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Suite au texte sur les minarets

Suite à l'article sur les minarets (voir le blog du 6/12/09), nous avons reçu quelques questions sur le contenu du Coran. Voici en guise de réponse quelques extraits de notre livre  NOM de Dieu. Par delà les trois monothéismes.  

 

 

Autres versets coraniques. Elargissons notre éventail de versets, en les situant dans le contexte coranique. A la fois pour mieux savoir ce que "lit" l'intégriste quand il lit son Livre, et pour l'intérêt de la chose.

On a vu que le Coran reconnaît les prophètes juifs qui l'ont précédé, y compris Jésus, puisqu'ils sont "musulmans". Soit, par exemple, ce verset souvent cité (3; 65-67): "O gens du Livre, pourquoi vous disputez-vous au sujet d'Abraham alors que la Torah et l'Evangile ne sont descendus qu'après lui […] Abraham n'était ni juif ni chrétien: il était entièrement soumis à Dieu et n'était point du nombre des associations." Parole apaisante, en somme: arrêtez de vous disputer, la Torah et l'Evangile ne sont venus qu'après Abraham! Mais quand on lit en arabe "il était entièrement soumis à Dieu", on lit: entièrement musulman. Et on ne peut pas objecter que "être musulman" cela s'est fondé au VIIème siècle sous Mahomet, puisque Moïse aussi était musulman. Donc Abraham est musulman, il n'est pas juif, et n'étant pas "associateur", il n'est pas chrétien. On sait que la première occurrence d'Abraham dans l'histoire a lieu dans la Bible hébraïque, où l'on nous parle (Genèse, 14,13) d'Abram l'hébreu. Il faudra donc poser que le "vrai" énoncé sur Abraham se trouve dans le Coran, et que le texte de la Genèse selon lequel il est hébreu a été "falsifié". C'est bien ce qui fut admis dans l'ensemble du monde arabo-musulman pendant treize siècles; et qui aujourd'hui vacille un peu. Comment cela va-t-il se résoudre? L'histoire le dira.

 

Autre fameux verset: ""Certes, les juifs, les chrétiens et les sabéens, tous ceux qui ont cru en Dieu et au jour du Jugement dernier et qui ont fait le bien, ceux-là auront leur récompense auprès de Dieu, ils n'auront point peur et ne seront point attristés" (2, 62; repris dans 5, 69). Un bel appel de tolérance. Mais le "Dieu" en qui ces gens doivent croire, c'est justement Allah, qui exige de croire en Mahomet et dans l'islam, et qui maudit les insoumis.

Ici, le fidèle proteste: "Mais le Dieu biblique aussi maudit à tour de pages!

– Oui, il maudit son peuple quand celui-ci désobéit et le bénit s'il obéit. Il ne maudit pas les autres (du reste, la Bible aurait du mal à maudire chrétiens et musulmans puisqu'ils n'existaient pas encore. Or le Allah du Coran, mis à part tous ses attributs qui sont ceux du Dieu biblique (omniscience, miséricorde, toute-puissance…) maudit tenacement juifs et chrétiens : "Que Dieu les maudisse à cause de leur incrédulité" (2, 88); "Lorsqu'un Livre venant de Dieu et confirmant ce qu'ils avaient reçu leur est parvenu [c’est-à-dire le Coran] ils n'y crurent. – Que la malédiction d'Allah tombe sur les Incrédules." (2, 89); "Ceux qui cachent les Signes manifestes et la direction que nous avons révélée…au moyen du Livre: voilà ceux que Dieux maudit." (2, 159); "Comment Dieu dirigerait-il ceux qui sont devenus incrédules après avoir été croyants [les gens du Livre]… Quelle sera leur récompense? la malédiction de Dieu." (3, 86-87); "Certains Juifs altèrent le sens des paroles révélées [] Dieu les a maudit à cause de leur incrédulité. Ils ne croient pas. A l'exception d'un petit nombre d'entre eux." (4, 46); "Dieu ne pardonne pas qu'on lui associe quoi que ce soit [il s'agit des chrétiens] mais celui qui lui donne des associés… que Dieu le maudisse." (4, 116-118); "Mais ils ont rompu leur Alliance [les gens du Livre], nous les avons maudits et nous avons endurci leur cœur. Ils altèrent le sens des paroles révélées" (5, 13); "Dieu a transformé en singes et en porcs ceux qu'il a maudits." (V, 60). La liste serait trop longue.

Certains soutiennent que l'islam reconnaît le lien privilégié entre Dieu, les Juifs et la Terre promise. Et l'on cite: "Nous avons certes conclut alliance avec les fils d'Israël et leur avons envoyé des prophètes" (5, 70; c'est Allah qui parle); et aussi: "O mon peuple, entrez dans la terre sainte que Dieu vous a prescrite. Ne revenez pas sur vos pas, sans quoi vous vous en retournerez perdants" (5, 21) Or chaque fois que le Coran se réfère à un don que Dieu fait aux Hébreux, c'est pour aussitôt préciser que ce don est trahi, tout comme cette parole divine, que donc ce peuple se retrouve "perdant", "pervers" puisqu'il refuse de se "soumettre". Du reste, si ce droit à la terre sainte était reconnu aux Juifs, comment expliquer que l'Etat d'Israël, qui actualise ce droit, soit vu comme un envahisseur étranger qui vole la terre arabe? Mais voyons dans le Texte la trahison des Hébreux. Dès les versets suivants (5, 22-26), on les voit dans le désert du Sinaï se plaignant que la conquête de Canaan risque d'être trop dure: "Ils dirent: "O Moïse! Un peuple d'hommes très forts réside dans ce pays. Nous n'y entrerons pas…"". Et (5, 24) "Ils dirent: "O Moïse (…) mets-toi en marche toi et ton Seigneur; combattez tous les deux; quant à nous, nous restons ici"". Et (5, 25) "Moïse dit: "Mon Seigneur! Je n'ai de pouvoir que sur moi-même et sur mon frère. Eloigne de nous ce peuple pervers."". On sait que dans la Bible ce même épisode, raconté dans Nombre 14 se termine par la décision de YHVH: Ils n'entreront pas, puisqu'ils n'ont pas eu confiance dans ma promesse, c'est leurs enfants qui entreront. Façon de privilégier la transmission, qui est le mouvement par lequel les fautes sont dépassées, quitte à ce que d'autres fautes se produisent qui seront à leur tour dépassées… Des prosélytes nous disent que les gens du Livre et même les Juifs sont "accueillis" dans le Coran. Exemple: verset (5, 70) cité plus haut: "Nous avons conclu l'alliance avec les fils d'Israël et nous leur avons envoyé des prophètes". Or la suite du même verset précise: "Mais chaque fois qu'un prophète s'est présenté à eux en contrariant leur désir, ils ont accusé de mensonge plusieurs prophètes et ils ont tué les autres." En fait, le Coran n’accueille que les Hébreux islamisés?

On cite aussi (5, 43-44): "Mais comment te prendraient-ils pour juge? Ils ont la Torah où se trouve le jugement de Dieu" – qui semble reconnaître les Juifs. Mais le même verset ajoute: "Ils se sont ensuite détournés: "Voilà ceux qui n'ont rien de commun avec les croyants." Il ajoute (v. 44): "Nous avons en vérité révélé la Torah… D'après elle, et pour ceux qui pratiquaient le judaïsme, les prophètes qui s'étaient soumis à Dieu [c’est-à-dire les musulmans]… rendaient la justice". Puis vient la suggestion fatidique (5, 48): "Nous t'avons révélé le Livre et la vérité [c'est toujours Allah qui parle à son Prophète] pour confirmer ce qui existait du Livre, avant lui, en le préservant de toute altération", par différence avec le Livre qui précède, la Bible, qui fut grandement "altéré". C'est dans le cadre de cette accusation qu'apparaît la citation habituelle, dans le même verset (5. 48): "Si Dieu l'avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu'il vous a fait" que l'on cite souvent pour montrer que le Coran admet la pluralité puisque Dieu l'a voulue. Mais par des glissements très précis on arrive au verset (5, 49): "S'ils se détournent [du Prophète, c’est-à-dire de l'islam] sache que Dieu veut les frapper…" et on arrive au verset déjà vu (5, 51): "O vous qui croyez! Ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens […]. Dieu ne dirige pas le peuple injuste" [les gens du Livre].

Autre verset souvent cité: (2, 112): "Celui qui s'est soumis à Dieu et qui fait le bien aura sa récompense auprès de son Seigneur […] Ils n'éprouveront plus aucune crainte, ils ne seront pas affligés". Accueil total en effet, pour celui qui s'est "soumis" à "Dieu", c’est-à-dire à Allah. Du reste, la même sourate évoque Abraham (2, 131): "Son Seigneur lui dit: "Soumets-toi" [islamise-toi]. Il répondit: "Je me soumets au Seigneur des mondes!"", confirmant qu'Abraham est musulman. Après quoi c'est Jacob-Israël qui fait promettre à ses enfants de se "soumettre", eux aussi (2, 133).

On cite encore (11, 118): "Si ton Seigneur l'avait voulu il aurait rassemblé tous les hommes en une seule communauté." Et la suite précise: "Mais ils ne cessent pas de se dresser les uns contre les autres, à l'exception de ceux auquel ton Seigneur a fait miséricorde", c’est-à-dire ceux qui se soumettent. Déjà le verset 110 annonçait: "Nous avons donné le Livre à Moïse mais ce Livre a été l'objet de discussions." La "soumission", elle, est indiscutable. Ceux qui discutent et se disputent sont dans l'erreur mais Dieu les a créés pour qu'ils puissent enfin se soumettre. Puis (11, 240): "Diront-ils: "Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les tribus, étaient-ils vraiment juifs ou chrétiens?"". Certes non, puisqu'ils étaient tous musulmans. On peut "discuter" mais pas au sujet de Dieu, car il est clair, en principe, qu'on a tous le même, comme le dit le verset (11, 239): "Dis: "Discuterez-vous avec nous au sujet de Dieu? Il est notre Seigneur et votre Seigneur."" Mais il apparaît très vite que le vrai Dieu c'est Allah et que seuls les soumis lui rendent "un culte pur" (2, 139). Parfois on constate la diversité (2, 148): "Il y a pour chacun une Direction vers laquelle il se tourne", mais il apparaît que la vraie "direction" est celle de la Oumma, inspirée par le Prophète.

Là-dessus, on cite le fameux verset: "N'affrontez [ou: ne discutez avec] les gens du Livre qu'avec précaution", ou "de belle manière" selon certains (29, 46). Quelle que soit la traduction, ce verset, rare, a du mal à peser parmi les six mille quatre cent versets du Coran, dont c'est l'agencement qui fustige les autres. Mais la suite de ce même verset fait déjà cette réserve : "sauf avec ceux d'entre eux qui sont injustes". Or presque tous sont "injustes", et ils ne cessent de l'être que s'ils se "soumettent".

Le même verset ajoute à leur adresse: "Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé"; autrement dit, nous vous incluons, nous sommes plus ouverts, alors que vous, gens du Livre, vous ne voulez pas croire à ce qui nous été révélé. Cela suggère un apport nouveau, supplémentaire, propre à l'islam, que les gens du Livre refuseraient. Or on l'a vu, ce supplément, n'existe pas: tout l'islam est prélevé dans le corpus biblo-talmudique. Ou plutôt, ce supplément consiste à formater le Dieu biblique (celui d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Jésus…) pour en faire un Allah qui maudit juifs et chrétiens s'ils persistent à le rester. Le même verset confirme cette ambiguïté: "Notre Dieu [Allah] qui est le vôtre, est unique, et nous lui sommes soumis". Donc, si vous ne l'êtes pas, c'est votre Dieu que vous trahissez puisque c'est le même que le nôtre. Ainsi, ce verset qui est cité comme le sommet de la tolérance semble au contraire assez tranchant.

Venons-en à l'autre verset tolérant (2, 256): "Pas de contrainte en religion". Il sonne bizarre vu que le monde islamique s'est formé par la conquête et par la force. Là encore, la suite nous éclaire: "la voie droite se distingue de l'erreur". L'évidence de la voie droite force à choisir la "vraie croyance". Puis on parle de "Celui qui ne croit pas au Taghout [les démons] et qui croit en Dieu [en Allah], [celui-là] a saisi l'anse la plus solide et sans fêlure". En somme, il n'obéit qu'à la contrainte de "la voie droite". Mais voilà que (2, 257): "Les incrédules ont pour patron les Taghout [les démons]". Les "incrédules" sont ceux qui ne croient pas en Mahomet. La même sourate se termine donc (2, 286) par cet appel à Allah: "Tu es notre Maître, donnes-nous la victoire sur le peuple incrédule". Mais s'il n'y a pas de contrainte, pourquoi parler de combat et de victoire?

La sourate suivante (3, 4)) commence par des imprécations contre ceux qui ont eu "la Torah et l'Evangile – direction, auparavant, pour les hommes", avant que ne vienne, le vrai Livre, le Coran, "la mère du Livre" (3, 7). Ce terme veut dire que, contrairement à la Torah et aux Evangiles, écrits de main d'homme, le Coran était écrit de tout temps, à la racine de la Parole divine, avant qu'elle ne passe dans la Torah et l'Evangile. En ce sens, c'est la Bible qui reprend le Coran, le vrai Livre, mais en le "falsifiant".

Autre annonce du dialogue souvent citée (3, 64): "Dis: "O, gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous: nous n'adorons que Dieu; nous ne lui associons rien"" [contrairement aux chrétiens qui "associent"]. Mais les versets suivants reprennent la diatribe (3, 69): "Une partie des gens du Livre aurait voulu vous égarer: ils n'égarent qu'eux-mêmes et n'en ont pas conscience". Si ce n'est qu'une partie, ce n'est pas si grave; mais le verset suivant (3, 70-71) les englobe tous: "O gens du Livre! Pourquoi êtes-vous si incrédules envers les Signes de Dieu alors que vous en êtes témoin? O gens du Livre, pourquoi dissimulez-vous la vérité sous le mensonge".

Aujourd'hui, au fil des actes terroristes perpétrés au nom d'Allah, des musulmans éclairés proclament que ces actes sont contraires à l'islam, en citant à l'appui le verset: "Ne tuez pas votre prochain que Dieu a sacré" (6, 151) sans citer la suite: "sauf pour une cause juste (ou à bon droit)". Or les terroristes considèrent que leur jihad est une cause "juste".

D'autant que l'appel au jihad est fréquent; par exemple (23, 78): "Combattez pour Dieu [pour Allah] car il a droit à la lutte que les croyants mènent pour lui".

Le prophète Jérémie

 

Lieu d'Étude Biblique

(LÉB)

 

Il fonctionnera à nouveau cette année 2009-2010 avec

 

Daniel Sibony

 

et comportera 7 séances de 2h chacune

ainsi qu'une journée en mai

 

Objet de l'étude:

 

LES DERNIERS PROPHÈTES

Isaïe, Jérémie, Ezéqiél et les douze "petits prophètes"

 

En 2009: 25 novembre, et lundi 14 décembre : Jérémie

En 2010: 13 janvier, 3 février, 10 mars, 28 avril,

12 mai, 9 juin

 

4 place Saint-Germain-des-Prés, Paris 6è

 

contact@danielsibony.com

01 45 44 49 43

 

Le continent du féminin, pourquoi noir?

Année 2009-2010

Les  Conférences  de

Daniel Sibony

reprennent cette année sous le titre:

Symboles, jouissances, pouvoirs

Histoires de corps (suite)

Deuxième conférence :

mercredi 16 décembre 2009

LE CONTINENT DU FÉMININ pourquoi "noir"?

Les conférences suivantes auront lieu les : 20 janvier 2010 : L’HUMOUR ;

puis : 24 février; 24 mars; 21 avril;26 mai; 23 juin

et leurs titres seront annoncés en janvier.

Les séances ont lieu à L'Hôtel de l'Industrie,

4 place Saint-Germain des Prés

Paris VIè.

    Chaque séance sera suivie d'un débat d'une demi-heure sur le thème:

L'ACTUALITÉ et ses NON-DITS

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros

Information: 01 45 44 49 43 – contact@danielsibony.com

site: www.danielsibony.com

Peuple juif si singulier

 

 

 

[Suite au texte sur Shlomo Sand : Alors, il existe ou pas? sur le blog du 17 avril 2009.]   

J'ai été écouter Shlomo Sand parler de son livre avec E. Morin et M. Détienne. Voici ce que j'en ai retenu.

Il nie l'existence d'un peuple juif mais reconnaît l'existence d'une identité juive. Or le mot "identité" est d'un usage assez moderne, alors qu'il y a toujours eu un phénomène juif-hébreu depuis des siècles voire des millénaires. N'est-il pas scientifiquement incohérent de décrire ce phénomène par un terme actuel alors que ce phénomène juif-hébreu, quand il s'exprime sur lui-même, notamment dans la Bible, utilise sans cesse le mot "peuple"? C'est le cas de la Torah, des prophètes et de livres plus tardifs comme Esther. Là il est dit qu'Esther a caché son peuple et sa naissance (elle n'a pas révélé qu'elle était juive); et lorsque le ministre Haman cherche à exterminer les Juifs, il déclare au roi: "Il y a un peuple dispersé parmi les peuples dans tous les Etats de ton Royaume, et ses coutumes sont différentes des coutumes des autres…". Il dit bien "un peuple". Bref, quand la Bible dit peuple juif, ou peuple d'Israël, faut-il corriger et mettre "identité" dans de nouvelles éditions? Lorsque Isaïe ou Jérémie s'écrient: "Peuple pêcheur! votre terre est déserte, vos villes sont détruites!…" faut-il lire cela comme une description ou comme une vision voire une lubie?

Peut-être S. Sand considère-t-il qu'il y a eu autrefois un peuple juif et qu'aujourd'hui ce peuple juif a cessé d'exister comme peuple pour laisser place à une simple identité? Mais alors il faut dire à quel moment ce peuple a cessé d'exister. Serait-ce depuis l'exil?

 

Or S. Sand nie qu'il y ait eu exil. Pourtant le Livre des Rois II mentionne explicitement les déportations des tribus d'Israël après la chute de Samarie au VIIIème siècle avant l'ère chrétienne, puis les déportations et l'exil des Judéens au VIème siècle avant l'ère chrétienne, après la destruction du Temple par les Chaldéens-Babyloniens. Il y a donc eu deux premiers exils massifs aux VIIIème et VIème siècles. Exils vers le Nord, vers l'Egypte, et sans doute d'autres lieux.

 

Dans le débat, ce fut assez drôle d'entendre l'un des historiens présent dire que "les Juifs doivent vivre là où ils sont". C'est exactement ce que disait Jérémie au VIème avant notre ère aux exilés de Babylone: Installez-vous, bâtissez des maisons, vivez, car nul ne sait quand le retour sera possible.

 

Et justement S. Sand trouve que le retour est un fantasme, une manipulation sioniste car il nie fermement qu'il y ait eu exil après la destruction du second Temple par les Romains en l'an 70. La "preuve" majeures qu'il donne de ce non-exil, c'est qu'il n'a trouvé aucun livre sur ce thème lorsqu'il l'a cherché. Preuve certes "scientifique" mais le hasard m'offre une preuve du contraire, plus convaincante. Un père de l'Eglise du IIème siècle, Tertullien, dans son texte Adversus Judaes (Contre les Juifs), dénonce ceux-ci parce qu'ils n'ont pas reconnu le Messie Jésus. Pour cela, il fait maintes citations de la Bible hébraïque – dont peu importe ici qu'elles soient fantaisistes – et se rabat pour finir sur cet argument: comment voulez-vous, vous Juifs, qu'il y ait un messie à venir, autre que Jésus, puisqu'il est dit dans les "Saintes Ecritures" que ce messie doit être juif et naître à Bethléhém; or les Juifs ont été expulsés de Judée, et ils y sont interdits de séjour: "Il ne reste plus un seul membre de la race d'Israël à Bethléhém" ni dans "toute la contrée". Il ajoute: "Repoussés de votre terre natale par une rigueur que vous n'avez que trop mérité, il ne vous est permis que de la contempler de loin". Si donc Tertullien affirme qu'ils sont chassés de la Judée, laquelle est en outre rebaptisée Palestine par les Romains parce qu'elle leur a trop résisté, c'est qu'ils ont pris la route de l'exil. Mais S. Sand nie cet exil car, dit-il, les Romains n'avaient pas les bateaux pour les déporter. Etrange preuve, là encore; la région n'est pas une île, ils ont pu partir autrement. (alpha de p. 2). Cette négation systématique- ce négationnisme – de l'exil juif pose question. Un peuple cesserait d'en être un et serait chassé de sa terre sans qu'il y ait d'exil? Faut-il croire qu'il s'est dissous, ou qu'il est parti en fumée? Ou qu'ils sont tous devenus chrétiens? Pourtant, ils n'ont pas cessé de donner des signes de leur existence, de leur persistance.

Etrange qu'il faille chercher chez Tertullien la preuve de l'exil des Juifs. Mais après tout, quand Yasser Arafat nia l'existence du Temple, on en a cherché la preuve dans… l'Evangile, où il est dit que Jésus y a fait quelques visites.

 

Dans mon roman Marrakech, le départ, le narrateur dit que lorsqu'il est passé en Israël en 1957, il y a vu des Sabras, des Israéliens sur place, et il a senti que lui, Juif du Maroc, avait peu de choses en commun avec eux. Il a senti, dit-il, qu'il leur manquait l'exil. Il est possible que le narcissisme de certains Israéliens, élevés dans l'idéologie de l'homme nouveau, leur fasse soutenir mordicus qu'il n'y a pas eu d'exil, sous prétexte que des dirigeants sionistes qui leur sont antipathiques parlent d'exil et de retour à la terre des ancêtres.

 

Du reste, dans le débat filmé avec S. Sand, Edgar Morin déclare que les Juifs vivants en Europe ne sont pas des Juifs mais des judéo-gentils, puisqu'ils partagent la culture des gentils. Etrange formulation car outre que cette culture dite "des gentils", les Juifs en sont eux-mêmes des producteurs assez actifs à part entière, mais pour être des judéo-gentils sont-ils moins Juifs pour autant? On dirait que pour Morin (j'ignore quel est son nom juif) le Juif c'est l'homme du ghetto, borné à sa Torah et à sa tradition, coupé du monde, superstitieux; et s'il crée, s'il "fait des choses", s'il vit sans se réduire à ce sens borné, il cesse d'être un Juif. Ainsi le veut la démarche "scientifique".

S. Sand affirme aussi que "la sortie d'Egypte n'a pas eu lieu". Comment montre-t-on qu'un événement unique n'a pas eu lieu? Mais supposons que ce soit le cas (j'apprécierais pourtant la "preuve"), il devient alors extraordinaire qu'une "fiction" appelée Sortie d'Egypte ait à ce point structuré cette transmission millénaire, qui en retour la fait exister autrement et bien plus fort. Ce serait une peu comme les axiomes dans une théorie mathématiques: ils ne sont pas fondés mais ils ne cessent de se refonder par l'usage qu'on en fait, par leur transmission indéfinie dans la théorie. De même, certains pensent que Jésus n'a pas existé comme personnage; mais il est clair que le discours qui s'est bâti autour de lui ou qu'on lui a supposé a eu la portée immense et réelle que l'on sait. Bref, les questions d'existence et le mot "exister" ne sont pas aussi simples qu'on le croit. Ils réfèrent aussi à l'existence de ceux qui en parlent. Par exemple, quel est le degré d'existence de Shlomo Sand? Ce degré est peut-être du même ordre que le degré de la culpabilité juive qui a aussi servi à maintenir ce peuple en vie, et qui de temps à autre se fixe sur certains objets, comme aujourd'hui sur le peuple palestinien, par exemple; lequel n'existe du reste que grâce à Israël et à cette culpabilité, venue d'ailleurs, de bien plus loin.

Curieusement, ces nouveaux historiens, pour soutenir leur thèse, en viennent parfois à une histoire génétique: S. Sand dit que les actuels Palestiniens – "tels dirigeants du Hamas" précise-t-il en jubilant – ont plus de chance d'être des descendants des Hébreux antiques que tel ministre israélien juif venant de Russie. A supposer que ce soit vrai, est-ce la filiation génétique ou symbolique qui compte? Outre que l'islam est passé par là et que les descendants palestiniens en question adoptent sans réserve la vindicte de l'islam envers les Juifs, vindicte qui elle aussi vient de très loin.

 

Parfois S. Sand déclare que les Juifs ne sont pas "un peuple au sens moderne". C'est que ce peuple n'est pas comme les autres, c'est clair. Mais dire que c'est une "identité" ne résout rien, car c'est aussi une étrange identité, rarement identique à elle-même; quelle que soit la manière dont elle est vécue par un groupe, on trouve toujours un autre groupe qui la vit autrement. De sorte que dans ce cas, "identité" est aussi problématique que "peuple". Donc la thèse de S. Sand revient à dire que le peuple juif est singulier, ce qui n'est pas vraiment un scoop.

 

Il dit aussi qu'il est un "Israélien d'origine juive" mais qu'il n'est "pas un Juif". Car "si je suis juif en Israël, je suis privilégié par rapport aux Arabes", et cela, il ne le veut pas. Au fond, c'est très pratique de se définir à partir de la bonne image que l'on veut donner de soi. En somme, il fait partie des Juifs qui disent qu'ils ne sont pas juifs tout en l'étant par leur origine en attendant que leurs enfants revendiquent d'être plus juifs qu'eux, et que les enfants de ceux-ci prétendent être moins juifs, etc. Vieille ritournelle qui rythme la transmission et maintient le peuple. Donc, prétendre que "le peuple juif a été inventé", et ajouter: "quel peuple n'a pas été inventé?", cela limite quelque peu la proposition. Il est clair que le peuple juif a été inventé, créé, lancé dans l'histoire par ceux qui ont écrit son Texte fondateur, la Bible, puis par ceux qui ont transmis ce Texte, l'ont lu et relu et appliqué ou rejeté de mille façons. Ce peuple a été inventé par le lancement d'une transmission symbolique, laquelle, dans ses mille variations, contribue à le redéfinir, sachant qu'une définition rigoureuse est impossible puisqu'elle figerait la transmission. (La définition hitlérienne était précise et elle visait précisément à arrêter la transmission, par l'anéantissement.)

 

S. Sand en veut surtout au sionisme, sans doute parce qu'il vit dans un Etat fondé sur le sionisme dont la politique lui déplaît. Il dit que le sionisme a inventé au XIXème siècle le peuple juif au sens moderne mais "sans grande réussite" car "la plupart des Juifs ne veulent pas vivre ensemble" (sic). Le "sans grande réussite" est une appréciation que d'autres peuvent contredire: un certain rayonnement d'Israël, et déjà sa création. Mais l'essentiel est ailleurs: tout grand mouvement, pour exister, cherche à se couler dans ce qui le précède, ou à couler ce qui le précède dans son propre projet. L'islam, par exemple, s'est fondé en posant que tous les grands Hébreux de la Bible étaient en fait des musulmans parce qu'ils sont "soumis" à Dieu (c'est le sens du mot muslim en arabe); une greffe solide. Les sionistes modernes se sont greffés sur l'amour de Sion, une des constantes du peuple juif pendant des millénaires; c'est de bonne guerre; sans cette greffe, leur mouvement n'aurait pas réussi. Une fois qu'il a réussi, l'Etat qui en résulte force la sympathie de tous les Juifs mais pas toujours leur accord politique. En tout cas, faut-il juger de la force symbolique et de l'existence du peuple juif à partir des discours de politiciens sionistes dont la valeur reste assez limitée au regard de cette transmission millénaire?

 

On comprend que, méconnaissant ou méprisant cette transmission, S. Sand se rabatte sur la définition du Juif la plus étriquée possible: être juif tant qu'il reste un antisémite sur terre. Autrement dit, c'est l'antisémite qui définit le Juif; énorme appauvrissement qui traduit la pauvreté symbolique de cette approche.

 

Dans ce même débat, Marcel Détienne a pointée comme aberrantes l'idée de peuple "élu" et de terre "promise". Mais n'est-ce pas être un peu dupe des mots, et nommer certains phénomènes par des mots qui les rendent irrecevables? Peuple élu signifie simplement: pas comme les autres. N'est-ce pas ce que l'on a constaté? Quant à terre promise, c'est un effet imparable de transmission: désigner cette terre comme "terre d'Israël" et faire passer le message de génération en génération, produit ce curieux résultat: au bout de quelque temps cette terre devient littéralement possédée par cette transmission, hantée par ce signifiant hébreu, occupée par ce Texte fondateur qui parle d'elle et qui transmet cette possession. Le résultat réel est que personne d'autre ne peut y être souverain. C'est bien ce qui s'est passé. Si par miracle un Etat palestinien y surgit, il ne peut qu'être problématique, étant issu d'un peuple lui-même problématique (Israël); il sera sans doute réduit aux zones de peuplement arabe, à Gaza et ses environs, à quelques zones de Samarie ou de Galilée…

 

En fait, nos bons historiens veulent "dénationaliser les histoires nationales". Excellent projet; à ceci près que les nations, on n'en parle que lorsque leur existence est en danger. C'est en 1940 que l'idée de "la France" a été exaltée avec succès; quitte à ce qu'elle soit payée cher par la suite. C'est au moment où devant l'afflux de coutumes islamiques, certains pays d'Europe se questionnent sur leur identité que celle-ci est évoquée. Sinon, ces termes servent de pâture aux intellectélés qui les déchirent à belles dents en attendant que la réalité les rappelle à l'ordre. Au fond, les questions nationales n'ont jamais trouvé de bon langage: en temps normal, c'est souvent l'extrême droite qui s'en charge; et aux moments critiques, elles deviennent l'affaire de tous. La question nationale n'est pas un thème durable, sauf encore en certains lieux critiques, comme le Proche-Orient, où elle cache un curieux mélange d'impasses symboliques et d'enjeux pétroliers.

 

S. Sand accuse l'Etat d'Israël de maintenir un état de guerre et de stress permanents, de façon artificielle, pour faire croire à un danger imaginaire et mieux souder le peuple juif autour de lui. C'est là une vision très déformée, car beaucoup de ceux qui voyagent là-bas observent et partagent une atmosphère détendue, conviviale, sympathique, ponctuée par la nervosité liée aux dures conditions notamment lors des époques d'attentats suicides; mais cette nervosité est assez bien intégrée. Le problème est plutôt qu'Israël est un modèle d'Etat moderne bureaucratique, et les autres Etats modernes finiront par l'imiter, car "la sécurité avant tout" servira de prétexte aux gestionnaires les plus obtus pour imposer leur loi. Sionistes ou pas, peuple juif ou pas. Mais c'est déjà une autre histoire.

A propos des minarets

 

 

L'opposition massive des Suisses à ce qu'il y ait plus de minarets a été, me semble-t-il, jugée avec trop de passion, une passion qui se dispense d'expliquer le phénomène. On se contente trop de l'idée que 58% d'entre eux sont des extrémistes; on ajoute d'ailleurs que si ce vote avait eu lieu en France ou dans d'autre pays d'Europe, le résultat eût été le même. Mais peut-on se contenter de cette hypothèse qu'il y a 58% d'abrutis en Europe? Elle est certes commode, quoiqu'un peu effrayante (tant d'extrémistes que ça?), et surtout, elle n'explique rien. Parfois on croit la nuancer: ce ne sont pas des extrémistes mais ils font l'amalgame entre islam et terrorisme. Cela aussi est un peu gros, parce que depuis le temps, les gens savent faire la différence entre le convivial et le fanatique. Du reste, pourquoi cette grosse différence que "nous" savons faire, serait-elle inaccessible à la plupart des autres?

Je fais donc une autre hypothèse, qui vaut ce qu'elle vaut. J'imagine que depuis le temps qu'on parle d'islam dans les médias, des Suisses (et d'autres) sont allés voir dans les Textes, dans le Coran par exemple, et ont trouvé avec surprise qu'Allah traite les chrétiens d'"imbéciles" – parce qu'ils osent "associer" un Fils à Dieu et parce qu'ils croient que Dieu peut aller avec une femme et lui faire un enfant. Cette découverte a pu produire chez eux un mouvement d'humeur, même parmi les incroyants. Elle a dû se propager d'autant plus vite et plus fort qu'elle était censurée. Elle aurait pu susciter un débat, mais c'était exclu: on ne discute pas de ces choses-là, sous prétexte qu'on trouve dans les Textes tout et son contraire; et que la parole d'Allah c'est l'affaire des théologiens. En tout cas, l'irritation ou la rancoeur s'est contenue, retenue, et elle ressort quand elle peut, par exemple lors d'un referendum (très dangereux, ce genre de vote: les gens disent en direct ce qu'ils pensent). L'irritation ressort sur un détail secondaire mais hautement symbolique: le minaret, signal aujourd'hui inutile puisque c'est de son faîte que le muezzin appelle les fidèles à la prière et que même dans les pays musulmans on a mis à sa place, tout au sommet, un haut-parleur, lequel ne saurait fonctionner ici, car son appel réveillerait à l'aube des gens d'une autre confession.

Bref, l'hostilité au minaret signifie un rejet symbolique d'un symbole perçu comme hégémonique ou souverain. (Rappelons que durant des siècles, dans les pays islamiques, les dhimmis, c'est-à-dire les juifs et les chrétiens ne devaient pas bâtir des lieux plus élevés que les "vrais croyants".)

Certes, le discours laïc aurait pu calmer les choses mais il n'en est rien. Un ami chrétien qui a demandé au ministère des cultes s'il était normal que des textes le traitant d'imbécile soient enseignés aux frais de la République s'est vu répondre qu'au nom de la laïcité on s'interdit d'interpréter les textes religieux. La réponse ne l'a pas satisfait: "En somme, s'énervait-il, si quelqu'un me traite d'imbécile, je suis en droit de l'attaquer pour insulte; mais s'il me dit que le Coran me traite d'imbécile, il ne fait que citer un texte religieux et je n'aurais rien à redire!". J'ai tenté de le calmer en lui disant que moi, en tant que juif, j'y étais traité de "pervers", et que cela ne me faisait rien. Ça ne l'a pas calmé. J'ai pourtant ajouté la réserve habituelle: il faut se placer dans le contexte de l'époque, d'il y a treize siècles… Là, il s'est fâché: "les fidèles et les élèves des écoles coraniques répètent des textes, pas des contextes!"

En tout cas, cela suggère que si le voile n'est pas levé sur le contenu des Textes fondateurs, notamment sur ce qu'ils disent des autres, le dialogue étant impossible sauf en langue de bois, se poursuivra par signaux agressifs; et la phobie remplacera encore longtemps la raison. Il est clair que les musulmans d'Europe ont besoin de mosquées pour prier et "se ressourcer", mais si la source où ils se régénèrent éclabousse les autres, et si les autres n'ont pas la maturité nécessaire pour y être indifférents, ils réagiront lorsqu'ils en auront les moyens. Faut-il pour autant supprimer dans chaque Texte fondateur les versets insultants pour les autres? Les choses sont loin d'être mûres pour que ce soit envisagé. En attendant, il est touchant de voir des politiciens se demander si le minaret est "absolument nécessaire" dans une mosquée; si des propos sur l'architecture pouvaient sublimer le problème…

 

 

Contradictions du jour

 

 

 

Pourquoi de grands esprits ne perçoivent-ils pas la contradiction criante dans ce qu'ils énoncent? A croire que leur parti pris, rarement explicite pour eux, leur occulte parfois ce qui pourtant est sous leurs yeux.

Exemple, Hegel opposant le judaïsme à la Grèce (dans ses cours à Francfort 1797-1800). Pour lui, le judaïsme c'était la pure négativité du monde, la persistance du fini face à l'infini, l'opposition insurmontable entre le divin et sa créature. La Grèce, au contraire, a réussi à réunir l'homme au divin et à s'ouvrir ainsi d'emblée sur l'infini, etc.

L'ennui c'est que, du temps où Hegel s'exprimait, le judaïsme persistait depuis des millénaires pour l'existence, et la Grèce avait disparu, ne laissant que des textes fossiles, en tout cas pas d'hommes pour les incarner (hormis les philosophes qui vivent du commentaire de ces textes, mais dont on ne peut pas dire qu'ils lient en acte le divin et l'humain). Et si Hegel en a conclu qu'il fallait écarter du parcours dialectique le judaïsme, comme non digne d'y figurer, celui-ci n'en a pas moins poursuivi son parcours, faisant travailler de façon complexe, féconde et combien dialectique le rapport entre le fini et l'infini, la faille ontologique entre l'humain et le divin; laquelle, tout en étant irréductible, fait toujours lien, de façon étonnante et durable, puisqu'elle porte une "Alliance" de trente siècles.

 

Autre penseur et autre contradiction, non moins massive.

C'est Claude Lévy-Strauss parlant de l'islam dans Tristes tropiques. D'une part il dit: "Si, pourtant, une France de quarante-cinq millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. (…) [Ils] le firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu est aussi grave que celui que nous refusons de risquer. Le pourrons-nous jamais? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser? "

Comme le dit un ami, autant mettre deux balles dans le barillet pour avoir plus de chance de gagner à la roulette russe.

 

Le même Lévy-Strauss écrit: « Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité. D'une main on les précipite, de l'autre on les retire au bord de l'abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple voilez-les et cloîtrez-les.  [Cette] grande religion se fonde moins sur l'évidence d'une révélation que sur l'impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables ; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l'abri du doute et de l'humiliation consiste dans une «néantisation» d'autrui (…). La fraternité islamique est la converse d'une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s'avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants. (…) Ainsi l'islam qui, dans le Proche-Orient, fut l'inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non-musulmans de ne pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu'elle assure toutes les autres la supériorité écrasante de les respecter ».

Derrière leur finesse apparente, ces jugements peu articulés et argumentés nous toucheront surtout par leur juxtaposition.

 

 

Contradictions du jour

 

 

 

Pourquoi de grands esprits ne perçoivent-ils pas la contradiction criante dans ce qu'ils énoncent? A croire que leur parti pris, rarement explicite pour eux, leur occulte parfois ce qui pourtant est sous leurs yeux.

Exemple, Hegel opposant le judaïsme à la Grèce (dans ses cours à Francfort 1797-1800). Pour lui, le judaïsme c'était la pure négativité du monde, la persistance du fini face à l'infini, l'opposition insurmontable entre le divin et sa créature. La Grèce, au contraire, a réussi à réunir l'homme au divin et à s'ouvrir ainsi d'emblée sur l'infini, etc.

L'ennui c'est que, du temps où Hegel s'exprimait, le judaïsme persistait depuis des millénaires pour l'existence, et la Grèce avait disparu, ne laissant que des textes fossiles, en tout cas pas d'hommes pour les incarner (hormis les philosophes qui vivent du commentaire de ces textes, mais dont on ne peut pas dire qu'ils lient en acte le divin et l'humain). Et si Hegel en a conclu qu'il fallait écarter du parcours dialectique le judaïsme, comme non digne d'y figurer, celui-ci n'en a pas moins poursuivi son parcours, faisant travailler de façon complexe, féconde et combien dialectique le rapport entre le fini et l'infini, la faille ontologique entre l'humain et le divin; laquelle, tout en étant irréductible, fait toujours lien, de façon étonnante et durable, puisqu'elle porte une "Alliance" de trente siècles.

 

Autre penseur et autre contradiction, non moins massive.

C'est Claude Lévy-Strauss parlant de l'islam dans Tristes tropiques. D'une part il dit: "Si, pourtant, une France de quarante-cinq millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. (…) [Ils] le firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu est aussi grave que celui que nous refusons de risquer. Le pourrons-nous jamais? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser? "

Comme le dit un ami, autant mettre deux balles dans le barillet pour avoir plus de chance de gagner à la roulette russe.

 

Le même Lévy-Strauss écrit: « Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité. D'une main on les précipite, de l'autre on les retire au bord de l'abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple voilez-les et cloîtrez-les.  [Cette] grande religion se fonde moins sur l'évidence d'une révélation que sur l'impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables ; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l'abri du doute et de l'humiliation consiste dans une «néantisation» d'autrui (…). La fraternité islamique est la converse d'une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s'avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants. (…) Ainsi l'islam qui, dans le Proche-Orient, fut l'inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non-musulmans de ne pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu'elle assure toutes les autres la supériorité écrasante de les respecter ».

Derrière leur finesse apparente, ces jugements peu articulés et argumentés nous toucheront surtout par leur juxtaposition.

 

 

Présences

 

  Je rentre de l'enterrement d'un voisin, pas vraiment d'un ami – nous nous croisions simplement tous les jours puisqu'il habitait à cent mètres, avec le même salut poli, distant, entendu. Et voilà, on vient de le mettre en terre, de l'inhumer (je suppose que c'est in-humus, retour à l'humus premier), et de retour chez moi je passe par sa petite rue, je sens sa présence qui manque, son absence vivante, qui résonne très fort avec l'autre absence, celle qu'il avait lorsqu'il était là.

Sur le chemin, j'ai croisé une dame qui m'a parlé de son cousin, que j'ai connu aussi, qui est assez jeune mais qui passé alzeimer. Et je comprends après-coup que les efforts obsédants qu'il avait pour dire de longues phrases qui paraissaient vouloir s'accrocher à de solides raisonnements, ces efforts n'étaient peut-être que son ultime résistance à l'avancée de la maladie. Ce doit être affreux de voir venir peu à peu la grande Perte de Mémoire et de n'y pouvoir rien; de constater qu'on a beau s'accrocher à de longues phrases, elles finissent toutes par donner dans l'abîme.

Et je me dis qu'il y a toutes sortes de morts: celle du corps qui disparaît, inhumé, celle de l'esprit qui se perd, laissant le corps livré à ses mouvements inanimés, celle du coeur ou de la pensée (que de gens ont gardé "tous leurs moyens" et ne pensent pas). Et il y a la "mort sociale" qu'on inflige à ceux qui étaient en place et qu'on met au placard ou sur les bas-côtés, qui restent sans emploi, sans fonction, sans aucun rôle à jouer; on les laisse pour morts alors qu'ils sont encore vivants. Affreux, d'être enterré comme un mort alors qu'on est encore vivant mais qu'on n'a pas les moyens de le dire aux autres, de les en convaincre.

Toujours en revenant vers mon bureau, je croise une femme qui attend au feu rouge, je la connais, elle est médecin, la soixantaine bien avancée. Naguère encore, son visage fripé trahissait l'avance de l'Age, terrifiante pour elle, et le ratage de ses liftings successifs. Eh bien là, elle a dû trouver le bon chirurgien, il a repris "tout ça", de sorte qu'elle a vraiment l'air d'une femme de quarante ans; pas une ride. Quand je l'ai abordée en disant: "Mais qui est donc cette jeune femme de ma connaissance?…", elle a roucoulé de plaisir. Je ne sais pas s'il y a quelqu'un derrière son masque lisse, mais après tout, il donne tous les signes extérieurs de la présence. Et moi j'y ressens une énorme absence.

Alors j'arrive à mon bureau et je me réfugie sur une feuille de papier où je me mets sous les ailes de l'autre Présence, la vraie, et je tente d'écrire ce qu'elle me dit.

 

A l’occasion de la mort de Lévi-Strauss

A l'occasion de la mort de Lévi-Strauss

voici, un extrait du roman:

Marrakech, le départ

où le narrateur, venu à Paris vers l'âge de 13 ans découvre Lévi-Strauss via Tristes tropiques à 15 ans:

(p. 207) – C'est vrai, je suis venu en France dans un état de grande douceur et de révolte intégrale; dans un amour de la loi et une totale méfiance envers ceux qui l'appliquent. Très marqué par Marrakech où j'ai vu de tous côtés ceux qui jouissaient sur notre dos au nom de la loi, et souvent au nom de Dieu.

A la fin de la seconde, j'ai tous les prix (sauf en gym), une bonne douzaine de livres que j'ai choisis avec le prof lors d'un achat pour toutes les classes. L'un d'eux, Tristes tropiques, était dur, mais je me suis forcé: "Vas-y, les tribus d'Amazonie, c'est là qu'est le secret. C'est bien au-delà de Marrakech…". Cette connaissance supérieure, j'étais sûr qu'elles l'avaient. Mais d'où ça leur est venu? La question m'est restée dans la gorge, sans réponse. Quelques mois plus tard, un dimanche, je reviens de Boulogne rendre visite à mes parents, et le long de la Seine, je vois chez un bouquiniste ce nom bien en vue: Lévi-Strauss. (Je croyais être seul à le connaître.) Je bondis comme si c'était un de mes intimes qu'on exhibait. Comme je ne peux pas acheter le livre, je m'installe dans un coin pour le lire: c'est affreusement difficile, mais pas question de lâcher. Après tout, si je lis en hébreu comment l'agneau ou la colombe du sacrifice doivent être préparés, je dois pouvoir lire ces choses barbares mais, paraît-il, essentielles. Déjà le titre est du chinois: Anthropologie structurale… Je m'obstine, j'avance comme dans une forêt pleine de lianes – des "filiations", des "structures" (c'est quoi, ça?). Et le soir, je repars énervé, frustré. Je suis resté quatre heures sur un caisson. J'ai quand même l'impression d'avoir accroché une idée, une idée floue et bizarre qui m'est restée, sur le "secret" de la parenté. Ce secret c'est qu'on dit: voilà ceux qu'il faut épouser. Alors que chez nous, dans notre petit monde biblique, on dit le contraire: voilà ceux qu'il ne faut pas épouser, ceux dont il ne faut pas "dévoiler la nudité". Je connais par cœur le passage de la Torah qui aligne les interdits, les femmes interdites. Et toutes les autres sont permises; toutes les femmes, sauf quelques unes, on peut les approcher, peut-être même les toucher, si elles veulent bien. Il se trouve qu'elles ne veulent pas, je ne sais pas pourquoi, toujours pas. Mais l'idée qu'on doit épouser certaines pour faire "circuler les femmes" m'a sidéré. Alors j'ai douté de ces tribus lointaines: elles ne détiennent peut-être pas le secret de l'homme, le secret de ce que nous sommes. Oui, d'où ça leur viendrait? Puis j'ai glissé dans l'excès inverse: ces tribus, c'est des pauvres gens qui essaient de survivre en se racontant des belles histoires qu'on appelle des mythes. Nous aussi on s'en raconte, notre Livre en est plein, mais nos histoires ont mieux marché, voilà tout. Bref, j'abandonne cette affaire – la "structure" de l'humanité, rien que ça. J'imagine mon père en djellaba noire, et un jeune passe, un des leurs, qui lui fait sauter son tarbouch, et un "anthropologue" vient dire que ce n'est pas bien, qu'on a tous la même structure; et l'autre dirait comme moi: c'est quoi, la structure?… Et on y est soumis d'avance ou il faut s'y soumettre?

Oui, je laisse tomber cette histoire, d'autant qu'à la maison Le Capital m'attend, j'en suis au premier volume et je veux savoir de toute urgence la quantité de plus-value qu'il y a dans une toile de coton.