Archives annuelles : 2010

Croire au Père Noël. Cadeau et barakha.

 

         Pour la plupart, "croire au Père Noël" c'est croire à ce qui n'existe pas. Mais l'amour fait des miracles: imputer les cadeaux au "Père Noël", c'est dire sa joie de donner et de recevoir sous le signe d'un événement mystérieux. C'est faire le vœu que des cadeaux nous soient faits à partir d'un lieu étrange ou impossible, celui du Père Noël précisément. C'est donc le vœu que lorsqu'on bute sur l'impossible, eh bien ce soit fécond, qu'il y ait là-dedans du cadeau; qu'on n'ait pas à payer pour cet impossible… Et il y a bien des façons de payer les "impossibles" où l'on se coince: par exemple en ayant une "vie impossible".

Du coup le "Père Noël" devient symbole de "barakha", d'abondance, et cela rejoint la fameuse "bénédiction divine" qui court dans toute la Bible: elle est donnée par des "pères" (Abraham, Isaac…), des pères qui l'ont reçue et la transmettent à leurs enfants.

Quand le christianisme est né (longtemps après Jésus), il a posé que Dieu c'est le Père. Du coup, on ne sait plus très bien si ce cadeau, cette barakha, vient du Père ou du Fils ou de leur fusion en Dieu. Mais ce sont là des questions pointues que balaie l'envie du cadeau et du don.

Car que Jésus soit Dieu ou un homme "divin" et inspiré, que Dieu soit un Père barbu ou l'ensemble des forces extrêmes qui tendent le monde et poussent l'humain vers ses limites, ou le sortent de sa routine animale et fonctionnelle, cela importe peu à ceux qui parlent de "Père Noël" et se font des cadeaux de Noël. Même l'enfant, lorsqu'il apprend que le Père Noël est "imaginaire", est en âge de sentir que l'imaginaire n'est pas nul, qu'il enrichit le réel et s'enrichit du réel. Et ça le branche sur la question du don, de la barakha, du cadeau "miraculeux"…

Les enfants ont une vraie intuition de ce qu'est le cadeau, le don de vie, la naissance, le "Noël". Et leur approche du divin est parfois plus mûre que celle des adultes, surchargée de précautions, de défenses, d'une grande peur de paraître naïf, une peur elle-même naïve et infantile.

Et si l'infantile des adultes n'a pas le génie de l'enfance, tous deux se rejoignent pourtant dans l'amour du don, dans le désir d'être doués, d'avoir un cadeau du ciel, de "là-bas", du lointain où notre terre prend appui et qui parfois la met hors d'elle.

 

 

 

 

La Passion – Séminaire 2010-2011

PSYCHANALYSE ÉTHIQUE

 

à la Faculté de Médecine–Paris Descartes, Pavillon 1

15 Rue de l’École de Médecine

75006 Paris

Un invité-surprise ayant écrit sur le sujet abordé sera présent.

Un résumé du débat sera affiché sur le blog :

SÉMINAIRE 2010-2011 de

DANIEL SIBONY

LA PASSION

Sept séminaires

PASSION DE L’AMOUR, DE L’ARGENT, DU POUVOIR, DU LIEN (addictif,

religieux…)

PASSION DE TRANSMETTRE, D’ANALYSER, D’INTERPRÉTER

Le mercredi 15 décembre 2010 à 19h

LA PASSION DE L’AMOUR (et de la haine)

 

Entrée : 15 euros ; 5 euros (étudiants)

Informations : 01.45.44.49.43

www.danielsibony.com

www.youtube.com/user/danielsibony

Les séminaires suivants auront lieu : le 12 janvier, 9 février, 9 mars, 6 avril, 11 mai et

20 juin 2011 de 19h à 21h à la Faculté de Médecine.

http://danielsibony.typepad.fr

Fête des lumières – Hanouccah

         Hanoucah. L'idée de cette fête, c'est qu'en libérant le Temple, les Hasmonéens ont trouvé un peu d'huile qui a duré plus que prévu. L'huile qu'ils ont trouvée a permis plus de lumière… Or, en un sens, il y a toujours plus de lumière, à condition de voir, et pas seulement de prévoir. Quand on ne fait que prévoir, on met l'avenir dans le passé; quand on essaie de voir, on lance une lumière sur l'inconnu, on cherche, on voit plus loin.

         Hanouccah. Le mot veut dire inauguration. Il contient aussi la racine de l'éducation (hanokh, hinoukh); et de l'acte inaugural. Ici c'est l'acte où il y a eu plus-de-lumière que prévu. C'est un exemple de l'acte qui crée un peu plus de lumière (une bougie de plus par jour…), et qui prétend révéler un peu plus d'être. Outre le sens évident: faire partie du peuple qui veut marquer cela.

         Ils ont donc trouvé plus-de-lumière. Hanouccah, d'une année sur l'autre, ajoute de la lumière à celle de l'an passé. Et chaque jour, on met une lumière de plus que le jour d'avant, pendant 8 jours. Ainsi, on met en acte ce plus-de-lumière, cet un peu plus, jusqu'à 8 jours: une semaine "plus 1". On boucle ainsi une unité de temps. [note: En fait, il y a encore le "+1" du shamash, mais laissons-le de côté.] On boucle une unité minimale: la semaine+1. Le 8ème jour, dans la tradition, symbolise le temps messianique, la fin de l'exil… En tout cas, on ajoute un peu plus de lumière jusqu'à atteindre l'unité qui déborde sur l'autre temps.

         Donc, Hanouccah c'est la fête du "plus-de-lumière". C'est une transmission de lumière… Du reste, on est rarement dans le noir total, on est souvent dans un manque de lumière. Donne plus de lumière! As-tu assez de lumière?Eclaire-moi plus! Explique-toi! Goethe a eu pour dernier mot, juste avant sa mort: "Mehr licht": plus de lumière…

         Le miracle "officiel", c'est qu'ils ont eu plus de lumière; "ce qu'il y a", s'est fécondé, multiplié. Signe d'une ouverture sur l'être, en l'occurrence divin – qui accroît l'être de ce-qui-est. Mais le vrai miracle c'est de faire passer cela, chaque année durant 8 jours, d'une année sur l'autre, sur vingt-deux siècles… Ce supplément de lumière par unité de temps. On célèbre, on invoque le fait que ça donne plus qu'il n'y avait.

         Plus de lumière. Ailleurs, dans la Bible, c'est plus de pain que ce-qu'il-y-a. Il y avait peu à manger, et en fait il y a plus. Multiplication des pains, reprise par d'autres récits. La multiplication est une transmission dans l'instant. Ici, c'est une passation de lumière. L'enjeu de cette luminosité, c'est d'approcher l'Autre-lumière…

         On est tous porteurs de lumière, puisqu'on est visibles… Voir quelqu'un, c'est percevoir la lumière qu'il renvoie. C'est déjà bien de rencontrer des gens qui renvoient de la lumière. Il y en a qui ne renvoient rien. En physique, ça s'appelle des "corps noirs"; des "corps" qui absorbent tout. Ils sont trop lourds. Dans le cas des humains, ils ont peur de la perdre, leur lumière.

         Voir est un acte. Voir la lumière de l'être divin, la lumière d'être, c'est ce que nomme la Ménorah, le "chandelier", l'objet de l'éclairement, que Hanouccah reprend. Dans le récit fondateur, ils sont entrés dans le Temple, (le Second Temple) et ont voulu l'allumer. Cet objet symbolise l'existence de la lumière "normale" et de l'Autre-lumière; il porte deux lumières, pour rappeler que l'une appelle l'Autre.

         C'est dit dans certains versets bibliques: nér adonaï nishmat adam : la lumière de l'être divin c'est l'âme de l'homme (Psaumes). Inversement, l'âme de l'homme c'est la lumière de l'être-divin. Donc, avoir souci de ce plus-de-lumière, c'est avoir souci de l'âme, qui cherche à gagner la lumière, un peu plus.

         Le psaume qu'on chante lors de l'allumage réfère à l'inauguration de la Maison, donc du Temple. Il dit: "Je te glorifie, Adonaï, car tu m'as tiré" [comme d'un puits]. Comme Joseph, donc; l'homme, dans le trou est tiré vers la lumière. "Et tu n'as pas réjoui mes ennemis de moi" … "Tu m'as sorti des ténèbres du Shéol, tu m'as fait revivre de ma chute". L'être divin est évoqué comme ce qui fait passer de l'obscurité à la lumière. Parfois c'est l'inverse: quand la face de l'être est cachée. Le poème dit: tu as caché ta face, je me suis affolé (histarta pnékha haïti nivhal). L'être divin peut cacher sa face. [note: Certains ont "expliqué" ainsi la Shoah, mais ça n'explique rien, car pourquoi il a caché sa face à ce moment-là? et aussi longtemps. A moins de dire qu'Auschwitz est la face cachée du divin; ce qui n'"explique" rien non plus, cela nomme la Chose autrement.] Le poète demande à Dieu de ne pas cacher sa face trop longtemps. En d'autres termes, il se souhaite d'exister sur un mode qui ne soit pas coupé de l'être; de l'être-vivant-créant, auquel il en appelle. Et qu'est-ce qu'on peut appeler d'autre que ce qu'on n'est pas? à moins de s'appeler soi-même comme autre? Et c'est l'idée forte du psaume: A quoi servirait-il que je reste immobile, que je sois mort, que je descende dans l'abîme? Est-ce que le sable peut te glorifier? Est-ce qu'un cadavre peut chanter la création? C'est à entendre comme un symbole.

         L'être voudrait donc être glorifié, comme le sujet voudrait sortir du trou où il est tombé. Il faut qu'il se passe quelque chose, car l'être risque de ne pas être glorifié si le sujet reste dans le trou. Sortir du trou vers la lumière, en s'adressant au divin, c'est le glorifier. C'est la joie du retournement.

         YHVH, opérateur de retournement, cela signifie seulement que même dans le trou, dans le puits, il y a l'espoir d'un peu plus de lumière; un peu plus d'être, et déjà d'ouverture. Etre dans le trou et croire qu'on va y rester, c'est être désespéré, c'est un acte d'idolâtrie. C'est croire que l'être divin a dit son dernier mot vous concernant; que la création entière s'est mobilisée pour dire: celui-là ne sort pas du trou. C'est prétentieux de le croire. La création ne vous a peut-être même pas remarqué… Donc quand vous dites: "C'est le noir total, il n'y a plus de lumière pour moi", vous dites que les sources de lumière sont taries, épuisées. Vous posez que l'être lumineux est fini. C'est un acte purement narcissique.

 

         Donc, dans ce mot Hanouccah, on inscrit quelque chose qui est propre à la lumière, qui est inaugural. Ce qu'il y a d'originaire dans la lumière, c'est ce qu'elle a d'inaugural; au-delà d'inaugurer le "Temple", lieu supposé de la rencontre avec le Nom. Ce qu'elle a aussi d'inaugural, la Genèse l'a marqué posant comme "première" parole de la création: Soit la lumière (yéhi or). Il y a une secousse de l'être qui exprime: Voyons voir… Et cela donne le premier événement créatif, la lumière… Toute création est une transmission de lumière initiale.

         Cette lumière première, originaire, propre à la Création, c'est aussi celle que nous vivons quand nous faisons une vraie rencontre. Rencontrer quelqu'un c'est voir sur lui l'Autre-lumière qu'il renvoie. Si vous ne voyez chez lui que le reflet de votre lumière, vous êtes content de rencontrer une autre image de vous, c'est une jouissance narcissique – pourquoi pas, il faut de tout dans la palette des jouissances – mais ce n'est pas ce qui vous ouvre d'autres possibles. Si en revanche vous rencontrez sa façon de prélever l'Autre-lumière, qui est différente de la vôtre, la rencontre met ensemble deux façons de prélever la lumière-autre. Ce que toute vraie rencontre actualise, c'est l'originaire de la création, l'origine de la lumière, son transfert, via l'un-peu-plus-de-lumière, signe d'un certain combat pour la vie.

         Ce n'est pas pour rien que dans la rencontre on s'attache au regard, il renvoie la lumière et il en promet une autre. Mais la rencontre ne s'y réduit pas; l'enjeu de la rencontre est au regard de l'être et au regard des mots.

 

         Imaginez la Ménorah qui est à Rome sur les bas-reliefs de Titus; elle est immobile, pétrifiée; symbole de la défaite, du Temple détruit. Et pendant qu'elle était là en train de se fixer, de se sceller, un autre cycle d'éclairement (de Ménorah) était lancé, depuis des siècles déjà, comme si cette Ménorah, des sages l'avaient prise, l'avaient allumée, avec tout juste ces petites lumières, et l'avait projetée dans le noir de l'espace-temps où elle ne cesse de faire des tours, chaque année et de revenir en comptant de 1 à 8, fort subtilement: 1+1, 1+2, 1+3, jusqu'à 1+8. [note: Comme à Kippour; et là, on voit le rôle du shamash…] Ce chandelier a été arraché à sa tombe, à sa pétrification, et lancé comme un défi, un flambeau multiple qu'on se passe, en apportant sa petite part de clarté.

         Enfant, j'aimais regarder cette lumière de Hanouccah, quand tout le reste était éteint. Elle faisait jouer les ombres, elle jouait avec le noir, chaque mèche clignotait, et s'éteignait. J'ai compris pourquoi le chandelier du Temple devait "lancer une lumière de toujours" (nér tamid), qui ne s'éteint jamais. Celle de la transmission de vie. Chacun peut mourir mais la transmission de l'humain ne meurt pas.

 

 

 

Tombe de Rachel ou Mosquée?

Parus dans « Le Nouvel Observateur » du 18/24 novembre 2010

            L'Unesco, sans doute sous la pression des Etats arabo-musulmans, vient de voter une résolution demandant à Israël de ne pas inscrire le lieudit "Tombe de Rachel" dans le patrimoine culturel israélien. Ajoutant qu'il a aussi un sens pour les autres religions, et qu'il s'appelle Mosquée de Bilal bin Raba.

            Des dirigeants juifs de France protestent et rappellent que ce tombeau "a été attribué en exclusivité aux Juifs par la Pacha de Jérusalem en 1615", puis acheté par un dirigeant juif anglais, Moses Montefiore, en 1841; que c'est un lieu où des Juifs prient depuis des millénaires, et qu'il "ne représente rien de particulier pour les autres religions". Ce dernier point est erroné. Car dans le Coran, Rachel, son époux Jacob, et les grands personnages hébreux sont musulmans; l'islam est leur vraie religion. Certes, ils ont vécu avant lui, et ils ne savaient pas qu'ils étaient musulmans, mais le Coran, qui les "accueille", le leur apprend post-mortem, tout en l'enseignant au reste de l'humanité. Au fond, la décision de l'Unesco veut rétablir ce lieu dans cet ordre de vérité.

            On sait que le même problème se pose pour le Mont du Temple, à Jérusalem. Il y avait là le Temple hébreu; mais le Prophète de l'islam a eu, en Arabie, une vision, celle de "la mosquée lointaine". Or de son temps il n'y avait pas de mosquée là-bas. Mais si les grand Hébreux de la Bible sont musulmans, on peut comprendre que leur Temple soit, en "vérité", une mosquée. Tout cela n'était d'abord que dans les mots, mais les troupes islamiques qui ont conquis la place au VIIème siècle ont avéré la chose: sur le Mont du Temple, ils ont construit une mosquée, El Aqsa, mot qui signifie: "mosquée lointaine". Ce qui rétablit les choses dans le même ordre de vérité.

            C'est donc le nième épisode du Conflit qui a lieu là-bas et dont l'enjeu est toujours le même: les seconds pourront-ils effacer le premier pour prendre sa place? ou sauront-ils, en s'inspirant de ce qu'ils lui prennent, féconder leur propre voie?

            Derniers ouvrages parus Marrakech, le dÉpart, roman, (Odile Jacob) ; et LES SENS DU RIRE, (Odile Jacob) Voir aussi : LECTURES BIBLIQUES. Premières approches – (Odile Jacob, oct. 2006) et LES TROIS MONOTHEISMESJuifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins – ((1992), Seuil, Points-Essais, 1997)

Le Séminaire 2010-2011 de Daniel Sibony

PSYCHANALYSE ETHIQUE 

Le  Séminaire  2010-2011 de

Daniel Sibony

La passion

en 7 conférences sur:

 

Passion – de l'amour; de l'argent; du pouvoir; du lien (religieux, addictif…)

Passion – de transmettre; d'inscrire; d'interpréter

 

mercredi 15 décembre 2010 à 19h

La passion de l'amour (et de la haine) 

à La Faculté de médecine – Paris Descartes, Pavillon 1

15, rue de l'Ecole de médecine

75006 Paris

 

Un invité-surprise ayant écrit sur le sujet abordé sera présent

Un résumé du débat sera affiché sur le blog: http://danielsibony.typad.fr

 

Inscriptions: psyethique@gmail.com

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros

Information: 01 45 44 49 43

www.danielsibony.com

www.youtube.com/user/danielsibony

Les conférences suivantes auront lieu les mercredis

12 janvier, 9 février, 9 mars, 6 avril, 11 mai, 22 juin

de 19h à 21h à la Faculté de Médecine 

 

 

Tombe de Rachel ou Mosquée?

         L’Unesco, sans doute sous la pression des Etats arabo-musulmans, vient de voter une résolution demandant à Israël de ne pas inscrire le lieudit « Tombe de Rachel » dans le patrimoine culturel israélien. Ajoutant qu’il a aussi un sens pour les autres religions, et qu’il s’appelle Mosquée de Bilal bin Raba.

         Des dirigeants juifs de France protestent et rappellent que ce tombeau « a été attribué en exclusivité aux Juifs par la Pacha de Jérusalem en 1615″, puis acheté par un dirigeant juif anglais, Moses Montefiore, en 1841; que c’est un lieu où des Juifs prient depuis des millénaires, et qu’il « ne représente rien de particulier pour les autres religions ». Ce dernier point est erroné. Car dans le Coran, Rachel, son époux Jacob, et les grands personnages hébreux sont musulmans; l’islam est leur vraie religion. Certes, ils ont vécu avant lui, et ils ne savaient pas qu’ils étaient musulmans, mais le Coran, qui les « accueille », le leur apprend post-mortem, tout en l’enseignant au reste de l’humanité. Au fond, la décision de l’Unesco veut rétablir ce lieu dans cet ordre de vérité.

         On sait que le même problème se pose pour le Mont du Temple, à Jérusalem. Il y avait là le Temple hébreu; mais le Prophète de l’islam a eu, en Arabie, une vision, celle de « la mosquée lointaine ». Or de son temps il n’y avait pas de mosquée là-bas. Mais si les grand Hébreux de la Bible sont musulmans, on peut comprendre que leur Temple soit, en « vérité », une mosquée. Tout cela n’était d’abord que dans les mots, mais les troupes islamiques qui ont conquis la place au VIIème siècle ont avéré la chose: sur le Mont du Temple, ils ont construit une mosquée, El Aqsa, mot qui signifie: « mosquée lointaine ». Ce qui rétablit les choses dans le même ordre de vérité.

         C’est donc le nième épisode du Conflit qui a lieu là-bas et dont l’enjeu est toujours le même: les seconds pourront-ils effacer le premier pour prendre sa place? ou sauront-ils, en s’inspirant de ce qu’ils lui prennent, féconder leur propre voie?

  

Freud occultiste?

          Les derniers jugements de M. Onfray sur Freud (Le Monde du 16/10/10) me confirme dans l'idée qu'il fait sa psychanalyse avec Freud, au moyen de Freud, qu'il peut donc tordre et retordre dans tous les sens pour y projeter des états d'âme variés, assez agressifs et méprisants. Mais une psychanalyse, c'est fait pour ça, à condition qu'il y ait aussi une personne qui écoute, qui interprète ce qui est en train de se transférer comme fantasmes, rancœurs, etc. et puisse aider l'analysant à quitter son tournage en rond.

         Peu importe ici que cette poubelle agressive jetée sur Freud signale que "ça ne s'arrange pas"; et que le patient, c'est fréquent, a du mal à se consoler du père décevant qu'il a eu, ou même désastreux. Les analyses butent souvent sur ce point vif de la transmission symbolique: à travers le père, arriver soi-même à exister comme "père" ou comme auteur de ses actes, où l'on se révèlera à son tour autrement déficient. Sans ce défaut ou ce manque, la vie serait perdante.

         Quant au défaut accablant que M. Onfray trouve à Freud cette fois-ci, il mérite quelques remarques.

         Freud dit que certaines "psychonévroses" actuelles trouvent leur origine dans un passé lointain, dont les données archaïques se sont transmises sans un support matériel – biologique – repérable. Une telle idée est-elle si audacieuse? Si l'homme a une origine dans un passé très lointain, pourquoi pas sa névrose? Faut-il être parapsychologue ou occultiste pour faire place à des transmissions symboliques qui, prenant corps chez des sujets vivants, sont elles-mêmes leur propre matérialité? On sait que sur le concept de matière, la physique contemporaine avance des choses surprenantes: de la matière non perceptible, de l'énergie noire, sans parler des photons (grains de lumière) qui ont une masse nulle. Bref, l'immatériel joue un grand rôle dans nos vies. Et si Onfray se scandalise de ce que "derrière la nature, il y aurait donc autre chose", qu'il qualifie d'au-delà, comme pour le basculer vers l'obscurantisme, c'est peut-être qu'il a une piètre idée de l'au-delà de nos perceptions, et oublie que la nature subjectivée par l'homme qui en fait partie, produit des replis, des arrières mondes, des autres scènes dont nos psychés à la fois souffrent et bénéficient.

         De même, prenons un phénomène dit "occultiste" comme la télépathie. Le fait que des gens aient la même idée en même temps sans le support immédiat de la parole – qui est déjà assez immatérielle mais dont les effets matériels sont bien connus. On peut montrer que ce phénomène télépathique est assez banal. C'est plutôt ce qu'on en fait qui peut ou non intéresser. En analyse, si l'analyste offre au patient un peu plus qu'un écran pour y projeter ses souvenirs et ses fantasmes, s'il lui offre un "univers" assez riche où le patient peut "voyager", retrouver des choses vécues et des choses non vécues mais qui lui parlent, qui lui ouvrent d'autres dimensions de sa vie, alors il arrive que le patient pointe dans ce champ très ouvert une idée, dont l'analyste est inconscient, mais dont il peut après-coup prendre conscience du fait que l'autre la distingue. Dans ce cas, ils auront eu la même idée en même temps. A priori, il n'y a rien là de mystérieux. Ce qui peut l'être c'est que cette idée, si par exemple elle signifie au patient qu'il y a pour lui de l'amour dans l'être, elle peut lui servir de soutien, dans son enjeu d'exister. Tout comme elle peut exaspérer ses tendances mortifères. Bref, le jeu reste ouvert au travail d'interprétation.

         Dans son petit bout d'analyse, M. Onfray a besoin de traiter Freud d'onaniste jouissant de ses fictions, de délirant qui croit à ses légendes, etc., pour pouvoir s'identifier, lui, à Socrate, dont le nom est éternel alors qu'on a oublié ceux qui l'ont condamné à mort. Mais personne ne veut la mort ou le silence de M. Onfray, (ni l'envoyer au bûcher "après le pale et le rouet, la poix et l'éviscération – de beaux fantasmes, en somme).

         Dommage seulement qu'on n'ait pas pu répondre à son arrosage massif sur les ondes cet été. Pour ma part, j'ai voulu y répondre mais on m'a fait savoir que j'avais déjà répondu, à mon insu, rien qu'en parlant de psychanalyse 7 mn sur France-Culture. Tout est donc pour le mieux.

 

 

 

Le « mondial », le jeu et la passe

 Aujourd'hui, lors des grandes compétitions de foot, les vues des stades par hélico donnent une image saisissante et font parler de temple et de sacralité. Or le public qui suit ces matchs en live, et les milliards d'individus qui les suivent sur écran jouent eux aussi. Chacun joue en misant sur une équipe, sur des joueurs qu'il observe, ou sur cette passe précise qui a lieu sous ses yeux, dont il attend un effet; et si elle rate, tout son corps tressaille comme s'il voulait la rétablir, la réussir mieux que le joueur, qui est un peu son instrument. Et lorsque l'équipe qu'il a choisie attaque et se trouve près du but de l'autre, il faut que ça passe; l'homme convoque tout son désir de voir, dans sa vie, un obstacle franchi. Et si ça ne passe pas, ou si ça rate le passage, il lève les bras, déçu, découragé, mais il repart de plus belle. Et s'il déplace sa préférence d'une équipe à l'autre – si ce qu'il aime, c'est qu'il se passe quelque chose de fort et d'inventif, là aussi il attend quelque chose, une suite de passes décisives.

C'est dire que l'identification, qui bien sûr travaille à fond dans ces matchs (y compris de tennis, de rugby, etc.), est précédée par une autre identification – à une nation, un drapeau, une équipe, une histoire. Et chacun attend du jeu qu'il déploie cette histoire, qu'il la fasse bien tourner.

Or là est l'ombilic de ces parties: puisque les bonnes équipes sont comparables, l'enjeu de leur lutte c'est de faire que se produise un bon hasard dont l'une ou l'autre puisse profiter. Le spectateur, par équipe interposée, guette lui aussi ce dieu du Hasard, et quand il fait signe (il y a toujours des coups heureux, des actes manqués qui rebondissent), il est tout excité, comme un joueur de Casino: il reçoit ce signe, et le suspense qui tient le public en haleine se décharge dans le cri de victoire ou de dépit.

Il y a donc, certes, des temples du sport mais la prière qui s'élève au-dessus d'eux (ou qui converge vers eux via les milliards d'écrans-télé) s'adresse au dieu du Hasard – sachant qu'en même temps il n'y a pas de hasard. Donc on joue entre hasard et nécessité, grâce à la préparation, la cohésion, l'esprit d'équipe, et la psychologie. (Une balle ratée trop fortement ou un carton jaune introduit une trace négative, une mémoire de l'échec, qui dure ou qui s'efface.)

Devant cet enjeu – gagner entre hasard et nécessité, entre le psychique et la technique -, les différences de classe s'oublient: le smicard suit les mouvements des joueurs millionnaires et oublie qu'ils le sont. Tous sont "égaux" devant ce Jeu de l'amour et du hasard, qui existe de tout temps.

Ce qu'il y a de contemporain, c'est de rassembler des équipes et des foules à l'échelle planétaire. Les foules ne sont pas toutes électrisées. J'ai vu des matchs sur la plage de Tel Aviv avec écran géant: il y a foule, mais chacun, assis sur un fauteuil, apprécie les bons coups, applaudit les bonnes passes, dans l'air tiède et le calme nocturne. J'avais pour ma part avec une curiosité précise: comment vont se comporter les équipes africaines? Certaines avaient une maîtrise totale du ballon, les joueurs semblaient danser en se faisant des passes, mais ça ne passait pas. La Côte d'Ivoire contre le Danemark par exemple; celui-ci a gagné sur une passe transversale de 70m, avec un jeu très calme; trop calme (puisqu'il s'est fait ensuite vider par des Japonais résolus). J'ai senti des équipes du Tiers-Monde agressives, comme pour dire: poussez-vous un peu, qu'on prenne place, vous êtes là depuis trop longtemps. C'était différent de l'agressivité hollandaise face à l'Espagne: là encore c'est le dieu du Jeu qui l'a emporté, lui qui est ouvert au hasard et aux signes inconscients, a gagné face aux Hollandais qui voulaient moins jouer qu'empêcher l'autre de jouer.

Un soir j'ai vu la balle comme une image de la boule terrestre. Ce ballon concentrait sur lui des effets de la grande boule, effets planétaires qui donnent la grosse tête à certains. On parle de ce que gagnent les joueurs; c'est le problème des stars démultiplié: les stars valent cher parce qu'elles concentrent sur elles beaucoup de regards du public; elles portent le narcissisme des foules qui les regardent. Sans ce regard qui les enveloppe, elles n'ont pas de valeur. Car à travers ces regards, ce sont des transferts qui les chargent. Les joueurs aussi; ils portent ces transferts fantasmes et de désirs, de deuils et de réparations. Transferts narcissiques: vous, qu'on valorise, mettez-nous en valeur, faites briller nos regards, que ça nous donne plus de lumière pour voir le monde en moins sombre.

Telle est la demande, implicite et lancinante, du public: Donnez-nous du jeu! Montrez-nous du jouable. Il y a même le fantasme qu'en absorbant du jeu, on en aura un peu plus dans la vie. Et chacun sait ce que c'est que de n'avoir plus de jeu, d'être coincé dans sa place, son symptôme, sa fonction; de n'avoir pas assez d'ouverture pour voir qu'il a du jeu dans l'être infini.

Mais en absorbant du jeu par la vue de ces matchs, le public se shoote avec, il jouit trop pour transformer cette prise de jeu dans sa vie. Il ne pense pas, absorbé qu'il est par les surprises qu'il guette.

Si l'on joue, un peu, avec le ballon planétaire, il monte de tous ces stades et ces écrans un voeu silencieux et massif: que la planète puisse avoir un peu plus de jeu, qu'elle soit un peu plus jouable, moins coincée dans les symptômes des puissants l'agrippent de toutes parts.

Quant à l'équipe de France, elle a révélé l'injouable (ou le mauvais jeu) que le pays entretient avec ses "jeunes", ses banlieues, son immigration. A force de se boucher les yeux, ça éclate sur d'autres scènes sous des formes gênantes. Cela exprime que la France ne se donne pas beaucoup de jeu. Elle se donne un Président rhétoricien, capable de répondre à toutes questions mais pas de créer du jeu là où il en manque cruellement.

Etonnant, que ce soit le jeu compétitif qui nourrisse toutes ces questions; lui qui est assez franc pour soutenir la rivalité. Et que deviendrait sans elle l'espèce humaine?

Encore un mot. Le ressort de ces matchs, ce n'est pas qu'il y a des règles, des lois auxquelles on prend plaisir alors que d'ordinaire la loi serait plutôt une corvée. En fait, les règles sont intégrées, on s'en sert pour le jeu, et c'est au jeu qu'on prend plaisir. Outre que les lois ordinaires de la vie ne sont pas toutes des corvées (sauf pour les narcisses et les dépressifs); on s'en sert dans la vie; elles ne deviennent une dure épreuve qu'aux moments critiques où l'égoïsme veut faire sa loi. C'est autre chose qu'une corvée. La loi devient corvée lorsqu'on y perçoit la jouissance de ceux qui l'ont mise en place; et qui par exemple en prennent à leur aise au nom de la sécurité. La règle du jeu, au contraire, vous maintient dans le jeu, vous y ramène, mais c'est le jeu qui compte. Le plaisir n'est pas de voir le joueur observer la règle; il y a de la gêne quand il la viole, mais ce qu'on attend de lui, c'est autre chose: du jeu.

  

Pourquoi ai-je écrit ce texte ? C'est que par hasard, après la coupe du monde de foot, ce titre de livre m'est revenu à l'esprit: Le jeu et la passe[1], où je parlais du jeu comme besoin, comme désir, comme tension propre à l'humain. Même si les animaux jouent, l'homme, lui, joue avec le jeu, il peut le prendre comme objet d'un nouveau jeu, et ainsi de suite; et les meilleurs jeux sont ouverts sur l'infini, l'inconnu, l'indécidable, alors que les jeux des animaux sont une activité fermée, où leur espèce se définit. J'y parle aussi de la passe; titre d'une pièce de théâtre sur le passage, la transmission. La passe, cruciale dans le foot, n'était pas vraiment le sujet. Encore que dans une comptine, à Marrakech, nous chantions (en arabe): Moïse a shooté la balle au Sinaï et l'a passée à Josué, qui l'a passée aux Anciens, qui l'ont passée aux Prophètes, etc., et nous étions supposés la recevoir, cette balle de la transmission, et pouvoir jouer avec tout en jouant au foot.


[1] . Seuil, 1995.

Séminaire: L’entre-deux-corps: le 25 juin 2010 à 18h, 5 rue de l’Abbaye

 

Année 2009-2010

 

La 7ème et dernière conférence du cycle

Histoires de corps

de

Daniel Sibony

dans le cadre du thème : Symboles, jouissances, pouvoirs

 

a lieu le Vendredi 25 juin 2010 à 18h

sous le tire :

L’entre-deux-corps

Corps atteint, corps passion, corps désir, le corps et son autre,

le corps comme Autre

 

 

    La conférence sera suivie d'un débat d'une demi-heure sur le thème:

L'ACTUALITÉ et ses NON-DITS

 

Information: 01 45 44 49 43 – contact@danielsibony.com

site: www.danielsibony.comwww.youtube.com/danielsibony

 

 

 

Notez bien ces changements :

 

Attention : la conférence a lieu :

5 rue de l’Abbaye, Paris 6è  – salle Mabillon – 2ème étage

(c’est la rue qui longe l’Eglise St Germain par la gauche)

le vendredi 25 juin 2010

de 18h à 20h

 

 

P.S. Ceux qui aiment le spectacle vivant peuvent consulter : www.theatre.blog.lemonde.fr

La flotille pour Gaza-L’autre souffrance

12 juin 2010

  

Lors de cet événement très médiatique, on a surtout vu les condamnations, les protestations, les menaces… Mais on n'a pas évoqué, et pour cause, une souffrance silencieuse que tout un petit peuple a incarnée: ceux qui soutiennent Israël, et qui sont fort nombreux, ont vécu une blessure, une vraie souffrance, qu'il n'est pas sans intérêt d'analyser.

Bien sûr, c'était le prix payé pour une action très mal pensée, l'attaque israélienne sur la flottille[1]. C'est toujours dur lorsqu'une entité qu'on soutient est piégée alors qu'elle pouvait le prévoir. Mais cette souffrance paie aussi, chez ceux qui l'éprouvent, une confusion entre l'échelle des médias et celle des valeurs. Beaucoup sont tellement sensibles aux médias, dont ils ont parfois le culte, qu'ils prennent la condamnation médiatique pour un message universel. Or il n'est pas sûr du tout que l’opinion mondiale exècre Israël, comme voudrait le faire croire tout un courant médiatique.

Plus précisément: les médias français, voire européens, n’ont pas peur du judaïsme mais ils ont peur de l’islamisme; et ils lui jettent en pâture tous les vomissements qu’il réclame contre Israël, toutes les condamnations: cela ne coûte rien à ces médias (ou à ces responsables), et ils comptent ainsi amadouer une force importante qu'ils redoutent par ailleurs; dont ils sont même assez phobiques. Mais ces rejets ne reflètent pas l’état réel de l’opinion, déjà en France et en Europe; a fortiori sur la planète.

Bien des non-Juifs, qui ne sont pas pris dans ce haro, ont marqué leur étonnement devant cette action, leur compassion même, mais ils sont loin d'être furieux et "dressés" comme on le dit; et ils ne le sont pas en permanence, comme l'est la mouvance islamiste, laquelle draine toutes sortes de courants qui s’y prêtent, qui peuvent y trouver leur compte, mais cela ne produit pas une exécration générale. Or beaucoup de Juifs l'ont ressentie ; c'est donc qu'elle leur vient en bonne partie de l’intérieur: ils se sentent tout nus devant l'événement, devant l'accusation qu'ils croient universelle. En fait, c'est eux qui l'universalisent, comme s'ils n'avaient retenu de l’histoire juive qu'un index agressif venant des autres. Bref, ils n'ont pas très confiance dans ce qui fonde le peuple juif, à savoir une transmission millénaire, qui a fait renaître Israël en plein XXème siècle. Pour certains, elle se réduit à peu de chose et ils n’ont comme repère que le « on dit » des médias, la bataille des images, à qui aura la meilleure. Et aujourd'hui, la meilleure image est celle de la victime impuissante, portée par la compassion des autres; cette image est puissante pour un temps bref; mais elle est aussi fictive, car la victime elle-même ne peut pas y tenir.

Que peut-on dire à ces personnes, sinon d'être plus proches de leur transmission, de l'enrichir, et peut-être d'opposer à l’échelle des médias, l’échelle de Jacob ou d’Israël (l'autre nom de l'ancêtre). Peut-être aussi de se recentrer sur la valeur de leur existence, la valeur de ce qu’ils en font ; de profiter aussi des erreurs commises, notamment de comprendre que le manque de pensée qui a marqué ce fiasco, se retrouve aussi ailleurs, dans une façon de penser et d'exister qui ne se répare qu'en revenant à l'essentiel.

Les Prophètes bibliques n'ont pas dit autre chose: "Vous oubliez d’écouter la parole de l’être!" C’est leur refrain. Et cette parole n'est pas seulement celle des codes ou de la loi, c'est l'étude de l'être et du mode d'être, de l'essentiel qui est à vivre et à transmettre.

J'ai écrit des choses semblables à l'occasion de l'Intifada[2]; car chacun peut le voir: c'est le même événement qui revient; la même tactique de l'adversaire qui est prêt à se faire tuer pour faire de vous un tueur, le tueur contre qui tout le monde se dresserait. Or là-dessus, l'opinion, sinon les médias, fait preuve d'une vraie modération et ne perd pas la tête, loin de là.

Cette phobie devant une haine que l'on croit universelle (croyance qui est fausse) renvoie sans doute à une peur archaïque: la peur d'être visés par une haine massive; les Juifs savent où cela mène; bien qu'aujourd'hui le contexte soit tout autre.

Elle renvoie aussi à une peur originelle et fondatrice: celle de la faute. La tradition veut qu'on prenne le deuil pour cela. Mais comment sortir de ce deuil, en l'occurrence imaginaire, de cette mortification que certains s'infligent et qui témoigne qu'ils sont solidaires d'Israël sur un mode instinctif? Une seule issue, penser plus loin ce lien solidaire; se mettre en mesure de répondre aux questions éventuelles ; plutôt que d'en venir, comme certains, à vouloir « vendre père et mère » pour ne pas affronter l'événement; du fait qu'il semble mettre en cause l'existence d'Israël.

Or un pays dont l'existence est chaque fois mise en question, est un pays très fort. L'apport du peuple juif semble être une mise en question incessante de l'existence, de la sienne tout d'abord. Cela dit, il n'y a pas une puissance sur terre qui peut mettre une croix sur l'existence d'Israël; cela, c'est un fantasme islamiste, qui tentera toujours de passer à l'acte en ameutant la planète. Mais la planète n'est pas ameutée, elle n'est pas dans le sillage islamiste contre Israël.

Revenir à l'essentiel, c'est penser chaque action de ce Conflit en fonction de ce contexte millénaire, de la rivalité entre deux transmissions dont l'une, la plus récente dépend de l'autre, de la juive, et ne le lui pardonne pas. C'est aussi, plus concrètement, ne pas s'imaginer qu'on doit raser les murs parce qu'une action de l'Etat juif a été mal pensée. C'est vrai qu'elle a mis en oeuvre une violence qui ne se réfère qu'à elle-même (sans intégrer la nature très précise de l'adversaire, et le contexte plus large qui lui aurait inspiré d'autres issues techniques moins scandaleuses).

Que des gens mesurent le peuple juif et Israël à l'aune de ces actes limités, pourquoi pas? Mais cela relève d'un fantasme où ils veulent un Etat juif parfait, c'est-à-dire inexistant. Or il existe comme très imparfait, et cela réveille de la haine chez ceux qui sont déjà haineux. Si des Juifs sont très mortifiés par cette haine, c'est sans doute qu'ils réduisent leur être-juif au message qui vient des autres, quels qu'ils soient. Ou que leur fantasme à eux c'est d'être aimés par tout le monde, sans exception. Ce qui est exagéré.

S'ils en sont là, à chacune de ces erreurs (qui promettent de se répéter), c'est qu'ils sont pris dans une grande angoisse. Or l'angoisse est une perte des repères, qui peut aller jusqu'à n'avoir comme repères que ceux-là mêmes qu'impose l'ennemi. On en est alors réduit à avaler des repères empoisonnés. Pour vaincre l'angoisse, il faut retrouver ses propres repères, dans sa vie, sa transmission, son rapport au monde et aux autres. En se rappelant que le monde actuel n'est pas piloté par une bande de fanatiques, ni réduit au tourbillon qu'ils engendrent de temps à autre. Les médias, eux, en ont peur, ou feignent d'avoir peur; le monde musulman modéré aussi, paraît-il, en a peur, même s'il ne semble pas pressé de la vaincre. S'envelopper de cette peur et de cette angoisse, c'est trop dépendre de l'ennemi le plus fanatique, qui à son tour déteste le peuple juif parce qu'il dépend trop de lui dès l'origine. Cette angoisse signale donc un véritable tournage en rond. Or la transmission fondatrice d'Israël préfère le jet et le projet qui traverse la suite des générations.

 

 

 

Daniel Sibony

 

Psychanalyste, écrivain. Vient de publier Marrakech, le dÉpart, roman, (Odile Jacob) ; et LES SENS DU RIRE, (Odile Jacob) – www.danielsibony.comwww.youtube.com/danielsibony


[1] . Le 5 juin 2010.

[2] . Voir Journal d’Intifada et Proche-Orient. Psychanalyse d’un conflit.