Archives annuelles : 2014

PSYCHANALYSE ETHIQUE/ Le séminaire de Daniel Sibony (2014-2015)

 

PSYCHANALYSE ETHIQUE
Le séminaire de Daniel Sibony
2014-2015 

Le séminaire reprend et fêtera sa 4Oème année.

Le "Dictionnaire vivant", dont c'est la troisième année, sera achevé : les mots restants, seront traités au fil des séances thématiques. 

Thèmes des séances successives : 

4. L'Europe dans l'avenir ; valeurs et nihilisme (le 21 janvier)

5. Rapports singuliers à la langue. Effet d'exil et d'entre-deux; la langue comme refuge

6. Textures de vie et littérature

7. La force de l’image. Le cinéma

8. Entre Bible et Heidegger, l’existence

9. Le voyage 

Le séminaire aura lieu à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1 à 19h; aux dates suivantes: 18 février, 18 mars, 22 avril, 20 mai, 17 juin. Pour être sûr de recevoir un rappel, envoyer un mail à contact@danielsibony.com

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros

Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

Les Allahouakbars

    Ces agressions sur des passants au cri de Allahou akbar sidèrent l'opinion occidentale et sont un vrai casse-tête pour les experts, car ils doivent, dans leurs analyses, respecter le principe devenu fameux : ça n'a rien à voir avec l'islam.
    Mais le phénomène n'est pas étonnant pour  qui a vécu en terre arabe, entouré par l'islam traditionnel ; et c'est mon cas. Là-bas, les attaques contre les juifs (et les chrétiens, jusqu’à l'arrivée des Européens) étaient fréquentes, et surtout dans l'ordre des choses. Pendant 13 siècles elles ont eu lieu à peu près impunément, elles pouvaient être l’œuvre de fous,  de moins fous, ou de pas fous. Le fait  qu'elles expriment une vindicte inscrite dans les Textes, une vindicte légitime puisque orientée contre les ennemis d'Allah, les soustrayait à l’analyse pathologique. D'ailleurs, à ces époques, jusqu'au milieu du XXe siècle, quel psychiatre aurait osé s'atteler au problème de savoir si la vindicte d'une identité envers les autres peut avoir, ou non, un caractère pathologique ?
    Mais l'histoire est parfois cruelle : en amenant l'islam plus au fond de l’Europe,  elle amène aussi devant un public médusé des coutumes ancestrales, millénaires, que seules ont connues, pour les avoir endurées, les minorités juives ou chrétiennes dans ces pays. Les souverains, moyennant un impôt lourd et complexe, protégeaient ces minorités des agressions aléatoires venant de la foule musulmane, autant dire de n'importe qui, individus ou petits groupes. Ils avaient tout intérêt à les protéger, s’ils voulaient les rançonner efficacement. Mais aujourd'hui, la minorité juive a presque disparu des pays arabes,  la chrétienne est en train de fondre, et les croyants zélés, naïfs ou fragiles sont en libre circulation sans que personne ne leur explique que ça ne se fait pas là où on n’a pas le pouvoir. Mais « le djihad »  leur explique que ça doit se faire, même sans être organisé, embrigadé, ou efficace. Or le djihad est important dans [1]  « l’islam », qui a bâti son vaste empire par des djihads successifs, tout en étant, bien sûr, une « religion de paix ». Le djihad est un effort intérieur qui peut vouloir s'extérioriser en exprimant la vindicte envers les autres, qui ne font aucun effort pour se rapprocher de la vérité.

    Devant ces actes agressifs, dont on ne voit que les plus « fous », les médias sont très gênés ; au point qu'aujourd'hui, lorsqu’il y a une agression, et qu'on ne nomme pas l'agresseur, les gens comprennent qu'il s'agit d'un musulman ; surtout si l'on ajoute qu'il ne faut pas faire d'amalgame. Les experts officiels sont aussi très gênés. Ils pointent la folie clinique, mais ça les coupe de la réalité, celle non pas tant du « terrorisme » que du djihad ; (deux notions distinctes, bien qu’elles se recoupent). Ils invoquent le mimétisme induit par les Palestiniens ; sous-entendu : ceux-là, c'est normal qu'ils foncent dans la foule, avec couteau, voiture ou tracteur, et avec le même cri Allahou Akbar, qui dans leur cas, serait juste un petit plus, n'indiquant nullement une guerre sainte interminable jusqu'à la défaite de l'ennemi. Or ce cri signe toute sainte agression envers des non-musulmans, car c'est la mise en acte de la vindicte inscrite. (D'autres paroles plus pacifiques sont inscrites, mais celle-là l’est aussi, et on espère la recouvrir par les paroles pacifiques).  Il y a une grande variété d'actes ; par exemple, l'enlèvement des jeunes femmes au Nigéria s’est fait sous le même signe : c'étaient des chrétiennes à convertir. Et un « effort » de ce genre s'est accompli périodiquement pendant des siècles, mais c'est maintenant que le grand public peut en prendre connaissance.
    Il n’est pas dit que notre pensée européenne « des lumières » puisse affronter ces phénomènes ; elle est assez totalitaire, elle n'imagine pas que des gens puissent être pacifiques, sympathiques, et saisis de temps à autre par l'impulsion vindicative qu'ils chantent quotidiennement dans leur texte sacré. Quand des personnes sont très saisies, ou le sont fréquemment, elles formalisent leur djihadisme. Mais celui-ci peut aussi se pratiquer ponctuellement, isolément,  comme un acte pieux, certes incongru en pleine Europe ; la fréquence des cas-limites et même leur dispersion leur donne consistance, et relie toutes ces personnes, qui sont par ailleurs des braves gens, que l’on pourrait appeler des Allahouakbars. (Rappelons ce terme ne veut pas dire Dieu est grand comme on nous le répète, mais Allah est le plus grand ; sous-entendu : plus grand que les Dieux des autres ; il s'agit d'un comparatif, qui est en l'occurrence, un superlatif.)

    L’islam a du mal à penser sa division, mais l'Europe aussi y a du mal, à supposer qu'elle puisse penser la sienne. Il n’est pas facile de penser que tout être parlant est partagé, que toute pensée vivante est divisée, que c’est même  par cette division que passent la vie et l'épreuve de vérité.
    En ce sens, l'islam, à son insu, donne à l'Europe une leçon de philosophie pratique ; à charge pour elle de se montrer à la hauteur, notamment de ne pas faire la politique de l'autruche.


 [1]Il y a un insécable, un guillemet  et une virgule intempestifs

Non à l’islamophobie officielle

    À propos du viol de Créteil et des harcèlements d'élèves juifs par des élèves musulmans ; ce qui est frappant, c'est l’invariance des phénomènes, qui correspond à l'invariance de leur cause, à savoir que les enfants et les jeunes entendent dans leurs familles musulmanes des paroles antijuives, qui sont portées par la vindicte antijuive qu’on trouve aux fondements de l'islam ; on ne trouve pas qu’elle mais on la trouve, et surtout, elle  se transmet à l'identique depuis près de 14 siècles. Elle est importée en France par les musulmans, en toute innocence, puisqu'elle fait partie de leur bagage culturel. Et même quand les adultes, ce qui est rare, la mettent en sourdine ou n’en parlent pas parce qu'ils ont d'autres problèmes, les enfants prennent le relais, car ils savent deviner ce que les parents n'explicitent pas.
    L’invariance de cette vindicte fait peur aux responsables français de souche, alors ils essayent de la cacher sous des arguments politiques, comme le soutien aux Palestiniens. Mais comme c'est un peu gros, – des jeunes qui vont racketter un couple de Juifs et violer la femme, pour soutenir les Palestiniens -, on se rabat sur d'autres arguments, par exemple que ce sont des jeunes à problèmes, ou même, pour les violeurs, que ce sont des crapules. Or ils vont jusqu'au bout d'une détestation des juifs qu'exprime clairement la vindicte en question. Ce sont des extrémistes, qui passent à la limite une violence déjà prévue, déjà présente.  (Dans le cas de Fofana et de sa bande, qui a fini par un meurtre, on a prétexté le besoin d’argent, l'argent que curieusement on va chercher chez un petit salarié juif.)
    En fait, chaque fois qu'on donne une raison à ces actes, un cas surgit qui la réfute. Ici, c’est le cas d’élèves  musulmans d’un collège à Lyon, qui traquent une élève juive ; elle ne trouve pas protection chez les adultes et les responsables du collège ne prennent pas de sanctions. (Cela me rappelle une histoire identique survenue au lycée Montaigne en plein Paris, il y a près de 10 ans ; l'élève juif a dû quitter l'établissement ; et on sait que le nombre d'élèves juifs qui ne sont plus à l'école publique voisine les 50 %.) Toujours, on retrouve chez les responsables de la loi  la peur pure et simple, la peur  de l'islam; autrement dit, l’islamophobie. C'est  un paradoxe typique : l’establishment français ne cesse de dénoncer l'islamophobie, et ses membres sont les premiers à la ressentir. Ils la dénoncent chez les autres pour leur faire la morale, mais eux-mêmes ont cette peur étrange,  la peur qu’a l'homme policé, refoulé, et plutôt lâche, face à l’être pulsionnel ; la peur qui fait qu'un surveillant ou un proviseur va se cacher dans son bureau pendant ces petits « frottements intercommunautaires », c'est-à-dire pendant l'agression contre une juive, et qu’il ressort quand c'est fini, donnant ainsi un bel exemple de dignité. La peur qui fait qu'on ne sanctionne pas les agresseurs, qu'on demande aux Juifs d'être compréhensifs. On n'arrête pas les auteurs d'actes antisémites, non par antisémitisme officiel (là-dessus les discours sont d'une grande… dignité) mais par peur, pure et simple, d'aller les chercher et de risquer des ameutements.
    Par leur lâcheté, c'est-à-dire par leur islamophobie, les responsables de la loi ou du règlement trahissent leurs engagements de lutter contre l'antisémitisme, engagements ressassés qui, en restant lettre morte, non seulement encouragent les agressions antijuives venant de musulmans, mais trahissent l'espoir que des musulmans éclairés ont mis dans la loi républicaine, l'espoir qu'elle mette un coup d'arrêt à des traditions séculaires, concernant aussi les femmes, et qu'elle les aide à se dégager d'un carcan médiéval qui s'est transmis à l'identique.
    J'ajoute, sur la scène de Créteil, que son équivalent à eu lieu un nombre incalculable de fois en terre d'islam : violer des juives et voler les juifs n'avait rien d'extraordinaire, même si les juifs étaient protégés, moyennant un fort impôt, par les autorités, qui elles-mêmes pouvaient les racketter. Le problème que cela pose c’est l'installation en France d'un islam fortement traditionnel, protégé par la peur qu'en ont les autorités. De telles attaques sont des tests : tant qu'il y a cette peur, elles ne feront qu'augmenter. Le seul recours c'est que les responsables du pouvoir surmontent leur peur.

Lettre aux députés sur la reconnaissance d’un État palestinien

    Certains croient, de bonne foi, que cela fera exister l'interlocuteur d'Israël, afin de mieux négocier. (Qu'auraient-ils dit si, avant de négocier la fin de la guerre d'Algérie, on avait d'abord proclamé un État algérien?) Certes, l'interlocuteur existe, mais ne reconnaît pas l'État juif ; ou, dans le cas du Fatah, il le reconnaît comme état de fait, mais exige le retour des réfugiés pour changer cet état de fait. (Alors qu’autant de réfugiés juifs ont quitté les pays arabes en y laissant tous leurs biens.)          

    Restent, pour ce vote, les raisons d'opportunité: rallier l'électorat musulman des quartiers, paraître à la pointe de la libération des peuples, complaire aux États arabes. Mais comme souvent, l’opportunisme ne voit pas loin. La France ne sera pas mieux considérée dans le monde arabo-musulman, ni moins méprisée dans les quartiers et les banlieues, surtout par ceux dont elle devance les souhaits sans contrepartie.
    Et elle ne contribuera pas à ladite libération. En effet, la cause palestinienne est à double face, une face nationaliste et une face intégriste, ancrée dans l'islam radical, qui s’exprime par le djihad. Aujourd'hui, la face intégriste a pris le dessus (financée  par des États très intégristes); elle promeut les fondamentaux les plus agressifs envers les « gens du Livre », terme coranique pour les juifs et les chrétiens. C'est pour cela que cette cause  est devenue le fer de lance du refus islamiste de toute souveraineté juive. Apporter sur un plateau à cette face djihadiste la reconnaissance d'un État, certes à moitié fantôme, est une prime à l'extrémisme.
    Ce même type de djihad, (inspiré, non par le désespoir, mais par l’espoir d’un monde meilleur, avec la même foi, une bonne foi pour tous, et sans autre qui gêne), ce djihad a réglé son compte à la présence chrétienne au Moyen-Orient, qui est passée, ces dernières années, de 20 % à 4 % de la population. Les versets pieux contre les « associateurs » (c’est-à-dire les chrétiens, qui associent Jésus à Dieu) y sont pour quelque chose. La lâcheté de gouvernants occidentaux a fait le reste. Mais l'ancrage chrétien dans cette région, et même en Palestine, est moins marqué que l'ancrage juif sur la terre des Hébreux. L'existence d'Israël semble inexpugnable. Or c'est sur elle que bute la cause palestinienne. Si le Hamas reconnaissait l'existence de l'État juif, ainsi que le Fatah, la paix serait accessible, l'aménagement des frontières serait possible. Mais on ne prend pas ce chemin, et de tels votes renforceront ceux qui refusent de le prendre et qui radicalisent le conflit.
    Quelques faits ; c'est l'évacuation de Gaza qui a rendu problématique celle de la Cisjordanie, puisque Gaza, sitôt libérée, est devenue une base de tirs permanents contre des populations. Qui d'entre vous peut garantir que l'évacuation totale de la Cisjordanie ne transformerait pas cette région en une base djihad virulent, vu que le Hamas y dispose, d'après les sondages, de 65 % des voix ? Cela indique que cette majorité s'impatiente de faire comme ses frères de Gaza dès que possible; et que la Cisjordanie serait un foyer de djihad sans la présence israélienne ; c'est triste, mais c'est ainsi.

            En outre, ces deux territoires, quand ils étaient sous un pouvoir arabe, égyptien pour Gaza, jordanien pour l'autre, personne ne parlait d'en faire un État palestinien ; c'est en passant par les mains des Israéliens que ces territoires sont « à restituer » d’urgence. Israël est prêt à le faire, pour presque toute la Cisjordanie, s’il a en face de lui un djihad qui le reconnaît.
    Ce n’est pas le cas, car la question identitaire est cruciale dans ce conflit,  elle a des racines millénaires ; et vous risquez de reconnaître comme État, une force qui, dans son état actuel, non seulement ne reconnaît pas l'État juif mais voudrait sa disparition.          
    Le cliché selon lequel l'État français est prêt à sacrifier les Juifs pour complaire au monde arabe serait-il, à ce point, actuel ? Cela concorde en tout cas avec l'attitude officielle qui, d'une part voue presque un culte aux morts de la Shoah et d’autre part n'arrête ceux qui   attaquent les synagogues ; par peur de l’ameutement fanatique. L’État français a peur de l’islam, c’est devenu une évidence, et un tel vote semble inspiré par cette même islamophobie, que le double discours consensuel ne cesse pourtant de dénoncer. Cette peur, on la cache derrière le fait que nombre d’États ont eu ce même vote ; mais ces États n’ont pas une présence juive de six cent mille âmes, dont la plupart seront écoeurés par ce vote « communautaire », qui ne tient pas vraiment  compte des conditions de possibilité concrète d’un État palestinien ; pas plus que les djihadistes, qui pensent surtout à leur projet plutôt qu’aux Palestiniens.         
    Cela dit, il n’y a pas de quoi s’affoler : ce que certains croient avoir fait, avec leurs voix plutôt précaires, l’histoire le défait, avec violence ou en douceur.

    On lira avec profit le discours de l’ambassadeur arabe d’Israël à Oslo.

La transmission de la bêtise. Giscard, Obama, et le regroupement familial.

       C'est Giscard d'Estaing, quand il était Président, qui a fait la loi autorisant les familles de travailleurs immigrés à venir les rejoindre en France. Il ne se doutait pas qu'il préparait le grand problème d’intégrer – ou plutôt d’accepter – l'Islam en France sous les formes variables que l'on sait, allant du déni massif sur sa violence fondatrice envers l'autre aux fameux « territoires perdus de la République », en passant par des agressions quotidiennes venant des jeunes de la seconde génération, quand ils expriment la vindicte que leurs pères refoulaient donc aussi conservaient, plutôt que de s’en libérer.

       Quand des présidents ou députés prennent une mesure, ils ignorent bien souvent la démesure qu'ils rendent possible. En l'occurrence, s'il n'avait pas pris cette mesure, cela n'aurait pas été « raciste », cela aurait permis un roulement des travailleurs maghrébins, séjournant en France quelques années, puis retournant dans leur pays pour y amener d'autres valeurs, d'autres richesses, et de nouveaux travailleurs seraient venus puis repartis ; cela aurait tissé des liens assez intéressants. Au lieu de quoi, on a préféré installer ici des valeurs tout autres, en se chargeant de les camoufler, de mentir sur leur contenu, pour les rendre acceptables, d’empêcher toute critique qui les mettrait en question (elle est d’avance stigmatisée comme étant… « stigmatisante »). On a donc installé une petite guerre de tranchées, où chaque identité, retranchée dans ses positions, doit nourrir le discours sirupeux sur la joie que c'est de vivre ensemble; discours qui est une ferme  injonction à ceux qui trouvent à y redire. Tout cela, le temps que les traces de l’ « intégration » deviennent irréversibles.

       On sait aussi que l'Europe a du mal à se débrouiller de ce problème. Assez hypocritement, c'est-à-dire dans son style à elle, elle entreprend de fustiger les immigrés européens qui font du tourisme social ; elle s’en prend à ses pauvres, aux Roumains ou aux Bulgares qui viennent à l'ouest pour avoir des droits sans chercher de travail, etc. C'est sa façon bien à elle de s'approcher tout doucement du problème plus aigu, qui fait dire à une surveillante de maternité parisienne, de l'Assistance Publique : Pour être prise en charge complètement, c'est très simple : arriver à Roissy, prendre un taxi, et d’indiquer l'hôpital (elle nomme le sien). Après quoi c'est la prise en charge. En chambre à plus de 1000 € par jour pour la Sécu, puis en Foyer ou à l'hôtel le temps de faire les démarches qui peuvent prendre plusieurs mois.

       Donc, que les pouvoirs publics cherchent tout doucement comment aborder ça, puisqu'il est interdit d'en parler franchement, sous peine de risquer l'insulte majeure : xénophobie.

       Et voici qu’Obama, président au grand cœur, veut prendre des mesures pour que les familles de plus de 5 millions de personnes, travailleurs non réguliers aux Etats-Unis, non pas soient régularisés, mais soient rejoints par leurs familles.. Là encore, plutôt que de favoriser le mouvement, les échanges, le partage, cela risque d’enkyster certains problèmes. Ce ne seront pas les mêmes, puisque beaucoup de ces personnes viennent du Mexique, pays où l’identité n’est plus aussi intolérante qu’elle le fut il y a des siècles. Mais cela peut aussi crisper beaucoup d'Américains « de souche », plus anciennement installés, qui vont sans doute vite devenir une minorité. Les Blancs américains devenant minoritaires dans leur pays, c'est une belle vengeance contre la traite des noirs, et contre le racisme ; mais comme toute vengeance, elle risque d'être mortifère, en produisant un autre mal qui n'est pas moindre que le premier.

       Quand on prend une mesure, cela crée de la démesure lorsqu’on pense avoir devant soi le mal, (et qu'on est le bien, évidemment) ; alors on attaque. Et ce qui s’ensuit n'est pas très bon, ça exclut le partage de soi, de l’autre, et le partage entre l’un et l’autre. Disons plus crûment que ça fait ressortir tout le mal qu'on a refoulé et qui inspira cette vengeance ; un mal qu'on ne soupçonnait pas, car on croyait qu'on était bien, très bien, en toute simplicité.

       C'est ainsi que l'erreur des uns ne peut pas servir aux autres, quand ces derniers veulent d'abord faire jouir leur belle âme, plutôt que de rendre la vie plus vivable autour d’eux.

       Bien sûr, cette mesure d’Obama sera combattue par des forces conservatrices, voire réactionnaires. Et c'est ainsi, une idée fausse est souvent combattue par une autre idée fausse, à charge pour la vérité, et pour les forces de vie de se frayer un petit chemin très étroit. Après tout,  si la bêtise des précédents prévenait celle des suivants, l'humanité avancerait vers des cimes toujours plus hautes jusqu'à éclater dans le vide.

Les héros d’aujourd’hui

    Les héros se font rares. Certes, il y a tous ces jeunes qui se lancent dans le djihad pour tuer des mécréants ; est-ce héroïque, ou simplement dangereux ? C'est bête à dire, mais si la cause pour laquelle on prend des risques promeut des forces de mort, ou vise à opprimer des gens, il n'est pas héroïque de la défendre. Du coup, je repense au quatrième avion du 11 septembre 2001 : les trois précédents avaient atteint leur but, ils ont détruit les Twin Towers et le Pentagone. On imagine, dans chacun, les passagers, croyant d’abord à un détournement d'avion, espérant des négociations, puis soudain pétrifiés devant le crash, l’œuvre des « héros » djihadistes. Mais ceux du quatrième avion ont appris la nouvelle, et se sont révoltés ; leur appareil s'est écrasé dans la forêt, preuve qu'il y a eu un combat. Un passager a dû se lever, suivi par un ou deux autres, et sans doute par la masse des autres, à qui ce premier geste a donné du courage. Les premiers qui se sont levés ont été des héros, nullement préparés à l’être ; des héros d'un instant, mais l'héroïsme n’était requis et n’avait de sens qu'à cet instant. Après, la foule s’est libérée, et les tueurs débordés furent réduits à ce qu'ils étaient : une force infime qui ne doit son pouvoir qu’à la terreur, et au fait que les autres respectent les règles de la décence, qui demandent qu'on reste à sa place. (Les tueurs et  preneurs d'otages comptent beaucoup sur le sens de la loi et de la décence chez leurs victimes ; sur le fait qu’ils savent « se tenir », qu’ils ne sont pas dans l’ameutement, lequel serait pourtant salutaire.) Les premiers passagers qui ont brisé cette absurde convention – de la « bonne tenue » – ont été deux fois héroïques : ils ont risqué leur vie alors qu'ils la savaient perdue. Ils voyaient bien que l'avion allait à sa perte, qu'ils étaient morts, et du fond de cette mort, ils ont trouvé un sursaut de vie pour se donner une dignité en tant que «morts » mais vivants ; pour empêcher les fous d’Allah de les tuer une deuxième fois. Ils  se sont redonné une vie pour la risquer ; vivant ainsi jusqu’au bout le risque de la perdre. 

Proche-Orient et faciès

       Les attentats directs sont devenus plus visibles en Israël, où comme dans les clichés racistes, un Arabe fonce avec un couteau et poignarde qui il trouve … Presque toujours, ces tueurs sont membres du Hamas. Autrement dit, ce groupe djihadiste poursuit sa guerre sainte (dont beaucoup, ici, ne voit que l’aspect national ou « anti-colonial »). Il la poursuit, non plus avec des roquettes mais des hommes au couteau, à la voiture qui fonce, au tracteur qui défonce. Cela veut dire que le rituel anti-juif de ces braves gazaouites qui ont élu le Hamas, rituel dont ils peineront à se libérer, puisque leurs enfants l'apprennent à l'école et qu'eux-mêmes le ressassent, ce rituel continue ; avec l'idée de pousser Israël à des mesures discriminatoires : vérifications fréquentes d'Arabes…qu’on va donc repérer au faciès ; ce qui n’est pas simple, car Juifs et Arabes se ressemblent parfois. Là encore, l'universel direct va en prendre un coup ; chacun a le droit de se promener, de prendre le tram, de rouler tranquillement en voiture et en tracteur ; chacun, « quelle que soit son origine, son ethnie, sa religion », etc. Mais comme les tenants d'une identité ne supportent vraiment pas l'existence de l'autre identité, il faudra bien que celle-ci les vérifie et les surveille de plus près pour protéger les siens et veiller à la vie normale, tout simplement. Ce sera donc l’occasion pour certains de dénoncer la discrimination, voire l’apartheid…Et c’est le vrai but, bien plus « rentable » que de tuer quelques personnes.

       Les penseurs des Lumières, en énonçant ces principes universels, « quelle que soit son origine, etc. », ont donné rendez-vous à l'humanité à l'endroit et au moment où elle serait débarrassée de  ses différences identitaires, et à vrai dire, de toute différence gênante. Ils ont voulu la rencontrer et l'exalter là où elle est une, uniforme, sans différence, peut-être même indifférente. Pour eux, c'est là qu'elle serait heureuse ; pour nous, c'est là qu'elle serait déprimée, d'après ce que montre l'expérience. En tout cas, l'humanité semble réagir à cette déprime menaçante, en choisissant d'autres voies que celle de l'universel direct ; des voies violentes, passionnées, conflictuelles, mais vivantes, et plus vraies peut-être que certains discours insipides, d’idéologie light ou dure.

La peur de « passer pour », et l’incompétence

       Le silence, la censure, le déni propres au politiquement correct ne cessent de faire des performances. On se souvient de la grève d'Air France, qui a été chèrement payée par l'entreprise et la grande masse des travailleurs; une grève qu'on a pas cassée pour ne pas passer pour des briseurs de grèves. On se l’est joué Germinal : ces pauvres pilotes qui gagnent entre 15 et 25 000 euros par mois et qui faisaient grève pour défendre leurs « droits », se sont retrouvés à la place des mineurs du Nord et de Lorraine, dont il serait honteux de casser la grève en amenant des "jaunes". (En l'occurrence, en amenant des pilotes militaires ou étrangers qui auraient fait l'affaire). Mais on serait passé pour des « briseurs de grève ».

       Le cas des Portiques d'autoroutes, déjà installés et qu'il faut payer même si on ne les utilise pas – parce qu’on s’est dégonflé – a révélé l'incompétence étonnante d’agents de l'État négociant des contrats. Les agents de l'État devraient en principe éviter les abus, repérer les injustices, prévenir les escroqueries, etc., plutôt que de mettre des bâtons dans les roues à quiconque veut entreprendre quelque chose (impressionnant, le nombre de gens qui me témoignent que s'ils gagnaient plus, ils devraient payer plus de taxes, donc ils préfèrent gagner moins, entreprendre moins, rétrécir le champ d’action). Mais voilà que certains d’entre eux se retrouvent, non seulement acteurs d’une gestion rétrécissante, mais auteurs de grosses pertes faute d’attention. (Ils pensaient à autre chose, en négociant, mais à quoi ?) Je viens de voir une image sur "la folie des grands stades" : chaque grande ville veut son stade monumental, soit. Mais on apprend que celui de Marseille comporte 6 000 places avec peu de visibilité. Ceux qui « suivaient » le dossier ont dû regarder en l’air au lieu de vérifier. Dans le cas de Bordeaux, le contrat qui a quelques milliers de pages, a trouvé un expert pour le lire, et il a repéré que la ville s'était engagée à payer les impôts de la société Vinci, qui mène les travaux ; soit 80 millions par an sur toute la durée du contrat (des décennies). Interpellée, la ville a fait savoir que c'était une somme bien moindre : 30 millions. En effet, c’est beaucoup moins ; de quoi se plaint-on ?

La guerre de 14-18 et la victoire : une place pour l’autre

    
    J'écoutais de temps à autre des bouts de commémorations de cette Guerre, avec des images, des évocations. Ce jour-là, on parlait du Cessez-le-feu, et on a dit que le front allemand a été enfoncé par « les Alliés ». J'ai attendu en vain le mot américain. Cela se comprend : il ne faut pas trop perturber la mémoire nationale sur ce thème. Mémoire étrange, car très peu ici savent qu'entre 1917 et 1918, le front, après des millions de morts, se retrouvait à peu près dans les positions de départ, et c'était « reparti comme en 14 ». C'est sans doute de là que vient cette expression. Ce qui a fait rupture, c'est que les Américains ont envoyé à peu près 2 millions de personnes, pas tous des soldats bien sûr, mais l'ensemble a fait une masse qui a démoralisé l'ennemi, et qui l’a enfoncé. Il est rentré chez lui, déprimé et furieux: il ne s’est pas senti vaincu par ceux qu'il avait combattus. Ce n'est pas eux qui l'ont vaincu, c'est l'arrivée massive des autres, des Américains et Canadiens, précisément. Pour la Seconde guerre mondiale, difficile de passer sous silence le gigantesque débarquement en Normandie, et les multiples débarquements au Maghreb, dans le Midi, etc. Mais pour la guerre de 14-18, on n’en parle que très peu, ou pas du tout, comme si cela risquait d'éclipser le combat des poilus pendant quatre ans ; d'en révéler l'insuffisance : sans les américains et canadiens, c'était vraiment reparti comme en 14. C'est difficile à admettre lorsqu'on tient à avoir des idées entières sur une question, lorsque l'idée partielle devient angoissante et qu'on perçoit la partie qu'elle affirme comme une menace pour l'autre partie ; alors on se sent pris à partie, on oscille d'une part à l'autre au lieu d'admettre les deux : les Français ont parfaitement résisté, mais sans les hommes d'outre Atlantique, il n'y aurait pas eu de victoire.

       C’est important, car ceux qui ensuite ont fait le Traité de Versailles, et ont donné libre cours à leur passion comme si c'était eux seuls qui avaient gagné, ont négligé cette évidence : un ennemi mortifié et non battu devient enragé.