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Parasha Vayétsé (Genèse 28,10 à 31,55)

    C’est le départ de Jacob, seul, vers Haran  où il court se réfugier (et trouver femme) chez Laban le frère de sa mère. Ici l'intensité narrative du Livre de la Genèse s'accentue, il se passe beaucoup de choses, mais la forme littéraire qui en fait un très grand texte, est  à l’état potentiel : chacun et chaque groupe l'arrange à sa façon, à coups de midrashs et de commentaires. C'est un texte où la force littéraire et spirituelle se rejoignent, s’entretiennent. 
    Jacob est accueilli à bras ouverts mais doit travailler sept ans chez Laban pour avoir Rachel qu'il aime, et la nuit des noces, Laban la lui remplace par sa fille Léa, l'aînée ; ce dont il s’aperçoit le lendemain. Il travaille donc encore sept ans pour son aimée ; on peut penser que pendant ces quatorze ans, Jacob l’a eue pour maîtresse,  que par chance elle était stérile, de sorte qu’il n’y eut pas de scandale.  En tout cas, il travaille encore six ans,  après quoi  il décide de rentrer dans la terre de Canaan sa terre natale, sur l'ordre de YHVH. Entre-temps il a eu  11 fils et une fille (six fils de Léa, dont la fille s’appelle Dina ; Joseph de Rachel, et quatre fils, deux  de chacune des servantes de Léa et de Rachel). Tout cela n'a rien d'extraordinaire, même les détails de la jalousie entre les deux sœurs Léa et Rachel, qui se battent à coups de fécondité, et jettent chacune dans la bataille  sa servante comme mère porteuse – et soumise, contrairement à  Hagar qui s’était rebellée devant Sarah.  Que deux femmes se disputent l'homme comme moyen  pour chacune d’affirmer sa féminité, sa supériorité phallique, ici par la procréation – n'est pas très étonnant. J'ai introduit ailleurs (dans La haine du désir) le concept d'entre deux femmes, pour éclairer ce type de rivalité où l'homme, entre elles, semble un moyen, pour que chacune s’affirme plus femme que l'autre,  qu'elle perçoit comme une menace. Ajoutons qu’ici, ce sont les femmes qui nomment leurs enfants (y compris ceux de la mère porteuse), et elles le font dans un vrai feu d’artifice de jeux de mots intraduisibles et ciblés, de vœux précis(maintenant je vais être aimée…) ou d’appels au divin (Joseph est un appel à ce qu’elle en est encore un), etc. 
    Mais le fil rouge de ce texte est le rapport entre Laban et Jacob, qui préfigure ce que sera plus tard la tension permanente entre Aram et Israël ; ce rapport poursuit déjà sous d’autres formes la dissension entre Ismaël et Isaac ; elle-même renforcée par la vindicte d’Esaü envers Jacob.
    Aucune haine n'est exprimée entre Laban et Jacob : on baigne dans l'implicite solidarité familiale ; mais la violence contenue s'exprime par des gestes précis : ce n'est pas rien, de vendre sa fille pour sept années de travail ; les filles en question oseront dire, 20 ans plus tard, que c'était révoltant. Pour l'instant, cela semble aller de soi ; c’est dire que Jacob n'a pas le choix. On n'en est plus au temps où Eliezer vint chercher Rebecca pour Isaac. Alors Laban lui avait dit : demandons-lui ce qu'elle veut ; et Rebecca n’a dit qu'un mot : « je pars » (‘élékh). Le respect pour Abraham imposait une approche humaine et juste. Ici ce n'est pas le cas : Jacob travaille sept ans, et on le trompe sur   l’ «objet». Et s’il travaille encore six ans  après avoir eu Rachel, cela  semble aller de soi. C'est l'image du sans recours que le peuple d’Israël subit plus tard dans les terres où primait un pouvoir hostile, chargé de vindicte envers lui.
    Il travaille pour Laban jusqu'à ce que Rachel, supposée stérile, mette au monde Joseph. Alors il demande à partir : « vers mon lieu et ma terre », dit-il. La réponse de Laban est équivoque : « Ah, puissé-je trouver grâce à tes yeux,  j'ai deviné : YHVH m'a béni à cause de toi. Fixe ton salaire et je donne » C'est donc que le salaire n'était pas fixé,  c'était au bon vouloir du maître, dont Jacob a fait fructifier les biens
    Jacob dit : « tu ne me donneras rien, mais tu m'accordes ceci… » Et il va jouer la carte divine ou se mêlent le hasard et la transmission. Il demande qu'on écarte du troupeau toutes les chèvres tachetées et mouchetées et tous les agneaux bruns ; Laban les confie à ses fils qui les mènent loin, à trois jours de marche ; et Jacob demande que celles qui désormais naîtront tachetées et mouchetés soient à lui.  Ah si ça se pouvait…, gémit Laban de plaisir, conforté par l'ordinaire des transmissions animales, ne voyant pas qu'il va se passer là quelque chose d'extraordinaire, qui suppose un destin très favorable, presque complice.  Bien sûr, Jacob  aidera le hasard de la reproduction, en mettant des rameaux d'arbres avec des entailles blanches sous le regard des brebis lorsqu'elles viennent boire et entrer en chaleur ; de là à ce que  toutes  produisent des agneaux  rayés tachetés mouchetés, il y a un pas, que seule fait franchir la faveur de YHVH. Jacob s'offre même le luxe de faire cette opération pour les bêtes vigoureuses, laissant les autres, les plus languissantes à Laban. De sorte qu’ « il s'enrichit prodigieusement ». L’autre devient méchant et jaloux. Cette profusion bénie, Jacob se la voit confirmer en rêve par un messager divin qui l'appelle : « Jacob ! – Me voici – lève les yeux et vois : tous les boucs qui fécondent le bétail sont rayés, mouchetés et grivelés ; car j'ai vu la conduite de Laban à ton égard. Je suis le Dieu de Betél où tu as oint une stèle (matséba), là où tu m'as fait un vœu. Maintenant lève-toi sors de ce pays et retourne vers la terre natale ».
    Jacob exploite un certain savoir sur l'identification possible de la femelle enceinte devant tel objet qui la surprend dans son désir ; ce savoir fait partie des traditions mais n'a pas la valeur d'une certitude. Jacob a donc vraiment compté sur  le destin favorable, sur le rapport à l'être (en y mettant du sien : ce n'est pas un rapport où l'on se confie totalement à l'être divin dont on attend le salut).
    Ce rapport, il l’a instauré au début de ce texte par son rêve à l'échelle. Une échelle posée sur le sol et dont la tête atteint le ciel, avec des messagers divins qui montent et qui descendent – est l’image d'un certain lien entre le ciel et la terre,  avec des passeurs qui montent et descendent (voilà un sens original de monter en Israël et d’en descendre) ; et il y a des pas nécessaires, qu’on franchit un à un, comme des barreaux. De quoi rappeler que les passeurs, les porteurs d'être n’ont pas vraiment des ailes, qu'ils doivent y aller pas à pas, et que c’est infini : la tête de l'échelle, atteignant le ciel, signifie qu’elle touche au « là-bas là-bas », shamaïm, c'est-à-dire au-delà de la limite que l'on croit avoir atteint. Et c’est de là que YHVH parle à Jacob, et se fait connaître à lui  en nommant Abraham et Isaac. Il ne dit pas « Isaac ton père » car c'est évident, c’est du réel, mais il dit « Abraham ton père ». L'alliance se transmet  à travers ce rêve  où
un soutien divin est promis. Au réveil, il en prend acte, il dit même : « ainsi il y a YHVH en ce lieu et je ne le savais pas ».  En somme, l’être qui est partout peut se localiser, en passant par l'inconscient, le non-savoir du rêveur ; cela inscrit la transmission, que Jacob consacre par la stèle, la pierre sur laquelle il avait mis sa tête pour dormir. Il fait une offrande avec le peu qu'il a, de l’huile, et il fait un vœu : si Elohim est avec moi et me protège dans ce chemin où je vais et me donne de quoi manger et de quoi m'habiller, et s’il me ramène en paix à la maison de mon père, alors YHVH SERA mon Elohim » Or YHVH SERA , c'est deux fois le mot YHVH, « sera » s’écrit avec les mêmes quatre lettres du tétragramme: VHYA YHVH. La réalisation du vœu  redouble le nom divin, le décline dans le temps. YHVH SERA…(Moïse s'entendra dire par YHVH: JE SERAI, tel est mon nom pour toujours.) On a là un germe de la transmission à travers ce Nom redoublé, passé par l’être-temps.
    Et c’est ce qu'il lui revient en rêve, à Jacob, pour lui dire que la transmission de la différence va bon train dans le troupeau,  côté reproduction, et que le troupeau de Laban est en train de passer dans ses mains, sans être retiré à Laban ; c'est juste du côté de la génération ; et qu'il est temps qu'il parte. Ce qu'il fait, sans prévenir le beau-père ; qui le poursuit, le rattrape après sept jours, et bien que prévenu en rêve par Elohim en faveur de Jacob, il lui fait la grande scène de l'homme généreux père aimant, trahi par ce départ précipité sans adieu ni embrassades. Là, le texte nous rappelle délicatement que c'est un idolâtre : pourquoi m'as-tu volé mes dieux ? dit-il. (En effet, Rachel avait prit ses petites idoles et les a mises  sous ses cuisses, sur le chameau où elle s'est installée, s'excusant de ne pas pouvoir bouger car elle avait ses règles, dit-elle. Pourquoi l’a-t-elle fait ? Comme pour lui dire en silence tes dieux je m'assois dessus? Elle en avait, certes, des choses à venger. Laban ne trouve rien, il est déstabilisé, il lance que tout ce qui est à Jacob est à lui, y compris ses filles, mais il propose de faire alliance : si par malheur tu nuis à mes filles (celles qu'il a vendues) alors Elohim sera témoin entre toi et moi. Son Elohim, c’est le dieu de Nahor (le frère d'Abraham, resté araméen). Bref la scène oscille entre l’abject et l’ hypocrite, sur le mode : je t’ai piétiné vingt ans et tu ne me laisses pas t’honorer… Abraham aussi avait fait une alliance, et Isaac de même, avec des adversaires, mais qui exprimaient moins de rage sournoise que celui-ci et qui avaient étalé moins de médiocrité humaine. C'est d'ailleurs par sa rapacité qu'il est puni, puisque la reproduction, la fécondité lui échappe.
    À propos de fécondité, rappelons que Rebecca la mère de Jacob avait d'abord été stérile et que son homme Isaac a supplié YHVH pour elle, et qu'elle a conçu des jumeaux. Mais Rachel, la femme de Jacob est plus directe : donne-moi des enfants sinon je meurs ! lui dit-elle. À quoi il répond : suis-je à la place d’Elohim, qui t’a  privée du fruit de la matrice ? Sa réplique à elle, immédiate, c’est de lui mettre sa servante dans les bras : Couche avec elle, elle accouchera dans mon giron, et j'aurai des enfants. On a là trois cas de femmes belles qui commencent par être stériles, avant que l'être-fécond ne se « souvienne » d'elles : c'est Sarah, Rebecca, et Rachel. À croire que la beauté, quand elle est signe ou symptôme d'un certain narcissisme, a besoin d'une ouverture sur l’être pour être fécondée.
    Un simple constat pour finir: après la trouvaille par Abraham de l’être-YHVH, les soutiens divins dont il bénéficie, lui, son fils Isaac, son autre fils Ismaël, puis Jacob sont raisonnables: trouver l'eau dans le désert, échapper aux ennemis jaloux, voir un bélier à sacrifier, avoir la chance d'une reproduction favorable, etc. Mais au-delà de ces faveurs assez sobres, ce que nous  transmettent ces trois patriarches, c'est l'idée qu'il y a pour leurs descendants de l'amour dans l’être, mais que cela implique de gros ennuis avec les autres. C'est cette idée que nous avons appelée « hypothèse fondamentale du peuple juif » dans notre livre De l'identité à l'existence. Une hypothèse  en deux temps : 1) il y a pour nous de l’amour dans l’être ; 2) on va devoir affronter de gros ennuis pour ça.
 

Parasha Toldot (Genèse 25,19 à 28,10)

    Le texte raconte l'histoire d’Isaac et  Rébecca avec leurs deux fils Jacob et Ésaü. On  a déjà l'accouchement de Rebecca qui, d'abord stérile, met au monde deux jumeaux : le premier est sorti roux et velu, d'où son nom Esaü, et le second  le tenait par le talon, d'où son nom Yaacob,  dont la racine est talon mais aussi cause, causalité. Pour ce qui est d’Isaac, il est bien installé dans la terre de Canaan ; et lors d'une famine, YHVH lui dit de s'y accrocher, de ne pas aller en Égypte. Ce qu'il fait ; il prospère, et suscite donc les premiers signes d'hostilité des Philistins : « va-t'en »,  lui dit le roi Abiméléch, pourtant accueillant,  tu deviens trop fort pour nous ; en somme tu réussis trop. Le respect envers Abraham béni de YHVH devient déjà de la jalousie envers Isaac ; lequel s’en ira plus loin, pour finir vers Beersheva, la ville où son père a vécu, et où le même roi Abiméléch et son général Fikhol viendront faire alliance avec lui, en disant : on a bien vu que tu étais béni, que YHVH était avec toi ; alors reconnais qu'on a bien agi envers toi puisqu'on t'a renvoyé en paix (ils auraient pu, en effet, le renvoyer violemment). On peut dire que Isaac prend possession comme il peut d'un bout de cette terre promise à ses descendants.
    Mais voilà la question cruciale : qui seront ces descendants porteurs de la promesse, c'est-à-dire de l'alliance entre Abraham et YHVH ? La parole de l’être, symbolisée par cette alliance, a déjà bifurqué entre Ismaël Isaac, préférant Isaac tout en bénissant Ismaël, mais le posant comme second, alors qu’il fut l’aîné biologique mais avec la servante. Cette première bifurcation est l'œuvre de Sarah : c'est elle qui demanda à Abraham de renvoyer Ismaël et Hagar, pour que Ismaël n’ « hérite pas » avec Isaac de ladite alliance. Ici, deuxième bifurcation, qui sera l'œuvre de Rebecca : elle veut faire passer l’alliance, la bénédiction vers Jacob et non vers Esaü, alors qu'Isaac préfère celui-ci parce que c'est un  chasseur qui lui fait de bons plats avec le gibier qu’il ramène.
    Pour faire passer la Parole vers Jacob, Rebecca use d'un stratagème. D'abord elle surprend Isaac, devenu aveugle avec l'âge, en train de dire aller a Esaü : je vais bientôt mourir, va à la chasse et fais moi un bon plat pour que mon âme te bénisse. Le fils aîné y va, alors elle demande à Jacob de prendre deux bons chevreaux dont elle fera un ragoût comme les aime Isaac, et de se déguiser en Ésaü grâce aux vêtements de de celui-ci qu’elle a chez elle. Jacob se rebiffe par simple réalisme (Gen. 27, 12) : si mon père me tâte, je serai à ses yeux comme un fourbe, et j'aurai une malédiction, non une bénédiction. « Je prends sur moi ta malédiction » dit Rebecca, sûre de  son projet (disons : confiante dans la parole de YHVH). Il y va, elle  fait le plat, elle lui met la peau des  chevreaux autour du cou, sur la partie lisse, et elle l’envoie devant Isaac. La
 scène vaut d'être rappelée : -Mon père ! -Me voici, qui es-tu mon fils ? – Je suis Ésaü ton aîné, j'ai fait comme tu m'as demandé, lève-toi je t'en prie, assieds-toi et mange de mon gibier pour que ton âme me bénisse – Qu'est-ce donc ?  tu as si vite trouvé mon fils ! – C'est que ton Dieu YHVH a fait (qu'il y ait de) la rencontre devant moi. (Jacob reprend le mot dont s'est servi Éliezer pour trouver Rebecca devant le puits : YHVH Dieu de mon maître Abraham : fais qu'il y ait de la rencontre devant moi). Isaac reste soupçonneux : Approche toi je t'en prie, et que je te touche mon fils (pour savoir) si tu es mon fils Esaü  ou non. Jacob s'approche, l'autre le palpe et dit: la voix est la voix de Jacob, et les mains sont les mains d’Esaü. Et il questionne encore : « Es-tu mon fils Esaü ? –Oui »(littéralement : toi, mon fils Esaü?-Moi). Il lui dit d'approcher encore et de l'embrasser, il hume  l'odeur de la peau animale et déclame : voyez, l'odeur de mon fils est comme l'odeur d'un champ que YHVH a béni. Puis il le bénit par l'abondance et surtout la préséance, la supériorité : sois le chef de tes frères et que les fils de ta mère se prosternent devant toi ; maudit soit qui te maudit, et béni soit qui te bénit.
    Après quoi, Esaü arrive : Que mon père se lève et mange du gibier de son fils pour que ton âme bénisse etc. On nous dit qu'Isaac fut saisi d'une frayeur extrême. Sans doute comprend-t-il qu'il s'est fait avoir par la ruse, mais il devine que celle-ci vient de plus loin, d'une force de transmission qui le dépasse, et qu’il sent avoir ignorée. Sans doute aussi voit-il  son fils préféré, Ésaü,  comme sacrifié ; et lui-même a failli l'être par son père. En tout cas, il s'incline, il n'a plus qu'à assumer : j'ai donné la bénédiction à ton frère Jacob. Révolte d’Esaü : il porte bien son nom, Jacob (qui signifie torsion), cela fait deux fois qu'il me fait un mauvais coup : il a pris mon droit d'aînesse et il prend ma bénédiction. Là, Ésaü est déjà égaré par la haine, car c'est lui qui a vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, et en donnant une étrange raison : me voici allant vers la mort, à quoi bon pour moi un droit d'aînesse ? Sans doute a-t-il pensé  au partage des biens et a-t-il oublié le droit de l’aîné à recevoir la parole  qui bénit, le symbole de  l'alliance et d'Abraham. Et il bute sur la différence irréductible : bénis-moi moi aussi mon père ;  il éclate en sanglots. Le père le bénit quand même : une grasse contrée sera ton domaine, les cieux enverront leur rosée, et tu vivras à la pointe de ton épée, tu seras tributaire de ton frère ; pourtant après avoir subi son joug,  ton cou s'en affranchira.
    Il ne peut pas faire mieux, car l'enjeu n'est pas de dire des bonnes choses mais d'assurer le passage d'une certaine parole qui distingue.
    La scène semble très injuste, une vraie tricherie. Et le culot de Jacob va loin, puisqu'il invoque le nom YHVH dans une scène de mensonge. Pourtant, il peut dire que c'est lui l'aîné, puisque son frère a juré de renoncer à ce droit. On peut même dire qu’il a imposé à son père le respect de ce droit, au détriment de son penchant. Par ailleurs, et surtout, Rebecca était allée consulter, dès sa grossesse, la parole de YHVH, car les jumeaux qu'elle portait s'agitaient dans son ventre. Et YHVH lui a fait dire qu'il y a deux peuples dans sa matrice, et que l'aîné servira le plus jeune. C'est forte de cette parole qu'elle accorde sa préférence au second, lequel se révèle, sans doute à cause de ce lien, un homme qui « habite  les tentes » (ouvert à la pensée, à la méditation ; des religieux qui en rajoutent disent qu'il étudiait la Torah), par différence avec son frère chasseur, toujours dans les champs. Il était clair pour elle que l’aîné n'aurait pas la prééminence, donc pas la bénédiction d'Abraham, que celle-ci irait au second. Et c'est ce qu'elle applique dans cette mise en scène dont on peut dire qu'elle est l'entière instigatrice. Il y a un vrai travail des femmes, des mères, pour assurer le passage de la parole : Sarah, d'Abraham à Isaac ; et Rebecca, d'Isaac à Jacob. Il n'en faut pas plus pour faire l'unité de ces trois pa
triarches, que la tradition invoque quand elle les relie à Moïse.
    Un autre facteur, dû au hasard, mais très signifiant a confirmé le choix de YHVH : c'est que Ésaü a méprisé le droit d’aînesse ; en le vendant, et pour si peu, il a ravalé quelque chose de l'ordre de l’être au niveau de l'avoir ; il l’a traité comme une chose échangeable.
    Ce qui est sûr, c'est que Jacob avait  en tête le projet de prendre la suite d'Isaac, au regard de YHVH, d'être le relais et le support de la transmission.
    Une fois la bénédiction reçue par lui, et la colère d’Esaü avérée en forme de haine, Rebecca réitère sur son fils Jacob l'acte d'Abraham sur Isaac : lui greffer une part de son origine et de son exil en lui faisant prendre une femme dans sa famille, celle d'Abraham, en Mésopotamie. Une femme qui quitterait les siens et ferait elle aussi le voyage. Donc elle décide de l'envoyer chez son frère Laban, là même où Éliézer était venu la chercher pour Isaac. Pour faire admettre la chose à celui-ci, elle se lamente : ce n'est pas une vie, si son fils Jacob prend une femme parmi les filles de Canaan (son frère Ésaü en avait déjà pris deux). Isaac acquiesce, il approuve le départ, y ajoute une bénédiction, et c'est ainsi que Jacob s'en va tout seul et quitte Canaan pour Aram entre les deux fleuves, où Laban l'exploitera amplement avant de lui donner sa fille Rachel. Ésaü comprend alors, un peu tard, que les filles de Canaan, sans doute idolâtres, déplaisent à ses parents. Alors il va vers Ismaël dont il épouse une fille. Et c'est ainsi que la boucle se referme : la vindicte d'Ismaël envers son frère Isaac, bien qu'atténuée par les funérailles d'Abraham qu'ils ont faites ensemble, va s'ajouter à la vindicte d’Esaü envers Jacob. De fait, le peuple d'Israël aura toujours pour ennemi les descendants d’Esaü et d'Ismaël, notamment ceux d'Arabie (Qédar) ; outre les Philistins qui considèrent déjà Isaac avec envie et suspicion, comme étranger à cette terre de Canaan ; a fortiori Jacob et les siens, quand ils  reviendront de Mésopotamie vers la terre qui leur est promise, et que d’ailleurs ils  commencent par s'y conduire assez mal(les deux aînés de Jacob Simon Lévy faisant un carnage à Sichem).
     D'après la Torah, YHVH a choisi Isaac et Jacob pour porter la bénédiction d'Abraham, pour être le support de sa transmission. Le Coran ne le conteste pas ; il dit seulement avec insistance que les juifs ont falsifié le texte sans préciser sur quel point. Car son accusation majeure contre eux, c’est  qu'ils ont trahi l'alliance , ne voyant pas que cette alliance comporte la possibilité d'être trahie, oubliée, retrouvée , oubliée à nouveau, etc. ; que s'il fallait être parfait pour y être, nul n'y serait. Elle comporte des ruptures et des manques, et ce n'est pas parce que on la trahit qu'on en est sorti. On peut même dire : au contraire ; ceux qui la trahissent produisent souvent des rejetons qui  y reviennent ; ainsi le veut la logique de la transmission ; et la simple logique humaine. Car lorsque les nouveaux fidèles, les adeptes de Mahomet, se posent comme ceux qui ne la trahiront pas,  ils prétendent à une perfection insoutenable, dont les démentis réels peuvent rendre furieux certains d'entre eux, ou les forcer à un double discours.

Parasha Hayé Sarah (Genèse 23 à 25, v.18)

    Ce texte raconte un geste majeur d'Abraham : acheter une sépulture pour sa femme Sarah qui vient de mourir, et ce, à Hébrone, dans la terre de Canaan, celle que YHVH a promise à ses descendants ; aux descendants hébreux, puisque Ismaël et Hagar ont été éloignés, à la demande de Sarah. (Épisode que le Coran n'évoque pas, car cela l'aurait confronté à une contradiction : le père de l'islam,  Abraham selon lui, renvoyant l'ancêtre majeur de l'islam : Ismaël. Intégrer cette contradiction, c'eût été intégrer la faille existentielle, que la Bible, elle, ne cesse  de travailler, et qui donne à sa transmission la diversité que l'on sait.)
    Cet achat de terrain est par lui-même  un symbole : il s'agit de marquer cette terre d'une possession, doublement symbolique puisqu'elle comporte le symbole premier de toute humanité à savoir la sépulture, la coupure ligne entre les morts et les vivants ; et qu'en outre c'est un achat, une acquisition : au propriétaire du terrain qui veut l'offrir en cadeau à Abraham, celui-ci répond qu'il veut le payer. Il préfère la loi de l'achat et de la vente à celle du don et des bons sentiments. Du reste, si on lui faisait ce don, que donnerait-il en échange ? Quel contre don ? Ce serait du bétail ou des services, alors autant donner le signe du paiement universel, l'argent bien pesé.   Ce marquage originaire semble entamer la conquête de cette terre, pour les  Hébreux : elle leur est promise, ils sont appelés à y être, mais il faudra l'acheter ou la conquérir. Et Abraham fait le premier geste, il achète de quoi donner à ses descendants la présence – symbolique et réelle – du père mort ; laquelle sera répétée trois fois : Abraham, Isaac, Jacob ; eux et leurs femmes sont enterrés là.
    En (23; 17-18), l'achat est inscrit en des termes à très longue portés, qu'on traduit d'habitude par:" Ainsi fut dévolu  le champ de Makhpéla (…) à Abraham  comme acquisition". Or le mot c'est vayaqom : il se leva, il se dressa; qui donc? le champ. Disons que le champ fut élevé au statut d'un Lieu acquis pour se transmettre comme élément d'existence pérenne. Car la racine du verbe est qoum la même que pour maqom qui veut dire le lieu, et aussi le divin. Yéqoum, qui en  dérive désigne aussi la richesse. Il y a aussi téqouma qui évoque le lieu d'être. Un autre verbe en dérive, lé-qayém, faire tenir, faire exister. Ce mot vayaqom  exprime donc qu'Abraham acquiert de quoi faire exister une transmission, qui donne à ses descendants, devenant peuple, un lieu d'être symbolique ancré dans le réel. Étonnant retournement : une sépulture se retourne  en promesse d'existence; une trace sépulcrale s'inverse, via la langue et le verbe, en un germe de texture, celle d'une transmission qui  fait exister, par anticipation, un peuple hébreu et le lien au divin qu'il invoque, notamment à la promesse d'une terre.
Le texte y met  une certaine solennité, et insiste sur le fait qu'étaient présents  et témoins les Hittites, le peuple du vendeur, et que cela se passait à la porte de la ville. Il précise aussi que ce champ et ce caveau de makhpéla   se trouvent en face de mamré 'qui est Hébrone), donc en face du lieu où YHVH s'est montré à Abraham sous la forme des trois messagers. Autrement dit, ce dévoilement de la présence qui a réinscrit l'alliance, se greffe sur le premier lieu qu'Abraham achète à Canaan pour en faire une sépulture patriarcale c'est-à-dire un lieu d'invocation ancestrale permanente, qui accompagne la transmission de cette phrase millénaire : YHVH, Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Les actes symboliques qu'accomplit  Abraham ont donc une certaine portée dans le temps long; on peut même dire dans l'infini du temps, si l'on pense  que cette transmission n'a pas de raison de s'arrêter, ajustée qu'elle est sur celle de l'humain comme tel, en tant qu'il est indéfini.

    On comprend que ce lieu soit disputé par l'islam, puisque pour lui Abraham étant le premier musulman,  ses descendants authentiques, notamment Isaac et Jacob (mais aussi Joseph, Moïse, les prophètes etc.) le sont aussi. Aujourd'hui, ce lieu est, pour les Juifs, d'un accès problématique,  il faut être accompagné par des militaires, comme pour rappeler que l'accès aux origines, quand leur symbole est trop réel, n'est pas si évident ; et que  le passage par elles, si on croit le détenir, le contrôler, c'est qu'on est dans l'erreur. Ajoutons que les musulmans qui  revendiquent ce lieu comme le leur, sont obligés de traiter les deux autres patriarches Isaac et Jacob, certes islamisés par le Coran, au même titre qu’Abraham, ce qui n'est pas le cas dans l’islam; alors que c’est le cas dans la tradition des juifs, qui lorsqu’ils invoquent « nos pères », mettent Abraham Isaac et Jacob sur le même plan.(Dans le filon musulman, c'est plutôt : Abraham Ismaël et Mohamed, ce dernier prenant toute la place.)
     
    Un autre passage par l'origine est ensuite raconté : Abraham envoie son serviteur Éliézer prendre une femme pour Isaac dans sa terre de départ. Il veut qu’elle soit prise parmi les siens,  comme pour lui faire quitter, à elle aussi, son origine, pour qu’elle vive  la même séparation qu’il a vécue, qu’elle en soit porteuse, qu’elle fasse  le même voyage. Isaac, lui, est né à Canaan, cela ne fait pas sens qu’il aille en Mésopotamie trouver une femme ; pour lui, ce ne serait pas un retour. Le texte insiste, en faisant dire au serviteur : et si la femme ne veut pas venir avec moi, dois-je ramener ton fils là-bas, dans la terre d'où tu es sorti ? Surtout pas, dit Abraham ; si elle ne veut pas tu seras quitte du  serment envers moi. Mais il a confiance : YHVH qui m'a fait partir de là, enverra un messager devant toi et te fera trouver la femme. Cette confiance, le serviteur la porte avec lui et, arrivé au lieu-dit, il fait une prière, simple et radicale: « YHVH, fais qu'il y ait de la rencontre pour moi aujourd'hui » ; ou plutôt : devant moi ; « et fais une grâce à mon  maître Abraham ». Le mot pour la rencontre implique l’en face et l’en travers ; la vraie rencontre n'est pas frontale mais elle implique le face à face. Puis il met en place les conditions d'un coup de foudre : celle à qui je demande à voir, près du puits, et qui me répond : bois, et je ferai boire aussi que les chameaux, ce sera celle-là que tu auras désignée. Cette mise en scène du hasard objectif, puisqu'en effet, Rebecca, celle qui répond, se trouve être de la famille d'Abraham ; cette sorte de coup de foudre par procuration – je l’ai analysé dans L'amour inconscient. J’ajoute seulement que cet appel à la rencontre peut éclairer la fameuse plainte des gens qui « ne rencontrent pas » : il leur manque l’ouverture sur l’être, vers le dehors, et même vers l’intérieur, les possibles qui les habitent sont enfermés dans un enclos narcissique, rendu étanche par une transmission du symptôme, plutôt que du symbole de vie.
    Ici le serviteur est porté par un appel de rencontre qui le précède ; par l’acte symbolique que fait Abraham en voulant greffer sur Isaac une part de sa propre origine : en lui trouvant une femme de sa famille qui viendrait aussi loin que lui; qui croirait dans ce voyage. Il le dit clairement, en forme de vœu: YHVH, le Dieu
du ciel et de la terre, qui m'a pris de la maison de mon père et de ma terre natale et qui m'a parlé et qui m'a juré de donner cette terre à ma descendance, lui, il enverra son messager devant toi et tu prendras une femme pour mon fils là-bas (24, 7). Et lorsque Éliezer fait sa prière, son vœu, voire sa mise en scène (celle à qui je demanderai et qui me dira etc.) , c'est déjà porté par le voeu d'Abraham. Il y a là un entrelacement de l'amour et la transmission ; une transmission de l'amour de l’être, qui annonce un amour de la transmission symbolique.
    Isaac prend donc pour femme Rebecca, et l'on nous dit qu'il s'est consolé avec elle de sa mère. Petit clin d'œil pour honorer l'amour incestuel, et la façon de l'intégrer dans l'autre amour.
    La Parasha se termine sur quelques notes complexes. D'une part Abraham prend à son tour une autre femme, qui lui donne plusieurs fils parmi lesquels Midiane, ancêtre d'un peuple qui en voudra beaucoup aux juifs pour leur place distinguée dans l'héritage d'Abraham. D'autre part,  quand Abraham meurt, ses deux fils Isaac et Ismaël l'enterrent, ensemble. Rien de tel qu’un deuil commun pour fraterniser un peu. D'ailleurs, Isaac, béni par YHVH, s'installe près du puits le Vivant-qui-me-voit, le puits qui a sauvé Hagar et Ismaël de la soif. De sorte qu'Isaac est prêt à assumer l'intrication des deux branches issues du père commun, celle des Hébreux et celle des Arabes. Le texte s'achève sur la généalogie d'Ismaël qui donne naissance à douze fils, comme ce sera le cas de Jacob, fils d'Isaac. Mais d’Ismaël, on nous dit que ce sont douze peuplades, oummot ; on dirait presque douze branches de la Oumma.

Parashaa de vayéra (Genèse, 18 – 22)

    Les deux
premiers chapitres (18,19) sont un chef d'oeuvre de subtilité sur la
manière dont le divin intervient. On commence par « YHVH s'est
montré à lui », et c’est sous la forme de trois hommes qui
« se tiennent au-dessus de lui ». Il ne sait pas que ce
sont des messagers divins, des porteurs d'être ; on pense qu’il
le devine, sinon il faudrait supposer qu’Abraham court vers des
passants quelconques pour les faire entrer chez lui et immoler
pour eux un « jeune taureau tendre et bon »; (hypothèse
qui nourrit des récits édifiants sur son hospitalité ; qui
satisfont le besoin d’idéal). En tout cas, la charge divine de
ces hommes va se préciser curieusement. Il commence par leur dire
"Messeigneurs si j'ai trouvé grâce à tes yeux ne passe
pas par-dessus ton serviteur" ; autrement dit, n'ignore pas
l'hospitalité que je t'offre. Ils sont trois et il leur parle au
singulier ; puis cela devient un pluriel : "Qu'on prenne un
peu d'eau et que vous vous laviez les pieds (…) vous restaurerez
votre cœur après quoi vous partirez (vous passerez), puisqu'aussi
bien vous êtes passés près de votre serviteur"( verset 4 ) ;
et le texte poursuit : ils répondent "Fais comme tu
l'as dit".     On a
donc, pour le même « objet », un singulier suivi d'un
pluriel qui redevient singulier puis pluriel. Et ce n’est pas
fini ; ce jeu d'alternance pluriel-singulier va se poursuivre :
(verset 8) "Il est debout au-dessus d'eux sous l'arbre et ils
mangèrent
. Ils dirent : Où est Sarah… (verset 10) "
Il dit
: je reviendrai l'année prochaine et Sarah aura un fils."
Il annonce que Sarah sera enceinte. Elle rit intérieurement
et (verset 13) YHVH dit à Abraham : « Pourquoi Sarah a
t-elle ri ?…» Là, le singulier se prolonge dans ce «  Je
reviendrai
vers toi ». Laissons la question du rire de
Sarah (encore que ce rire soit intérieur et qui soit perçu par le
messager, qui donc devine…) et poursuivons (verset 17) YHVH dit
: "Vais-je cacher à Abraham ce que je vais faire ? (à propos
de Sodome)". Et YHVH dit encore : "Le cri de
Sodome et de Gomorrhe a grandi, leur perversité est grande, etc".,
et au verset suivant (22) on nous dit que : « les hommes
partirent
de là et se dirigèrent vers Sodome; et Abraham était
encore debout devant YHVH ». On en déduit que deux des trois
hommes sont partis et que l'un est resté, puisque très peu après
on saura que seuls deux messagers divins arrivent à Sodome pour la
détruire et sauver Loth. S'ensuit une discussion entre Abraham et
YHVH sur le fait qu'on ne peut pas détruire une ville avec les
justes qu'elle contient, on ne peut pas tuer en même temps le juste
et l'injuste etc. Puis c’est le fameux marchandage que YHVH
conclut : « Je ne détruirai pas, en faveur de dix »
(s'il y en a) ; enfin (verset 33) : "YHVH s'en alla
quand il eut fini de parler à Abraham et celui-ci retourna à son
lieu".

    L'être-YHVH
peut donc se faire représenter par des êtres humains du moins en
apparence ; il est à la fois singulier et pluriel; il peut
parler dans une silhouette humaine, celle-ci peut disparaître, reste
la parole qui se maintient, la présence parlante de l'être.
    On
savait qu'Elohim, qui est pluriel, parle au singulier ; que
c’est du pluriel singulier. Ici, on a du singulier-pluriel qui
redevient singulier, donc unique. Il n'y a pas là une mise en doute
de l'unicité de l'être; il s'agit de voir comment s'exprime cette
unicité quand elle est parlante.

    Or les
deux messagers qui partent pour détruire Sodome sont d'abord nommés
malakhim (on dit anges disons porteurs d'être, messagers,
presque fonctionnaires divins, porteurs d'une fonction divine). Puis
(19, 12) on les appelle des hommes : "Les hommes dirent à
Loth" etc. :"YHVH nous a envoyés détruire (la
ville)". Leur visite est une répétition très décalée de
l'hospitalité d'Abraham, qui dit bien la différence entre Abraham
et Loth, la façon qu'a celui-ci d'être et de parler. Mais on a la
même alternance singulier-pluriel car (verset 18) : "Loth
leur dit, non messeigneurs [je n'irais pas me réfugier à la
montagne] si ton serviteur a trouvé grâce à tes yeux…".
Le pluriel devient singulier et ce singulier (verset 21) répond à
Loth : "Je t'accorde cette grâce pour cette chose
aussi". Puis c'est le déluge de feu et de souffre sur
Sodome. Et l’on précise "Venant de YHVH, des cieux". Là,
c'est l'être parlant de lui-même ou parlé de lui-même par le
récit. C'est déjà arrivé plus haut, puisque l'un des trois
messagers annonçant la venue d'Isaac dit : "Y a t-il quelque
chose trop prodigieux pour YHVH ?" Et c'est YHVH qui parle.
    Autrement
dit, l'être se parle à lui-même, et à travers lui-même, il est
pluriel et singulier, il est singulièrement universel. Il
n'est sans doute pas universel au sens abstrait du terme qui est une
pure invention humaine, car même s’il est dit que YHVH est le
créateur de l'univers, il n'adresse pas la même parole à tout
l'univers, il n'existe et ne parle que singulièrement. Même si le
parler à tous, il parle d'abord à chacun. Déjà la parole sa
parole adressée à « son peuple » est reçue dans une
énorme diversité.
    Remarquons
aussi que les personnages qui s'occupent de Loth sont appelés
malakhim (messagers ou anges) ou anashim (hommes) mais
à aucun moment ils ne sont YHVH. En revanche, ils disent que YHVH
les a envoyés. Or ils étaient trois. Est-ce à dire que celui qui
est resté, et qui est parti après avoir parlé à Abraham, c'était
YHVH ? Là s’ouvre une nouvelle question : lorsque l'être
s'incarne sur trois personnages il arrive que la charge
ontologique
ne soit pas uniformément répartie entre les trois,
que donc elle peut être retirée et se concentrer sur un seul, qui
n'est là d’ailleurs que comme représentant YHVH et non comme YHVH
lui-même. Quand le texte écrit "YHVH dit" il faut
entendre "le représentant de YHVH dit" le corps qui
incarne à ce moment-là cette présence, ou cette représentation,
dit.

     Si l’on
compare avec la thématique chrétienne de l'incarnation, on voit que
le Messie chrétien rassemble sur lui les paroles de promesse restées
en suspens, à des moments cruciaux de la Bible, pour les
« accomplir », et incarner à la fois la parole divine et
le manque qu'elle comportait. Cela n'en fait pas un Dieu mais un
homme inspiré qui a pris sur lui ces manques et ces promesses, chose
qu'on a extrapolée en disant qu'il a pris sur lui les manquements et
les fautes ; cela fait de lui au mieux une incarnation de la
parole de l'être mais non de l'être divin comme tel. A moins qu’il
ne soit une « construction » qui rassemble des points
singuliers de la Bible sur un même corps, sur un homme qui les
totalise ; qui lui donne le souffle pour guérir des malades ;
on dit qu'il a ressuscité, que sa mère l'a conçu sans rapport
sexuel (ce qui n'exclut pas une fécondation par des spermatozoïde
dans un bain), mais tout cela n'en fait pas un Dieu ; cela en
ferait un homme inspiré ; du reste, il ne dit jamais "parole
de YHVH" , il dit "comme il est écrit" ; – alors
que les prophètes osent prêter voix à la parole de YHVH, et donc
l'incarner d'une certaine façon. Le Jésus de l'Evangile cite
des paroles de YHVH ou bien conjugue son corps avec des contextes
implicites, que l'on peut déchiffrer ; que d'ailleurs je
déchiffre pour montrer en quel sens l'Evangile est écrit
"avec" la Bible : avec les matériaux bibliques, point
par point.

     Dans
cette parashaa on a deux sacrifices d'Abraham :
l'un, c'est le sacrifice de son fils Ismaël qu'il envoie dans le
désert avec sa mère, qu'il expose donc à un danger de mort par la
soif ; l'autre, deux pages plus loin, c'est le sacrifice d'Isaac
qu'il expose sur l'autel prêt à l'égorger. Dans les deux cas, un
miracle se produit et le sacrifice est évité. Dans le désert,
Hagar pleure, et il est dit "Elohim entendit la voix de
l'enfant », et lui a désillé les yeux à elle, de sorte
qu’ « elle a vu un puits ». Dans la parashaa
précédente, quand elle se sauve dans le désert alors qu'elle est
enceinte, un messager de YHVH lui apparait et lui dit qu'elle attend
un fils, qu'elle l’appellera Ismaël, pour signifier que El (Dieu)
a entendu sa souffrance. Et (16 v.13) « elle appela le nom de
YHVH qui lui parle : tu es Dieu me voyant », ajoutant pour
elle-même « j'ai vu après celui qui me parlait » ;
elle ne l'a pas vu de face.
    Or il y
a un contentieux d'eau et de soif, depuis Ismaël, entre Hébreux et
Arabes : Rashi cite Isaïe 21 où l’on trouve en
quelques lignes une « charge contre l'Arabie » : ils
n'ont pas donné à boire aux Hébreux qui fuyaient assoiffés
l'armée des Babyloniens (au 6ème siècle avant l’ère
chrétienne). Rachi met cela en rapport avec le fait qu'Ismaël a
connu la soif et failli en mourir. Isaïe le leur reproche au nom de
YHVH, et prédit leur déclin : « les survivants des
nombreux archers, des guerriers enfants de Qédar seront réduits à
peu de chose, ainsi parle YHVH Dieu d'Israel". Cela annonce
surtout que l'histoire continue, et que ce qui est inscrit aux
origines est appelé à se répéter, jusqu'à ce qu'on s'explique
avec.

     En (21,
v 9) on trouve que « Sarah vit le fils d'Hagar l’égyptienne…
s'amuser », et elle dit à Abraham de renvoyer « cette
servante et son fils ». Le mot employé pour s'amuser est
metsahéq de la même racine qu'Isaac, son fils à elle. Elle a vu
qu'Ismaël empiétait sur le nom de Isaac
. C’est assez clair.
Même s’il y a toutes sortes de suppositions sur le mot metsahéq,
et si dans la Bible il évoque pour tout autre chose que l'amusement.
En tout cas, si le sens de s'amuser était « s'adonner à
l'idolâtrie » et au « meurtre », comme le suggère
Rachi, on n'aurait pas au verset 20 "Elohim fut avec le jeune
homme (Ismaël)".
    Notons
que sa mère lui prend une femme égyptienne comme elle. Et que
lorsque dans le désert le messager divin dit à Hagar enceinte
qu'elle aura un fils et qu'elle appellera Ismaël, il lui annonce son
avenir (16 v 12) : "il sera un homme sauvage, il sera
contre tous et la main de tous contre lui" Autrement dit, il
vivra de la guerre et les autres s'en prendront à lui. C’est écrit
avant toute idée d'Islam.

     On sait
que le Coran ne fait pas allusion à Hagar, pour deux raisons.
D'une part c'est une esclave égyptienne au service de Sarah, ce
n’est pas gratifiant d’y ancrer l’origine ; d'autre part,
la nommer l’eût obligé à mentionner qu'Abraham la renvoie avec
Ismaël, à la demande de Sarah approuvée par YHVH. C'est trop,
puisque l'Islam se réclame d'Abraham et tente d'établir une
continuité jusqu’à lui , depuis Mahomet, via Ismaël.On comprend
qu'il paie ce silence par un autre silence sur le fils qu'Abraham
doit sacrifier. Le Coran ne dit pas que c'est Ismaël et ne dit pas
que c'est Isaac ; la tradition islamique pose que c'est Ismaël
mais le Coran ne va pas jusqu'à l’affirmer.

     La fin
de la parashaa raconte non-sacrifice d'Isaac, dont j'ai assez parlé
ailleurs.

 

LEB

Mise en place du LEB (Lieu d’Etude Biblique) pour l’année 2013-2014.

Une soirée mensuelle le mardi ou le jeudi
ainsi que deux autres week end dans l’année.

Les personnes intéressées peuvent écrire à contact (at) danielsibony.com
avec un très bref CV et leurs motivations.

Théâtre intérieur et amour-propre

Cyrano et Lucrèce

    J'ai vu coup sur coup Lucrèce
Borgia
de Victor Hugo et Cyrano de
Bergerac
d’ Edmond Rostand. Les deux pièces n'ont rien en commun, si ce
n'est un détail essentiel qui m'a frappé.
    Dans la première, Lucrèce, on le sait, est une femme terrible
qui empoisonne à tour de bras ceux qu'elle n'aime pas ; qui se vautre dans
l'inceste et la débauche, et qui en passant a eu un fils, Gennaio, avec son
frère(lui-même tué par son autre frère qui fut aussi son amant). Et ce fils ne
sait pas qu’elle est sa mère, elle l'aime et le protège de loin. Elle arrive
même à le sauver lorsqu'il est arrêté par le duc de Ferrare, son nouveau mari, et condamné à
mort pour insulte à Lucrèce. Lorsqu'il comparait, et qu’elle voit que c'est lui
le coupable, et qu'elle ne peut faire autrement que de le laisser empoisonner,
elle lui donne l'anti poison rarissime qui le sauve. Mais plus tard, il se fait
prendre avec un groupe de jeunes qui eux aussi ont insulté Lucrèce, et le voilà
empoisonné avec les autres. Cette fois, elle le supplie de prendre l'anti
poison et de vivre, et il refuse, bien décidé à la tuer, de sorte qu'ils  meurent ensemble (il la poignarde en
rendant le dernier souffle), alors même qu'elle lui disait des paroles d'amour
profondes et sincères, celles d'une mère pour le seul être qu’elle aime, son
fils. Mais à aucun moment elle ne lui dit qu’elle est sa mère ; alors même
qu'il est troublé, qu’il  devine presque,
qu’il la prend pour sa tante, trop horrifié sans doute à l'idée d'être son fils.
Le détail essentiel c'est ce silence qu'elle garde ; qu'est-ce qui l'empêche de
lui dire la vérité ? La peur d'être rejetée par lui ? Elle l’est déjà, en tant
que meurtrière de ses amis.
    Elle garde le silence par honte, non pas envers lui, puisque
pour lui, encore une fois, elle est déjà abjecte, couverte de honte ; elle
garde le silence par honte devant elle-même, pour sauver à ses propres yeux son
narcissisme, dont par ailleurs elle  a pu
déployer les versions meurtrières. Elle se tait donc par amour pour elle-même,
pour ce qu'elle est, telle qu'elle est, avec sa tendresse de mère inavouable et
sa pulsion criminelle sans limite. La limite, elle ne l’a que face à elle-même.
    Dans Cyrano, toute
la pièce repose sur le silence de cet homme qui non seulement s'empêche de dire
son amour pour Roxanne, mais prête sa plume, sa voix, son génie à l'amant
timide ou médiocre dont elle s'est entichée, Christian, qu'elle épouse,
remporté par la force de ses paroles. Quand celui-ci meurt à la guerre, et
qu'elle se retire dans le deuil, elle montre à Cyrano la dernière lettre de son
mari, il la lui récite par cœur : elle comprend que c'était lui qui soufflait
les mots à Christian lors d'une fameuse nuit d'amour, c'était lui qui écrivait,
depuis le front, chaque jour, les lettres qui la bouleversaient. Ce qu'elle
aimait chez Christian c'était ces mots précisément, et ces lettres.
    Pourquoi Cyrano ne lui dit-il pas que c'est lui ? Par peur
d'être rejeté ? Sûrement pas, puisqu'elle avait martelé auparavant qu'elle
aimerait l'homme qui lui a écrit cela même s’il était laid, horrible ; que c'est
son âme , portée par ces paroles, qui lui importait le plus. Pourquoi ne le  dit-t-il pas même au dernier moment, lorsqu'il
est mourant, assommé traîtreusement par un laquais, lui qui était vainqueur
dans tout duel et toute franche bataille ? Pourquoi se contente-t-il de la
supplier de l’inclure, lui, dans son deuil pour Christian ? Là encore, il garde
le silence pour protéger son narcissisme ; parce qu'il y tient, à son nez
ridicule ; et qu’il a  honte, à ses
propres yeux, de déclarer son amour à une belle, sachant qu'elle aurait,
peut-être, quelque chose à surmonter en ignorant ce nez.
    Ce nez est  une
métaphore qui va loin. Chacun tient à lui-même tel qu'il est né, il tient à sa
naissance, à ses origines, même si elles lui ont légué une chose  à laquelle les sots s'accrochent pour la
trouver ridicule. Cyrano tient à ce nez, il en souffre, et il tient à cette
souffrance, à la rage qu'elle lui donne. Il a peur de  trahir cette transmission s'il s'exprime pour
son compte en amant passionné mais porteur de cette trace négative. Il n'est
pas masochiste, mais il aime cette trace, quel qu’en soit le prix. Il en tire
quelques bénéfices, puisqu'elle le met en position de combattre le semblant, le
mensonge, le compromis, etc., sur un mode, il est vrai, si total que le prix en
est redoublé; et il aime qu'il en soit ainsi, il veut donner à ses origines
cette garantie de fidélité. C'est par rapport à elles, donc à lui-même qu’il a
honte de dire son amour sans être aussi présentable qu'il le faudrait selon les
critères admis. Ce déchirement entre deux exigences  lui fait taire la seule parole qui le rendrait
heureux.
    Cette métaphore du nez, qui semble si singulière, est
clairement universelle : chacun se promène dans la vie avec un symptôme
qui l'afflige, mais auquel il tient d'autant plus qu'il lui a coûté ;  c'est la signature de son identité fragile,
bancale ; le défi  pour lui étant de
passer de l'identité à l'existence, de ne pas rester cramponné à ce trait ou à
sa négation, mais de franchir leur entre-deux vers une forme de vie plus mûre.
    Cette pièce est donc singulièrement universelle ; y compris
au sens où ce Cyrano semble incarner quelque chose du peuple juif, de son
destin : marqué par un trait qui lui a longtemps valu la raillerie des autres
ou leur mépris ou leur haine, un trait qu'on a souvent imagé par un nez
remarquable, mais qui réfère bien plutôt à la naissance et à son mode de
transmission. Il tient à ce trait, et il essaye de ne pas s'y réduire, de dépasser
le clivage entre exister et déplorer d'être victime. Clivage dont Cyrano est un
exemple tragique, mais qui existe sous les formes les plus variées parmi ce peuple ;
et chez tout un chacun. Cela rejoint le déchirement que chacun éprouve entre
son idéal de soi et l'exigence de vivre.
    Car enfin, s'agissant de Cyrano, pourquoi diable s'interdire
d'exprimer son amour sous prétexte qu'on se sent laid ? La beauté, est-ce
d'être conforme à un modèle idéal, ou est-ce de donner corps à l'amour ?
Cyrano accepte la seconde hypothèse, mais  ne peut pas l'assumer ; et il s'empêche de
dire l'amour, de dire que c'est lui l'auteur des lettres,  parce qu'à ce moment-là, précisément, sont nez
lui fait honte, et qu’il ne veut pas devoir à l'autre, à sa belle, l'effort éventuel
de passer outre, de paraître fermer les yeux là-dessus. Alors qu'il est prêt à
pourfendre tous ceux qui s'en prennent à ce nez, ou qui seulement le
remarquent.
    De même, Lucrèce s'empêche de dire à son fils qu’elle est sa
mère, car pour elle une mère n'est pas présentable devant son miroir idéal, son
fils bien-aimé, si elle est à ce point dépravée ; alors même qu'elle se
moque des jugements portés sur elle, et qu'elle est prête à tuer leurs auteurs
(en quoi elle leur donne raison). Elle méprise ceux qui la jugent, mais c'est
elle qui se juge le plus durement. C'est le cas de la plupart.
    Peut-on dire que ce capital
de honte
, doublé  par ailleurs d'un
capital de culpabilité, (les deux
étant très connectés), donne une limite minimale à des narcissismes qui sinon
n'en auraient pas ? Sans doute, sachant que ces deux capitaux sont
branchés sur l'amour-propre, qu'ils contribuent à entretenir et qui en même
temps les requiert et les gonfle pour mieux prendre appui sur eux. Mais à
certains moments critiques, ils le sustentent si bien qu’ils l’achèvent.

Séminaire n°1 : mercredi 16 octobre 2013

Année 2013-2014

Psychanalyse éthique

Le Séminaire de
Daniel Sibony

reprend et a pour
titre

Dictionnaire vivant (suite)

Chaque séance une
séquence de dix notions sera travaillée

 1ère
séance du cycle:

 L'ETHIQUE DE L'ETRE
ET SES ENTORSES

 «Compulsion, drogue, deuil, écoute,
effacement, éthique, jugement, pardon, religion, violence
»

 

 Mercredi 16 octobre à 19h

 à la Faculté de médecine – Paris Descartes, Pavillon 1

15, rue de l'Ecole de médecine

75006 Paris

 

 Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros

Gratuit pour les étudiants de la
faculté de médecine à partir de la 3ème année

 01 45 44 49 43 ou contact@danielsibony.com

 

Dates des prochaines conférences :

 

20/11, 18/12, 22/01, 12/02, 19/03, 30/04, 21/05, 18/06

 

 

 Site: www.danielsibony.com

Blog: http://danielsibony.typepad.fr/

Vidéo: http://www.youtube.com/user/danielsibony

La chatte sur un toit brûlant. Une épreuve de vérité

C'est grâce à la mise en scène sensible et efficace de Claudia Stavisky, et au jeu très convaincant de ses acteurs, que la pièce de Tennessee Williams, La chatte sur un toit brûlant, m'a été remise en mémoire comme un beau travail sur la vérité. Non pas celle qui serait le contraire du mensonge, ou celle que l’on rattache à l'effet de dévoilement, – avec le risque de croire qu'elle est déjà là, la vérité, et qu'il s'agit de la trouver ou de la laisser apparaître. Non, ici, c'est la vérité au sens plus tendu de la vie réelle, vécue au rythme du désir, de la peur, de la fuite ; c'est la vérité que l'on contribue à construire, à avérer, en y allant de tout son corps, c’est-à-dire de toute son âme.
On en jugera à ce détail: je discutais avec l'actrice Laure Marsac, jouant si juste Maggie, (sans excès, car l’excès de verbe et de corps fait partie du « je » qu’elle doit faire jouer), après la représentation donc, à la buvette du château de Grignan où la pièce fut montée, lorsqu'un spectateur s'approcha et lui dit : Quelle énergie vous donnez ! Et alors, à la fin, elle est enceinte oui ou non ? Cet homme avait tout dit à son insu ; y compris qu’il avait peu compris. En effet, la vérité sur cette question, purement indécidable, se décidera dans l’étreinte entamée entre Maggie et Brick, image finale de la pièce ; ce sera vrai, s'ils décident que cela soit ; « cela », c'est l'émergence d'une nouvelle vie, à commencer par celle de chacun d’eux. Bref, la vérité dépend de – et parfois ne consiste que dans – la façon d’en parler, de l'approcher, de faire avec. C'est là une leçon pointue, pour une pièce qui roule sur le semblant et la duplicité.
Y compris pour ce héros de la vérité absolue, Brick, qui écœuré par « tous ces mensonges » de la vie, se réfugie dans la boisson ; lui le fils bien-aimé de son père et de sa mère (qui l’aiment en effet pour sa candeur, son innocence, mais l'amour des parents ne suffit pas, semble-t-il, à faire un homme ou une femme responsable de sa vie, s'il manque certains actes vrais, et décisifs). Brick avait essayé d'être un homme en restant ado, en jouant les champions du ballon avec son ami qu'il adorait, mais leur jeu s’est cassé ; l’ami est mort, et Brick s’est retrouvé par terre, impuissant à sauter la barrière. Durant toute la pièce, il boit et il boîte.
Il est aussi déprimé que Maggie, sa femme, est déchaînée, mue par son désir d'avoir sa place au soleil, d’aimer cet homme, de ne pas se laisser chasser de la transmission – par le couple du frère de Brick et de sa femme qui veulent forcer le passage à coup d’enfants. Maggie a l'énergie du désir, elle qui se dit « comme une chatte sur un toit brûlant » ; mais ce qui brûle est complexe : son homme se brûle à l'alcool et à l'amour nostalgique de son ami ; et elle brûle du désespoir de voir que son désir ne suffit pas à le faire bouger, que les vérités qu'elle lui lance, si justes qu'elles soient, le laissent inerte. La vérité qui fait bouger n'est pas toujours de celles qu'on lance avec toute son énergie, mais de l'ordre de ce qui se produit, qui se fabrique dans une situation mêlée où chacun joue sa limite, celle de son possible-impossible, quand la chance veut que l'événement « décisif » en tire de quoi faire acte – de vérité libératrice.
Dans ce tumulte complexe, Maggie qui donne l’assaut à Brick comme la mer à un roc intact, lui jette deux cartes essentielles, qui sont vraies, mais dont il ne sait pas quoi faire : 1) ton père va mourir d'un cancer, il ne le sait pas encore mais ton frère va s’emparer de l'héritage. 2) ton ami et moi avons couché ensemble par amour pour toi, il ne t'a pas trahi et moi non plus ; ce n'est pas ça qui doit t’abattre. Mais c'est seulement dans l’empoignade avec son père, quand ils vont enfin « se parler », et pour dire pas grand’ chose, que ces deux cartes vont lui servir. Son père veut « parler vrai », il croit (se) le prouver en se confiant, mais tout est faux : il vient d'apprendre que ses analyses sont négatives, qu’il va enfin pouvoir vivre son désir pour les femmes, lui qui a baisé la sienne 40 ans régulièrement sans l'aimer ni la désirer (il y a peut-être là de quoi attraper au final un cancer mortel). Il demande à son fils d'être un homme, de s'accrocher à sa vie, il ne comprend pas cette noyade dans l'alcool. Alors Brick lui parle, et croit lui aussi parler vrai ; il parle de son lien absolu avec cet homme, en fait, de cet amour homo mais sans « cette cochonnerie » que ce serait si c'était ce qu’on croit, entre deux hommes. Il pense embellir la relation en l'idéalisant : c'était « pur », pur de tout sexe ; ne voyant pas qu'il y a pourtant perdu son sexe et son désir ; à croire que, peut-être, il y avait du désir entre eux ; mais de ça, il ne veut rien savoir, il ne veut pas que ce soit vrai. On comprend qu'il se réfugie dans l'absolue vérité que donne l'alcool. Lorsqu'on veut une vérité aussi totale, c'est souvent qu'on en a une autre, plus vive et plus relative, à cacher faute de pouvoir l’assumer. Une fois bien refoulé ce qu’on a nommé « sale », ce qui reste est pur. C’est ce qu’a fait Brick avec l’alcool, mais là, il refait le numéro avec son père qu’il sait mourant : ça donne des forces et du recours. (Soit dit en passant, la peur d'un lien d'amour avec un homme, c’est souvent la peur de n'être pas un homme ; on la franchit fréquemment, si le passage est possible, sans devenir pour autant ni homo ni homophobe). Mais pour ce qui est d'être un homme, Brick va jouer innocemment l'autre carte reçue de Maggie : il « tue » le père, au sens le plus fin du terme : il lui apprend qu'il est mortel. (Et dans le temps théâtral, qu'il le soit dans un mois ou dans cinq ans, quelle importance ?) Cet acte décisif permet au fils de rentrer dans le jeu, porté par cette vérité enfin active puisqu'elle remet les choses en ordre. Sa mère (bien jouée par Christiane Cohendy, trop grande pour ce rôle, et qui pousse la finesse à bout, à la limite) fait le geste de le prendre dans ses bras, de le dorloter comme un enfant, ne sachant pas que grâce à l’empoignade avec le père, elle aussi le libère de sa clôture d'adolescent totalitaire.
Décidément, cette « mort » du père est le vrai point de basculement ; elle donne sens après coup, à tout le « travail » de Maggie pour remettre au monde, elle aussi, son fragile compagnon, sans trop d’illusion : sevrage forcé, accouplement fécond, après quoi, il boira s’il le veut ; elle aura de quoi s’affirmer, et honorer la reconnaissance que le père lui a formulée : il y a de la vie dans cette femme… Même le père renaît de ce « meurtre », le temps de dire sa libération (libéré de sa pulsion trop rentrée et de sa « propriété »), le temps aussi de donner sa parole, avant de « regagner » sa mort ; retournement ponctué dans la mise en scène par un joli feu d’artifice en tourniquet.