Archives annuelles : 2010

Lieu d’Etude biblique: mercredi 9 juin 2010: Synthèse

 

Lieu d'Étude Biblique

(LÉB)

de

Daniel Sibony

 

Attention :

Suite à des problèmes de salle

changement d’adresse

La prochaine étude aura donc lieu au:
5 rue de l’Abbaye, Paris 6è  – salle Saint-Benoît – 2ème étage

(la rue qui longe l’Eglise St Germain à gauche)

 

LES DERNIERS PROPHÈTES

Isaïe, Jérémie, Ezéqiél et les douze "petits prophètes"

 

25 novembre, lundi 14 décembre  2009 13 janvier, 15 février, 24 mars,

5 mai, et 9 juin 2010

 

Séance  du mercredi 9 juin 2010 à 20h :

Petits prophètes (suite).

Synthèse

 

contact@danielsibony.com

01 45 44 49 43

 

Le raid sur la flottille pour Gaza

 

Point de vue

Le raid sur la flottille pour Gaza, par Daniel Sibony

LEMONDE.FR | 04.06.10 | 09h14  •  Mis à jour le 04.06.10 | 09h17

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/06/04/le-raid-sur-la-flottille-pour-gaza-par-daniel-sibony_1367372_3232.html

Quand on voit les images de l'opération israélienne sur la flottille vers Gaza, dès la première image de ce soldat israélien qui descend en rappel sur le bateau et qui se fait attraper comme s'il arrivait mains en l'air, l'autre soldat isolé se faisant jeter par dessus bord, on sent que ceux qui ont organisé l'opération ont plus péché par "bêtise" que par autre chose. Quelle armée oserait envoyer ses soldats se faire frapper sciemment ?

 

En revanche, cette "bêtise" mérite, comme souvent, d'être analysée. Elle suggère que les responsables envisageaient une sorte d'opération de police où les soldats descendent avec l'autorité de la loi et ordonnent le déroutage du bateau vers le port voisin pour vérifier la cargaison, etc. Cela veut dire qu'ils n'ont pas en tête la capacité de leur adversaire de mobiliser contre eux beaucoup de monde sur la planète, déjà le monde arabo-musulman, mais aussi beaucoup d'autres voix solidaires. Je dis des "voix", car la manifestation devant l'ambassade d'Israël à Paris n'a pas rassemblé beaucoup de monde (près de cinq cents m'a-t-on dit, ce qui est peu comme réponse à un appel d'Intifada générale devant les ambassades d'Israël).

Or si ces responsables israéliens ont eu une vision aussi étroite, aussi technique des choses, c'est peut-être qu'en Israël, tout une classe politique, médiatique, militaire, culturelle, n'a pas pris la mesure exacte de l'opposition à l'Etat hébreu comme tel. Opposition radicale à la mesure de ce qui fonde cet Etat : il est fondé sur une transmission symbolique millénaire qui a inscrit son projet de renaissance au fil des générations et qui a pu la mettre en acte à l'occasion de la Shoah (laquelle a servi de catalyseur, et non de cause). Or cette transmission symbolique a devant elle une autre transmission, celle de l'islamisme radical, qui s'en tient à une lecture littéraliste du Coran, et qui exclut par principe toute idée de souveraineté juive, donc d'Etat juif. C'est cette branche qui mobilise les opinions arabo-islamiques partout dans le monde, et qui souvent essaie de les fanatiser. C'est elle, semble-t-il, qui était représentée sur le bateau principal par un très fort noyau furieux, refusant tout compromis et tout dialogue avec les forces israéliennes.

Les morts et les blessés qui s'en sont suivi sont clairement le prix payé non pour le fanatisme, mais aussi pour la "bêtise" de l'avoir ignoré, pour ce manque de pensée reliant l'origine du conflit à chacun de ses épisodes. Cette pensée, ou son absence, donne à chaque événement du conflit toute sa signification, tout son ancrage dans les raisons profondes qui le provoquent : l'entre-choc de deux transmissions symboliques, qui devront bien, un jour, s'expliquer.

Une pensée plus vigilante dans ce domaine aurait justement inspiré une plus grande ouverture technique, même une certaine élégance dans la manière de faire. On aurait pu envoyer des plongeurs de la marine qui bloquent l'hélice, et les bateaux n'avaient qu'à se faire remorquer par un long câble d'acier vers le port voisin pour ladite vérification. (Puisqu'il est dit et admis qu'Israël est en guerre avec cette région autonome, laquelle n'est pas vraiment un bastion affamé – des amis qui en reviennent m'ont exhibé des photos de marchés bien fournis. Certes, ce n'est pas le luxe mais la denrée qui y manque cruellement, ce sont les nouvelles roquettes à plus longue portée.) Ce n'est pas la première fois que l'étroitesse technique exprime un manque de pensée. Or cette étroitesse, si elle s'étale parmi les responsables militaires (et on a vu le manque d'imagination qu'elle provoque lors de la récente guerre du Liban) a toute chance de se trouver aussi parmi les responsables politiques. Qu'ils soient de droite ou de gauche du reste, puisqu'on a vu des épisodes analogues traités de façon aussi peu pensée par des dirigeants des deux côtés.

LA PAIX DÉFINITIVE EST UN MIRAGE

C'est en réalité un abîme culturel qui est ainsi révélé à chaque épisode, concernant cet Etat singulier, Israël (Etat d'un peuple lui-même singulier, le peuple juif, dont la singularité ouvre, dit-on, sur l'universel), mais où beaucoup de citoyens semblent se contenter d'une pensée opératoire, normative, fonctionnelle, qui écarte comme ennuyeuse toute réflexion sur les racines et la transmission, ou pire qui la range du côté de la religion voire de la superstition. A la limite, cette culture a prôné jusqu'à ces derniers temps ce qu'elle appelait "l'homme nouveau", libéré du passé et encore plus des "mythes" antiques, entièrement adonné au présent, aux affairements technologiques – certes féconds et où le pays excelle – mais qui font des "bugs" quand l'origine archaïque bat le rappel. Comme c'est le cas.

Car c'est lors d'épisodes concrets et limités que le passé vous rattrape et vous questionne sur ce qui fonde votre Etat, votre souveraineté. Et lorsque des gens, de là-bas ou d'ici, n'ont pas de quoi répondre, ils se trouvent en butte à des vertiges haineux où, comme souvent, ce qu'on demande à l'Etat juif, c'est d'être non pas sans bavure, mais parfait, c'est-à-dire inexistant.

Quant aux perspectives de paix, elles restent ce qu'elles étaient ; il y aura souvent la paix, mais la paix définitive est un mirage, même avec un Etat palestinien, ou deux. Au fait, si l'Etat palestinien s'est cassé en deux avant même de naître pour la première fois de l'histoire, c'est un sérieux empêchement ; et les chefs israéliens ne sont pas assez malins pour l'avoir provoqué. D'autres empêchements sont aussi sérieux. Peut-il y avoir un débat de fond sur le conflit ? Sur les réfugiés (de toutes sortes, Arabes et Juifs) ? Sur la cohabitation avec des Arabes d'Israël qui se sentent plus palestiniens qu'israéliens ? Etc. Quant à la guerre elle-même, elle est bien sûr plus difficile que jamais ; lorsque l'une des stratégies vise non pas à gagner ou à vaincre, mais à salir l'autre aux yeux de tous comme pour le mettre au ban de la planète. Voilà le genre de questions passionnantes qui restent ouvertes et que les prochains épisodes rappelleront encore.

Daniel Sibony est psychanalyste et écrivain. Il a publié Marrakech, le départ (Odile Jacob, 2009) et Les sens du rire et de l'humour (Odile Jacob, 2010).

 

Nouvelles violences près de Gaza (1)

31 mai 2010

Nouvelles violences près de Gaza

 

 

Qu'en est-il de ce dernier épisode où une flottille affrétée par des militants pro-palestiniens (sous l'emblème de la paix) va porter secours à Gaza?

D'abord, on ne peut qu'admirer le courage de ces militants décidés à risquer leur vie pour la Cause d'un peuple "frère", dont ils pensent qu'il lutte pour un Etat indépendant.

Et l'on peut être impressionné par la fermeté des Israéliens qui, tout en sachant que cette tactique qu'on leur oppose vise non pas à les vaincre mais à les déconsidérer aux yeux du monde entier, tentent de dévier les bateaux vers le port voisin d'Ashdod pour vérifier la cargaison.

Cela n'a pas pu se faire, c'est le choc qui était programmé. L'enquête précisera si, comme le dit Tsahal, les militants ont attaqué, la forçant à riposter.

Au-delà de ce triste épisode, on peut se poser la question:

Ces militants pensaient-ils sérieusement pouvoir franchir une ligne qu'Israël surveille comme cruciale puisque des armes iraniennes peuvent y passer qui seront ensuite lancées contre des civils israéliens? Ou pensaient-ils s'offrir en martyrs? Comment le savoir? Ils sont allés à la bataille "pour la paix" et ils l'ont perdue. Il faut s'attendre à de telles explosions de violence car le Conflit, lui, personne n'ose l'aborder par ses racines.

En attendant, le public peu informé qui reçoit ces nouvelles-choc, sait-il que Gaza n'est pas un bastion affamé mais qu'on peut y acheter tout ce qu'on veut? et que la denrée qui manque cruellement, ce sont des nouvelles roquettes plus efficaces? Ce qui est assez normal.

Autrement dit, il s'agit d'un épisode de plus dans ce Conflit où la stratégie arabo-palestinienne semble invariable: non pas vaincre ni gagner mais déconsidérer l'autre en provoquant chez lui des réactions brutales, sauf s'il cède, et dans ce cas, il est perdu.

L'Etat hébreu aurait pu laisser passer cette première flottille, pour le panache, mais l'affrontement pour les suivantes aurait été plus sanglant. Puisque c'est l'affrontement qui est recherché. En outre, la réponse d'Israël eût été la même avec un gouvernement de gauche, comme on l'a vu dans le passé. C'est donc indépendant des luttes partisanes qui ont lieu dans ce pays.

Cela dit, il semble que les responsables israéliens n'aient pas beaucoup pensé les relations entre l'origine et l'actuel, entre ce qui fonde leur Etat dans une antique transmission et les événements de l'histoire présente. Je m'explique. S'ils avaient bien intégré que leur ennemi c'est le refus islamiste de toute souveraineté juive, refus lui-même millénaire, ils se seraient doutés qu'une flottille d'humanitaires devait comporter un très fort noyau d'islamistes fanatiques, prêts à tout et si possible au martyr. Ils n'auraient donc pas tenté d'arraisonner le grand bateau comme on le fait d'ordinaire; ils auraient su qu'ils avaient devant eux des gens qui jouissent plus de mourir que de vaincre. Ils auraient donc employé d'autres techniques, plutôt que de laisser leurs soldats tomber dans ce qu'ils appellent un "guet-apens" qui les a surpris". Il doit y avoir d'autres moyens pour détourner un bateau dont les six cents passagers sont menés par des intégristes.

Bref, il se peut que les responsables israéliens ne pensent pas assez que leur Etat singulier (pour un peuple juif lui aussi singulier mais ouvert sur l'universel) rend furieuse la partie adverse, dont l'idéologie produit assez de candidats au martyr. Quant au Tiers, notamment européen, qui regarde ce spectacle et qui se lasse de sa répétition périodique, peut-il dépasser la position où on le force à se mettre? Peut-on ici approfondir la réflexion sur ce Conflit et peut-être sur le rôle éventuel des Tiers en question, pour qu'il y ait un peu plus de paix, à défaut de la grande Paix définitive?[1].

 

    Daniel Sibony

 

   Psychanalyste, écrivain. A publié récemment: marrakech, le départ, roman, et Les sens du rire et de l'humour, (Odile Jacob)

www.danielsibony.com et www.youtube.com/danielsibony


[1] . Cet épisode ressemble à tous ceux de la première et de la deuxième Intifada, puis à d'autres affrontements, à Gaza ou ailleurs; dont j'ai parlé dans Fous de l'Origine. Journal d'Intifada, Bourgois, 2005; et que j'ai analysé dans Proche-Orient-Psychanalyse d'un conflit, Seuil, 2003.

Léb du 9/6/2010: Synthèse

 

Lieu d'Étude Biblique

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Daniel Sibony

 

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Synthèse

 

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Le contrôle des marchés

  

Depuis que j’ai écrit ce texte (il y a quinze jours), je vois pointer ça et là des décisions de contrôle des opérations financières. Je mets donc ce texte en ligne.

 

[20 mai 2010] Ces derniers temps, on évoque les marchés financiers, on s'adresse même  à eux comme à un groupe de personnes qui ont tendance à abuser, à ne pas comprendre tous les efforts que l'on fait pour se mettre sur la bonne voie. On leur demande de prendre en compte toutes les preuves que l'on donne d'une conduite plus responsable, etc. Or si des marchés s'incarnent comme un groupe de gens qu'il faut convaincre, car sinon ils vont foncer massivement dans nos réalités concrètes, c'est  qu'il y a un problème plus grave, non seulement souveraineté (qui détient le pouvoir?), mais de simple vérité. En effet, si des opérateurs financiers parient sur un phénomène, par exemple sur la baisse de l'euro, cela signifie qu'ils la souhaitent, qu'ils investissent de tout leur poids pour qu'elle ait lieu. Parier sur un événement en brandissant des chiffres énormes, c'est plus qu'un vœu, c'est un projet  pour l'obtenir. L'ennui c'est que ce poids qu'ils y mettent, ces très gros capitaux qu'ils mobilisent, n'existent pas, ils sont fictifs. De sorte qu'ils interviennent avec des actes fictionnels  pour produire des réalités qui elles sont délabrantes, et dont souffrent les citoyens, les entreprises voire les Etats. Certes, cela peut produire des effets d'assainissement. En outre, intervenir au nom de l'épargne que l'on gère, qui réfère à du travail accumulé, c'est prendre appui sur du réel; mais il y a des limites, semble-t-il, à la masse spéculative que l'on accroche à ce réel. Et c'est l'espace de ces limites qui n'est pas assez "travaillé". A preuve, les exhortations que l'on lance à ce groupe de personnes censé incarner le Marché.

Cela sert-il à quelque chose de les exhorter à un peu plus de dignité? C'est absurde, car les marchés font ce qui est faisable; ce pourquoi ils sont faits. Ils font tout ce qui leur est possible. Donc, ce sont les règles du jeu qu'il faut revoir, celles qui contrôlent ce qui est faisable. Est-ce ce qu'a commencé la chancelière Merckel? En lançant une mesure comme toute modeste mais qui fait l'effet d'une bombe: interdit de vendre à découvert, c'est à dire de vendre des titres que l'on n'a pas pour recueillir au bout de l'opération le bénéfice – qui paie quel travail? le  fait d'être intervenu en spéculant, en déclarant un achat qu'on ne peut pas réaliser.(Quelle prime narcissique: il suffit de dire, et c'est fait! On est d'avance crédité de pouvoir le faire. Ce n'est même pas un crédit, encore moins une dette; c'est "naturel".)     Sans doute, des dizaines d'autres mesures sont-elles à prendre, et la question qui se pose est dramatique: pourquoi ne les a-t-on pas prises plus tôt? En fait, on ne les a même pas envisagées, et il y a une raison à cela. Elle est d'ordre psychanalytique: les politiques, portés par la finance, n'ont pas la force ni le courage de se retourner contre elle. "Portés par la finance" ne réfère pas à un jargon populiste  ou pseudo-marxiste; il s'agit qu'une simple réalité: les politiques empruntent sur les marchés financiers et ont  peur de contrarier les grands prêteurs, peur d'être punis par eux, sanctionnés, interdits de prêts ou tenus de les payer cher. Ajoutons-y une inhibition presque  inconsciente: on ne touche pas aux réseaux symboliques de la société qui semblent incarnés par cet unique  équivalent universel, l'argent. On l'a vu lors des faillites de  grandes banques: on "vole "à leur secours pour qu'elles puissent se remettre de la secousse qu'elles ont produite. Tout se passe comme si la société baignait dans la réalité, avec tout ce qu'elle a d'épaisseur matérielle, et si le monde financier relevait du règne des idées, des purs symboles, des noms abstraits dont on oublie qu'ils nomment des "choses". Même si la chaine nominale peut être longue, il faut bien qu'au bout du compte, d'un certain compte, quelque chose de réel et de consistant se soit produit. C'est le cas même dans l'histoire métaphorique du touriste américain. Je la rappelle à ceux qui l'ignorent :l'homme arrive dans un hôtel parisien, il demande une chambre, il paie cent euros, et pendant qu'il va la visiter, l'hôtelier paie sa dette de cent euros au boucher, lequel rembourse un fournisseur voisin, lui permettant à son tour de payer da dette à la prostituée du coin; celle-ci court à l'hôtel, à qui elle devait cent euros, qu'elle paie; cependant que le touriste descend et dit que la chambre ne lui va pas; l'hôtelier lui rend ses cent euros; tout le monde a payé ses dettes sans qu'un centime soit dépensé. Pourtant, le billet réel de cent euros a produit ou activé un cycle relationnel assez dense. Et cette histoire, faite pour montrer que l'essentiel est que ça circule, et que la dette se transfère, ne peut pas se passer d'un geste réel, un billet de cent euros, et d'un bien réel qui lui répond. Sur ce point réel on peut bâtir une haute tour, mais jusqu'où peut-elle monter?

Bref, il faut un peu de réalité; et cela pourrait imposer une mutation mentale, une sorte de libération psychique, où des responsables  de tous ordres puissent intervenir dans les marchés financiers non seulement pour les réguler comme on dit(sans le faire), mais pour examiner les gestes et les actes de parole  réels ou "virtuels" qui ont cours, et les produits qu'on y fait circuler. Cela devrait se faire au même titre que le contrôle des produits de consommation: si du beurre ou de l'huile avariés sont mis en vente, des escouades de contrôleurs interviennent sur le champ (en principe).Pourquoi a-t-on laissé autant de produits avariés pourrir l'espace économique, en y glissant, outre les abus exceptionnels, les abus ordinaire Je me souviens qu'il y a un peu plus d'un an,  lorsque l'Etat français a pris des mesures de redressement draconiennes, le Cac40 avait monté de 10% dans la journée. Le soir, je confiais à des amis, moi qui ne suis pas économiste: j'espère que le gouvernement a pris des mesures pour interdire demain les ventes massives sur le marché, qui ne manqueront pas de se produire. Evidemment,  le lendemain, la masse des spéculateurs qui voulait "réaliser" s'est précipitée sur les ventes et le Cac40 a chuté de 6%. Exemple dérisoire, mais qui indique à quel point l'espace financier reste enveloppé d'une sorte de sacralité. On n'approche de ce temple, qui après tout abrite seulement un Veau d'Or, que sur la pointe des pieds, avec des mines contrites. En fait, beaucoup de politiques ont raison d'en approcher la tête basse car les Etats  eux aussi  balancent des capitaux énormes, des centaines de milliards qui… n'existent pas; tout comme le font les financiers. Du coup, l'inter-dépendance entre le politique et le financier risque de tourner en rond; et cette ronde donne le vertige à beaucoup de monde. Si l'Etat et la société doivent se mettre au régime, qui ose proférer que les marché eux-mêmes doivent se serrer la ceinture et qu'il faut prendre des mesures précises pour cela? Leurs actes symboliques doivent être limités par un peu plus de réalité, faute de quoi celle-ci sera enveloppée voire suffoquée par des actes virtuels où ne s'emboitent que des paris.

 

 Psychanalyste, écrivain, Daniel Sibony vient de publier Marrakech, le dÉpart, roman, (Odile Jacob) ; et LES SENS DU RIRE, (Odile Jacob) www.danielsibony.comwww.youtube.com/danielsibony

 

 

 

Séminaire du 28 mai 2010-Corps collectifs et appartenances

Année 2009-2010

Les  Conférences  de

Daniel Sibony

Attention :

Suite à des problèmes de salle

changements d’adresse, de jour et d’heure

La prochaine conférence aura donc lieu au:
5 rue de l’Abbaye, Paris 6è  – salle Mabillon – 2ème étage

(la rue qui longe l’Eglise St Germain à gauche)

le vendredi 28 mai 2010

de 18h à 20h

Dans le cadre du thème

Symboles, jouissances, pouvoirs

Histoires de corps (suite)

La sixième conférence à lieu le:

Vendredi 28 mai 2010 à 18h

sous le tire :

Corps collectifs

et appartenances

Quid du peuple juif et d’autres intégrations?

Conférence suivante le 23 juin

    Chaque séance sera suivie d'un débat d'une demi-heure sur le thème:

L'ACTUALITÉ et ses NON-DITS

Information: 01 45 44 49 43 – contact@danielsibony.com

site: www.danielsibony.comwww.youtube.com/danielsibony

P.S. Ceux qui aiment le spectacle vivant peuvent consulter : www.theatre.blog.lemonde.fr

Léb du Mercredi 5 mai 2010

Lieu d'Étude Biblique

(LÉB)

de

Daniel Sibony

fonctionnera à nouveau cette année 2009-2010

à 20h

LES DERNIERS PROPHÈTES

Isaïe, Jérémie, Ezéqiél et les douze "petits prophètes"

25 novembre, lundi 14 décembre  2009 13 janvier, 15 février, 24 mars,

5 mai, et 9 juin 2010

Séance  du mercredi 5 mai 2010 à 20h

Les douze petits Prophètes

Hôtel de l'Industrie, 4 place Saint-Germain-des-Prés, Paris 6è

contact@danielsibony.com

01 45 44 49 43

P.S. Ceux qui aiment le spectacle vivant peuvent consulter : www.theatre.blog.lemonde.fr

Jour de Shoah

Aujourd'hui (11 avril), les âmes des millions de Juifs tués en Pologne, et qui flottent dans l'air (ne serait-ce que l'air de la pensée) puisque aucun vent de l'histoire n'a eu le souffle assez fort pour les disperser, ces âmes en peine doivent êtres alertées. D'abord, on parle d'elles, on se les remet en mémoire, on les nomme – pas tous les noms, il y en a trop; même en France, on ne nomme chaque année que ceux de certains convois, et leurs proches viennent tendre l'oreille pour entendre le nom de leur parent appelé par une voie juvénile. Pour les autres, ce sera dans un an ou deux ou plus. Bien sûr, ces âmes sont aussi alertées quand on chante pour elles, quand on s'émeut ou quand des gens de diverses tendances les brandissent pour vaincre la tendance adverse. C'est normal, des morts de cette envergure sont pris forcément dans la parole des vivants.

Elles sont aussi alertées quand des jeunes Juifs vont visiter les Camps et reviennent en larmes avec des cauchemars, comme je viens d'en voir quelques uns.

Mais aujourd'hui ces âmes en peine sont alertées par un autre phénomène, incroyable: la Pologne pleure. Son Président et l'entourage de celui-ci ont été tués, et en Russie, par un accident dû au brouillard épais. Brouillard qui a entravé leur atterrissage pour une escale sur leur chemin vers Katyn, où vingt mille officiers polonais ont été tués par les Russes de Staline.

Mais comme les âmes que j'évoque n'ont pas lu la presse et ne connaissent même pas Katyn puisqu'à l'époque, les corps qu'elles habitaient étaient coupés de l'actualité, elles ne voient qu'une chose: les Polonais en masse pleurent et s'agenouillent dans les églises. Certes, nous autres vivants, ou supposés tels, nous savons les sens de ces gestes. Mais mettez-vous à la place de ces âmes errantes, qu'est-ce qu'elles se disent, avec cette manie qu'ont les humains de tout ramener à eux (car ce sont des âmes humaines)? Elles vont se dire que le peule de ce pays où a eu lieu le plus grand massacre de Juifs de tous les temps, ce peuple est en peine, il regrette, il se repent pour la part qui est la sienne dans cette histoire.

Du coup, elles sont attendries, elles pleurent même, elles semblent dire: "Alors on se retrouve? nous voilà enfin du même bord, après tant d'années, presque deux générations? vous pleurant sur la terre et nous dans les cieux? comme devraient le faire deux peuples ennemis quelconques? au lieu de s'entre déchirer avant de se réconcilier, ils pourraient déjà très vite se rejoindre au point fictif – pourtant réel – où tout deux sont démunis, désarmés devant l'irréparable de l'humaine condition."

Et c'est ainsi que les hasards de l'histoire provoquent de gros malentendus, des effets d'équivoque, auxquels on pense mais qu'on n'ose pas expliciter.

La violence des quartiers chauds

    De toutes part des experts accourent avec en main le remède à cette violence: il faut de l'autorité. Mais on oublie de se demander pourquoi "ça manque d'autorité", et pourquoi lorsqu'il y en a, et qu'elle s'affirme comme telle, elle est inopérante – dans les cas critiques où elle serait utile.

    Or bien souvent, pour ces jeunes issus de l'immigration, les parents sont disqualifiés, et ce sont eux, les jeunes, qui voudraient les requalifier, leur donner l'aura qu'ils n'ont pas eue; en affirmant quelque chose comme la loi de l'autre que ces parents n'ont pas su défendre. Ces jeunes veulent redonner de l'aura sinon aux parents, à l'identité dont ils procèdent, qu'ils ressentent un peu cassée ou malmenée. On connaît en psychothérapie ce phénomène où l'enfant qui grandit sacrifie sa propre quête de vie pour "soigner" les parents, réparer leur échec, allant jusqu'à se rebeller contre leur résignation.

    Du coup, quand ces parents les poussent vers la réussite convenue, vers les images de la reconnaissance sociale, ces jeunes sont encore plus coincés et furieux, car avec quoi peuvent-ils acquérir ces titres de reconnaissance? avec quel stimulant peuvent-ils travailler? (Les filles semblent mieux réussir, mais scolairement, car pour le reste, beaucoup héritent du même coinçage, à l'état informulé.)

    Si l'on compare avec les immigrations précédentes, notamment celle des Juifs de Pologne ou du Maghreb, le stimulant y était clair: se faire accepter par la France; avoir la nationalité, être reconnu en prouvant sa valeur. Ici rien de tel: la nationalité est acquise, on peut même la brandir même pour exiger que les titres, les signes de réussite soient obtenus plus vite que ça. Quand à "la France", elle supplie qu'on ne fasse pas de vague et que, faute de la respecter, on en donne au moins des signes extérieurs, le minimum. Elle ne demande rien d'autre.

    Chez ces jeunes, on observe même un clivage entre le respect des parents, souvent marqué, et le fait que ceux-ci n'ont aucune autorité et ne peuvent pas en avoir.

    Que ces jeunes veuillent avoir "tout et tout de suite" n'est pas imputable aux médias qui étalent ces emblèmes du "succès". C'est qu'il n'y a pas le choix: il faut avoir ces titres, ces emblèmes, et on n'a pas l'énergie de les acquérir, on n'a pas la motivation. Donc il faut taper du poing.

    Pour ces jeunes, l'impasse de leurs parents est imputable à la France, qui les a humiliés, exploités. En outre, des idéologues en rajoutent, en proclamant que les immigrés sont venus "nettoyer notre merde". Or cela se retourne contre ces jeunes, car des parents supposés humiliés n'ont aucune autorité; on les respecte mais on veut les venger, plus vite que ça, en "niquant" la France. Tout ce que celle-ci a accordé était un dû; elle n'a rien "donné". C'est un des effets pervers du "droit à".

    Si j'en réfère à ma propre immigration – du Maroc à Paris, à 13 ans en 1955 – c'était assez différent, et j'en témoigne, sur un détail, dans mon roman, Marrakech, le départ par la voix du narrateur:

    Ce qui m'a marqué en arrivant, c'est qu'avec mon père, dont je suis l'interprète et pour qui il faut traduire chaque nuance, dès qu'on entre dans un bureau pour une démarche, l'homme nous lance: "Asseyez-vous, je vous prie". Je n'avais jamais entendu ça. Après, je comprends que c'est formel, qu'on nous offre un siège mais que "le problème" va rester entier. Pourtant, je vois que notre "dossier" avance tout seul, sans qu'on ait à être gentils. "Vous avez droit à…", dit l'homme au bureau. J'écoute à peine la suite tant je suis heureux. On a des droits! Qu'avons-nous fait pour ça? Juste être là? C'est incroyable. J'ai l'idée que ces Français se font avoir, que ce sont de gros naïfs: nous donner tout ça en échange de rien? Juste parce que c'est la loi? J'ai le souvenir de m'être dit: Chut! Il ne faut pas en parler, ils vont s'apercevoir qu'ils sont floués; ou alors, le monde entier va venir ici. Quelle loi étrange; moi, je ne connaissais que celle des interdits. J'étais sidéré de voir l'agent des Allocations familiales passer chaque mois et déposer trois fois le salaire paternel. Les premières fois, on essayait de le retenir pour qu'il mange, qu'il boive, qu'il prenne au moins des gâteaux faits par ma mère. Mais il rougissait: "Ce n'est pas nécessaire, vous savez…" Lui aussi se faisait avoir…

    Ensuite, j'ai mis douze ans pour obtenir la nationalité. J'étais déjà bien intégré.

    Revenons aux jeunes de ces quartiers chauds qui suscitent tant la méfiance. Souvent, ils se font infiltrer par des logiques délinquantes (deal et drogue, notamment), et c'est normal, car ces logiques offrent des voies très directes pour "réussir". L'important est de couvrir "l'échec" des parents, ou de masquer leur clivage entre une modernité qu'ils envient et une tradition qu'ils redoutent de "trahir".

 

    Par ailleurs la méfiance envers ces jeunes se double de celle qu'il y a envers l'islam, car faute d'une lecture plus autorisée que les autres, le public s'informe et peut tiquer sur certaines choses qu'il n'a, justement, aucune possibilité de discuter. (La promotion tapageuse du dialogue va de pair avec son absence.) Or prétendre intégrer l'autre qu'on a peur de connaître dans son histoire, ses origines et ses problèmes, relève de l'imposture; surtout quand sa tradition d'origine fustige la culture qui l'accueille.

    Cette situation, la France y a sa part, car plutôt que de faire vraiment connaissance avec l'autre elle a fui dans une culpabilité soumise. Au point que le problème est aujourd'hui déjà faussé: parler de l'origine de ces jeunes, c'est avoir l'air de les y ramener; ce serait donc les discriminer si l'on questionnait plus avant, eux qui, tout en méprisant la loi, insistent qu'ils sont français. C'est là l'effet pervers de la naturalisation automatique. Des idéologues s'emploient à montrer que tout cela est un problème français, celui d'une frange de la population française qu'on n'a pas assez soutenue, qu'il faut soutenir; bref, un problème socio-économique mal géré, etc. On a ainsi un gros clivage dans le discours: sur tous les grands problèmes, chacun s'accorde sur l'importance de l'origine, mais dès qu'elle fait problème, comme ici, il ne faut pas en parler, pas même la nommer, ce serait discriminatoire.

 

La violence et l’autorité

    En tant que psychanalyste ayant écrit sur la violence et sur d'autres malaises sociaux[1], je m'inscris en faux contre des propos complaisants sur la violence à l'école. Tels ceux d'un pédiatre [2], qui nous décrit (et diffuse comme modèle) sa situation d'enfant autrefois, vivant dans une "précarité extrême" mais "respectant les enseignants", comprenant que tout n'est pas dû, qu'on doit gagner ses "galons", faire ses "preuves"; et l'on progresse ainsi sous la "protection" des maîtres et "l'amour compensatoire" que donnent les parents, jusqu'à maîtriser ses passions violentes et finir par "les refouler", par "se socialiser" et "cesser de se croire le centre du monde".

    L'ennui c'est qu'à mettre un tel exemple au centre du monde éducatif actuel, on rate complètement les problèmes qui s'y posent. Car ce que ne dit pas Naouri de son enfance et des siens, c'est qu'il faisait partie d'une immigration particulièrement motivée, où l'enfant disposait d'une transmission symbolique forte, où l'autorité parentale et le respect du savoir et de l'enseignant vont de soi. Son cas n'a rien à voir avec celui des jeunes de banlieue "issus de l'immigration" maghrébine qui ont du mal à prendre appui sur l'autorité des adultes car justement ils ont hérité d'une image parentale – et surtout paternelle – défaite, avec des problèmes symboliques qu'on a eu beau contourner, ils sont là. On aura beau dire à leurs parents de faire acte d'autorité, les menacer du retrait des allocations, ils ne peuvent que crier plus fort leur impuissance. L'image d'eux-mêmes qui s'est transmise est celle d'une autorité peu fiable, marquée par l'échec, la rancoeur, l'humiliation, l'amertume, et souvent le double discours qui à la fois valorise la modernité et la méprise au nom de la tradition, avec en arrière-plan des fondamentaux religieux qui font problème à l'Occident, mais qui parfois sont les seuls à fournir un cadre de discipline efficace.

    Le résultat donc, est que ces jeunes ont comme pris le relais de l'autorité parentale défaillante, ils veulent la prendre à leur compte pour l'affirmer haut et fort: ce sont eux les vrais adultes, eux qui savent comment ça marche. Et ce coup de force ne peut se faire que dans la violence, le passage à l'acte immédiat en cas d'altercation. Ces jeunes ont reçu en héritage un symptôme des parents, ingérable par eux autrement que par le coup de force, la relation brutale, duelle, où chacun d'eux est à la fois partenaire et détenteur de la loi, une loi au moins aussi valable que celle qu'on lui oppose. Ces grands enfants, toujours d'après les clichés, on "leur laisse croire que tout leur est dû"; c'est faux, ils le croient déjà, c'est un effet de leur posture narcissique pour compenser la défaite parentale.

    Bref, l'appel à l'autorité semble s'adresser à la galerie pour avoir des applaudissements plutôt qu'aux adultes sur le terrain qui voient leur autorité bafouée ou confisquée par certains jeunes. Ce n'est pas la première fois que l'on dénonce la séduction (envers les jeunes) pour mieux séduire le public non-concerné.

    Quant à dire que la précarité matérielle est négligeable en cette affaire, c'est inexact. Bien sûr, elle n'est pas déterminante mais elle compte quand elle s'ajoute au décor sombre où les parents ne peuvent avoir d'autorité; car pour en avoir, il faut être un peu plus auteur-acteur de la loi qu'on transmet.

    Cela dit, derrière ce symptôme parental qui écrase ces enfants et les oblige à se raidir jusqu'à être explosifs, n'y a-t-il pas aussi le symptôme d'un pouvoir politique qui prétendit intégrer ces familles par des mesures purement formelles? Mais on ne peut pas intégrer l'autre quand on a peur de le connaître, avec son histoire et ses problèmes. Il faut vraiment faire connaissance pour passer avec lui un contrat d'honneur qui ne mette pas "la France" dans une posture de mère coupable et maladroite, honteuse et incapable de "réparer". Et si cette connaissance reste toujours contournée – et avec quelles contorsions… -, on risque d'avoir surtout à gérer les conséquences, la violence des banlieues chaudes, comme un état de fait; au coup par coup, si l'on peut dire.

    En réalité, à la place du "faire connaissance", on leur a accordé une reconnaissance formelle et préalable. De sorte que ces jeunes n'ont pas la motivation qu'avaient les jeunes des immigrations antérieures, celles d'il y a 50 ans: nous cherchions à nous faire reconnaître par la France, à démentir le mépris (colonial ou autre) qu'elle avait pour nous, les étrangers. Nous trouvions là une énergie incroyable, une vraie motivation; et après des années on était naturalisés. (Dans mon cas, après douze ans.) Mais ces jeunes, déjà reconnus par la France, qui ensuite s'est enfuie, un peu confuse, me font dire qu'en un sens, pour certains, on leur a enlevé la motivation et on veut qu'ils soient motivés. Et qu'ils le soient… d'autorité. C'est faire jouer le mauvais rôle à l'autorité; la ramener au rôle du gendarme. Or on ne parle pas de l'"autorité" d'un gendarme.

 

    Certains, pour se masquer le problème, sont prêts à voir l'origine de ce malaise dans le slogan de Mai 68: "Il est interdit d'interdire". Ce faisant, ils doublent leur ignorance du réel par un réel manque d'humour; car cet "interdit" n'a pas été "suivi", il n'a jamais fonctionné; sans doute parce qu'il se contredit.

 


[1] . Voir au Seuil: Violence, Evénements I, II, et III – Psychopathologie du quotidien; ainsi que Perversions – Dialogues sur des "folies" actuelles.

[2] . A. Naouri dans Le Figaro du 12 mars 2010.