Archives mensuelles : avril 2008

Certains de mes lecteurs…

1. Je reçois depuis longtemps des livres écrits par des gens qui m’ont lu, hommes ou femmes, dont les dédicaces variées peuvent se résumer ainsi: Merci de vos textes, ils m’ont soutenu(e), sans vous je n’aurais pas pu écrire ce livre, vos paroles m’aident à vivre, à penser, etc, etc… Et lorsque je regarde la bibliographie, car souvent il y en a une, je constate que mon nom n’y figure pas. Cela m’a toujours intrigué.

Aujourd’hui, petit changement: un "psy" m’adresse son livre, avec une dédicace analogue aux précédentes, mais il cite dans sa bibliographie une dizaine de mes œuvres dont il s’est servi. Cela m’incite à comprendre l’effacement que j’évoquais, qui me semblait complexe.

Voici donc une hypothèse. Certains vous aiment d’un amour narcissique, vraiment premier: comme on aime une partie de soi, de son corps; comme on aime ses jambes, comme on aime son sexe, son regard… C’est leur façon de vous intégrer. J’ai donc pensé que ces gens qui m’ont lu et me sont reconnaissants ont aimé mes textes (et moi avec, peut-être) comme une partie d’eux-mêmes, comme quelque chose dont ils n’ont pas à faire état devant des tiers. A moi, ils peuvent adresser des paroles positives, comme en aparté, comme dans une scène intime; le tiers n’a pas à en connaître: j’ai été la part d’eux-mêmes qu’ils ont perdue et retrouvée… grâce à mon texte. C’est donc une sorte de pudeur narcissique (et de complaisance délicate) qui les fait s’abstenir de nommer mon apport devant des tiers. A la limite, ils nomment les livres qu’ils n’ont pas lus ou qu’ils ont lus sur un mode utilitaire, des livres sans lien avec le support d’existence qu’ils ont trouvé, semble-t-il, dans les miens. Et ce support qu’ils ont trouvé leur appartient, dans leur fantasme: il s’agit de leur existence. La mienne, ils n’ont pas à s’en occuper.

Cette idée est confirmée par ce fait remarquable: certains enfants aiment beaucoup leurs parents et sont très insolents envers eux. En fait, ils leur parlent comme à une partie d’eux-mêmes, pas comme à un autre; de sorte que pour eux, il ne s’agit pas d’impolitesse ou d’irrespect. On n’est pas poli avec sa jambe, son ventre ou son cerveau. Cela ne fait pas sens, ce n’est pas assez "autre".

C’est là, bien sûr un signe d’immaturité; un mode d’être cannibalesque et primitif. Il faut le prendre comme tel. Cela ne change pas grand-chose au rapport entre l’écrivain et son œuvre: il la travaille pour qu’elle existe et soit vivante; l’usage que d’autres en font est en principe secondaire; même si les retours peuvent être intéressants.

Même s’il les voit plagier son texte, l’écrivain peut y trouver son compte: il peut mieux dépasser ce que les autres y ont pris; le leur laisser de bon cœur si ça le pousse au-delà; leur prise devient un matériau pour sa reprise.

2. Parfois le plagiat est bizarrement massif; comme ce que j’ai vu un jour dans le livre d’un psychanalyste, F. Benslama, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam[1]: il explique comment il a créé le concept de l’entre-deux-femmes et comment des psychanalystes sont passés à côté de cette notion mais n’ont pas pu la formuler. Cela m’a surpris, car cette notion, je l’ai introduite il y a trente ans, dans des textes assez connus[2].

L’amusant est que cet auteur cite les analystes qui auraient pu trouver "l’entre-deux-femmes" (Freud, Lacan, Montrelay…); il dit qu’ils  évoquent "l’autre femme et sa jouissance", mais ils "n’arrivent pas" jusqu’au concept de l’entre-deux-femmes; concept que peut enfin introduire Benslama.

A ce niveau, le plagiat relève du symptôme; lequel a sans doute aussi une base culturelle: cette façon de "zapper" l’autre chez qui on prend une idée – se trouve aussi dans d’autres champs; même dans l’histoire des religions[3].

Certes, il ne faut jamais se plaindre qu’on est plagié, car les tiers vous en veulent de ne pas voir qu’ils le sont, eux aussi. Ou vous envient de ne pas l’être, eux aussi.

De fait, un collègue de Benslama, tout aussi "prof à la fac", à qui je signalai la chose me dit: "Oh, tu sais, moi aussi je suis plagié à tour de bras. -Ah oui? Comment ça? -Une fois, j’ai fait un Séminaire sur L’enfant et le symptôme, eh bien l’année suivante un collègue fait le sien sur Le symptôme et l’enfant…"

En effet.

Mais souvent le plagieur est agressif, calomniateur. C’est normal, il n’aime pas ceux qu’il plagie. Le hasard m’a fait récemment rencontrer un peintre du Bengladesh qui m’a demandé: "Pourquoi y a-t-il de la haine pour les Juifs dans le Coran?" -Je suppose que c’est parce qu’il plagie leur Bible.

Le hasard (encore lui) me fit aussi rencontrer une femme écrivain du Maghreb à qui j’ai dû expliquer: "Mais non, je ne suis pas pour l’excision des femmes; ni pour enfoncer les exilés dans leur origine en vue de les aider à s’en sortir, alors qu’ils en sont partis; j’ai même écrit un jour que si Abraham et Sarah se présentaient devant un "ethnopsy", il les renverrait à leur point de départ pour soigner la stérilité de leur couple; ce qui serait idiot car ils se définissent par leur exil"[4]. Et la dame de s’exclamer: "Mais pourquoi Benslama m’a dit que vous étiez à fond dans l’"ethnopsy"?"

C’est vrai, on n’aime pas celui qu’on plagie parce qu’il résiste à s’effacer. Mais on ne s’aime pas soi-même de devoir l’effacer. Si déjà on peut le calomnier, c’est un bon soutien.


[1] . Aubier 2002.

[2] . Voir La haine du désir (1978) au chapitre intitulé "L’entre-deux-femmes", qui est en fait une nouvelle approche de l’hystérie et des problèmes de transmission du féminin. Mon livre Entre-deux a ensuite repris l’idée et l’a généralisée. Le premier exposé sur ce thème a eu lieu en 1977 aux Journées de l’Ecole freudienne à Lille, 23-25 septembre 1977; il avait pour titre "De l’incastrable".

[3] . Voir Les trois monothéismes (Seuil, Points-Essais, 1992) et Nom de Dieu (Seuil, Points-Essais, 2002).

[4] . Voir L’enjeu d’exister, (Seuil, 2007), chapitre "Ethnopsy".

[5] . Grasset, 1983.

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Témoigner (Revisited)

Encore un mot galvaudé: quiconque veut servir son plat et imposer son discours annonce, pour qu’on lui livre le passage, que c’est un "témoignage". Chacun y va du sien, pourquoi pas? Mais ce qui galvaude le mot, c’est que les gens témoignent à tour de bras dans un procès qu’ils sont seuls à ouvrir et à conclure; ils témoignent rarement dans des procès déjà en cours, des procès réels qui les dépassent mais où leur parole tirerait à conséquence. Cela n’empêchera pas le mot témoigner d’être précieux, infiniment. On pourrait presque "définir" l’humain (mais le faut-il?) par son pouvoir de témoigner, qui inclut l’acte d’invoquer, de nommer, de déclarer.

On apprend donc par le père Desbois qui enquête sur la Shoah par balles qu’il y a des centaines de charniers en Ukraine où gisent près d’un million et demi de Juifs que les nazis et leurs collègues fusillaient tranquillement. On apprend ainsi que beaucoup d’Ukrainiens refusent de témoigner, et même d’indiquer le lieu précis d’un charnier; parfois par crainte qu’il ne se trouve sous le terrain qu’ils cultivent; et ce serait gênant de remuer ça… Comme quoi l’humain peut sacrifier ce qui le "définit" pour protéger des outils de fonctionnement ou de travail. Mais on apprend que certains acceptent de témoigner, et que d’autres, agacés par tel témoignage et par certaines imprécisions qu’il comporte, accourent pour dire la vérité, la dire mieux que le voisin qui l’a dite et qu’ils détestent. Ainsi on peut faire acte de haute dignité, juste pour en écarter le voisin agaçant, qui fait moins bien. Comme quoi, les petites vilénies humaines, les grandes aussi parfois, peuvent aider à produire de bonnes choses.

Quand on demande à certains de ces témoins, pourquoi ils se sont tus jusqu’ici, ils répondent que personne ne les a questionnés. Bien sûr, on reçoit ça comme une claque: il s’est passé ces horreurs et on n’a pas enquêté, on n’est pas allé questionner, chercher les traces, rétablir les faits, renouer l’histoire, etc. Mais on peut aussi interpeller ceux qui se sont tus 60 ans; ils n’étaient pas vraiment pressés d’aller parler; le secret qu’ils abritaient ne les a pas empêchés de dormir. Certes, ils ont pu tenter de parler à des gens qui les ont rabroués. Et la trame totalitaire du pays avait, sans faire un geste, un grand pouvoir de rabrouer, dissuader, réduire au silence.

Quant à la Shoah, on apprend sur elle chaque jour du nouveau; qui semblait pourtant évident. J’apprends ainsi qu’à l’arrivée des Juifs hongrois, qui furent directement gazés, on arrachait les bébés aux mères, on les jetait vivants dans une benne qui allait se vider plus loin dans un feu toujours entretenu. Cela veut dire que des centaines de bébés, peut-être plus, ont été brûlés vifs[1]. Ce feu permanent correspond aussi bien à l’enfer qu’au feu divin du Temple; mais dans cet autel-ci c’étaient des sacrifices d’enfants. Décidément, les nazis méritent qu’on ne les oublie jamais, qu’on se transmette leur souvenir, car eux aussi ont témoigné – en acte – qu’il n’y a pas de limite à la violence contre des hommes, si l’on a décidé que ce n’étaient pas des humains.

Cette "décision" permet de comprendre que tant de monde ait mis la main à la pâte pour produire la Shoah; mais elle n’était pas absolue. Je veux dire que les nazis eux-mêmes, tout en sachant qu’ils œuvraient pour le "bien" de l’humanité, pouvaient se douter à tels moments que ce n’était pas si bien que ça. Après tout, c’est eux-mêmes qui, vers la fin, effaçaient les traces de leurs actes et démontaient les chambres à gaz avant l’arrivée des Alliés. S’ils effaçaient les traces, ils devaient se douter qu’ils en répondraient comme d’un crime. Or une historienne qui parlait sur la chaîne voisine (la 3) a dit que le chef du Camp d’Auschwitz, Hess, dont elle a "étudié" le cas, soutenait qu’il agissait pour le bien de l’humanité et pour le bien des déportés, à qui il épargnait des souffrances. Pourquoi le prendre au mot? Certes, il a pu dire cela mais il ne pensait pas que cela; à moins qu’on ait démonté les chambres à gaz sans sa permission? Il faut donc garder en tête la décision fondamentale qui anima le système (ceux qu’on gazait n’étaient pas des hommes) tout en sachant qu’elle se doublait d’un petit doute, plus ou moins fort sur la valeur absolue de cette décision. Ce doute peut n’être pas formulable chez des gens très clivés, mais il est quand même là, et cela rend le crime plus profond.

L’acte de témoigner fait partie d’une transmission du symbolique. Et si l’on témoigne "comme ça", ou pour se mettre en valeur, c’est encore une transmission symbolique réduite, cette fois réduite à soi-même. Mais en principe, témoigner c’est faire passer le témoin, donc honorer dans le passage l’avant et l’après; l’autre fois et l’avenir.

Repensons aux rescapés de la Shoah, qui rapportaient avec eux une puissance de témoignage énorme. Tout un temps, ils furent réduits au silence; ils n’en parlaient pas. Certains ont justifié ce silence: comment parler si les gens ne voulaient pas nous entendre? Cela se comprend: "les gens" ne voulaient pas se sentir coupables, ou simplement interpellés. Ils suggéraient en somme: rentrez vos paroles et rentrez dans le rang.

Mais ce silence des rescapés fut chez d’autres, un signe de peur: peur, en parlant, de se signaler et d’être exposé à une nouvelle déportation, à de nouvelles persécutions; peur que ça recommence, peur d’être capté dans la haine qui a fait les Camps, haine qu’il n’y avait aucune raison de croire révolue. Par quel miracle se serait-elle éteinte? Donc ces rescapés n’ont pas parlé pour pouvoir se cacher, pour avoir la paix, pour tenter de construire quelque chose, et déjà de se reconstruire eux-mêmes puisqu’ils étaient délabrés, voire "explosés".

Témoigner d’une histoire peut prolonger le traumatisme de l’avoir vécue. Alors, par un réflexe vital, on réfléchit plus d’une fois avant d’y replonger. Souvent on peut même faire le choix de l’oubli. Et c’est aux entournures de la transmission, quand les enfants questionnent, explicitement ou en silence, silence du symptôme qui les saisit; alors le témoignage s’impose.


[1] . J’ai appris cela dans un film projeté sur France 2 le vendredi 28 mars 2008.

La flamme olympique

Lundi 7 avril 2008. Voilà, c’est fait, la flamme olympique a dû être éteinte, pour pouvoir passer, à Paris. Elle a dû descendre de son ciel "divin" pour connaître sur terre une coupure symbolique; mieux qu’une coupure de courant: un rappel de ce qu’un peuple au Tibet est coupé du monde, coupé de ses droits. Et de ce qu’en Chine même la parole est coupée dès qu’elle n’est pas conforme, etc…

Il est bon qu’un acte, surtout collectif, reflète au moins l’état des choses; qu’il exprime une part des vérités cachées; qu’il les éclaire de sa coupure.

Mais il ne faut pas se leurrer: cela ne fait pas "perdre la face" aux responsables chinois. Ils font partie d’une mécanique bien huilée, qui allie les gestes totalitaires standards avec les plus durs repères de la tradition chinoise. Ils filment et diffusent seulement ce qu’ils veulent; ils sont capables de dire que tout va bien même devant l’évidence du contraire. Bref, ils ne peuvent pas perdre la face car ils n’ont pas de face à perdre. Pour perdre la face, il faut en avoir une… de rechange. Or ils sont unifaces, et leur langage n’a pas d’ombre; comme leur regard sur le monde. C’est d’un seul bloc, d’un seul tenant. En outre, la carte qu’ils jouent trouve assez d’adeptes: "c’est du sport, enfin, ne politisons pas les choses". Même ceux qui, en Chine, en ont assez de leur oppression, sont prêts à dire cela: "Mais oui, restons-en au sport, qu’on respire un peu, loin des miasmes de la politique"…

Il n’empêche, ce fut et c’est un bel acte que de forcer ces dirigeants et leurs complices à protéger la flamme en… l’éteignant. C’est un bon paradoxe qui dit vrai.

Témoigner

Encore un mot galvaudé: quiconque veut servir son plat et imposer son discours annonce, pour qu’on lui livre le passage, que c’est un "témoignage". Chacun y va du sien, pourquoi pas? Mais ce qui galvaude le mot, c’est que les gens témoignent à tour de bras dans un procès qu’ils sont seuls à ouvrir et à conclure; ils témoignent rarement dans des procès déjà en cours, des procès réels qui les dépassent mais où leur parole tirerait à conséquence. Cela n’empêchera pas le mot témoigner d’être précieux, infiniment. On pourrait presque "définir" l’humain (mais le faut-il?) par son pouvoir de témoigner, qui inclut l’acte d’invoquer, de nommer, de déclarer.

On apprend donc par le père Desbois qui enquête sur la Shoah par balles qu’il y a des centaines de charniers en Ukraine où gisent près d’un million et demi de Juifs que les nazis et leurs collègues fusillaient tranquillement. On apprend ainsi que beaucoup d’Ukrainiens refusent de témoigner, et même d’indiquer le lieu précis d’un charnier; parfois par crainte qu’il ne se trouve sous le terrain qu’ils cultivent; et ce serait gênant de remuer ça… Comme quoi l’humain peut sacrifier ce qui le "définit" pour protéger des outils de fonctionnement ou de travail. Mais on apprend que certains acceptent de témoigner, et que d’autres, agacés par tel témoignage et par certaines imprécisions qu’il comporte, accourent pour dire la vérité, la dire mieux que le voisin qui l’a dite et qu’ils détestent. Ainsi on peut faire acte de haute dignité, juste pour en écarter le voisin agaçant, qui fait moins bien. Comme quoi, les petites vilénies humaines, les grandes aussi parfois, peuvent aider à produire de bonnes choses.

Quand on demande à certains de ces témoins, pourquoi ils se sont tus jusqu’ici, ils répondent que personne ne les a questionnés. Bien sûr, on reçoit ça comme une claque: il s’est passé ces horreurs et on n’a pas enquêté, on n’est pas allé questionner, chercher les traces, rétablir les faits, renouer l’histoire, etc. Mais on peut aussi interpeller ceux qui se sont tus 60 ans; ils n’étaient pas vraiment pressés d’aller parler; le secret qu’ils abritaient ne les a pas empêchés de dormir. Certes, ils ont pu tenter de parler à des gens qui les ont rabroués. Et la trame totalitaire du pays avait, sans faire un geste, un grand pouvoir de rabrouer, dissuader, réduire au silence.

Quant à la Shoah, on apprend sur elle chaque jour du nouveau; qui semblait pourtant évident. J’apprends ainsi qu’à l’arrivée des Juifs hongrois, qui furent directement gazés, on arrachait les bébés aux mères, on les jetait vivants dans une benne qui allait se vider plus loin dans un feu toujours entretenu. Cela veut dire que des centaines de bébés, peut-être plus, ont été brûlés vifs[1]. Ce feu permanent correspond aussi bien à l’enfer qu’au feu divin du Temple; mais dans cet autel-ci c’était des sacrifices d’enfants. Décidément, les nazis méritent qu’on ne les oublie jamais, qu’on se transmette leur souvenir, car eux aussi ont témoigné – en acte – qu’il n’y a pas de limite à la violence contre des hommes, si l’on a décidé que ce n’étaient pas des humains.

Cette "décision" permet de comprendre que tant de monde ait mis la main à la pâte pour produire la Shoah; mais elle n’était pas absolue. Je veux dire que les nazis eux-mêmes, tout en sachant qu’ils œuvraient pour le "bien" de l’humanité, pouvaient se douter à tels moments que ce n’était pas si bien que ça. Après tout, c’est eux-mêmes qui, vers la fin, effaçaient les traces de leurs actes et démontaient les chambres à gaz avant l’arrivée des Alliés. S’ils effaçaient les traces, ils devaient se douter qu’ils en répondraient comme d’un crime. Or une historienne qui parlait sur la chaîne voisine (la 3) a dit que le chef du Camp d’Auschwitz, Hess, dont elle a "étudié" le cas, soutenait qu’il agissait pour le bien de l’humanité et pour le bien des déportés, à qui il épargnait des souffrances. Pourquoi le prendre au mot? Certes, il a pu dire cela mais il ne pensait pas que cela; à moins qu’on ait démonté les chambres à gaz sans sa permission? Il faut donc garder en tête la décision fondamentale qui anima le système (ceux qu’on gazait n’étaient pas des hommes) tout en sachant qu’elle se doublait d’un petit doute, plus ou moins fort sur la valeur absolue de cette décision. Ce doute peut n’être pas formulable chez des gens très clivés, mais il est quand même là, et cela rend le crime plus profond.


[1] . J’ai appris cela dans un film projeté sur France 2 le vendredi 28 mars 2008.

« Adieu capitalisme »…

Armée des travaux de A. Gorz, une amie me harcèle:

– On est en train de sortir du capitalisme; il ne fonctionne plus, il atteint une limite indépassable; il ne peut plus assurer un taux de profit convenable; c’est la crise totale…

– Alors, on va vers où? vers le chaos?

– Non. On va vers un système où ce qui compte c’est l’intelligence, l’innovation, le désir, la créativité.

– Mais tout cela compte déjà aujourd’hui, et compte beaucoup. Le virtuel, l’intelligence, le cognitif…

– Oui, mais on change complètement de système. Il n’y aura plus de profit.

– Tu veux dire que les gens et les entreprises travailleront sans en tirer profit?

– Non. Ils travailleront pour autre chose que le profit.

– Mais c’est aussi le cas, ils travaillent pour le profit et pour autre chose. Les entreprises tirent profit de ceux qu’elles emploient et ceux-ci, outre le salaire, tirent profit à leur tour de ce travail, pour avoir un statut, une position, un peu de pouvoir et des moyens pour innover.

– Oui, mais déjà ils innovent en dehors de l’entreprise; avec le "libre", avec les réseaux Internet, ils peuvent penser ensemble et créer au niveau planétaire; l’entreprise, ils la contournent, elle est court-circuitée!

– Du calme; d’abord elle peut revenir sur ce qu’ils ont créé, pour structurer la chose, y ajouter de la valeur sans forcément l’annexer; elle peut en faire une succursale. Et si le réseau "libre" persiste à rester "libre", il devient à son tour une entreprise, qui rentre dans le marché, qui cesse donc d’être libre. Du coup, je ne crois pas que les entreprises deviendront inutiles parce que l’acte d’entreprendre répond à un désir humain: désir de faire, de commencer, de faire exister des choses grâce auxquelles on renouvelle la relation avec les autres, etc.

– Mais il y a des coopératives qui fonctionnent sans profit, et les nouvelles entreprises les prendront pour modèle.

– Le profit n’est pas une entité métaphysique ou un fétiche. Chaque fois qu’on entreprend quelque chose, on veut un profit, même s’il n’est pas monétaire. Vos entreprises, si à la fin elles ne dégagent pas de profit à investir (et c’est déjà un signe de stagnation) font quand même du profit pour que leurs comptes s’équilibrent, et qu’à l’instar des coopératives, elles fassent vivre leurs membres sur un mode acceptable.

– On dirait que ça vous fait plaisir, que le capitalisme continue! Avec sa machine à exploiter, à extraire du profit…

– Un être humain profite toujours d’un autre; de sa présence, de son travail, de son absence, de son esprit, de ses sottises, etc. Un être qui ne profiterait de personne ne serait en relation avec personne. Par ailleurs, il y a des luttes, des résistances, des entre-deux mouvementés entre l’entreprise figée qui impose son cadrage et les personnes qui passent par elles, dont le désir de vivre excède tous ces cadrages. Il y a là une dialectique infinie avec toutes sortes de croisements, de retournements, de ruptures plus ou moins innovantes. En outre le capital c’est aussi du travail fixé, mis en mémoire; il peut se pétrifier ou au contraire entrer en rapport avec du travail actuel pour produire autre chose. Le travail accumulé, en forme de capital, n’a pas toujours la forme d’un gros bourgeois qui dévore le travail vivant pour grossir davantage. Il y a là quelque chose d’autre, comme l’écho d’une lutte essentielle et fondatrice entre l’actuel et l’histoire, la perception et mémoire, l’acte et le projet, etc.

Vous vous en moquez bien de l’exploitation, de l’aliénation à la marchandise, du fait qu’on perd sa vie à la gagner, que les rapports humains sont "réifiés", que l’on court après les chaînes du travail pour ne pas rester dans le vide…

– Cela me rappelle les écoulements désirants de certains auteurs situationnistes: Nous qui désirons sans fin… Oui, c’était l’un des titres phares. Je ne crois pas au désir sans fin, à la désaliénation totale, à la liberté sans entrave… Toutes ces bonnes choses – désir, liberté, renaissance… – n’ont de valeur que dans la lutte avec leur contraire, lutte sans fin, elle, avec ce qui leur résiste. Sans aliénation, ni chaînes ni cadre menaçant on ne peut pas se libérer, désirer, renaître. C’est l’entre-deux de cette lutte qui est sans fin.

Musique et paix

On m’a parlé d’un chef d’orchestre (Hugues Reiner) qui a fait un discours sur la musique et la paix. Il était bien placé pour ça, puisque naguère, en pleine guerre de Bosnie, il fit jouer à Sarajevo du Beethoven, par des Serbes, des Croates et des Bosniaques, dans le même orchestre. Un acte de paix? Disons plutôt un acte d’incantation de la paix. Il dit lui-même joliment qu’"il y avait la paix dans les 100m² de l’orchestre", où il avait des violons serbes, des cordes croates, des trompettes musulmanes; ces gens jouaient ensemble au lieu de se battre.

Et ce musicien questionne: mais un sol ou un peut-il être serbe? croate? Bien sûr que non; une équation non plus; tout comme le béton pour construire ensemble un bâtiment, maçons et ingénieurs venant de peuples hostiles. De sorte que cette harmonie, qu’il attribue à la musique, se retrouve dans tout acte où on fait ensemble quelque chose, même lorsqu’on est ennemis, qu’on ne s’aime pas et qu’on a de bonnes raisons pour ça. On se calme dans ce même geste de faire, car faire ensemble quelque chose implique le tiers sous forme de projet (qu’il soit projet musical, constructeur ou de recherche); et cette dimension du tiers apaise ou subvertit l’agressivité en miroir entre deux ennemis qui ne peuvent pas se voir (souvent parce qu’ils se ressemblent, y compris dans le fait de ne pas se supporter, et que chacun prend l’autre pour son ombre menaçante).

On raconte que suite à un tremblement de terre à Chypre, des Grecs et des Turcs qui en principe se haïssaient et du reste se faisaient la guerre, se sont retrouvés ensemble pour déblayer les ruines. Un deuil commun rassemble les frères ennemis, au même titre qu’un projet constructif. Car faire un deuil ensemble, c’est aussi constructif.

Bien sûr, on aimerait dire que la musique est un matériau supérieur, privilégié, pour rassembler des ennemis et leur faire dépasser leur haine. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Bien sûr, l’orchestre qui à Berlin en 45 jouait Beethoven pour Hitler, – communiait dans l’amour de la musique, et sans doute aussi dans celui d’Hitler. Bien sûr il y a le fantasme qu’en les faisant parler vraiment, ces musiciens jouant pour Hitler, ils cesseraient au nom de la vérité de jouer pour ce tueur. Mais c’est là un pur fantasme; pour eux c’était le Guide de leur pays dont tout le peuple l’a soutenu.

Quant au fantasme d’une vérité universelle, qui serait aussi celle de l’amour, qui unirait tous les hommes, c’est un fantasme bénéfique mais souvent il tourne court car cet amour, cette vérité sont vite ramenés à l’instance narcissique de l’identité en question. Alors, c’est au nom de l’amour, l’amour des siens, qu’on va s’empoigner avec l’autre. On sait que dans les Camps de la mort, les nazis mettaient en place des orchestres de déportés cadavériques; ils appréciaient que cette musique accompagnât ceux qui partaient vers la chambre à gaz.

C’est vrai que la musique est un appel à l’amour, et même à l’amour des autres. Les siens de préférence; ou ceux qui peuvent s’inclure dans un Moi agrandi. Mais la musique n’exclut pas que l’amour qu’elle diffuse soit refusé aux autres, à ceux qu’on n’aime pas. Et ce n’est pas elle qui vous les fera aimer. C’est le dur travail pour surmonter les barrières, les préjugés, les haines ancestrales – qui peut vous rapprocher d’eux, et la musique peut célébrer ce rapprochement.

Lorsque dans la Yougoslavie d’antan des gens vivaient ensemble et en paix (Serbes, Croates, Bosniaques…), nul ne se questionnait sur leur accord, sur ce calme apparent. L’Ordre absolu régnait. Un jour ils se sont mis à s’entretuer. A croire qu’ils avaient de vieux comptes à régler, des comptes identitaires, qui étaient étouffés ou enveloppés par la dictature commune. Quand celle-ci s’effondra, ils ont commencé à "s’expliquer". Et ils semblent s’être calmés, pas tout à fait.

Pourquoi « post-historique »?

Certains philosophes comme Sloterdijk, nous disent qu’il y a une colère qui remplit la planète, qu’elle tourne à vide et ne trouve pas d’issue. D’où vient-elle? De quel besoin de vengeance? De quelle humiliation? Cela on ne nous le dit pas. Mais le philosophe hausse le niveau: "S’il fallait exprimer en une phrase le caractère de la situation psycho-politique actuelle du monde, ce devrait être la suivante: nous sommes entrés dans une ère dépourvue de point de collecte de la colère". Formule un peu contournée, qui préfère dire que la colère ne trouve pas d’issue plutôt que de questionner ses origines.

Or si l’on compte les masses qui se réjouissent des actes terroristes, et qui par là même expriment une vraie colère; et si on leur ajoute les masses que ce terrorisme met en colère – depuis les gens qui sont atteints directement jusqu’à ceux qui s’énervent de passer deux heures de plus à subir la sécurité avant de prendre leur avion, cela fait beaucoup de monde plus ou moins en colère. Ailleurs, la colère de certains fait qu’ils prennent des otages, et d’autres ont peur d’être pris et ça les met en colère. Il y a des gens qui censurent (par colère) et d’autres qui veulent parler et que le silence imposé met hors d’eux…

Et l’exutoire alors? Il est tout trouvé pour ceux qui passent à l’acte; c’est leur acte. Mais ceux qui subissent ne trouvent pas d’exutoire. La question est donc peut-être non pas de vidanger cette colère mais d’en voir l’origine et c’est là que nos philosophes déçoivent: on dirait qu’ils ont peur de la nommer, d’en pointer l’origine. Or une bonne partie de la planète est rendue âpre et colérique pour des raisons identitaires. Ces gens ont de bonnes raisons d’être en colère: ils ont une origine qu’ils veulent défendre et que la réalité met à l’épreuve tous les jours. Mais passer sous silence la cause de cette colère déferlante, est-ce vraiment les aider? C’est la conviction de beaucoup de publicistes et d’auteurs conventionnels. Parmi lesquels nos philosophes qui préfèrent fétichiser la colère et lui chercher une issue plutôt que d’en chercher les causes. Plutôt que de la nommer, Sloterdijk parle de "terrorisme global" et trouve que c’est un "phénomène totalement post-historique". En somme, lorsque un penseur occidental a cru clore l’histoire – oui, la fameuse "fin de l’histoire" – il voit venir les traînards, par exemple les radicaux islamiques, protégés par leurs foules; il voit leur colère, leur rancœur, il ne sait pas où la caser, et il pose gravement: c’est "post-historique". Or c’est en plein dans notre histoire. L’histoire actuelle est fait de ça. Mais notre penseur ne dira pas la rancœur des islamistes ou ses racines originelles (que j’ai ailleurs explicitées[1]). Il dira: "la colère des exclus". Et si on l’interpelle là-dessus: c’est quoi les exclus? Il y a partout de l’exclusion, elle est souvent banale, comme une limite ordinaire: devant chaque grande porte il y a ceux qui passent et ceux qui restent; et pourquoi d’autres exclus essaient plutôt de s’inclure? En outre, bien des exclus ne rêvent pas de poser des bombes. Naguère des jeunes bourgeois italiens ou allemands faisaient du terrorisme pour la cause ouvrière; ils faisaient ce que, d’après eux, le prolétariat devait faire s’il avait leur sensibilité à son sort; mais il n’a pas suivi et ils ont baissé les bras… Or les exclus issus de l’immigration ont de la colère parce qu’ils incarnent une rancœur souvent refoulée des parents, laquelle relaie une rancœur originelle qui mériterait d’être repensée. Mais nos philosophes ne veulent pas se mouiller en la pensant de plus près.


[1] . Voir Les trois monotéismes, (Seuil, Points-Essais, 1992) et Nom de Dieu (Seuil, Points-Essais, 2006).

En manque de paix

Comme toutes les bonnes denrées, la paix est très recherchée; tout le monde la veut: individus, groupes et nations, tous veulent avoir la paix; alors forcément, il n’y en a pas assez pour tout le monde; on est en manque, il y a pénurie de paix.

En fait, chacun veut sa paix, celle où il peut s’affirmer sans qu’on le dérange. Mais tant que l’affirmation de soi se fait au détriment de l’autre, ce ne sera pas la paix. Celle-ci n’est pas un gâteau qu’on se partage; ce n’est pas non plus un avoir, une matière précieuse dont chacun aurait une part. C’est un mode d’être: il s’agit d’être en paix avec soi lorsqu’on parle des autres et qu’on est en rapport avec eux. On ne peut pas être en paix avec soi quant à ces autres si, par devers soi, on les déteste, ou les méprise, ou les maudit… Il ne s’agit pas de paix intérieure (la lutte avec soi n’est pas mauvaise), il s’agit d’accepter que l’autre existe comme différent, et que cette différence ne peut pas disparaître.

La paix serait donc une conquête pour reconnaître en soi la part de l’Autre, puis la part des autres, spécialement de ceux qui vous touchent aux points sensibles de votre origine, et avec qui vous êtes en guerre.

Cette reconnaissance est difficile, car les rejets sont parfois hérités d’un long passé et font corps avec chacun, avec chaque identité. Alors, en attendant cette reconnaissance – et cela risque d’être long -, peut-on espérer que des instances de paix arrêtent les passages à l’acte, que chacune des deux entités endigue ses extrémistes, s’abstienne de les utiliser. On espère que cette abstention – ou cette abstinence – prolonge le plus possible les accalmies en attendant des accords sur le fond. Et là où une "force d’interposition" est en place, on espère qu’elle travaille à se rendre inutile, à terme, comme lorsqu’on retire une plaque de verre dans un aquarium, quand on l’a mise pour séparer des espèces qui s’entretuent, ou dont l’une prendrait l’autre comme proie.

Et justement, si l’une des deux parties se définit par la disparition de l’autre? Alors c’est le rôle des tiers de travailler à faire vivre l’entre-deux.

Il sera vivant, vivable, mais jamais complètement calme. La paix, qu’il faut chercher au quotidien et à long terme, signifie aussi achèvement, complétude; cela suggère qu’elle ne sera jamais atteinte. On peut tout juste espérer qu’il y ait souvent la paix.

Alors, en temps ordinaire, que peut-on faire?

On peut œuvrer pour que chacune des deux parties prenne connaissance de la version de l’autre: car elles s’affrontent parce qu’elles ont une version différente de l’histoire commune, de l’événement qu’elles partagent. Parfois on a demandé à un représentant de chaque camp de jouer le point de vue de l’autre; chez certains, ça s’est révélé impossible. Mais on peut au moins connaître le point de vue de l’autre, sa façon de voir cette histoire. Bien sûr, c’est très dur (mais c’est aussi très drôle) de connaître l’idée que l’autre se fait de vous.

Et si deux entités se battent parce que le "Dieu" de chacune rejette l’autre entité, il serait bon que chacune demande à son "Dieu" – régulièrement, pourquoi pas dans une courte "prière"? – de cesser son rejet. Cela aussi peut être utile. Souvent, ce qu’on met au compte de "Dieu", c’est un creuset de passions originelles pleines de vie et de meurtres; il n’est pas vain d’y ajouter des paroles actuelles d’apaisement; des vœux, bien sûr; mais si le "Dieu" ne les entend pas (surtout s’il n’existe pas), l’autre entité les entendra. Et cela peut être bénéfique. Tout comme lorsque l’un des deux chefs fait acte de repentance; c’est symbolique, mais non sans valeur.

On ne cherche pas laquelle des deux entités a raison, dans sa version; car cela voudrait dire que la Raison engloberait tout et serait la mesure commune. C’est justement ce qui n’a pas lieu. On peut seulement chercher à ce que la vérité de chacune soit compatible avec celle de l’autre. Et si elles ne peuvent s’accorder, qu’elles puissent au moins se connaître. A défaut de se reconnaître. Ce qui est dangereux, ce n’est pas que chaque partie n’ait qu’une vérité partielle; c’est qu’elle la brandisse comme vérité totale.

Mais si les positions sont réellement incompatibles, on ne peut pas espérer qu’elles se transforment en de simples opinions différentes. Parfois même, ce qui semble être une opinion est en fait une position inexpugnable, un support ultime. Là encore, la connaissance mutuelle peut éviter le déchaînement, si chacune des parties comprend que le problème est insoluble (par la violence) et qu’il faut accepter de le vivre comme des êtres différents, comme si les uns étaient bleus et les autres verts; des couleurs c’est-à-dire des longueurs d’onde différentes du même rayonnement. A charge pour les suivants de nuancer les couleurs. Là, le danger c’est que le politiquement correct veuille faire croire que les bleus et les verts sont tous les deux "vert-bleu"; et comme il y a d’autres couleurs, l’ensemble apparaît vraiment gris; cela peut être déprimant; mais c’est la couleur des dialogues qui ont cours; ils dénoncent la langue de bois en la parlant.

Dans les conflits violents où l’entente définitive est improbable, chaque partie a des responsabilités; il y a celles qu’on regrette et celles qu’on revendique. Celles qu’on regrette doivent être "rachetées", reconnues; les autres définissent la couleur de chacun, on n’y peut pas grand-chose; elles doivent être connues. En un sens, les identités ne sont que des responsabilités collectives; à connaître.

Bien sûr, si l’une des entités propage sciemment sur l’autre des idées fausses, juste pour jouir de battre l’autre en image à défaut de l’atteindre réellement (mais avec l’espoir qu’à force de frapper son image on l’atteindra), alors on est loin de l’idée de paix.

Pourquoi tant de gens résistent-ils à connaître la position de l’autre? Comme si de simplement la connaître risquait de les faire vaciller. Or l’acte de connaître ne change pas votre être, il peut tout juste vous donner un peu plus de mouvement. Donc, allez-y.

Et si dans ce processus, chacune des parties, en suivant sa ligne propre, vient à toucher au tragique que l’existence, c’est-à-dire à sa faille irréductible, sa contradiction insoluble (qui implique de supporter deux positions contradictoires), alors les deux parties peuvent se rejoindre et voir qu’elles ont en commun cette faille elle-même. Elles peuvent donc se rejoindre sur l’abîme, sans qu’il y ait danger de mort, contrairement à ce qu’on pense.

A propos d’Obama – Revisited

Repentance et fair play

A propos d’Obama, j’avais dit que des Américains pourraient être rétifs à son endroit car son second prénom, Hussein, pouvait rappeler certains souvenirs (Saddam Hussein) et que sa formation islamique brève en Indonésie, (dans une école publique de Djakarta où l’on donne de toute façon une formation fondamentale même "light"), pouvait être évoquée négativement. Quant à ce qu’enseignent ces formations, c’est un problème intéressant qui se posera de toutes façons même en Europe; on en reparlera[1].

Or les victoires successives d’Obama montrent que cet obstacle est largement balayé par un phénomène nouveau: un très grand nombre d’Américains semblent si surpris par l’émergence de cet homme, de son style franc et sympathique, qu’ils sont prêts à voter pour lui; comme s’ils prenaient conscience que par là, ils pouvaient désavouer tout le passé américain de racisme antinoir. Ce serait donc une façon de se rédimer, de se racheter, de racheter la faute des parents – par un acte généreux et gratifiant, où l’on jouit de balayer certaines réserves passéistes pour célébrer une valeur très américaine, simple et fondatrice: si un homme semble sincère, méritant, énergique, il ne faut pas le rejeter, il faut même, à l’occasion, faire table rase de préjugés obsolètes. Façon de montrer qu’on en est soi-même libéré.

Beaucoup n’ont pas d’autre raison que celle-là de le soutenir. Et l’on dirait que même sa rivale, Hillary, cède à cette pression, cet élan, cette tentation de l’acte juste et généreux. Face à ce désir d’absolution, le fait qu’elle ait ressassé sa "compétence", son "expérience", n’a pas tenu devant l’espoir de renouvellement soulevé par son rival, et la surprise qu’il suscite.

Certes, il a évoqué Kennedy; espérons que la partie "folle" de l’Amérique qui élimina celui-ci ne soit pas tentée de refaire le coup.

A propos de ce désir d’absolution conjugué au fair play qui semble prévaloir; cette sorte de repentance pragmatique. Ici, en France, la repentance est plus grinçante, et pour cause. En un sens, l’idée de Sarkozy pour transmettre la mémoire des élèves juifs déportés pourrait aussi, une fois travaillée, devenir plus "pratique" ou praticable: un groupe d’élève se charge de faire connaître l’histoire d’un groupe d’élèves déportés s’il y en a eu dans cette classe; le résultat du travail (et du débat) serait confié aux arrivants à la rentrée, qui à leur tour se chargent du dossier (ou de l’expo, bref, du matériel pédagogique) et à leur tour feraient un débat, etc. Chaque classe concernée aurait donc une histoire de la transmission concernant l’événement. Il n’y aurait ni adoption d’un mort, ni introjection de choses morbides que l’on a fantasmées. Outre que le niveau des connaissances – parfois consternant – en serait amélioré, il est bon que ce soient d’autres que des Juifs qui prennent part à la transmission de cette histoire; elle concerne (surtout?) les autres, elle a eu lieu dans l’espace où ils travaillent.

Mars 2008. Mais revenons à Obama, car entre-temps, son pasteur et conseiller spirituel depuis vingt ans a fait des déclarations dignes des pires intégristes. Aussitôt, Obama s’est désolidarisé… tout en restant fidèle à son ami pasteur (c’est déjà une prouesse, qui peut plaire à certains et en inquiéter d’autres). Et il a contre attaqué en prenant la défense des Blancs "déçus" par la discrimination positive envers les Noirs; donc en drainant vers lui des voix de Blancs agacés par l’attention, selon eux, excessive envers les Noirs. Les médias sont "impressionnés" – on les comprend, c’est assez fort.

Du coup, le risque de méfiance envers lui se repointe: n’est-il pas trop habile? Ne doit-il pas surmonter et sa courte formation islamique précoce de Djakarta, et sa longue amitié avec le pasteur extrémiste? C’est peut-être beaucoup. Il se peut que l’élan favorable, réparateur et expiatoire, venant d’une masse de Blancs retombe un peu comme une vague partie trop tôt, et qui arrive à son sommet avant le moment fatidique où elle pouvait – cette vague – le porter haut?

Il est vrai qu’entre temps, Hillary s’est fait prendre en flagrant-délit de mensonge plus que gênant: pour faire valoir son "expérience", elle a raconté une virée en Bosnie avec son époux, au temps de sa présidence, ils étaient sous les balles tant le danger était grand… Or les images retrouvées de cette même virée indiquent une arrivée paisible. Mensonge abrupt. S’il la dessert, cela veut dire qu’elle tomberait par où elle a péché: la fatuité sur l’"expérience" de first lady

Bref, est-ce à dire que le troisième larron passera?

C’est dire en tout cas qu’il faut repenser un peu plus ces êtres singuliers qu’on appelle des candidats. Ils ne sont pas idéaux, c’est clair; ils sont là pour porter, véhiculer, sinon les idéaux des masses, du moins quelques uns des fantasmes et des espoirs qui animent une société.


[1] . Je renvoie là-dessus à mes deux livres "Les trois monothéismes" et "Nom de Dieu", (Seuil, Points-Essais).