Archives annuelles : 2011

Psychanalyse éthique: les Conférences de Séminaire de Daniel Sibony

 

Psychanalyse éthique: les Conférences de Séminaire de Daniel Sibony reprendront cette année sous le titre:

L'existentiel

 A la Faculté de Médecine – Paris Descartes, Pavillon 1

15 Rue de l’École de Médecine, 75006 Paris

à 19h 

aux dates suivantes: mercredi 5 octobre 2011 de 19h à 21h – 9 novembre – 14 décembre – 18 janvier 2012 – 15 février – 21 mars – 11 avril – 16 mai – 13 juin

Le mercredi 5 octobre à 19h:

 "L'apport de Lacan à la question de l'existence"

avec un invité surprise.

 

30 ans après, que reste-t-il du discours de Lacan?

            Je pourrais parler de Lacan comme événement qui en a marqué plus d'un, qui a relié psychanalyse et sciences humaines (de quoi occuper beaucoup de monde), qui a eu le mérite de redonner Freud à la France – laquelle l'avait reçu dans un emballage grossier, alors que lui l'a emballé plus finement, dans une promesse sans fin d'en dire plus – et la promesse a remplacé le savoir qu'elle n'a pas donné… Mais je préfère parler de la voix et du texte. Voici, j'ouvre au hasard un séminaire de Lacan, n'importe lequel, plusieurs fois, et je tombe sur des phrases alambiquées, contorsionnées, mais toujours prometteuses d'un savoir neuf qui ne vient pas. Puis me revient en mémoire l'époque où je les écoutais, parmi des centaines d'auditeurs fascinés. Il se trouve que je ne l'étais pas, car il me consultait sur les maths (j'étais chercheur), sur l'hébreu biblique, et n'étant pas son patient, nous déjeunions de temps à autre… Peu importe, j'étais sensible au souffle de l'homme qui tenait ce discours: il enveloppait les questions essentielles – du désir, du symptôme, de la jouissance, du transfert, de la pulsion, du réel, etc. – il mélangeait tout ça, en paraissant y mettre de l'ordre, avec une foule de références érudites, de quoi pointer l'ignorance des auditeurs les plus savants car il amenait des choses d'ailleurs, toujours, comme un collectionneur, et il tenait son discours magistral à bout de bras; vers la fin, à bout de souffle, mais avec toujours la promesse de livrer le savoir essentiel.

            Dans cette vaste promenade qui a duré un quart de siècle, à raison de deux fois par mois, tout était évoqué, invoqué: linguistique, philosophie, topologie, théâtre, peinture, hébreu, Chine, Japon…, de quoi accrocher beaucoup d'intellectuels par la promesse d'un savoir nouveau, passé par la psychanalyse; renouvelé par elle. (Il est vrai que le point de vue de l'inconscient rafraîchit beaucoup de choses.)

            Qui le voulait, comprenait assez vite que la jouissance de Lacan était de tenir cet auditoire en haleine le plus longtemps possible. Et il y a pleinement réussi. Cela ne veut pas dire que l'auditoire s'est fait avoir: chacun y a peut-être trouvé son compte, mais la plupart étaient tirés comme par une laisse par la promesse d'en savoir plus, et la jouissance imminente de la voir se réaliser. Nous sommes tous très fragiles du côté de la promesse. L'amour de la promesse indique au loin la promesse de l'amour, de la connaissance, de l'éclairage tant attendu.

            Ce discours était vivant tant que l'homme qui le tenait était vivant. Mais, phénomène bizarre, on dirait qu'il a consommé sa jouissance dans ce discours, qu'il l'a pressé jusqu'à la dernière goutte de son plaisir de fasciner, et que ce qui est resté, à savoir le texte des Séminaires, est une sorte de corps sans voix, sans vie, qui s'éclaire surtout lui-même, sauf exceptions – où l'on a encore des éclats prometteurs. Souvent, il s'obscurcit volontiers, comme par peur d'être compris, dépassé. Aujourd'hui, il occupe des cohortes de lacaniens qui font des arpentages sur ce grand Corps inerte et trouvent des liens subtils entre telle ou telle de ses parties. Et certains y trouvent des choses: notamment l'énergie qu'ils y mettent, leur désir de s'interroger au moyen de ces mots, de ce style – que leurs aînés leur ont transmis parce qu'il les a fascinés. Mais les trouvailles sont rares et le matériau ingrat. On le touille et le retouille sans autre bénéfice que la sensation d'une présence parlante qui a occupé la scène – mais les restes de cette scène ne nous parlent plus, ne résonnent plus avec nos vies réelles; ni même avec les pratiques de la cure.

            Bien sûr, Lacan nous a redonné Freud, mais la facture qu'il fit payer a été lourde: toute une génération de "fans" englués dans ces formules, cette rhétorique, convaincus d'"en savoir un bout", n'ayant aucun moyen de voir qu'ils ont été sacrifiés, dans leur potentiel personnel, lorsqu'ils en avaient.

            Ainsi donc, il y aurait comme une justice symbolique qui, 30 ans après, condamnerait ce discours comme étant hors sujet, trop loin de nos problèmes réels? le livrant à ses "fans" pour qu'ils dégustent toutes ses nuances? Souvent, c'est le discours des "fans" pour glorifier Lacan qui le réduit le plus. Preuve que c'est leur amour qui lui donne consistance, attirant le regard public sur ce bourgeois excentrique, fascinant, désirant, capricieux, séduisant… Cette justice sévère sanctionnerait ce discours parce qu'il n'y a plus la voix, le corps gesticulant qui le portait? C'est un peu cruel. Pourtant, il parle beaucoup du "sujet"; mais cela a-t-il produit des sujets qui "existent"? ou des sujets qui se protègent dans le carcan de ce discours? – où l'on trouve surtout des questions suspendues et des signes indiquant qu'il enveloppe l'essentiel mais ne peut rien en dire. Mais cela peut-il se dire? Tel était le point d'illusion: après trente ans on a en main quelques fétiches – le cross-cap, le nœud, le schéma en tire-bouchon, les quatre discours, les "formules" de la sexualité – pas vraiment utilisables…, et si on laisse tous ces gadgets avec respect sur l'étagère, ou à d'autres qui les "travaillent" toute leur vie, on se retrouve avec un Rien bien précieux. Cette longue parlance a donné du rien, un rien auquel certains purent s'accrocher, et qui rappelle que l'essentiel existe mais qu'on n'y accède pas en écoutant un homme faire croire qu'il y accède. On connaît la blague du Juif qui vend des têtes de hareng parce que ça rend intelligent, tout le monde achète et certains viennent protester: "On n'est pas plus intelligent!" Et l'autre: "Vous voyez bien, vous l'êtes devenu!"

            Lacan a-t-il "refondé" la "psy" en reformulant ses thèmes? ou l'a-t-il posée, comme expérience vivante, entre des étaux solides qu'il croyait maîtriser (linguistique, structuralisme, mathématique, etc.)? Cela lui a permis de fournir un langage qui formule les problèmes d'une façon qui éloigne toujours plus de leur réalité.

            Quant à ceux qui ont fait leur carrière ou leur "beurre" avec ça (Roudinesco, Miller et d'autres), ou qui n'ont plus que ces repères et ce langage, ils crient au génie et maintiennent que c'est essentiel, incontournable. Incontournable peut-être comme phénomène d'époque, dont on paiera encore cher les fatuités.

            Car là se produit l'autre fait curieux: il est impossible de les convaincre du contraire; à cause du transfert. Lacan, dans son discours au fil des années, s'est élaboré lui-même comme supposé savoir, toujours, et de plus en plus. C'est même ainsi qu'il reformule le transfert freudien: transférer sur quelqu'un, c'est le supposer savoir. Non seulement des gens sont venus déposer à ses pieds leur destin pour qu'il en fasse quelque chose (transfert banal et massif qui s'est transmis), mais la plupart de ceux qui l'ont écouté ou suivi ont transféré sur lui, accroché sur lui leur désir de savoir. Or le transfert, c'est de l'amour, en l'occurrence originaire, notamment parental. On ne peut pas réfuter une personne qui a fait ce transfert, de même qu'on ne peut pas dire à quelqu'un que son père a été trompeur; on lui ferait de la peine inutilement.

            Donc, on ne peut pas réfuter la certitude qu'ont certains (lacaniens intégristes ou nuancés) de l'importance essentielle de cette pensée. On ne peut pas leur dire que ces phrases alambiquées, qui chaque fois semblent poser la question de façon subtile, ne font que s'en éloigner pour s'enivrer de leurs propres arabesques. En revanche, quand Lacan vivant enfourchait ses phrases et caracolait sur l'écume de leur vague, de leur flux et reflux, cela "en jetait", c'était un bon théâtre du verbe.

            Dans ce théâtre désert (sans lui), on perçoit les efforts de certains pour réinsuffler de la vie; le plus curieux, c'est qu'ils finissent par retrouver, avec un peu de chance, les bonnes veines du freudisme, comme si au-dessus d'eux planait ce mot de Lacan, parmi les derniers: "Vous pouvez être lacaniens si vous voulez, moi je suis freudien". Un joli pied de nez final, et trompeur comme il se doit; car il était freudien, lacanien, et n'importe quoi d'autre, pourvu que cela pût servir son désir du moment, qu'il n'a jamais lâché, au point de prétendre que le principe de l'éthique, c'est de ne pas céder sur son désir. (Encore faut-il le connaître, ce désir. Lui, connaissait le sien, et n'a pas cédé là-dessus; mais beaucoup prennent pour leur désir ce sur quoi ils ne cèdent pas; ou ne sont pas là quand leur désir fait signe.)

            L'excitation que Lacan a produite a-t-elle desservi l'analyse? a-t-elle permis à ceux qui en ont besoin de venir chercher de l'aide? Ou les a-t-elle dissuadés par ce savant brouillard plein de scintillements fugaces? Question ouverte. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois retiré, après qu'il eût achevé son feu d'artifices, il nous laisse songeurs sur la brillance de ces feux, qui brûlent en se consumant (contrairement au "buisson ardent"), et qui, une fois éteints, produisent certes beaucoup de livres – dont certains sont achetés sans être lus (les siens) -, et livrent surtout des lumières improbables.

 

Mouvement social en Israël – Une idée originale qui va loin

 

            Résumé: Le mouvement social en Israël est original: il étale au grand jour, avec une force massive jamais vue, des problèmes d'existence qui sont vécus ici dans une réelle impuissance. Quoi qu'on pense de l'Etat hébreu, son peuple est sur ce point, étonnant et novateur.

 

            J'ai assisté samedi soir 3 septembre à une étrange manifestation à Tel Aviv: trois cent mille personnes, avec beaucoup des jeunes, sont arrivées à "La place de l'Etat", pour exprimer un désir de justice et de vie digne (digne des efforts qu'ils font, car ce ne sont pas des chômeurs ou des déclassés: la plupart ont un travail, mais ne s'en sortent pas en raison du coût de la vie). Ce nombre est impressionnant, c'est comme si deux millions huit cent mille personnes défilaient à Paris. Du jamais vu, notamment ici: imaginez deux millions de personnes Place de la République à Paris, protestant contre le coût de la vie, sans Partis ni syndicats. Pourtant, ce coût est "très mal vécu" par beaucoup, ici.

            Tous ces gens en ont eu assez de se dire que d'autres décidaient pour eux que la vie leur coûterait cher, de plus en plus. Leur mot d'ordre principal: le peuple veut une justice collective n'est pas à entendre au sens de "justice sociale" qu'on lui donne ici, avec des accents ouvriers, syndicaux, économistes (mieux répartir le camembert…). Il s'agit de justice "collective" au sens où, pour tout collectif concerné – que ce soit des employés, des consommateurs, des travailleurs d'une entreprise – on veut que ceux qui le gèrent n'abusent pas de leur pouvoir, qu'ils aient une autre loi que celle de leur rapacité, qu'ils cessent de traiter les gens comme de simples moyens de faire de l'argent. (Voilà qui touche à l'une des plaies du commerce postmoderne: on n'essaie pas d'être utile tout en gagnant de l'argent, on veut d'abord faire de l'argent via l'utilité des produits; et l’on fait de gros efforts de marketing pour que l’acheteur s’y perde, et ne sache plus comparer).

            Fait curieux, ce mouvement qui porte sur des problèmes que nous vivons ici, leur donne une portée toute nouvelle, d'avant-garde, pourrait-on dire. Il pose d'abord et massivement le refus de s'enfermer dans une identité. Dans le cas des Israéliens, c'est l'identité sécuritaire. Elle est vitale mais elle n'est pas le but de la vie. Il ne s'agit pas de passer du "sécuritaire" au "citoyen", mais de combiner l'identité et l'existence, qui se révèlent être un couple dynamique: quel sens y a-t-il à défendre la sécurité de l'Etat si l'on n'a pas de sécurité intérieure? si on se sent exposé aux pulsions voraces de ceux qui imposent leur prix? et qui, en outre, profitent du cadre sécuritaire pour y enfermer les citoyens afin de mieux les pressurer en augmentant leurs profits.

            Ce serait donc réducteur de ramener ce mouvement aux tares de l'Etat hébreu, d'une économie prospère qui produit trop de "laissés-pour-compte", ou d'une démocratie "malade" de ses tumultes partisans, de ses "obsessions" sécuritaires… Le mouvement rassemble des gens qui en ont assez d'être la proie du marché quotidien (de subsistances, des loyers, de l'immobilier, etc.). Cela résonne plus largement: nos sociétés, avec leurs crises, y compris celle de la Dette, ne sont-elles pas la proie des marchés? notamment financiers qui, devenus partie prenante de l'économie, y font carrément la loi?

            Du coup, appeler ces gens "les indignés", c'est encore réducteur: leur mouvement s'est infiltré dans la passivité naturelle des citoyens, de là-bas ou d'ici, de tout pays développé en fait, où l'on vit ces questions (du prix à payer) d'une façon passive et impuissante. Et le contraire d'être passif, c'est être non pas indigné mais décidé, résolu, et ensemble. A une lettre près, cette Résolution implique une révolution, pacifique; une véritable avancée dans l'idée de démocratie. Celle-ci, au-delà des jeux politiques, des rivalités de partis ou de personnes pour tel ou tel poste important, impliquerait un contrôle populaire (en dehors des syndicats et des partis, mais dans le cadre des lois à réaménager) – contrôle des prix, des loyers, des profits, des capitaux… De quoi secouer une oppression intense et silencieuse qui a lieu dans nos pays.

            L'aspect direct et radical de cet objectif, je l'ai senti dans cette manifestation. J'ai pourtant pris part à "Mai 68" d'un bout à l'autre – avec des mots d'ordre anti-autoritaires, contre la répression (que suscitaient les "manifs"), des travailleurs encadrés par les syndicats, etc., et un grand vent de liberté. J'ai senti ce vent-là à Tel Aviv, avec aussi l'impression que ça ne peut pas rester du vent: il y avait là une intensité de présence, une pression existentielle, une sensation d'urgence pour changer, pour dégager la vie des emprises prédatrices. Et cela émanerait du peuple. Bien sûr, c'est difficile ici de s'inspirer d'un pays qu'en général on désapprouve. Or on peut désapprouver l'Etat hébreu, mais son peuple est étonnant. Il vient de réinscrire l'enjeu d'exister comme essentiel; cet enjeu qui l'a sans doute porté dans son histoire millénaire, et qui aujourd'hui prend un sens très concret: ne pas se laisser enfermer dans le cadre qu'on vous impose, fût-il rassurant et identifiant; prendre le risque de mettre en acte son envie de vivre. Cela recoupe aussi, en passant, les "printemps arabes" – où les peuples, enfermés par leurs dictateurs dans une identité figée, essentiellement religieuse, voudront sans doute la dépasser une fois leurs tyrans écartés.

 

Kippour et le rite du bouc émissaire

            Pourquoi dit-on à Kippour le texte de la Torah sur le bouc émissaire? Telle est la question que me pose mon amie D. Horvilleur.

            Ma réponse est en deux temps. On lit ce Texte parce qu'il décrit le rituel de Kippour tel que l'a fixé la Torah en créant cette journée, pour expier le péché du Veau d'or, faute majeure s'il en est, vu les variantes infinies de l'idolâtrie qu’il symbolise.

            On lit ce Texte tout comme on lit le rituel de Moussaf qui décrit ce que faisait le Grand Cohen ce même jour au Temple. Nous ne pouvons pas faire les choses comme à l'origine, on lit les Textes qui les décrivent. Cela fait de nous un peuple du Texte ou de la texture, au sens large du terme.

            Alors pourquoi ce rite du bouc émissaire dans le Kippour des Origines? Sans doute pour rappeler et inscrire un vœu crucial: c'est sur l'animal qu'on doit transférer symboliquement les fautes, les ratages, les manquements; et non comme d'habitude sur l'animal qu'on sacrifie mais sur l'animal vivant, qu'on envoie sans le tuer dans le Désert, le lieu de l'errance originelle. (Là où le peuple a erré parce qu'il n'a pas eu confiance dans la Parole.) On l’envoie au désert qu’il ne pourra pas traverser. En outre, il y a un tirage au sort, donc un effet du hasard : le prêtre tire au sort celui des deux boucs qui sera le bouc émissaire, celui qu'on ne tue pas, l'increvable pour ainsi dire, qu'on chargera des péchés du peuple pour l'envoyer au diable… Et l'autre bouc, on l'offre à Dieu en sacrifice, pour expier ces mêmes péchés. Mais l'émissaire doit faire savoir ailleurs (au diable, ou  à qui veut savoir…) que le groupe connaît le manque, le péché, le désir; qu'il est tout sauf innocent de ce côté-là. Ce bouc symbolise un moment existentiel où le groupe se reconnaît en faute et fait le vœu que ces fautes aillent au diable.

            L'autre bouc est sacrifié pour garder le contact avec Dieu – c'est la fonction du sacrifice (korban, de karob qui veut dire proche).

            Curieusement on n'a retenu dans "nos sociétés" que l'effet bouc émissaire où une multitude s'échauffe contre quelqu'un (une personne ou un groupe) et s’identifie, lui, comme innocente. On l’a encore vu récemment lorsqu’une multitude de tendances ont fait haro sur un homme et ont projeté sur lui leurs manques comme pour s’en expurger, ce qui ne les a ni apaisés ni épurés.

            Le but du Kippour est de se dégager de sa culpabilité. Les fondateurs ont bien compris que l'homme trop coupable est dangereux, y compris pour lui-même, et que sa tendance à transférer ses fautes sur le prochain est presque innée. Et c’est là une violence idolâtre, un sacrifice humain. La faute que l'on reproche à cette personne (et qu'en fait on projette sur elle) est celle-là même qu'on commet en la sacrifiant. C'est bien pourquoi un groupe n'est pas lavé de sa faute quand il l'impute à un "bouc émissaire" humain.

            Pour certains auteurs, la violence est d'abord celle qu'on exerce sur le bouc émissaire. C’est plus complexe: l'origine de la violence c’est l’entrechoc des symptômes, et notamment des narcissismes qui ne se supportent pas. Mais un penseur chrétien comme R. Girard maintient que c’est le bouc émissaire; sans doute parce qu’il est très marqué par le montage christique. Or le Sauveur des chrétiens n’a pas été un «bouc émissaire»; les hommes n’ont pas projeté sur lui leurs péchés; c’est lui qui est censé les avoir pris sur lui. En revanche, le peuple juif a souvent été pris comme bouc émissaire. Mais il a toujours pu traverser le désert; à chaque génération.

            Ajoutons qu'à Kippour, on ne fait que demander la grâce. Or le nom même de Judah signifie… grâce à Dieu.

 

 

Les Manifestations à Tel Aviv

    Je suis à Tel Aviv et soudain, j’éprouve l’envie d’aller rencontrer ceux qui font les manifestations pour « la justice collective » – c’est leur mot d’ordre. Je trouve le contact et j’arrive à leur permanence, dans un immeuble en face des « tentes » ; c’est une pièce où il y a six, sept personnes, toutes occupées avec leurs ordinateurs, assis sur un matelas, sur une caisse ou une chaise. Je me présente, et je leur dis que j’aime cette atmosphère qui me rappelle « mai 68 ». Ils demandent: « C’est quoi, mai 68? ». -« C’était une sorte de révolution à Paris, pour la liberté, contre le pouvoir arbitraire, etc. ». – « Ah, bon ! ». Je me suis dit qu’en mai 68, j’aurais trouvé une permanence avec six sept personnes en train de faire des affiches à l’aide de marqueurs, et l’une d’elles en train de téléphoner, les autres lui soufflant quoi dire… Ici, à Tel Aviv, chacun est connecté sur internet pour préparer la grande manif ; et j’ai trouvé cet écart assez beau. Puis je leur ai parlé: « Voilà, je suis écrivain, et psychanalyste ; je m’occupe de la souffrance humaine, et votre mouvement m’a touché parce qu’il s’oppose à une souffrance massive et silencieuse, dont on n’ose pas parler ; on n’ose pas parler des prix… C’est un mouvement non pas de gens pauvres ou déclassés qui demandent une place et un peu de justice, mais de gens qui ont leur place, qui gagnent leur vie et qui veulent exister, entrer davantage dans leur vie, et qui surtout en ont assez d’être réduits à l’identité dans laquelle on les enferme. Vu du dehors, l’Israélien c’est quelqu’un qui se définit par des questions de sécurité ; et votre mouvement dit que les gens ne peuvent pas réduire leur vie à de la sécurité ; surtout quand d’autres les enferment dans ce cadre pour déchaîner leur propre appât du gain.

    Votre mouvement me touche parce que j’aime que les gens, enfermés dans une identité, tentent de briser ce cadre qui les emprisonne. Les peuples arabes aussi, qu’on a enfermés dans une identité religieuse, intégriste, archaïque, tentent de briser ces cadres pour entrer dans leur vie ; espérons que ce sera un chemin de vie, qu’il les aidera à sortir de la mortification et d’une certaine tristesse. Votre mouvement a quelque chose d’universel parce que partout sur la planète, il y a des gens, des groupes ou des individus, qui veulent accéder à leur vie, à leur mouvement existentiel. Donc, bravo ! »

      Alors ils ont applaudi, et au moment où je partais, quelqu’un m’a demandé : « Est-ce que tu as des contacts avec des Français qui sont en Israël ?  J’ai plein d’amis français qui habitent ici, et qui sont très refermés sur leur monde ; est-ce que tu pourrais leur parler ? Tu devrais filmer un clip chez toi et nous l’envoyer, on le mettrait en ligne, hein ? » Alors, je prends mon vélo pour rentrer chez moi et enregistrer… puis je me dis : pourquoi pas chez eux ? Je reviens, et c’est un garçon de dix onze ans qui sort un iPhone et qui me filme, il met le clip sur internet ; et je repars.

Contestation sociale en Israël – Un mouvement complètement original

            Depuis des mois et des années, l'Israélien ravale son amertume et sa colère de voir les prix s'envoler, le coût de la vie lui échapper – même quand il la gagne "correctement", il a du mal à s'en sortir. Il sent que d'autres décident pour lui de ce que sa vie va coûter, mais "c'est comme ça", c'est sans recours. Et tous les "sans recours" qu’il supporte par ailleurs rendent plus douloureux ce point d’impuissance.

            Soudain, ils furent nombreux à se dire: Regarde les peuples arabes, ils bougent, eux, et nous qu'est-ce qu'on fait? Alors ils ont bougé. La comparaison s'arrête là, car eux n'ont pas de dictateur à renverser, ils ont à renverser une dictature plus diffuse, anonyme et sournoise, qui exprime son arbitraire sur les étiquettes et les codes barre.

            J'ai suivi l’une de ces manifs; et je suivrai la prochaine, qui s’annonce géante. Les mots d'ordre me semblent beaux, sans doute à cause de la langue qui a des accents millénaires: Le peuple veut la justice collective. Si on l'entend à l'européenne, ce serait: justice sociale, cela s'intègrerait dans le discours ouvrier ou syndical, du style "on veut une meilleure part du gâteau, etc." Or ce n'est pas ça. On demande que pour tout collectif concerné – que ce soit des employés, des consommateurs, des travailleurs d'une entreprise… – ceux qui le gèrent soient justes et n'abusent pas de leur pouvoir; qu'ils aient une autre loi que celle de leur rapacité; qu'ils pensent un peu à ceux qui paient, et qu'on traite pour l'instant comme des moyens de faire de l'argent, sans plus. (Ici on touche à l'une des plaies du commerce postmoderne: on n'essaie pas d'être utile tout en gagnant de l'argent, on veut d'abord faire de l'argent en passant par l'utilité des produit ; et l’on fait de gros efforts de marketing pour que l’acheteur s’y perde, et ne sache plus comparer).

            Ce mouvement s’est donc infiltré dans la passivité naturelle des citoyens, ceux de tous les pays; et il espère la secouer, il prétend ébranler cette impuissance universelle. Son originalité est que jusqu'ici, surtout pour ceux qui voient Israël du dehors, les citoyens y sont identifiés à un Etat assiégé, qui se défend ou qui conquiert; les Israéliens ont été enfermés dans une identité sécuritaire; elle inspire les commentateurs, elle les excite, en positif ou négatif; mais les citoyen y étouffent, et voilà qu’ils décident de faire éclater ce cadre et d'exprimer un mouvement existentiel, un désir de sortir de cette identité. Dans ce désir,  la sécurité est utile mais n'est pas le but de la vie; c’est un des moyens de vivre; l'autre moyen étant le travail et la justice "collective", précisément. Il ne s’agit pas de passer du "sécuritaire" au "citoyen", mais de combiner l’identité et l’existence. C’est en quoi ce mouvement me touche.

            Un autre mot d'ordre proteste contre le fait que l'Etat distribue comme un "menu" les grands secteurs de la vie économique à des grands gestionnaires, qui se servent généreusement: chacun exploite son domaine au maximum, méprisant les exigences de dignité et d'existence des personnes concernées. Beaucoup de manifestants m’ont parlé de "monopoles", pour dire que des secteurs entiers de la distribution sont aux mains d'individus qui fixent les prix à leur guise, et les augmentent quand ils le veulent sans que personne puisse contester.

            Un tel mouvement peut renouveler l'idée de démocratie: au delà des jeux politiciens de représentation, de convoitise pour tel poste ou tel portefeuille, ce serait une démocratie sous contrôle populaire. Si le peuple arrive à inscrire son contrôle sur le mouvement des prix, ce serait une immense ouverture dans l'oppression étatique silencieuse et intense qui règne dans les pays occidentaux. Après tout, la crise économique et financière, c'est aussi cela: des "responsables" vendent ou imposent des produits souvent confus, au prix qu'ils veulent quitte à ruiner ceux qui les achètent ou qui leur font confiance. L'Etat lui aussi se révèle être de la partie, c'est ce qu'on appelle pudiquement le problème de la dette publique, qui revient au même: l'Etat lance des produits pourris qu'il ne peut plus garantir, qui lui servent à faire de l’argent au détriment de ceux qui lui ont fait confiance.

            Sur ce point, en Europe, on n'est pas allé plus loin que l'espoir d’une régulation de la part de l'Etat. Or s’il est partie prenante, cet espoir se révèle une pure illusion. (En principe, les gouvernants sont élus pour contrôler la situation, s'ils ne le font pas, ils ont leurs motifs bien à eux.) Par contre, l'idée de contrôle populaire sur les capitaux, les dépenses, les mouvements des prix est une idée neuve, qui à la fois complète et subvertit l'idée de démocratie. D'où l'intérêt, la force et la beauté de ce mouvement.

 

 

Le Danemark et ses immigrés – Un exemple d’universel direct

Le Danemark et ses immigrés
Un exemple d'universel direct

Aujourd'hui le Danemark se prépare à des mesures extrêmes pour stopper l'immigration. Que s'est-il donc passé?
Ce pays, de haute tradition éthique, a d'abord été très ouvert; dignité protestante oblige, bonté envers les étrangers; qu'ils viennent du Sri Lanka ou du Maghreb, d'Irak ou d'Iran, "on leur donnait tout", dans les belles années 70-80. "Tout": travail, subventions, allocation chômage conséquente; une vraie prise en charge de l'autre; parce que c'est "nous", et que "nous", on est bons. (Pourquoi "nous" sommes si "bons" et sans aucune condition, on ne se le demande pas, ça va de soi; on est meilleurs que les autres, c'est tout.) On aurait pu questionner ce don-pour-rien, fait à l'autre sans contrepartie, comme un acte moral qu'on est heureux d'accomplir. Que cache-t-il d'autre? n'est-il pas un peu suspect? Au contraire, on va droit vers l'universel, sans entrer dans les détails, les singularités de l'autre ou de la relation. Et puis, on est riche: tout le monde est imposé à 50% au moins de ses revenus, on a de quoi s'offrir cette bonté universelle.
Et voilà qu'à l'épreuve du temps, ça se gâte: beaucoup d'enfants de ces immigrés, qui parlent danois, se révèlent arrogants et violents; ne s'estiment pas assez reconnus; veulent faire la loi morale; ne veulent plus de ces Danoises très dévêtues sur les plages (sont-elles trop libres? trop désirables?). Des quartiers de la capitale, jadis sans problèmes, deviennent dangereux. Et surtout, ils traitent les Danois de "racistes"; stupeur. L'accusation insiste: vous ne respectez pas les immigrés. Les Danois, eux, sont sidérés: Mais on leur a tout donné!
A croire que la transmission est une épreuve de vérité: le passage d'une génération met à nu le refoulé. Les Danois ont fait du "racisme" à l'envers (l'autre ne doit manquer de rien, parce que c'est l'autre, parce que c'est nous), et ils reçoivent du "racisme" à l'endroit. A l'endroit où ça fait mal: là où l'on était parti pour la bonté pure, désintéressée, authentiquement chrétienne ou humaniste, universelle directe. Là où l'on était sûr de sa supériorité naturelle. Quelle condescendance…, vous lance la génération suivante, en toute incompréhension. Car les accusateurs ne comprennent pas ce dans quoi ils sont pris, notamment leurs problèmes avec leurs parents, leurs origines, etc. Mais les responsables de cet état des choses, eux, comprennent: et comme la blessure est vive, ils imposent la censure sur ces questions. Si des Danois ont peur de sortir le soir, ou d'être pointés comme "racistes", il ne faut pas en parler, ni se demander pourquoi, on ne le sait que trop, on sait que ça remonte au temps où l'on a été "trop bon" ou "trop con"… Or est-ce vraiment une affaire de "trop"? Ce n'est que la mise en question radicale d'une prétention universelle qui méprise le rapport d'échange; une vision où l'autre est une image de moi, où donc il n'y a pas de différence; une façon d'imposer le don pur, où l'"on est responsable pour l'autre", en ignorant qu'il y a mieux qu'une différence: un entre-deux mouvementé, où l'on combine, on négocie, on s'affronte.
Nous avons critiqué ailleurs l'éthique du "répondre-pour-l'autre" , dans laquelle l'autre vous suit quand cette dépendance lui convient, mais ses enfants doivent la rejeter pour exister, et c'est l'impasse. Il est plus dur d'aider l'autre à trouver en lui du répondant qu'il puisse leur transmettre. Etre répondable (ou responsable, c'est construire un lien symbolique qu'on puisse tenir et transmettre; cela suppose d'être partagé, que l'autre l'est aussi, et qu'on dialogue sur cette base.
Etre trop entier ou narcissique dans le rapport à l'autre, cela se paie cher plus tard.
En attendant, tout un courant de citoyens se réveille, se questionne; mais, fort opportunément, ils ont des porte-paroles excessifs, extrémistes; on peut donc ignorer leurs amertumes. Le malaise n'en est pas moins profond. Et lors des conférences internationales, il apparaît souvent que les Danois sont en déficit de connaissance et d'ouverture par rapport à leurs pairs occidentaux. Est-ce à dire qu'ils avaient, dans leur splendide isolement, un tel besoin de reconnaissance, qu'ils l'ont comblé très vite en épatant ces immigrés qu'ils recevaient avant que leurs descendants n'inversent les rôles, en donnant un grand coup de pied dans le self righteousness des dirigeants "magnifiques"? qui appliquaient la bonté biblique incarnée par Jésus sans faire entrer la parole sainte dans un processus de débat, de mise en question, voire d'interprétation? De fait, quand on détient la vérité, à quoi bon questionner, analyser les conditions.
S'il n'y avait pas eu, au départ, cette prétention éthique humiliante pour l'autre, les enfants de ces immigrés auraient eu une dette d'honneur envers le pays d'accueil. Mais c'est tout le contraire, c'est eux qui mettent en dette ou en faute les Danois, et leur demandent des comptes.
C'est logique: le pays d'accueil paie aujourd'hui l'hypocrisie naturelle de l'énoncé: "Je suis bon". Personne n'est inclus dans l'être-bon, c'est la relation d'un sujet à un autre, d'un groupe à un autre qui est bonne, et encore, un certains temps – car elle peut tourner mal si on ne la travaille plus. Quand elle est "bonne", c'est parce qu'on a réussi à y mettre de la justice, non pas celle des bons sentiments, mais celle d'une justesse dans le rapport à l'être. Je pense à une loi de la vieille Bible (pré-chrétienne) qui dit: si l'âne de ton ennemi croule sous le fardeau, tu dois le secourir. Les commentateurs précisent: à condition que ton prochain mette la main à la tâche. Aider l'autre, ce n'est pas le prendre en charge, c'est le ré-engager dans le jeu de vie où il avait renoncé.
Quant à la blessure narcissique de s'être fait avoir par soi-même (car après tout, ces immigrés n'en demandaient pas tant, ils voulaient juste du travail pour ramasser de l'argent et revenir la tête haute dans leur pays d'origine, pourquoi pas?), c'est une blessure assez vive puisqu'elle entraîne des mesures extrêmes comme celles que vont prendre les Danois, qui remettent en cause leurs engagements européens. Comme quoi l'extrémisme n'atteint pas que les extrémistes, et traduit des blessures narcissiques qu'on a du mal à panser.

Le scandale du Rio-Paris

Décidément, ces grands accidents d'avion (et d’autre chose) expriment souvent, comme un lapsus meurtrier, le même retour du refoulé. Que refoule le techno-système qui nous enveloppe et parfois nous étouffe au nom de la sécurité? L'humain , tout simplement ; au sens où , dans le meilleur des cas , on construit un objet, un engin, on y met beaucoup de savoir, et on s'absente à ce savoir, auquel on se trouve soumis ; on ne pense plus au-delà ou à côté ou à travers ce cadre précis où l’on s’enferme ; on se retrouve amputé, diminué, y compris des connaissances techniques acquises, et surtout de la chose la plus précieuse, la présence humaine, la présence à soi, aux autres, au monde, au possible.

Que s'est-il passé dans ce Rio-Paris dont on vient de décoder les derniers échanges – accablants – qu'ont eus les pilotes? Les instruments leur ont donné des relevés contradictoires, donc la technique n'était plus fiable; mais eux , ne faisant confiance qu'à la technique, devant la trahison de celle-ci, sont restés désemparés, dans le désarroi total, réduits non pas à eux-mêmes car eux-mêmes c'est une infinité de ressources et d'intuition , mais réduits à être entièrement démunis, n'ayant plus accès à leurs propres ressources. On dit qu'ils étaient stressés et que c'est donc de leur faute même si on ajoute que ce stress était normal et humain ; mais c'est là une belle escroquerie pour éviter de parler des graves défauts du matériel, des erreurs du constructeur. Et aussi des erreurs de la formation.

Car lorsqu'on forme des techniciens de haut niveau, pourquoi ne pas leur apprendre aussi à être des hommes, à être les hommes qu'ils sont, si la technique fait faux-bond? Je fais ce rappel minimal au fil des mes articles sur les accidents, dont l'un s'intitulait précisément: Les avions ne tombent pas du ciel, façon de dire que s'ils tombent, c'est que les hommes y sont vraiment pour quelque chose, soit dans leur manière de faire, soit dans leur impuissance à retrouver l’esprit, l'improvisation, la présence, l'intuition qui est la leur. Ces pilotes ne savaient même pas si l'avion montait ou descendait, alors qu'on peut le savoir en regardant un verre d'eau. C'est dire à quel point ils n'attendaient de savoir que des appareils qui justement n'en donnaient plus. Je ressasse ces rappels sans illusion sur le fait que cela changera la formation, ou le formatage des personnels. Même lorsqu'on leur adjoint quelques remarques psychologiques, elles font figure de pièces rapportées, elles n'ouvrent pas la personne à autre chose qu'à ce qui est programmé.

Pourtant la question est vitale, que posent sans cesse ces grands sacrifices humains: peut-on envisager une culture, une civilisation où en même temps que le programme, il y ait la sortie du programme; où en même temps que le formatage, il y ait le faire face aux choses informes qu’impose le hasard de la vie? où en même temps que l’on « cadre » et qu’on travaille « dans le cadre », on puisse aussi en sortir, au moins par la pensée, et le regarder du dehors ? où en même temps qu’on mène un jeu avec rigueur on puisse aussi envisager de changer de jeu ? Bref, une culture de l'entre-deux où l'on marche sur ses deux pieds plutôt que de se mutiler en se confiant à une logique linéaire qui, quand elle craque, vous laisse perdu ? On pourrait même présenter à ces grandes compagnies une formation dans ce sens, pourquoi pas, et par des analyses concrètes, dans le vif ; mais la plupart pensent encore ces choses en termes de clivage : on est dans le programme, ou en dehors, mais on n’est pas dans les deux, et encore moins dans l’entre-deux.

 

Le tueur d’Oslo – Réflexions sur un certain affolement interculturel

Ce tueur, qui a posé une bombe à Oslo et abattu plus de 80 personnes, chaque fois qu'on l'évoque, c'est pour dire qu'il est fou, donc qu'il n'y a pas à chercher plus de ce côté-là. C'est dommage, car les fous ou les points de folie de nos sociétés ont des choses à nous dire sur nos modes d’être « pas-fous ». En outre, j'ai suggéré depuis longtemps de distinguer la folie de l'affolement. Beaucoup d'individus ou de situations sont en proie à un tourbillon d'affolement qui les fait décoller d'une partie de la réalité (pas de toute la réalité, comme c'est le cas dans la folie) et qui leur fait construire un système autonome, partiel et rationnel, qui finit par exploser dans un instant de "folie".

Qu'est-il donc arrivé à cet homme pour qu'il se lance dans ce process? Il avait des idées strictes sur l'immigration islamique, et il s'y est accroché de toutes ses forces. Elles étaient chargées d’angoisse, et pour peu qu’il ait vécu des moments difficiles au contact de l ‘autre culture, tels que des altercations avec des jeunes norvégiens d'origine islamique, comme cela arrive, y compris dans d'autres pays comme le Danemark, les Pays-Bas ou ailleurs, et pour peu qu’il n’ait pas pu en parler, car cela ne se parle pas dans ces pays, cela fait mauvais genre, il a pu en faire un traumatisme, aggravé par la solitude où il s’était enfermé. Il est clair qu’il n'a pas eu avec qui en parler, puisqu’il s'est inscrit à un Parti dit d'Extrême-droite où l'on rumine ces choses-là, mais que ça ne l’a pas aidé à vivre avec ses questions. Il a donc décidé d'agir, et vu son affolement d’être seul avec son problème, il a décidé de le faire éclater au grand jour, tout seul.

Et là, il s'est trouvé aux prises avec une perte des repères, une angoisse qu'il n'a pu maîtriser que par le travail minutieux, l'élaboration frénétique de son attaque. Il voulait tout à la fois – alerter ses compatriotes sur le danger qu'il ressentait, celui d'une grave mutation de l'identité européenne, les alerter en faisant comme un terroriste, et combattre ceux qu'ils sentaient responsables de cette mutation, (à savoir, le Parti qui l'a rendue possible), et en même temps se rabattre sur un modèle européen absolu et rigoureux, ce qui le faisait basculer vers le nazisme. Tous ces vœux contradictoires l’ont fait tournoyer dans une sorte de vertige, où seul le projet matériel a servi d’axe, et l’a pour ainsi dire polarisé jusqu'au bout.

Refuser de penser ce phénomène comme un symptôme, et dire fièrement : « nous poursuivrons comme avant », c’est risquer de se glorifier de sa myopie ; et ce n’est pas si respectueux pour les victimes. Si une société produit des individus de ce genre, elle doit se questionner, notamment sur le silence qu'elle maintient à propos de ces problèmes. Bien sûr, il y a eu des débats, sûrement ; mais si j’en juge par ceux qu’il y a eu en France, qui furent nombreux et passionnés, je peux dire qu’un certain type de débat, par son caractère formel, contourne les problèmes que les gens vivent, et laisse intacte la frustration des plus inquiets sur leurs repères et leur identité. Et même si un choix majoritaire se dessine, il importe que l’autre partie du public, bien que minoritaire ne se sente pas écartée, puisque l’enjeu est justement de « vivre ensemble ».Bref, il ya des débats très bavards qui ont valeur de censure parce qu’ils refoulent des choses vécues. Il est probable que l’effet de deuil renforcera ce refoulement. Or c’est lui qui en un sens a produit ce phénomène.

Certes, cet homme est seul responsable de ses actes, mais le contexte qui l’a produit et qui l’a mis dans cet état y a sa part. Les responsables de l’Etat y ont la leur, non pour leur politique dans ce domaine, qui est discutable comme toute autre, mais pour le fait qu’elle passe sous silence les questions du vivre ensemble lorsqu’elles touchent l’entre-deux-cultures, les fondamentaux de chacune; et surtout, le gros problème de la transmission, du passage des générations. Je m’explique : le statut proposé aux immigrés leur convient en général; c’est quand leur enfants deviennent adultes, qu’ils expriment des problèmes de prestance sur lesquels les parents étaient prêts à faire des compromis. Et cette expression identitaire, plus ou moins violents, effraie les couches les plus fragiles de la société, peur qui chez certains peut tourner à la panique mentale, impliquant le passage à l’acte.

Ce point crucial ne dispense pas de mieux connaître les rapports entre ces deux cultures, en profondeur, par exemple, les rapports entre Bible et Coran méritent d’être connus, même quand on est tous des « laïcs », car ces Textes sont très actifs au niveau culturel et inconscient ; d’où dépendent les culpabilités réelles de chacune des deux cultures vis-à-vis de l’autre. Toutes ces questions vécues méritent mieux que le clivage imposé au nom des bons sentiments. Elles requièrent quelques recherches, auxquelles d’ailleurs l’auteur de ces lignes a d’ailleurs fréquemment contribué.

Crise de l’euro – Volonté ou confiance?

Résumé. La crise actuelle de l'euro – et de l'Europe – tient à un manque de volonté politique, mais d'où vient ce manque? d'une méfiance entre les identités, qui fait penser qu'on en est encore à une Europe des identités et pas encore à une Europe existentielle, sans identité globale, mais avec un désir de vivre ensemble.

L'euro chavire parce que l'Europe révèle ses failles. On a beau les passer sous silence, ça "crève les yeux":  manque d'affirmation solidaire, manque d'une parole qui dirait qu'on fait bloc dans la crise, ce qui éloignerait celle-ci. Est-ce un manque de volonté? En apparence oui, mais déjà quand un homme "manque de volonté", c'est qu'il n'a pas confiance en lui-même, en sa relation avec les autres, avec le possible, avec l'être si l'on peut dire. Le groupe aussi; mais dire que le groupe européen manque de confiance (donc de volonté), c'est dire qu'on s'y méfie les uns des autres. En somme, on a encore une Europe des identités, et non une Europe existentielle, où non seulement on coexisterait ensemble mais où serait privilégié l'existence par rapport au fonctionnement. Non que celui-ci soit secondaire, mais il doit être en interaction avec l'existence, en dynamique d'entre-deux avec elle.

C'est le terme que j'ai employé dans un autre contexte mais qui se révèle étonnamment similaire. En effet, les révolutions arabes ont montré que tous ces peuples, qui étaient cloués à leur identité (on les y avait fixés en agitant le spectre de l'intégrisme), ces peuples se sont ébranlés pour affirmer leur existence, leur désir d'exister au-delà et à travers les données identitaires. A un tout autre niveau, dans un tout autre style, c'est ce même passage que l'Europe, jusqu'ici, n'a pas pu faire pacifiquement. Et il est clair qu'il ne peut pas se faire violemment, ce passage d'une mosaïque d'identité à un élan existentiel qui les respecte mais aussi les traverse et les dépasse… au nom de quoi ? Non pas d'une "identité européenne" à définir d'avance, cela ne passe jamais ainsi; quand on décolle de son identité ce n'est pas pour une autre qu'on a tracée volontairement, c'est pour une certaine expérience qui à la longue peut remanier les repères identitaires et les relancer dans une dynamique vivace, entre identité et existence.

Je me souviens d'un "colloque européen" d'il y a trente ans à Madrid, où l'on posait ces questions en termes bien plus confus: on espérait que la culture européenne unifierait l'Europe, lui donnerait une sorte d'identité plus souple, plus globale et abstraite, plus ouverte que chacune des identités. Mais la culture, ça ne fait pas une existence; c'est presque l'inverse: c'est l'existence vivante et dynamique qui sécrète de la culture comme ensemble de traces qui méritent d'être transmises, reconnues, célébrées.

En tout cas, la volonté qui manque, et qui conditionne ce manque de confiance dont profitent les marchés, ne pourra s'appuyer que sur un désir d'Europe, un acte de foi nullement aveugle mais réaliste. On a les moyens de paraître unis, aux yeux du Tiers monétaire et féroce, sans forcément s'aimer ni se faire confiance de façon absolue. Il est remarquable que cet amour mesuré, cette confiance modulée, lorsqu'ils manquent, vous font passer au bord du gouffre, par des points critiques très concrets, qui vous obligent à inventer par temps de crise ce que vous n'avez pas pu faire par des temps plus calmes.

Mais n'est-ce pas dans les moments critiques, violents, déchirants que l'on a des sursauts de vie ? Comme le disait un philosophe grec, Héraclite: Toutes les choses sont régies par la foudre.