Archives mensuelles : septembre 2011

DSK. Faux dénouement et piège moralo-politique

            DSK a invoqué le rapport du Procureur qui annule l'accusation. Il n'y a pas eu forçage ou violence, mais rapport sexuel consenti. Je l'ai écrit dès le début, en partant de raisons cliniques et physiques – que peu de médias ont accepté d'entendre, tout occupés qu'ils étaient à orchestrer la scène de type "bouc émissaire", où sur le dos d'un homme, beaucoup de troubles et de problèmes ont pu "s'exprimer". J'ajoute qu'une femme qui, au lieu de quitter la chambre aussitôt, avoue elle-même avoir dit: "Mais j'ai peur de perdre mon emploi!…", est une femme qui ne dit pas "non"; il se trouve que c'est à un homme dont la faiblesse est justement de ne pas pouvoir résister à une femme qui ne dit pas non et devant laquelle il est tout nu. (Soit dit en passant, la femme qui, ici, huit ans après la "tentative de viol", déclare: "Depuis ce jour, je vis l'enfer", a toute chance de fabuler dans un halo érotomane.) En tout cas, il a reconnu la "faute morale". On aimerait dire: "Que celui qui n'a pas fauté dans ce sens, lui jette la première pierre", mais non: toutes les pierres ont été jetées, quand chacun ou chaque groupe a projeté son problème. Dans l'unique émission où j'ai pu en parler[1], l'hypothèse du rapport consenti a été jugée fantaisiste par un écrivain célèbre, qui était certain du viol, une sociologue en vue qui soutenait la "présomption de véracité", etc. La manière dont certains auteurs élaborent leurs idées a de quoi laisser perplexe. C'est toujours "en partant de la réalité", mais lue à la lumière de leurs fantasmes, des fantasmes dont on a du mal à démordre.

 

            Des "psys" également y ont été du leur : ils ont placé leur ritournelle de l'acte manqué: inconsciemment, il ne voulait pas être président, etc. DSK a écarté avec raison cette idée. Pour qu'il y ait acte manqué, il faut que le sujet ait le choix; or dans la chambre, avec cette femme, et tel qu'il était, dans sa compulsion séductrice, il n'avait pas le choix. Dans l'acte manqué, c'est un élément refoulé et lointain qui revient s'exprimer; là, cet élément était présent, à ciel ouvert, impossible à combattre par des raisons stratégiques, forcément trop lointaines. C'est une vraie tare chez certains analystes de ne pas pouvoir résister, eux non plus, à placer leur idée du fait qu'elle semble intelligente. Cette compulsion explicative est aussi un fantasme, un placage de la "théorie", dont on espère qu'il ne dirige pas les cures; on l'espère.

            Autre point essentiel : DSK a confirmé que le Sofitel avait d'emblée pris le parti de cette femme, sur la foi de sa seule parole, et choisi de ne rien faire qui puisse l'aider lui (notamment en lui refusant des documents qui furent  donnés à l'autre partie). Or on a su dès le début que le Sofitel avait appelé "Paris" (là-dessus, tous les paris sont possibles); et cela a pris plus d'une heure. "Paris"  a dû réfléchir vite et décider de tirer parti de cette faute pour détruire l'adversaire. "Paris" est donc intervenu pour que cette affaire personnelle, somme toute limitée, soit traitée sur la scène publique, donc aussi politiquement quoique sur un mode non formulé. Ce qui s'est formulé – de façon injuste et mal placée – ce sont les rancœurs justifiées et impuissantes. Tout cela a donc écarté l'homme de la course à l'Elysée, mais rien n'empêche de penser qu'on le retrouve comme ministre de l'économie et des finances, même dans le "Paris" qui l'a cassé. Le temps apaise les rancœurs ou plutôt les refoule. Et c'est aussi un facteur de vérité: il a fallu du temps pour que la véracité de la dame s'effrite, au fil des versions qui changeaient. Il a fallu plusieurs prises de parole (comme on dit  prises de sang) pour repérer l'évolution du mensonge.

            Si nos auteurs en vogue faisaient ces prises sur eux-mêmes de temps à autre, et comparaient leurs analyses de sens, ils auraient de jolies surprises.

            Cela dit, cet énorme déballage a eu lieu parce qu'une "faute morale" personnelle et fréquente s'est trouvée déplacée sur la scène publique, où tout le monde s'est trouvé en posture de voyeur. De quoi faire réfléchir sur les effets du déplacement et sur la base de nos "morales" : "pas vu, pas pris !" Mais voilà, "Paris" avait pris le parti de déplacer la scène.

            Du coup, on peut regretter que DSK ait cru que le maximum à faire était de se justifier en brandissant le rapport qui le tient quitte; et en mettant l'autre rapport – sexuel – sur le compte de la faute morale qui exige un mea culpa – dont il est clair que personne n'a rien à faire. Trop meurtri par l'avalanche qui lui est tombée dessus, il n'a pas trouvé l'ouverture pour dire que ce rapport n'est devenu une faute "très grave" que parce que "Paris" a misé dessus pour le faire perdre. Autrement, c'était son affaire personnelle, sa vie privée comme on dit, qui jusqu'ici n'a pas enfreint les lois et n'a en rien diminué ses capacités d'être utile. Il n'est pas responsable de ce terrible déplacement où ceux-là mêmes qui réclament qu'on protège la vie privée, l'étalent en public lorsque c'est celle de l'autre et que cela peut les servir.

            En tout cas, au terme de cette toilette morale, soit dans la scène du bouc émissaire qu'on a vécue, soit dans ce mea culpa télévisé, il est clair que nos morales, publiques et privées, en sortent hautement améliorées, et que de telles "fautes graves" ne se reproduiront plus.

            Le résultat aurait sans doute été moins nul si cet homme avait pu dire avec des mots ce que son corps exprimait, quelque chose comme: "Cet acte du Procureur que je brandis signifie mon innocence, et vous qui m'accusez, vous n'avez aucun acte qui prouve ma culpabilité. Je suis tel que je suis, je l'assume avec moi-même et avec les miens, cela ne regarde que moi, que nous; si c'est devenu une faute énorme, c'est que des gens ont tiré le fil pour amener une scène privée sur la scène planétaire. Je regrette amèrement que cela m'ait fait manquer le grand Rendez-vous avec ceux qui comptaient sur moi, mais pour parer le coup, il eût fallu que je sois un autre; peut-être me fallait-il ce cataclysme pour que je devienne cet autre, du moins je l'espère. En tout cas, tel que je suis et tel que j'étais, je suis utile et je ne me laisserai pas abattre par un coup aussi bas".

 


[1] . Celle de Taddeï en juin 2011.

Psychanalyse éthique: les Conférences de Séminaire de Daniel Sibony

 

Psychanalyse éthique: les Conférences de Séminaire de Daniel Sibony reprendront cette année sous le titre:

L'existentiel

 A la Faculté de Médecine – Paris Descartes, Pavillon 1

15 Rue de l’École de Médecine, 75006 Paris

à 19h 

aux dates suivantes: mercredi 5 octobre 2011 de 19h à 21h – 9 novembre – 14 décembre – 18 janvier 2012 – 15 février – 21 mars – 11 avril – 16 mai – 13 juin

Le mercredi 5 octobre à 19h:

 "L'apport de Lacan à la question de l'existence"

avec un invité surprise.

 

30 ans après, que reste-t-il du discours de Lacan?

            Je pourrais parler de Lacan comme événement qui en a marqué plus d'un, qui a relié psychanalyse et sciences humaines (de quoi occuper beaucoup de monde), qui a eu le mérite de redonner Freud à la France – laquelle l'avait reçu dans un emballage grossier, alors que lui l'a emballé plus finement, dans une promesse sans fin d'en dire plus – et la promesse a remplacé le savoir qu'elle n'a pas donné… Mais je préfère parler de la voix et du texte. Voici, j'ouvre au hasard un séminaire de Lacan, n'importe lequel, plusieurs fois, et je tombe sur des phrases alambiquées, contorsionnées, mais toujours prometteuses d'un savoir neuf qui ne vient pas. Puis me revient en mémoire l'époque où je les écoutais, parmi des centaines d'auditeurs fascinés. Il se trouve que je ne l'étais pas, car il me consultait sur les maths (j'étais chercheur), sur l'hébreu biblique, et n'étant pas son patient, nous déjeunions de temps à autre… Peu importe, j'étais sensible au souffle de l'homme qui tenait ce discours: il enveloppait les questions essentielles – du désir, du symptôme, de la jouissance, du transfert, de la pulsion, du réel, etc. – il mélangeait tout ça, en paraissant y mettre de l'ordre, avec une foule de références érudites, de quoi pointer l'ignorance des auditeurs les plus savants car il amenait des choses d'ailleurs, toujours, comme un collectionneur, et il tenait son discours magistral à bout de bras; vers la fin, à bout de souffle, mais avec toujours la promesse de livrer le savoir essentiel.

            Dans cette vaste promenade qui a duré un quart de siècle, à raison de deux fois par mois, tout était évoqué, invoqué: linguistique, philosophie, topologie, théâtre, peinture, hébreu, Chine, Japon…, de quoi accrocher beaucoup d'intellectuels par la promesse d'un savoir nouveau, passé par la psychanalyse; renouvelé par elle. (Il est vrai que le point de vue de l'inconscient rafraîchit beaucoup de choses.)

            Qui le voulait, comprenait assez vite que la jouissance de Lacan était de tenir cet auditoire en haleine le plus longtemps possible. Et il y a pleinement réussi. Cela ne veut pas dire que l'auditoire s'est fait avoir: chacun y a peut-être trouvé son compte, mais la plupart étaient tirés comme par une laisse par la promesse d'en savoir plus, et la jouissance imminente de la voir se réaliser. Nous sommes tous très fragiles du côté de la promesse. L'amour de la promesse indique au loin la promesse de l'amour, de la connaissance, de l'éclairage tant attendu.

            Ce discours était vivant tant que l'homme qui le tenait était vivant. Mais, phénomène bizarre, on dirait qu'il a consommé sa jouissance dans ce discours, qu'il l'a pressé jusqu'à la dernière goutte de son plaisir de fasciner, et que ce qui est resté, à savoir le texte des Séminaires, est une sorte de corps sans voix, sans vie, qui s'éclaire surtout lui-même, sauf exceptions – où l'on a encore des éclats prometteurs. Souvent, il s'obscurcit volontiers, comme par peur d'être compris, dépassé. Aujourd'hui, il occupe des cohortes de lacaniens qui font des arpentages sur ce grand Corps inerte et trouvent des liens subtils entre telle ou telle de ses parties. Et certains y trouvent des choses: notamment l'énergie qu'ils y mettent, leur désir de s'interroger au moyen de ces mots, de ce style – que leurs aînés leur ont transmis parce qu'il les a fascinés. Mais les trouvailles sont rares et le matériau ingrat. On le touille et le retouille sans autre bénéfice que la sensation d'une présence parlante qui a occupé la scène – mais les restes de cette scène ne nous parlent plus, ne résonnent plus avec nos vies réelles; ni même avec les pratiques de la cure.

            Bien sûr, Lacan nous a redonné Freud, mais la facture qu'il fit payer a été lourde: toute une génération de "fans" englués dans ces formules, cette rhétorique, convaincus d'"en savoir un bout", n'ayant aucun moyen de voir qu'ils ont été sacrifiés, dans leur potentiel personnel, lorsqu'ils en avaient.

            Ainsi donc, il y aurait comme une justice symbolique qui, 30 ans après, condamnerait ce discours comme étant hors sujet, trop loin de nos problèmes réels? le livrant à ses "fans" pour qu'ils dégustent toutes ses nuances? Souvent, c'est le discours des "fans" pour glorifier Lacan qui le réduit le plus. Preuve que c'est leur amour qui lui donne consistance, attirant le regard public sur ce bourgeois excentrique, fascinant, désirant, capricieux, séduisant… Cette justice sévère sanctionnerait ce discours parce qu'il n'y a plus la voix, le corps gesticulant qui le portait? C'est un peu cruel. Pourtant, il parle beaucoup du "sujet"; mais cela a-t-il produit des sujets qui "existent"? ou des sujets qui se protègent dans le carcan de ce discours? – où l'on trouve surtout des questions suspendues et des signes indiquant qu'il enveloppe l'essentiel mais ne peut rien en dire. Mais cela peut-il se dire? Tel était le point d'illusion: après trente ans on a en main quelques fétiches – le cross-cap, le nœud, le schéma en tire-bouchon, les quatre discours, les "formules" de la sexualité – pas vraiment utilisables…, et si on laisse tous ces gadgets avec respect sur l'étagère, ou à d'autres qui les "travaillent" toute leur vie, on se retrouve avec un Rien bien précieux. Cette longue parlance a donné du rien, un rien auquel certains purent s'accrocher, et qui rappelle que l'essentiel existe mais qu'on n'y accède pas en écoutant un homme faire croire qu'il y accède. On connaît la blague du Juif qui vend des têtes de hareng parce que ça rend intelligent, tout le monde achète et certains viennent protester: "On n'est pas plus intelligent!" Et l'autre: "Vous voyez bien, vous l'êtes devenu!"

            Lacan a-t-il "refondé" la "psy" en reformulant ses thèmes? ou l'a-t-il posée, comme expérience vivante, entre des étaux solides qu'il croyait maîtriser (linguistique, structuralisme, mathématique, etc.)? Cela lui a permis de fournir un langage qui formule les problèmes d'une façon qui éloigne toujours plus de leur réalité.

            Quant à ceux qui ont fait leur carrière ou leur "beurre" avec ça (Roudinesco, Miller et d'autres), ou qui n'ont plus que ces repères et ce langage, ils crient au génie et maintiennent que c'est essentiel, incontournable. Incontournable peut-être comme phénomène d'époque, dont on paiera encore cher les fatuités.

            Car là se produit l'autre fait curieux: il est impossible de les convaincre du contraire; à cause du transfert. Lacan, dans son discours au fil des années, s'est élaboré lui-même comme supposé savoir, toujours, et de plus en plus. C'est même ainsi qu'il reformule le transfert freudien: transférer sur quelqu'un, c'est le supposer savoir. Non seulement des gens sont venus déposer à ses pieds leur destin pour qu'il en fasse quelque chose (transfert banal et massif qui s'est transmis), mais la plupart de ceux qui l'ont écouté ou suivi ont transféré sur lui, accroché sur lui leur désir de savoir. Or le transfert, c'est de l'amour, en l'occurrence originaire, notamment parental. On ne peut pas réfuter une personne qui a fait ce transfert, de même qu'on ne peut pas dire à quelqu'un que son père a été trompeur; on lui ferait de la peine inutilement.

            Donc, on ne peut pas réfuter la certitude qu'ont certains (lacaniens intégristes ou nuancés) de l'importance essentielle de cette pensée. On ne peut pas leur dire que ces phrases alambiquées, qui chaque fois semblent poser la question de façon subtile, ne font que s'en éloigner pour s'enivrer de leurs propres arabesques. En revanche, quand Lacan vivant enfourchait ses phrases et caracolait sur l'écume de leur vague, de leur flux et reflux, cela "en jetait", c'était un bon théâtre du verbe.

            Dans ce théâtre désert (sans lui), on perçoit les efforts de certains pour réinsuffler de la vie; le plus curieux, c'est qu'ils finissent par retrouver, avec un peu de chance, les bonnes veines du freudisme, comme si au-dessus d'eux planait ce mot de Lacan, parmi les derniers: "Vous pouvez être lacaniens si vous voulez, moi je suis freudien". Un joli pied de nez final, et trompeur comme il se doit; car il était freudien, lacanien, et n'importe quoi d'autre, pourvu que cela pût servir son désir du moment, qu'il n'a jamais lâché, au point de prétendre que le principe de l'éthique, c'est de ne pas céder sur son désir. (Encore faut-il le connaître, ce désir. Lui, connaissait le sien, et n'a pas cédé là-dessus; mais beaucoup prennent pour leur désir ce sur quoi ils ne cèdent pas; ou ne sont pas là quand leur désir fait signe.)

            L'excitation que Lacan a produite a-t-elle desservi l'analyse? a-t-elle permis à ceux qui en ont besoin de venir chercher de l'aide? Ou les a-t-elle dissuadés par ce savant brouillard plein de scintillements fugaces? Question ouverte. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois retiré, après qu'il eût achevé son feu d'artifices, il nous laisse songeurs sur la brillance de ces feux, qui brûlent en se consumant (contrairement au "buisson ardent"), et qui, une fois éteints, produisent certes beaucoup de livres – dont certains sont achetés sans être lus (les siens) -, et livrent surtout des lumières improbables.

 

Mouvement social en Israël – Une idée originale qui va loin

 

            Résumé: Le mouvement social en Israël est original: il étale au grand jour, avec une force massive jamais vue, des problèmes d'existence qui sont vécus ici dans une réelle impuissance. Quoi qu'on pense de l'Etat hébreu, son peuple est sur ce point, étonnant et novateur.

 

            J'ai assisté samedi soir 3 septembre à une étrange manifestation à Tel Aviv: trois cent mille personnes, avec beaucoup des jeunes, sont arrivées à "La place de l'Etat", pour exprimer un désir de justice et de vie digne (digne des efforts qu'ils font, car ce ne sont pas des chômeurs ou des déclassés: la plupart ont un travail, mais ne s'en sortent pas en raison du coût de la vie). Ce nombre est impressionnant, c'est comme si deux millions huit cent mille personnes défilaient à Paris. Du jamais vu, notamment ici: imaginez deux millions de personnes Place de la République à Paris, protestant contre le coût de la vie, sans Partis ni syndicats. Pourtant, ce coût est "très mal vécu" par beaucoup, ici.

            Tous ces gens en ont eu assez de se dire que d'autres décidaient pour eux que la vie leur coûterait cher, de plus en plus. Leur mot d'ordre principal: le peuple veut une justice collective n'est pas à entendre au sens de "justice sociale" qu'on lui donne ici, avec des accents ouvriers, syndicaux, économistes (mieux répartir le camembert…). Il s'agit de justice "collective" au sens où, pour tout collectif concerné – que ce soit des employés, des consommateurs, des travailleurs d'une entreprise – on veut que ceux qui le gèrent n'abusent pas de leur pouvoir, qu'ils aient une autre loi que celle de leur rapacité, qu'ils cessent de traiter les gens comme de simples moyens de faire de l'argent. (Voilà qui touche à l'une des plaies du commerce postmoderne: on n'essaie pas d'être utile tout en gagnant de l'argent, on veut d'abord faire de l'argent via l'utilité des produits; et l’on fait de gros efforts de marketing pour que l’acheteur s’y perde, et ne sache plus comparer).

            Fait curieux, ce mouvement qui porte sur des problèmes que nous vivons ici, leur donne une portée toute nouvelle, d'avant-garde, pourrait-on dire. Il pose d'abord et massivement le refus de s'enfermer dans une identité. Dans le cas des Israéliens, c'est l'identité sécuritaire. Elle est vitale mais elle n'est pas le but de la vie. Il ne s'agit pas de passer du "sécuritaire" au "citoyen", mais de combiner l'identité et l'existence, qui se révèlent être un couple dynamique: quel sens y a-t-il à défendre la sécurité de l'Etat si l'on n'a pas de sécurité intérieure? si on se sent exposé aux pulsions voraces de ceux qui imposent leur prix? et qui, en outre, profitent du cadre sécuritaire pour y enfermer les citoyens afin de mieux les pressurer en augmentant leurs profits.

            Ce serait donc réducteur de ramener ce mouvement aux tares de l'Etat hébreu, d'une économie prospère qui produit trop de "laissés-pour-compte", ou d'une démocratie "malade" de ses tumultes partisans, de ses "obsessions" sécuritaires… Le mouvement rassemble des gens qui en ont assez d'être la proie du marché quotidien (de subsistances, des loyers, de l'immobilier, etc.). Cela résonne plus largement: nos sociétés, avec leurs crises, y compris celle de la Dette, ne sont-elles pas la proie des marchés? notamment financiers qui, devenus partie prenante de l'économie, y font carrément la loi?

            Du coup, appeler ces gens "les indignés", c'est encore réducteur: leur mouvement s'est infiltré dans la passivité naturelle des citoyens, de là-bas ou d'ici, de tout pays développé en fait, où l'on vit ces questions (du prix à payer) d'une façon passive et impuissante. Et le contraire d'être passif, c'est être non pas indigné mais décidé, résolu, et ensemble. A une lettre près, cette Résolution implique une révolution, pacifique; une véritable avancée dans l'idée de démocratie. Celle-ci, au-delà des jeux politiques, des rivalités de partis ou de personnes pour tel ou tel poste important, impliquerait un contrôle populaire (en dehors des syndicats et des partis, mais dans le cadre des lois à réaménager) – contrôle des prix, des loyers, des profits, des capitaux… De quoi secouer une oppression intense et silencieuse qui a lieu dans nos pays.

            L'aspect direct et radical de cet objectif, je l'ai senti dans cette manifestation. J'ai pourtant pris part à "Mai 68" d'un bout à l'autre – avec des mots d'ordre anti-autoritaires, contre la répression (que suscitaient les "manifs"), des travailleurs encadrés par les syndicats, etc., et un grand vent de liberté. J'ai senti ce vent-là à Tel Aviv, avec aussi l'impression que ça ne peut pas rester du vent: il y avait là une intensité de présence, une pression existentielle, une sensation d'urgence pour changer, pour dégager la vie des emprises prédatrices. Et cela émanerait du peuple. Bien sûr, c'est difficile ici de s'inspirer d'un pays qu'en général on désapprouve. Or on peut désapprouver l'Etat hébreu, mais son peuple est étonnant. Il vient de réinscrire l'enjeu d'exister comme essentiel; cet enjeu qui l'a sans doute porté dans son histoire millénaire, et qui aujourd'hui prend un sens très concret: ne pas se laisser enfermer dans le cadre qu'on vous impose, fût-il rassurant et identifiant; prendre le risque de mettre en acte son envie de vivre. Cela recoupe aussi, en passant, les "printemps arabes" – où le