mais comme elle est intégrée, chiffrée, gérée, on risque d’en faire une maladie si elle disparaissait.

De fait, même ici on ne peut pas dire qu’il n’arrive rien ou qu’on n’arrive à rien; mais, il faut une sensibilité des mots pour distinguer ce qui arrive. Une prédisposition. On en est loin: les hommes politiques usent de mots qu’ils usent jusqu’à la corde; ils prennent leur souffle, profondément, et la buée qu’ils lâchent dépasse rarement la gestion de ce qui est. Or un peuple, une culture, aspire à autre chose.

Alors on commémore, on se remet en mémoire. Il y a 89, et si vous le tournez d’un demi-tour, comme pour visser, ça fait 68. Parlons Mai 68, car on ne l’a pas assez dit dans l’élan commémoratif – Mai 68 fut d’abord une leçon d’évidence: de quoi apprendre à être prédisposé, à avoir un rapport plus amoureux à l’événement. Certains, doutèrent de sa réalité: cela ne ressemblait à rien, donc c’était rien. C’est passer trop vite du ressemblant à l’être. Or l’événement semble mettre à nu un certain enfouissement de l’être; là il le découvrait, le mettait en lumière. Et l’acteur principal, la foule – toute animée d’individus – le sentait d’instinct en découvrant la valeur de sa seule présence. C’est essentiel, la présence, quand il s’agit d’avoir lieu. On se lève le matin, on va à l’événement, et l’événement tient au fait qu’on est (et pas au seul fait qu’on en parle: la différence est de taille). A travers la présence des corps – et une nudité du décor – des fonctions élémentaires apparaissent: se rencontrer, se parler, "occuper" des lieux. Cette présence, il faut une science subtile pour la trouver elle se cache dans tout collectif: elle y est refoulée sous un tas de causes, de cadres, de rôles, très raisonnables : l’événement lui la rend visible, sensible.

Donc, la foule donc était prise de parole comme on peut être pris de panique; elle vivait le fait de se prendre aux mots, et de vouloir s’en dégager, et de se faire encore surprendre par la parole et par ses effets collectifs.

Même l’opposition livresque entre principe de plaisir (être dans le mouvement) et principe de réalité (se recaser parce qu’il faut bien) n’opère pas comme on croit. Car c’est dans l’événement qu’on touche aux fortes réalités, qu’on les découvre; et c’est en rentrant dans le rang qu’on se donne le plaisir d’être au chaud, et d’être enfin… irresponsable: ça marche tout seul, ça fonctionne, c’est le plaisir un rien morbide d’être le fonctionnaire de sa vie. Cela aussi fut mis a nu. Rien d’idéal en somme; une secousse de vie.

Ce n’était pas toujours "spontané"; au contraire, ce fut souvent calculé, mesuré. La banderole: "Ici on spontane" disait bien que c’était tout un travail, une activité; comme un enfant qui joue en étant une pièce de son jeu et qui advient à travers ça. C’est ainsi qu’Héraclite voyait le temps, le déploiement du temps.

Chacun donc, pris de parole, et pris de court, parlait pour soi, faisait un peu de son "analyse" au moyen des autres, de la foule – toujours elle. Mais tout événement authentique a cet effet d’analyse. Le mieux que fasse une analyse pour quelqu’un, c’est de permettre qu’il lui arrive quelque chose… d’autre que son symptôme; puisqu’en un sens, dans son symptôme, il lui est déjà "tout" arrivé; il ne peut plus rien lui arriver d’autre; croit-il. C’est ce bouclage que l’analyse peut conjurer.

Eh bien, le symptôme de "nos sociétés" c’est que dans leur fantasme de maîtrise, qu’elles passent à l’acte dérisoirement (en ne faisant ou en ne pensant que ce qu’elles maîtrisent), il ne leur arrive plus que les petits événements qu’elles se font arriver pour se faire croire à l’événement. C’est maigre, et cela masque la double dimension de l’événement: où l’on est là en tant que soi et en tant qu’autre; seul et avec la foule; de quoi conjurer la détresse du soi-tout-seul et la démesure de la foule. Sans ce double registre, l’événement à l’état pur c’est le trauma, où seule l’absence arrive, y compris celle des mots.

L’absence d’événement est un traumatisme silencieux.

Heureusement il y a le Reste. Car quand on demande: qu’est-ce qui reste de tout ça? on oublie que le reste est à demeure, le reste rétif de la Chose qui attend d’être à nouveau atteinte par le temps pour refaire des histoires…

Question au passage: tous ces élus zélés qui battent des ailes sitôt élus, peuvent-ils faire de leurs voix un événement? Ou bien l’événement restera-t-il toujours sans voix, comme étouffé par toutes ces voix "recueillies" et venues s’échouer dans l’urne?…

Là-dessus aussi Mai 68 reste actuel, comme une prise à témoin du possible. Il reste en mémoire comme l’événement plein et vide, évidant les certitudes, indifférent aux jugements de ceux qui restent en dehors, mais accueillant ceux qui s’impliquent, qui reconnaissent faire partie de ce qu’ils "jugent". Remarquez que ce qu’on en dit est rarement "vrai" ou "faux": on s’y projette, on y prend place, on s’en défend, on essaie de le surmonter; et l’événement est précieux qui interroge notre pouvoir de le surmonter sans l’annuler. Oui, on tente de le "passer", de l’inscrire dans son passé, de le récupérer. Tiens, je viens de dire un mot tabou de Mai 68, mot survolté, chargé de toute la révolte: surtout pas se faire récupérer, surtout pas se faire "reprendre" (car c’est le sens de récupérer: recouvrer, recouvrir) par qui, au juste? Par les "appareils", on disait; les partis, les organisations, avec leurs organes indécents…

Pourtant chacun a repris place d’une façon ou d’une autre, même si pour certains ce fut d’abord l’errance installée.

Du coup, une certaine "raison", tantôt naïve tantôt hargneuse, a dénoncé "tous ceux de Mai 68" qui se sont "rangés". Fallait-il donc tempêter à ce point contre "la société" pour en fin de compte s’y intégrer? Mais oui. Et c’est là peut-être la pointe aiguë et symbolique de l’événement: il fallait que chaque jeune de bonne famille dît sa colère à ses parents pour pouvoir leur succéder; que la masse étudiante dît non au tissu social pour pouvoir y chercher place; qu’elle dît non à ses maîtres pour supporter de les entendre puis de passer de leur côté; il fallait que chaque "groupe de femmes" dît non aux hommes, qu’il assumât jusqu’au bout le pas-d’homme, le manque d’homme, pour envisager ensuite de vivre avec l’homme et ses manquements, avec le manque interne à l’homme, et peut-être aussi à la femme… Il fallait que chaque "jeune" dît non aux "vieux" et à tous ces corps pondérés pour supporter de les rejoindre, pour supporter sa pondération naissante et cette simple vérité: que nos points de jeunesse on les invente, qu’ils sont même justement nos instants inventifs, indépendants de l’âge réel, ou presque; qu’ils sont nos points de renouvellement. Il fallait dire non à l’"autre" pour s’assurer de son existence, pour en explorer les contours au fil de la "contestation"; laquelle fut, au-delà d’une prise de parole, une prise à témoin: quelque chose peut témoigner, peut se manifester au-delà des mots et des emblèmes.

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Certains de mes lecteurs…

1. Je reçois depuis longtemps des livres écrits par des gens qui m’ont lu, hommes ou femmes, dont les dédicaces variées peuvent se résumer ainsi: Merci de vos textes, ils m’ont soutenu(e), sans vous je n’aurais pas pu écrire ce livre, vos paroles m’aident à vivre, à penser, etc, etc… Et lorsque je regarde la bibliographie, car souvent il y en a une, je constate que mon nom n’y figure pas. Cela m’a toujours intrigué.

Aujourd’hui, petit changement: un "psy" m’adresse son livre, avec une dédicace analogue aux précédentes, mais il cite dans sa bibliographie une dizaine de mes œuvres dont il s’est servi. Cela m’incite à comprendre l’effacement que j’évoquais, qui me semblait complexe.

Voici donc une hypothèse. Certains vous aiment d’un amour narcissique, vraiment premier: comme on aime une partie de soi, de son corps; comme on aime ses jambes, comme on aime son sexe, son regard… C’est leur façon de vous intégrer. J’ai donc pensé que ces gens qui m’ont lu et me sont reconnaissants ont aimé mes textes (et moi avec, peut-être) comme une partie d’eux-mêmes, comme quelque chose dont ils n’ont pas à faire état devant des tiers. A moi, ils peuvent adresser des paroles positives, comme en aparté, comme dans une scène intime; le tiers n’a pas à en connaître: j’ai été la part d’eux-mêmes qu’ils ont perdue et retrouvée… grâce à mon texte. C’est donc une sorte de pudeur narcissique (et de complaisance délicate) qui les fait s’abstenir de nommer mon apport devant des tiers. A la limite, ils nomment les livres qu’ils n’ont pas lus ou qu’ils ont lus sur un mode utilitaire, des livres sans lien avec le support d’existence qu’ils ont trouvé, semble-t-il, dans les miens. Et ce support qu’ils ont trouvé leur appartient, dans leur fantasme: il s’agit de leur existence. La mienne, ils n’ont pas à s’en occuper.

Cette idée est confirmée par ce fait remarquable: certains enfants aiment beaucoup leurs parents et sont très insolents envers eux. En fait, ils leur parlent comme à une partie d’eux-mêmes, pas comme à un autre; de sorte que pour eux, il ne s’agit pas d’impolitesse ou d’irrespect. On n’est pas poli avec sa jambe, son ventre ou son cerveau. Cela ne fait pas sens, ce n’est pas assez "autre".

C’est là, bien sûr un signe d’immaturité; un mode d’être cannibalesque et primitif. Il faut le prendre comme tel. Cela ne change pas grand-chose au rapport entre l’écrivain et son œuvre: il la travaille pour qu’elle existe et soit vivante; l’usage que d’autres en font est en principe secondaire; même si les retours peuvent être intéressants.

Même s’il les voit plagier son texte, l’écrivain peut y trouver son compte: il peut mieux dépasser ce que les autres y ont pris; le leur laisser de bon cœur si ça le pousse au-delà; leur prise devient un matériau pour sa reprise.

2. Parfois le plagiat est bizarrement massif; comme ce que j’ai vu un jour dans le livre d’un psychanalyste, F. Benslama, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam[1]: il explique comment il a créé le concept de l’entre-deux-femmes et comment des psychanalystes sont passés à côté de cette notion mais n’ont pas pu la formuler. Cela m’a surpris, car cette notion, je l’ai introduite il y a trente ans, dans des textes assez connus[2].

L’amusant est que cet auteur cite les analystes qui auraient pu trouver "l’entre-deux-femmes" (Freud, Lacan, Montrelay…); il dit qu’ils  évoquent "l’autre femme et sa jouissance", mais ils "n’arrivent pas" jusqu’au concept de l’entre-deux-femmes; concept que peut enfin introduire Benslama.

A ce niveau, le plagiat relève du symptôme; lequel a sans doute aussi une base culturelle: cette façon de "zapper" l’autre chez qui on prend une idée – se trouve aussi dans d’autres champs; même dans l’histoire des religions[3].

Certes, il ne faut jamais se plaindre qu’on est plagié, car les tiers vous en veulent de ne pas voir qu’ils le sont, eux aussi. Ou vous envient de ne pas l’être, eux aussi.

De fait, un collègue de Benslama, tout aussi "prof à la fac", à qui je signalai la chose me dit: "Oh, tu sais, moi aussi je suis plagié à tour de bras. -Ah oui? Comment ça? -Une fois, j’ai fait un Séminaire sur L’enfant et le symptôme, eh bien l’année suivante un collègue fait le sien sur Le symptôme et l’enfant…"

En effet.

Mais souvent le plagieur est agressif, calomniateur. C’est normal, il n’aime pas ceux qu’il plagie. Le hasard m’a fait récemment rencontrer un peintre du Bengladesh qui m’a demandé: "Pourquoi y a-t-il de la haine pour les Juifs dans le Coran?" -Je suppose que c’est parce qu’il plagie leur Bible.

Le hasard (encore lui) me fit aussi rencontrer une femme écrivain du Maghreb à qui j’ai dû expliquer: "Mais non, je ne suis pas pour l’excision des femmes; ni pour enfoncer les exilés dans leur origine en vue de les aider à s’en sortir, alors qu’ils en sont partis; j’ai même écrit un jour que si Abraham et Sarah se présentaient devant un "ethnopsy", il les renverrait à leur point de départ pour soigner la stérilité de leur couple; ce qui serait idiot car ils se définissent par leur exil"[4]. Et la dame de s’exclamer: "Mais pourquoi Benslama m’a dit que vous étiez à fond dans l’"ethnopsy"?"

C’est vrai, on n’aime pas celui qu’on plagie parce qu’il résiste à s’effacer. Mais on ne s’aime pas soi-même de devoir l’effacer. Si déjà on peut le calomnier, c’est un bon soutien.


[1] . Aubier 2002.

[2] . Voir La haine du désir (1978) au chapitre intitulé "L’entre-deux-femmes", qui est en fait une nouvelle approche de l’hystérie et des problèmes de transmission du féminin. Mon livre Entre-deux a ensuite repris l’idée et l’a généralisée. Le premier exposé sur ce thème a eu lieu en 1977 aux Journées de l’Ecole freudienne à Lille, 23-25 septembre 1977; il avait pour titre "De l’incastrable".

[3] . Voir Les trois monothéismes (Seuil, Points-Essais, 1992) et Nom de Dieu (Seuil, Points-Essais, 2002).

[4] . Voir L’enjeu d’exister, (Seuil, 2007), chapitre "Ethnopsy".

[5] . Grasset, 1983.

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Témoigner (Revisited)

Encore un mot galvaudé: quiconque veut servir son plat et imposer son discours annonce, pour qu’on lui livre le passage, que c’est un "témoignage". Chacun y va du sien, pourquoi pas? Mais ce qui galvaude le mot, c’est que les gens témoignent à tour de bras dans un procès qu’ils sont seuls à ouvrir et à conclure; ils témoignent rarement dans des procès déjà en cours, des procès réels qui les dépassent mais où leur parole tirerait à conséquence. Cela n’empêchera pas le mot témoigner d’être précieux, infiniment. On pourrait presque "définir" l’humain (mais le faut-il?) par son pouvoir de témoigner, qui inclut l’acte d’invoquer, de nommer, de déclarer.

On apprend donc par le père Desbois qui enquête sur la Shoah par balles qu’il y a des centaines de charniers en Ukraine où gisent près d’un million et demi de Juifs que les nazis et leurs collègues fusillaient tranquillement. On apprend ainsi que beaucoup d’Ukrainiens refusent de témoigner, et même d’indiquer le lieu précis d’un charnier; parfois par crainte qu’il ne se trouve sous le terrain qu’ils cultivent; et ce serait gênant de remuer ça… Comme quoi l’humain peut sacrifier ce qui le "définit" pour protéger des outils de fonctionnement ou de travail. Mais on apprend que certains acceptent de témoigner, et que d’autres, agacés par tel témoignage et par certaines imprécisions qu’il comporte, accourent pour dire la vérité, la dire mieux que le voisin qui l’a dite et qu’ils détestent. Ainsi on peut faire acte de haute dignité, juste pour en écarter le voisin agaçant, qui fait moins bien. Comme quoi, les petites vilénies humaines, les grandes aussi parfois, peuvent aider à produire de bonnes choses.

Quand on demande à certains de ces témoins, pourquoi ils se sont tus jusqu’ici, ils répondent que personne ne les a questionnés. Bien sûr, on reçoit ça comme une claque: il s’est passé ces horreurs et on n’a pas enquêté, on n’est pas allé questionner, chercher les traces, rétablir les faits, renouer l’histoire, etc. Mais on peut aussi interpeller ceux qui se sont tus 60 ans; ils n’étaient pas vraiment pressés d’aller parler; le secret qu’ils abritaient ne les a pas empêchés de dormir. Certes, ils ont pu tenter de parler à des gens qui les ont rabroués. Et la trame totalitaire du pays avait, sans faire un geste, un grand pouvoir de rabrouer, dissuader, réduire au silence.

Quant à la Shoah, on apprend sur elle chaque jour du nouveau; qui semblait pourtant évident. J’apprends ainsi qu’à l’arrivée des Juifs hongrois, qui furent directement gazés, on arrachait les bébés aux mères, on les jetait vivants dans une benne qui allait se vider plus loin dans un feu toujours entretenu. Cela veut dire que des centaines de bébés, peut-être plus, ont été brûlés vifs[1]. Ce feu permanent correspond aussi bien à l’enfer qu’au feu divin du Temple; mais dans cet autel-ci c’étaient des sacrifices d’enfants. Décidément, les nazis méritent qu’on ne les oublie jamais, qu’on se transmette leur souvenir, car eux aussi ont témoigné – en acte – qu’il n’y a pas de limite à la violence contre des hommes, si l’on a décidé que ce n’étaient pas des humains.

Cette "décision" permet de comprendre que tant de monde ait mis la main à la pâte pour produire la Shoah; mais elle n’était pas absolue. Je veux dire que les nazis eux-mêmes, tout en sachant qu’ils œuvraient pour le "bien" de l’humanité, pouvaient se douter à tels moments que ce n’était pas si bien que ça. Après tout, c’est eux-mêmes qui, vers la fin, effaçaient les traces de leurs actes et démontaient les chambres à gaz avant l’arrivée des Alliés. S’ils effaçaient les traces, ils devaient se douter qu’ils en répondraient comme d’un crime. Or une historienne qui parlait sur la chaîne voisine (la 3) a dit que le chef du Camp d’Auschwitz, Hess, dont elle a "étudié" le cas, soutenait qu’il agissait pour le bien de l’humanité et pour le bien des déportés, à qui il épargnait des souffrances. Pourquoi le prendre au mot? Certes, il a pu dire cela mais il ne pensait pas que cela; à moins qu’on ait démonté les chambres à gaz sans sa permission? Il faut donc garder en tête la décision fondamentale qui anima le système (ceux qu’on gazait n’étaient pas des hommes) tout en sachant qu’elle se doublait d’un petit doute, plus ou moins fort sur la valeur absolue de cette décision. Ce doute peut n’être pas formulable chez des gens très clivés, mais il est quand même là, et cela rend le crime plus profond.

L’acte de témoigner fait partie d’une transmission du symbolique. Et si l’on témoigne "comme ça", ou pour se mettre en valeur, c’est encore une transmission symbolique réduite, cette fois réduite à soi-même. Mais en principe, témoigner c’est faire passer le témoin, donc honorer dans le passage l’avant et l’après; l’autre fois et l’avenir.

Repensons aux rescapés de la Shoah, qui rapportaient avec eux une puissance de témoignage énorme. Tout un temps, ils furent réduits au silence; ils n’en parlaient pas. Certains ont justifié ce silence: comment parler si les gens ne voulaient pas nous entendre? Cela se comprend: "les gens" ne voulaient pas se sentir coupables, ou simplement interpellés. Ils suggéraient en somme: rentrez vos paroles et rentrez dans le rang.

Mais ce silence des rescapés fut chez d’autres, un signe de peur: peur, en parlant, de se signaler et d’être exposé à une nouvelle déportation, à de nouvelles persécutions; peur que ça recommence, peur d’être capté dans la haine qui a fait les Camps, haine qu’il n’y avait aucune raison de croire révolue. Par quel miracle se serait-elle éteinte? Donc ces rescapés n’ont pas parlé pour pouvoir se cacher, pour avoir la paix, pour tenter de construire quelque chose, et déjà de se reconstruire eux-mêmes puisqu’ils étaient délabrés, voire "explosés".

Témoigner d’une histoire peut prolonger le traumatisme de l’avoir vécue. Alors, par un réflexe vital, on réfléchit plus d’une fois avant d’y replonger. Souvent on peut même faire le choix de l’oubli. Et c’est aux entournures de la transmission, quand les enfants questionnent, explicitement ou en silence, silence du symptôme qui les saisit; alors le témoignage s’impose.


[1] . J’ai appris cela dans un film projeté sur France 2 le vendredi 28 mars 2008.

La flamme olympique

Lundi 7 avril 2008. Voilà, c’est fait, la flamme olympique a dû être éteinte, pour pouvoir passer, à Paris. Elle a dû descendre de son ciel "divin" pour connaître sur terre une coupure symbolique; mieux qu’une coupure de courant: un rappel de ce qu’un peuple au Tibet est coupé du monde, coupé de ses droits. Et de ce qu’en Chine même la parole est coupée dès qu’elle n’est pas conforme, etc…

Il est bon qu’un acte, surtout collectif, reflète au moins l’état des choses; qu’il exprime une part des vérités cachées; qu’il les éclaire de sa coupure.

Mais il ne faut pas se leurrer: cela ne fait pas "perdre la face" aux responsables chinois. Ils font partie d’une mécanique bien huilée, qui allie les gestes totalitaires standards avec les plus durs repères de la tradition chinoise. Ils filment et diffusent seulement ce qu’ils veulent; ils sont capables de dire que tout va bien même devant l’évidence du contraire. Bref, ils ne peuvent pas perdre la face car ils n’ont pas de face à perdre. Pour perdre la face, il faut en avoir une… de rechange. Or ils sont unifaces, et leur langage n’a pas d’ombre; comme leur regard sur le monde. C’est d’un seul bloc, d’un seul tenant. En outre, la carte qu’ils jouent trouve assez d’adeptes: "c’est du sport, enfin, ne politisons pas les choses". Même ceux qui, en Chine, en ont assez de leur oppression, sont prêts à dire cela: "Mais oui, restons-en au sport, qu’on respire un peu, loin des miasmes de la politique"…

Il n’empêche, ce fut et c’est un bel acte que de forcer ces dirigeants et leurs complices à protéger la flamme en… l’éteignant. C’est un bon paradoxe qui dit vrai.

Témoigner

Encore un mot galvaudé: quiconque veut servir son plat et imposer son discours annonce, pour qu’on lui livre le passage, que c’est un "témoignage". Chacun y va du sien, pourquoi pas? Mais ce qui galvaude le mot, c’est que les gens témoignent à tour de bras dans un procès qu’ils sont seuls à ouvrir et à conclure; ils témoignent rarement dans des procès déjà en cours, des procès réels qui les dépassent mais où leur parole tirerait à conséquence. Cela n’empêchera pas le mot témoigner d’être précieux, infiniment. On pourrait presque "définir" l’humain (mais le faut-il?) par son pouvoir de témoigner, qui inclut l’acte d’invoquer, de nommer, de déclarer.

On apprend donc par le père Desbois qui enquête sur la Shoah par balles qu’il y a des centaines de charniers en Ukraine où gisent près d’un million et demi de Juifs que les nazis et leurs collègues fusillaient tranquillement. On apprend ainsi que beaucoup d’Ukrainiens refusent de témoigner, et même d’indiquer le lieu précis d’un charnier; parfois par crainte qu’il ne se trouve sous le terrain qu’ils cultivent; et ce serait gênant de remuer ça… Comme quoi l’humain peut sacrifier ce qui le "définit" pour protéger des outils de fonctionnement ou de travail. Mais on apprend que certains acceptent de témoigner, et que d’autres, agacés par tel témoignage et par certaines imprécisions qu’il comporte, accourent pour dire la vérité, la dire mieux que le voisin qui l’a dite et qu’ils détestent. Ainsi on peut faire acte de haute dignité, juste pour en écarter le voisin agaçant, qui fait moins bien. Comme quoi, les petites vilénies humaines, les grandes aussi parfois, peuvent aider à produire de bonnes choses.

Quand on demande à certains de ces témoins, pourquoi ils se sont tus jusqu’ici, ils répondent que personne ne les a questionnés. Bien sûr, on reçoit ça comme une claque: il s’est passé ces horreurs et on n’a pas enquêté, on n’est pas allé questionner, chercher les traces, rétablir les faits, renouer l’histoire, etc. Mais on peut aussi interpeller ceux qui se sont tus 60 ans; ils n’étaient pas vraiment pressés d’aller parler; le secret qu’ils abritaient ne les a pas empêchés de dormir. Certes, ils ont pu tenter de parler à des gens qui les ont rabroués. Et la trame totalitaire du pays avait, sans faire un geste, un grand pouvoir de rabrouer, dissuader, réduire au silence.

Quant à la Shoah, on apprend sur elle chaque jour du nouveau; qui semblait pourtant évident. J’apprends ainsi qu’à l’arrivée des Juifs hongrois, qui furent directement gazés, on arrachait les bébés aux mères, on les jetait vivants dans une benne qui allait se vider plus loin dans un feu toujours entretenu. Cela veut dire que des centaines de bébés, peut-être plus, ont été brûlés vifs[1]. Ce feu permanent correspond aussi bien à l’enfer qu’au feu divin du Temple; mais dans cet autel-ci c’était des sacrifices d’enfants. Décidément, les nazis méritent qu’on ne les oublie jamais, qu’on se transmette leur souvenir, car eux aussi ont témoigné – en acte – qu’il n’y a pas de limite à la violence contre des hommes, si l’on a décidé que ce n’étaient pas des humains.

Cette "décision" permet de comprendre que tant de monde ait mis la main à la pâte pour produire la Shoah; mais elle n’était pas absolue. Je veux dire que les nazis eux-mêmes, tout en sachant qu’ils œuvraient pour le "bien" de l’humanité, pouvaient se douter à tels moments que ce n’était pas si bien que ça. Après tout, c’est eux-mêmes qui, vers la fin, effaçaient les traces de leurs actes et démontaient les chambres à gaz avant l’arrivée des Alliés. S’ils effaçaient les traces, ils devaient se douter qu’ils en répondraient comme d’un crime. Or une historienne qui parlait sur la chaîne voisine (la 3) a dit que le chef du Camp d’Auschwitz, Hess, dont elle a "étudié" le cas, soutenait qu’il agissait pour le bien de l’humanité et pour le bien des déportés, à qui il épargnait des souffrances. Pourquoi le prendre au mot? Certes, il a pu dire cela mais il ne pensait pas que cela; à moins qu’on ait démonté les chambres à gaz sans sa permission? Il faut donc garder en tête la décision fondamentale qui anima le système (ceux qu’on gazait n’étaient pas des hommes) tout en sachant qu’elle se doublait d’un petit doute, plus ou moins fort sur la valeur absolue de cette décision. Ce doute peut n’être pas formulable chez des gens très clivés, mais il est quand même là, et cela rend le crime plus profond.


[1] . J’ai appris cela dans un film projeté sur France 2 le vendredi 28 mars 2008.

« Adieu capitalisme »…

Armée des travaux de A. Gorz, une amie me harcèle:

– On est en train de sortir du capitalisme; il ne fonctionne plus, il atteint une limite indépassable; il ne peut plus assurer un taux de profit convenable; c’est la crise totale…

– Alors, on va vers où? vers le chaos?

– Non. On va vers un système où ce qui compte c’est l’intelligence, l’innovation, le désir, la créativité.

– Mais tout cela compte déjà aujourd’hui, et compte beaucoup. Le virtuel, l’intelligence, le cognitif…

– Oui, mais on change complètement de système. Il n’y aura plus de profit.

– Tu veux dire que les gens et les entreprises travailleront sans en tirer profit?

– Non. Ils travailleront pour autre chose que le profit.

– Mais c’est aussi le cas, ils travaillent pour le profit et pour autre chose. Les entreprises tirent profit de ceux qu’elles emploient et ceux-ci, outre le salaire, tirent profit à leur tour de ce travail, pour avoir un statut, une position, un peu de pouvoir et des moyens pour innover.

– Oui, mais déjà ils innovent en dehors de l’entreprise; avec le "libre", avec les réseaux Internet, ils peuvent penser ensemble et créer au niveau planétaire; l’entreprise, ils la contournent, elle est court-circuitée!

– Du calme; d’abord elle peut revenir sur ce qu’ils ont créé, pour structurer la chose, y ajouter de la valeur sans forcément l’annexer; elle peut en faire une succursale. Et si le réseau "libre" persiste à rester "libre", il devient à son tour une entreprise, qui rentre dans le marché, qui cesse donc d’être libre. Du coup, je ne crois pas que les entreprises deviendront inutiles parce que l’acte d’entreprendre répond à un désir humain: désir de faire, de commencer, de faire exister des choses grâce auxquelles on renouvelle la relation avec les autres, etc.

– Mais il y a des coopératives qui fonctionnent sans profit, et les nouvelles entreprises les prendront pour modèle.

– Le profit n’est pas une entité métaphysique ou un fétiche. Chaque fois qu’on entreprend quelque chose, on veut un profit, même s’il n’est pas monétaire. Vos entreprises, si à la fin elles ne dégagent pas de profit à investir (et c’est déjà un signe de stagnation) font quand même du profit pour que leurs comptes s’équilibrent, et qu’à l’instar des coopératives, elles fassent vivre leurs membres sur un mode acceptable.

– On dirait que ça vous fait plaisir, que le capitalisme continue! Avec sa machine à exploiter, à extraire du profit…

– Un être humain profite toujours d’un autre; de sa présence, de son travail, de son absence, de son esprit, de ses sottises, etc. Un être qui ne profiterait de personne ne serait en relation avec personne. Par ailleurs, il y a des luttes, des résistances, des entre-deux mouvementés entre l’entreprise figée qui impose son cadrage et les personnes qui passent par elles, dont le désir de vivre excède tous ces cadrages. Il y a là une dialectique infinie avec toutes sortes de croisements, de retournements, de ruptures plus ou moins innovantes. En outre le capital c’est aussi du travail fixé, mis en mémoire; il peut se pétrifier ou au contraire entrer en rapport avec du travail actuel pour produire autre chose. Le travail accumulé, en forme de capital, n’a pas toujours la forme d’un gros bourgeois qui dévore le travail vivant pour grossir davantage. Il y a là quelque chose d’autre, comme l’écho d’une lutte essentielle et fondatrice entre l’actuel et l’histoire, la perception et mémoire, l’acte et le projet, etc.

Vous vous en moquez bien de l’exploitation, de l’aliénation à la marchandise, du fait qu’on perd sa vie à la gagner, que les rapports humains sont "réifiés", que l’on court après les chaînes du travail pour ne pas rester dans le vide…

– Cela me rappelle les écoulements désirants de certains auteurs situationnistes: Nous qui désirons sans fin… Oui, c’était l’un des titres phares. Je ne crois pas au désir sans fin, à la désaliénation totale, à la liberté sans entrave… Toutes ces bonnes choses – désir, liberté, renaissance… – n’ont de valeur que dans la lutte avec leur contraire, lutte sans fin, elle, avec ce qui leur résiste. Sans aliénation, ni chaînes ni cadre menaçant on ne peut pas se libérer, désirer, renaître. C’est l’entre-deux de cette lutte qui est sans fin.

Musique et paix

On m’a parlé d’un chef d’orchestre (Hugues Reiner) qui a fait un discours sur la musique et la paix. Il était bien placé pour ça, puisque naguère, en pleine guerre de Bosnie, il fit jouer à Sarajevo du Beethoven, par des Serbes, des Croates et des Bosniaques, dans le même orchestre. Un acte de paix? Disons plutôt un acte d’incantation de la paix. Il dit lui-même joliment qu’"il y avait la paix dans les 100m² de l’orchestre", où il avait des violons serbes, des cordes croates, des trompettes musulmanes; ces gens jouaient ensemble au lieu de se battre.

Et ce musicien questionne: mais un sol ou un peut-il être serbe? croate? Bien sûr que non; une équation non plus; tout comme le béton pour construire ensemble un bâtiment, maçons et ingénieurs venant de peuples hostiles. De sorte que cette harmonie, qu’il attribue à la musique, se retrouve dans tout acte où on fait ensemble quelque chose, même lorsqu’on est ennemis, qu’on ne s’aime pas et qu’on a de bonnes raisons pour ça. On se calme dans ce même geste de faire, car faire ensemble quelque chose implique le tiers sous forme de projet (qu’il soit projet musical, constructeur ou de recherche); et cette dimension du tiers apaise ou subvertit l’agressivité en miroir entre deux ennemis qui ne peuvent pas se voir (souvent parce qu’ils se ressemblent, y compris dans le fait de ne pas se supporter, et que chacun prend l’autre pour son ombre menaçante).

On raconte que suite à un tremblement de terre à Chypre, des Grecs et des Turcs qui en principe se haïssaient et du reste se faisaient la guerre, se sont retrouvés ensemble pour déblayer les ruines. Un deuil commun rassemble les frères ennemis, au même titre qu’un projet constructif. Car faire un deuil ensemble, c’est aussi constructif.

Bien sûr, on aimerait dire que la musique est un matériau supérieur, privilégié, pour rassembler des ennemis et leur faire dépasser leur haine. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Bien sûr, l’orchestre qui à Berlin en 45 jouait Beethoven pour Hitler, – communiait dans l’amour de la musique, et sans doute aussi dans celui d’Hitler. Bien sûr il y a le fantasme qu’en les faisant parler vraiment, ces musiciens jouant pour Hitler, ils cesseraient au nom de la vérité de jouer pour ce tueur. Mais c’est là un pur fantasme; pour eux c’était le Guide de leur pays dont tout le peuple l’a soutenu.

Quant au fantasme d’une vérité universelle, qui serait aussi celle de l’amour, qui unirait tous les hommes, c’est un fantasme bénéfique mais souvent il tourne court car cet amour, cette vérité sont vite ramenés à l’instance narcissique de l’identité en question. Alors, c’est au nom de l’amour, l’amour des siens, qu’on va s’empoigner avec l’autre. On sait que dans les Camps de la mort, les nazis mettaient en place des orchestres de déportés cadavériques; ils appréciaient que cette musique accompagnât ceux qui partaient vers la chambre à gaz.

C’est vrai que la musique est un appel à l’amour, et même à l’amour des autres. Les siens de préférence; ou ceux qui peuvent s’inclure dans un Moi agrandi. Mais la musique n’exclut pas que l’amour qu’elle diffuse soit refusé aux autres, à ceux qu’on n’aime pas. Et ce n’est pas elle qui vous les fera aimer. C’est le dur travail pour surmonter les barrières, les préjugés, les haines ancestrales – qui peut vous rapprocher d’eux, et la musique peut célébrer ce rapprochement.

Lorsque dans la Yougoslavie d’antan des gens vivaient ensemble et en paix (Serbes, Croates, Bosniaques…), nul ne se questionnait sur leur accord, sur ce calme apparent. L’Ordre absolu régnait. Un jour ils se sont mis à s’entretuer. A croire qu’ils avaient de vieux comptes à régler, des comptes identitaires, qui étaient étouffés ou enveloppés par la dictature commune. Quand celle-ci s’effondra, ils ont commencé à "s’expliquer". Et ils semblent s’être calmés, pas tout à fait.

Pourquoi « post-historique »?

Certains philosophes comme Sloterdijk, nous disent qu’il y a une colère qui remplit la planète, qu’elle tourne à vide et ne trouve pas d’issue. D’où vient-elle? De quel besoin de vengeance? De quelle humiliation? Cela on ne nous le dit pas. Mais le philosophe hausse le niveau: "S’il fallait exprimer en une phrase le caractère de la situation psycho-politique actuelle du monde, ce devrait être la suivante: nous sommes entrés dans une ère dépourvue de point de collecte de la colère". Formule un peu contournée, qui préfère dire que la colère ne trouve pas d’issue plutôt que de questionner ses origines.

Or si l’on compte les masses qui se réjouissent des actes terroristes, et qui par là même expriment une vraie colère; et si on leur ajoute les masses que ce terrorisme met en colère – depuis les gens qui sont atteints directement jusqu’à ceux qui s’énervent de passer deux heures de plus à subir la sécurité avant de prendre leur avion, cela fait beaucoup de monde plus ou moins en colère. Ailleurs, la colère de certains fait qu’ils prennent des otages, et d’autres ont peur d’être pris et ça les met en colère. Il y a des gens qui censurent (par colère) et d’autres qui veulent parler et que le silence imposé met hors d’eux…

Et l’exutoire alors? Il est tout trouvé pour ceux qui passent à l’acte; c’est leur acte. Mais ceux qui subissent ne trouvent pas d’exutoire. La question est donc peut-être non pas de vidanger cette colère mais d’en voir l’origine et c’est là que nos philosophes déçoivent: on dirait qu’ils ont peur de la nommer, d’en pointer l’origine. Or une bonne partie de la planète est rendue âpre et colérique pour des raisons identitaires. Ces gens ont de bonnes raisons d’être en colère: ils ont une origine qu’ils veulent défendre et que la réalité met à l’épreuve tous les jours. Mais passer sous silence la cause de cette colère déferlante, est-ce vraiment les aider? C’est la conviction de beaucoup de publicistes et d’auteurs conventionnels. Parmi lesquels nos philosophes qui préfèrent fétichiser la colère et lui chercher une issue plutôt que d’en chercher les causes. Plutôt que de la nommer, Sloterdijk parle de "terrorisme global" et trouve que c’est un "phénomène totalement post-historique". En somme, lorsque un penseur occidental a cru clore l’histoire – oui, la fameuse "fin de l’histoire" – il voit venir les traînards, par exemple les radicaux islamiques, protégés par leurs foules; il voit leur colère, leur rancœur, il ne sait pas où la caser, et il pose gravement: c’est "post-historique". Or c’est en plein dans notre histoire. L’histoire actuelle est fait de ça. Mais notre penseur ne dira pas la rancœur des islamistes ou ses racines originelles (que j’ai ailleurs explicitées[1]). Il dira: "la colère des exclus". Et si on l’interpelle là-dessus: c’est quoi les exclus? Il y a partout de l’exclusion, elle est souvent banale, comme une limite ordinaire: devant chaque grande porte il y a ceux qui passent et ceux qui restent; et pourquoi d’autres exclus essaient plutôt de s’inclure? En outre, bien des exclus ne rêvent pas de poser des bombes. Naguère des jeunes bourgeois italiens ou allemands faisaient du terrorisme pour la cause ouvrière; ils faisaient ce que, d’après eux, le prolétariat devait faire s’il avait leur sensibilité à son sort; mais il n’a pas suivi et ils ont baissé les bras… Or les exclus issus de l’immigration ont de la colère parce qu’ils incarnent une rancœur souvent refoulée des parents, laquelle relaie une rancœur originelle qui mériterait d’être repensée. Mais nos philosophes ne veulent pas se mouiller en la pensant de plus près.


[1] . Voir Les trois monotéismes, (Seuil, Points-Essais, 1992) et Nom de Dieu (Seuil, Points-Essais, 2006).

En manque de paix

Comme toutes les bonnes denrées, la paix est très recherchée; tout le monde la veut: individus, groupes et nations, tous veulent avoir la paix; alors forcément, il n’y en a pas assez pour tout le monde; on est en manque, il y a pénurie de paix.

En fait, chacun veut sa paix, celle où il peut s’affirmer sans qu’on le dérange. Mais tant que l’affirmation de soi se fait au détriment de l’autre, ce ne sera pas la paix. Celle-ci n’est pas un gâteau qu’on se partage; ce n’est pas non plus un avoir, une matière précieuse dont chacun aurait une part. C’est un mode d’être: il s’agit d’être en paix avec soi lorsqu’on parle des autres et qu’on est en rapport avec eux. On ne peut pas être en paix avec soi quant à ces autres si, par devers soi, on les déteste, ou les méprise, ou les maudit… Il ne s’agit pas de paix intérieure (la lutte avec soi n’est pas mauvaise), il s’agit d’accepter que l’autre existe comme différent, et que cette différence ne peut pas disparaître.

La paix serait donc une conquête pour reconnaître en soi la part de l’Autre, puis la part des autres, spécialement de ceux qui vous touchent aux points sensibles de votre origine, et avec qui vous êtes en guerre.

Cette reconnaissance est difficile, car les rejets sont parfois hérités d’un long passé et font corps avec chacun, avec chaque identité. Alors, en attendant cette reconnaissance – et cela risque d’être long -, peut-on espérer que des instances de paix arrêtent les passages à l’acte, que chacune des deux entités endigue ses extrémistes, s’abstienne de les utiliser. On espère que cette abstention – ou cette abstinence – prolonge le plus possible les accalmies en attendant des accords sur le fond. Et là où une "force d’interposition" est en place, on espère qu’elle travaille à se rendre inutile, à terme, comme lorsqu’on retire une plaque de verre dans un aquarium, quand on l’a mise pour séparer des espèces qui s’entretuent, ou dont l’une prendrait l’autre comme proie.

Et justement, si l’une des deux parties se définit par la disparition de l’autre? Alors c’est le rôle des tiers de travailler à faire vivre l’entre-deux.

Il sera vivant, vivable, mais jamais complètement calme. La paix, qu’il faut chercher au quotidien et à long terme, signifie aussi achèvement, complétude; cela suggère qu’elle ne sera jamais atteinte. On peut tout juste espérer qu’il y ait souvent la paix.

Alors, en temps ordinaire, que peut-on faire?

On peut œuvrer pour que chacune des deux parties prenne connaissance de la version de l’autre: car elles s’affrontent parce qu’elles ont une version différente de l’histoire commune, de l’événement qu’elles partagent. Parfois on a demandé à un représentant de chaque camp de jouer le point de vue de l’autre; chez certains, ça s’est révélé impossible. Mais on peut au moins connaître le point de vue de l’autre, sa façon de voir cette histoire. Bien sûr, c’est très dur (mais c’est aussi très drôle) de connaître l’idée que l’autre se fait de vous.

Et si deux entités se battent parce que le "Dieu" de chacune rejette l’autre entité, il serait bon que chacune demande à son "Dieu" – régulièrement, pourquoi pas dans une courte "prière"? – de cesser son rejet. Cela aussi peut être utile. Souvent, ce qu’on met au compte de "Dieu", c’est un creuset de passions originelles pleines de vie et de meurtres; il n’est pas vain d’y ajouter des paroles actuelles d’apaisement; des vœux, bien sûr; mais si le "Dieu" ne les entend pas (surtout s’il n’existe pas), l’autre entité les entendra. Et cela peut être bénéfique. Tout comme lorsque l’un des deux chefs fait acte de repentance; c’est symbolique, mais non sans valeur.

On ne cherche pas laquelle des deux entités a raison, dans sa version; car cela voudrait dire que la Raison engloberait tout et serait la mesure commune. C’est justement ce qui n’a pas lieu. On peut seulement chercher à ce que la vérité de chacune soit compatible avec celle de l’autre. Et si elles ne peuvent s’accorder, qu’elles puissent au moins se connaître. A défaut de se reconnaître. Ce qui est dangereux, ce n’est pas que chaque partie n’ait qu’une vérité partielle; c’est qu’elle la brandisse comme vérité totale.

Mais si les positions sont réellement incompatibles, on ne peut pas espérer qu’elles se transforment en de simples opinions différentes. Parfois même, ce qui semble être une opinion est en fait une position inexpugnable, un support ultime. Là encore, la connaissance mutuelle peut éviter le déchaînement, si chacune des parties comprend que le problème est insoluble (par la violence) et qu’il faut accepter de le vivre comme des êtres différents, comme si les uns étaient bleus et les autres verts; des couleurs c’est-à-dire des longueurs d’onde différentes du même rayonnement. A charge pour les suivants de nuancer les couleurs. Là, le danger c’est que le politiquement correct veuille faire croire que les bleus et les verts sont tous les deux "vert-bleu"; et comme il y a d’autres couleurs, l’ensemble apparaît vraiment gris; cela peut être déprimant; mais c’est la couleur des dialogues qui ont cours; ils dénoncent la langue de bois en la parlant.

Dans les conflits violents où l’entente définitive est improbable, chaque partie a des responsabilités; il y a celles qu’on regrette et celles qu’on revendique. Celles qu’on regrette doivent être "rachetées", reconnues; les autres définissent la couleur de chacun, on n’y peut pas grand-chose; elles doivent être connues. En un sens, les identités ne sont que des responsabilités collectives; à connaître.

Bien sûr, si l’une des entités propage sciemment sur l’autre des idées fausses, juste pour jouir de battre l’autre en image à défaut de l’atteindre réellement (mais avec l’espoir qu’à force de frapper son image on l’atteindra), alors on est loin de l’idée de paix.

Pourquoi tant de gens résistent-ils à connaître la position de l’autre? Comme si de simplement la connaître risquait de les faire vaciller. Or l’acte de connaître ne change pas votre être, il peut tout juste vous donner un peu plus de mouvement. Donc, allez-y.

Et si dans ce processus, chacune des parties, en suivant sa ligne propre, vient à toucher au tragique que l’existence, c’est-à-dire à sa faille irréductible, sa contradiction insoluble (qui implique de supporter deux positions contradictoires), alors les deux parties peuvent se rejoindre et voir qu’elles ont en commun cette faille elle-même. Elles peuvent donc se rejoindre sur l’abîme, sans qu’il y ait danger de mort, contrairement à ce qu’on pense.