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Encore le Proche-Orient et Israël

    
    Quelqu'un m'apprend qu’un grand expert en « stratégie » mondiale, a lancé une lourde prévision : dans 50 ans l'État d'Israël n'existera plus. Il n'a donc pris aucun risque : dans 50 ans, il ne sera pas là et n'aura pas à affronter le ridicule du démenti que la simple réalité formulera en silence. Je me souviens qu'il y a 25 ans, le même expert avait prévu que la zone cruciale du développement économique, au niveau planétaire bien sûr, (toujours), serait le golfe du Mexique (avec le pétrole, le Texas, le Mexique, la position géographique, etc.) Et qui, aujourd'hui, pense à cette fine prévision et à sa nullité ? Certes, quand la prévision est grave, pas moins que la disparition d'un État, elle semble revêtir des accents de vérité, selon le préjugé bien encrassé, qui veut que prévoir du vivable semble assez étriqué, mais que prévoir l'horreur suppose une vision très profonde. (D'où vient ce réflexe bizarre? À vous de chercher.)

         Toujours est-il que de telles prévisions, justes ou fausses, masquent le sublime foisonnement des réalités, qui toujours, comme la vie, nous surprend. Le monde arabe ne restera pas monolithique, et l'image d’une entité juive souveraine et créative, qui lui est a priori désagréable, voire insupportable, lui deviendra familière, acceptable, et pourrait même lui faire du bien, le stimuler. En outre, pour qui observe les choses sur le terrain, il est clair qu'il y a là, comme partout mais un peu plus, une lutte entre des forces de vie et des forces de mort ; des forces d'affirmation et des forces de déni. Et il semble qu'Israël, avec ou à travers tous ses manquements et toutes ses failles, mais n’ayant pas d'autre choix que de vivre et d'avancer, soit plutôt du côté des forces de vie. En revanche, les forces qui ne veulent pas de son existence, sont ancrées dans une vindicte archaïque, recuite pendant des siècles. Elles pourraient  un jour supprimer l'État hébreu si elles se coalisaient, mais c'est impossible, car la différence vivante qu'elles s'acharnent à nier les rattrape, les travaille, et produit leur dissension, ou la révèle. Il faut donc être un esprit bloqué pour voir ces forces comme un bloc énorme et, à la longue, fatal. Ces courants mortifères existent, on peut les percevoir lors de rituels antijuifs invoquant le djihad, mais on peut aussi les voir à de petits détails. Tenez, j’écris ces notes dans le tramway de Jérusalem. C'est un petit bijou qui traverse la ville d'un bout à l'autre et qui est fort utile à tout le monde, juifs, arabes ou autres. Soudain, je repense au fait que l'État suédois a annulé tous les contrats avec Veolia, l'entreprise qui a mis en place ce tramway, lui reprochant d'unifier ainsi la ville (de part en part), alors que la ville devrait être coupée en deux pour qu'une moitié soit donnée au futur Etat palestinien. Voilà qui s'appelle anticiper la paix. La même Suède, que ses Juifs commencent à fuir car la vie y devient pour eux pénible, vient de reconnaître la Palestine, comme État indépendant. Il suffisait d'y penser. Que cela puisse amener la paix, on peut en douter. La paix viendra de la paix, c'est-à-dire du constat que dans cette région, Juifs et Arabes vivent de fait sans aucun acte agressif, et cohabitent ainsi pendant quelques années. Quand ce constat sera évident, des aménagements s'imposeront. Le journaliste à qui j'ai dit cela m'objecte : Mais il y aura toujours quelqu'un pour faire un acte violent ou terroriste, qui brisera ce statu quo de paix ! À quoi j'ai répondu que s’il y a un traité de paix, en bonne et due forme, après des palabres infinies, il y aura toujours quelqu'un  ou quelques groupes pour faire un acte violent et briser la paix signée. – Mais alors, on est condamné à avoir toujours des problèmes, des troubles et de la violence ? – À peine plus qu'ailleurs. Comme si, dans ce coin de la planète, les frottements inéluctables entre deux identités, étaient plus lisibles qu'ailleurs ; et cela se comprend d’autant mieux que l'une des deux, l’islamique, n'avait pas du tout prévu que l'autre, la juive, aurait un jour une souveraineté. Un tel choc psychique met du temps à se digérer, et les gestes concrets de la vie peuvent faire bien plus pour aider à le faire passer que les palabres officielles.

         Une remarque encore : mon propos sur « Israël côté forces de vie » peut indigner ceux qui ne voient dans ce pays qu’une force coloniale ; une vue que je réfute ailleurs[1], mais que certains croient confirmer en pointant, par exemple, les constructions projetées à Jérusalem. Là encore, leur ignorance du terrain, au sens cadastral et foncier du terme, laisse libre cours à leur passion. Si les Palestiniens sont à plaindre, ce n'est pas d'être spoliés par Israël. (Eux-mêmes vendent des terres à des Arabes qui les revendent beaucoup plus cher à des Juifs avant de disparaître.) Ils seraient à plaindre d'être contrôlés (par check-points et blocus sélectif), mais la réalité montre qu’il y a de quoi. Ils sont plutôt à plaindre d'être à une place telle qu'ils agissent forcément contre leurs propres intérêts ; comme pour s'assurer que leur Cause reste vivante c’est-à-dire sans issue, puisque c'est elle qui les fait exister, et que sans elle, personne ne parlerait d’eux.

         Aujourd'hui, les militants du Hamas, en attaquant des passants au couteau, à la voiture ou au tracteur qui fonce sur eux,  cherchent à produire de la haine chez « les Juifs » ; mais ce sera une haine de circonstance, dont la cause est évidente, et qui cessera avec cette cause. Elle n'a rien à voir avec la haine millénaire qu'on rumine envers eux en terre arabe, et qui est le vrai moteur de ces attaques. Nos experts, ici, n'ont aucune idée d'une haine dont l'objet c’est l'existences même de l'autre, en l'occurrence, d'une souveraineté juive. Déjà les Juifs en terre arabe étaient difficilement tolérés, et ils l'ont payé pendant des siècles par des souffrances où ils ont pu, malgré tout, bâtir une existence et une culture, avant de partir massivement. Mais des Juifs dans un Etat juif souverain, c'est l'insupportable incarné. On comprend que la haine originaire des Arabes envers les Juifs atteigne là des paroxysmes : il faut être fou de haine pour foncer sur des gens avec un couteau ou une voiture. En Occident, on ne comprend pas la haine sans cause, sans autre cause que l'existence de son objet. Alors on lui invente une cause, le désespoir ; et cela inverse toute la scène : les Israéliens sont coupables de désespérer les Palestiniens. Ce ne sont pas les Palestiniens qui sont débordés par la haine première envers les Juifs, qui les empêche de reconnaître un Etat juif,  et qui ne peut que s'exaspérer devant cette double existence (ils sont là et ils sont souverains). Cette inversion est typique des montages pervers. Si des Occidentaux s'accrochent à cette causalité, c'est qu'ils ont besoin de la perversion qui s'ensuit. J’ai montré ailleurs pourquoi (Voir Islam, phobie, culpabilité.)

         Et comment guérir d'une perversion collective ? Seuls les coups venant du Tiers, c'est-à-dire de l'histoire, peuvent constituer un remède. (La perversion nazie a été cautérisée par les armes, non par la persuasion.)

         Je n'en trouve que plus étrange la réaction de Netanyahu, à ces meurtres : Nous ne quitterons pas ce pays ! Aurait-il intériorisé le voeu des islamistes, de vider ce pays de ses Juifs et de faire cesser l'existence d’Israël ? En principe, il n'a pas à répondre à ce niveau-là. Il y a des choses qu'on ne doit même pas nier, c'est déjà trop les affirmer.                                      


[1] Voir Proche-Orient, psychanalyse d’un Conflit (Seuil, 2003)

Pense à toi

       Pense à toi, est une bonne parole quand d’autres vous la disent ; elle suggère d'ailleurs que vous vous êtes oublié ; sans, pour autant, que vous ayez pensé à l'autre ; ce qui est, comme on sait, un refrain « sociétal » : penser à l'autre, ou plutôt, dire qu'il faut penser à l'autre, à l’autre d'abord, à vous ensuite. Il est clair que chacun pense d'abord à soi; même quand il pense à l'autre, c'est en fonction de soi, de son confort, de ce qu'il fera ou non avec son « souci de l'autre », etc. Certains laissent toujours la priorité à l'autre, sachant qu'ils repasseront après, pour remettre les choses dans  l’ordre qui convient. Penser à l'autre d’abord pourrait donc être un manque de respect pour lui : vous l’enfermez dans une vision de la vie qui n’est ni la sienne, ni même la vôtre puisque, par hypothèse, vous n’avez pas pensé à vous.

       En somme, penser d'abord à soi ou à l'autre est une fausse alternative. Ce qui importe, c'est le vaste espace entre deux, entre ces deux pôles ; c'est le tressage, le va-et-vient, le croisement de l'un par l'autre. Par exemple, penser à l'autre après avoir pensé à soi, ou sur  fond de présence à soi, risque d'être plus fécond et pour l'autre et pour soi. Chacun des deux pôles est conditionné par l'autre, sans qu'on sache vraiment lequel a servi de départ. Sans doute que dans l'enfance, on a d'abord pensé à l'autre en tant qu'il pense à nous, ou pas. Il se peut même que ce qu'on appelle la pensée commence par là : par le fait de se demander ce que l'autre pense de nous quand il nous voit ou quand il se détourne. On commence donc par penser à l'autre qui pense à nous. Et comme il fait pareil, ça tourne en rond et ça dépense de l'énergie, avant que, peut-être, une « pensée » se dégage de ce tourbillon, comme une fusée se dégage de la gravitation. Plus tard, ce tourbillon est récurrent (on dit : intersubjectivité) ; et c'est chaque fois en le dépassant, après l'avoir intégré, qu'on peut donner un sens un peu sérieux à des mots comme pense à toi ou pense à l'autre. Et l'on constate que beaucoup ne pensent jamais à eux, sans pour autant penser à l'autre.  On se demande à quoi ils pensent, justement, ils courent beaucoup pour ne pas penser, ils se dépensent. Et quand on leur dit pense à toi, cela semble être une révélation.

Vérité et transmission

    Le fils crie leur vérité à ses parents, il hurle contre le père qui se laisse humilier au travail, qui admire les gens friqués alors qu'il est un gagne petit, et se laisse écraser par sa femme ; il hurle aussi contre elle parce qu’elle est insupportable, qu'elle ne pense qu'à être économe, et qu'elle lui chante pour finir la complainte de l’ingratitude, du on s'est sacrifié pour toi, etc. Le fils les rejette, il veut être artiste, et il le devient. C’est un artiste moyen, mais qui s’en tire parce qu'il a pris la précaution d'épouser une neurologue, il a de quoi subsister. 

    Sa diatribe contre ses parents a des accents de vérité, au point qu'il la prend pour la vérité, et qu’il tient à lui donner une portée plus vaste, plus sociale, qui la caricature certes, mais qui lui donne de l'élan, et il se sent avoir un point de vue très large : la masse des mères économes de classe moyenne, voyez-vous, c'est la cause de la crise économique, parce que ces femmes ne dépensent pas, ne s'éclatent pas, ne créent pas du mouvement. Et ces hommes, comme le père, qui méprisent les vrais travailleurs, et qui se couchent devant les cadres supérieurs, sont des nuls qui empêchent aussi que ça change.

    Et voilà que plus tard, sa fille lui hurle son mépris, pour ses chansons et ses textes qui ennuient tout le monde, pour sa vanité, sa prétention, son mépris de ses parents qui, eux, avaient des repères sûrs, des valeurs saines, qu'ils ont su transmettre à leur petite fille ; elle en est fière, et dans sa joie surexcitée, elle rejette son père  « narcissique ».

    Cette jolie parabole, extraite d'un texte d’Éric Reinhardt et mise en scène au théâtre par S. Cléau, (et bien jouée par M. Amalric), donne à penser. D’abord, elle nous rassure contre la tyrannie de la vérité : si chacun posait la sienne et l’érigeait comme un mur infranchissable, ce serait un tel encombrement, on serait tous emmurés dans un labyrinthe inextricable qui ne serait fait que de vérités,  chacune étant aussi totale que celle de ce fils bouillonant. Heureusement, il y a l'épreuve de la transmission : il avait totalement gagné contre ses parents, il les a emmurés dans sa vérité, et voilà que sa fille casse le mur, redonne la parole aux parents, et prend dans leur façon d'être quelque chose de précieux pour elle, qui lui sert à se construire, à proclamer sa vérité. Certes, elle risque aussi d’en faire un mur, pour enfermer son père, le temps que son fils à elle, qu'elle aura sans doute un jour, grandisse et réhabilite le grand-père.

    Une vérité qui oublie l'épreuve de sa transmission, n'est qu'un cri passionnel, qui peut toujours s'enivrer de sa vérité, la faire briller dans toute sa force, son évidence aveuglante, elle ne tient à la route, la route des générations,  de la vie qui s’engendre. Elle ne passe même pas la frontière vers la génération suivante. Celle-ci, non seulement la refuse, mais la répète dans sa prétention à être totale ; c’est dans la rupture même, que la génération suivante répète l'impasse de la précédente.
    
Bien sûr, on peut dire que le souffle de ce fils est tellement chargé de violence, que son énonciation, quoi qu'il énonce, est si fermée, qu’elle se transmet à l'identique chez sa fille, dont le souffle est aussi toxique. On peut même dire qu'il est puni par ce en quoi il a failli : il a méprisé ses parents, à son tour d’être méprisé. Les eût-il respectés, c'est-à-dire reconnus dans leur vie propre, leur histoire, leur destin, se fût-il dispensé de les juger, les évaluer à l'aune de la vérité qu'il fondait, il aurait témoigné d'une richesse, d'une densité humaine qui eût inspiré le respect à sa fille, même si elle avait décidé de suivre une  autre voie. On peut aussi dire… tant de choses, mais le fait est là : toute vérité semble devoir être coupée par sa transmission, ou recoupée. Si elle est prête à subir cette coupe, si elle intègre la coupure comme possible, c’est qu’elle est conçue pour se transmettre, que déjà elle prend déjà en compte sa transmission ; c'est qu'elle n'est pas d'un seul tenant, qu'elle accepte d’être partielle, et de laisser de la place à d'autres. Les suivants n’ont pas besoin de la briser pour l’imiter. A moins que la brisure ne soit inévitable ? tout  comme l’imitation involontaire, qui fait que plus on a peur de ressembler à son  ou sa mère, plus on leur ressemble ?  

    Certaines transmissions culturelles semblent soumises à cette logique. Essayons même d’appliquer cette parabole à l'impasse actuelle  entre l'islam et l'Occident. Le Coran a dit tellement de mal des juifs et des chrétiens, auxquels il doit sa naissance, que cette vindicte, qui ressemble à celle du fils contre ses parents, s'est transmise jusqu'à nos jours ; soit de façon directe par les intégristes, soit de façon indirecte grâce aux déni des modérés, qui nient jusqu'à son existence, ce qui se révèle une autre façon de la conserver, donc de la transmettre. Cela veut dire que ce Livre, fût-il inspiré, était si convaincu de sa vérité totale, qu’il n'a pas intégré l'épreuve de sa transmission, excepté une transmission à l’identique ; dans laquelle très peu osent mettre une coupure sans se sentir trop coupables.

« Islamophobie »

    Un drôle de mot, car il contient tant de confusion qu’il en  devient presque un symbole de la confusion générale.
    Au départ, il signifie peur de l'islam. Cette peur, on la trouve au moins chez ceux qui sont agressés par des « jeunes », des musulmans ; ce sont des choses qui arrivent, au niveau local et aussi planétaire (où ce sont des moins jeunes : Al Qaïda, Boko Haram, le Califat…). Mais les gens ne sont pas idiots, la peur qu'ils ressentent concerne non pas l'islam, mais des appels que l'on trouve dans l'islam, à moins que ces appels, ces impulsions qui mobilisent les agresseurs ne leur tombent du ciel, directement, et cela, personne n'y croit. Ou que ça leur vienne de leur folie intérieure, mais quand cette folie constitue un collectif, quand celle d'un petit « fou » de banlieue rejoint celle d'un autre « fou » londonien ou syrien ou iranien, l'idée que ça relève d'une même source n'est pas folle. Cette idée est vivement censurée, déconseillée. Dans une ambiance de déni, il est de bon ton de la nier, et d'affirmer que l'islam n'a rien à voir avec cette violence. C'est tellement admis, non pas comme vrai mais comme ce qu'il faut répéter, qu'on accède à un autre niveau de sens du terme islamophobie : c’est devenu la peur de dire quelque chose de critique envers l'islam ; c’est la phobie de passer pour islamophobe, de passer pour un de ceux qui ont peur de la violence islamique et qui demandent qu’on s’en protège. Le mot a donc franchi une première barre de sens: car cette peur au second degré, bien plus courante, n'est pas une peur des musulmans ou de l'islam, mais une peur d'être pointé dans la Doxa française comme xénophobe ; et d'être basculé dans le camp de l'extrême droite, par exemple. C'est donc une peur artificielle, entretenue par l’establishment, médiatique ou politique, une peur du qu'en-dira-t-on, une peur pour sa propre image, ou pour sa place, etc. 
    Après une de mes conférences, un homme a dit que tout à l'heure, dans le métro, il a vu une jeune femme en foulard presque intégral, ne découvrant que les yeux. Il s'est approché d’elle, et lui a dit que cette tenue violait la loi, elle l'a envoyé « paître », la discussion s’est animée, aucun autre voyageur n'a bronché ; et quand il est descendu, deux autres personnes qui descendaient lui ont dit « vous êtes courageux, Monsieur » ; et: « c'est très bien, ce que vous avez fait ». Or cet homme n'a bravé aucun danger et les passagers qui n'ont pas bronché ont agi comme s'il y avait un danger réel. Ils ont donc bien intégré la censure qui leur dit : surtout pas de critique envers l'islam, ou envers l'un de ses adeptes
    Donc, sans qu’il y ait de danger réel à faire cette critique, et à faire respecter la loi, on a créé un vrai risque : celui de passer pour xénophobe. Il est probable que tous ces gens qui subissent cette censure, jusqu’à se l’imposer, au nom de cette peur induite, en voudront à l'islam d'en être la cause. En somme, beaucoup de Français ne pardonneront pas à l'islam leur lâcheté envers lui. 
    Cette lâcheté, endossée par les instances officielles, induite par ceux qui, en principe, appliquent la loi, montre que loi qui devrait servir de tiers se dégonfle. Du reste, ces responsables lancent des tirades magnifiques contre « ce type de violence », mais ne peuvent pas faire arrêter les « types » qui agressent, ou les punir quand ils les arrêtent. Du coup, la masse des agresseurs potentiels, qui n'est pas négligeable, commence à le savoir. Ça commence à se savoir que la loi, si elle pose des limites, ne peut pas les appliquer (« il faut des couilles pour ça », me dit un fonctionnaire, « et on n’en n’a plus »). Cela peut éclairer une certaine déprime, maquillée en indifférence, où le chacun pour soi masque le fait que chacun va « râler » dans son coin. 
    Quant à savoir pourquoi l'establishment a peur de l'islam, et c'est, aujourd'hui, le vrai sens de l'islamopobie, cela exige de réfléchir sur une notion nouvelle que j'appelle la culpabilité perverse et que j'ai proposée pour comprendre le phénomène : quand on se pose comme coupable du problème des autres, en l'occurrence de l'islam, on compte bien se poser comme seul capable de les résoudre ; c’est une prise de pouvoir sur ceux qui ont le problème, et aussi sur les autres, sur les braves citoyens qui auraient des choses à en dire, mais qui se taisent sous la pression du politiquement correct, devenu une sorte de menace : c'est ça ou le chaos. Si vous ne voulez pas le chaos, vous vous taisez. 
    Et c'est ainsi qu'on enfonce les uns et les autres dans un problème qui, au départ, n'était pas insurmontable ; et que j'avais autrefois résumé ainsi : il faut aider l'islam à conquérir son imperfection, car sa perfection se révèle dangereuse.

 

La gestation pour autrui

    
    Naguère, sans être contre, je n'étais pas pour ; je ne suis pas pour qu’une personne loue son ventre pendant neuf mois et balaye d'un revers de la main les liens affectifs, tissés à même le corps, avec l'enfant à naître. Certes, d'autres femmes louent leur corps, leur sexe, leur présence érotique pour une durée limitée (prostitution) ; et la plupart des gens, hommes et femmes, louent leur présence physique et mentale à l’employeur qui les met au travail ; cela s'appelle gagner sa vie. C'est l'argument majeur qu'on utilise pour promouvoir ce mode de procréation : si ça permet à des femmes de mieux gagner leur vie,  tout en faisant le bonheur d'un couple sans enfant, de quoi vous mêlez vous ?

         J'en étais là jusqu'au jour où, parlant du repos lors d'un Colloque sur ce thème, je me suis rendu compte qu'une mère porteuse effectue un travail continu sans aucun repos, pendant 270 jours, à peu près. Ce travail, elle est payée pour, soit en argent soit en jouissance de dévouement, mais le fait qu'il ne comporte aucune pause, aucun temps d'arrêt, fait problème. Sur une telle durée, un travail sans repos est de l'esclavage. C’est par ce biais que je suis contre, même si l'esclave est consentante. 
Curieusement, dans la Bible, il y a deux histoires de mère porteuse. La première est entre Sarah, épouse d'Abraham, et son esclave Hagar. C’est une histoire qui finit mal et bien : Hagar est loin de donner son enfant, Sarah blessée surmonte l'épreuve et se retrouve mère ; les deux fils – Ismaël, celui de Hagar, et Isaac, celui de Sarah – sont les ancêtres de deux peuples, arabe et juif, qui ne sont pas vraiment en parfaite harmonie. Dans la deuxième histoire, en revanche, les deux mères porteuses bibliques avec qui la GPA fonctionne, sont l’esclave de Léa et l'esclave de Rachel, les deux femmes de Jacob, fils d’Isaac et petit-fils d'Abraham. Chacune enfante pour le compte de sa maîtresse, et puisqu'elles sont vraiment esclaves, cela ne pose pas de problème.

         Sur ce, lors d’une soirée, je rencontre un homme qui défend la GPA. Je comprends vite qu'un des siens y a recouru, mais son propos ne manque pas d'intérêt : « On peut dire tout ce qu'on veut, une mère porteuse donne la vie. Certes, une vie qu'elle n'assume pas, mais puisqu'une autre femme l'assume, qu'est-ce que ça change ? Certes, il y a rupture du lien entre elle et l'enfant, mais puisqu'aussitôt le lien se crée  avec une autre ? Puisque c'est aussitôt réparé ?  » Je le voyais donc brandir une valeur – donner la vie – qui surplombe toute autre valeur et balaie toute objection provenant des circonstances ou des rapports en jeu. Jusqu'ici, on croyait que donner la vie, chez les humains, n'avait de valeur (cette valeur pouvant être  absolue) que dans certaines relations ; et cet homme expliquait qu’au contraire, toute relation est soumise à l'acte suprême du don de vie.  Du coup, cet acte devient suprême isolément. Or s'il l'était, les femmes qui avortent seraient des tueuses de vie ; et même celles qui pratiquent la contraception. On croyait aussi que l'enfant à naître n’était pas qu’une matière vivante qui prenait forme, mais un complexe où l'âme et la matière, la parole et la chair, le désir et l'objet tissaient un univers de relations que l'enfant incarnait. C'est dans ce tissu que la GPA vient opérer une chirurgie : une coupure et une greffe. Et cet homme voulait dire : si on ne peut pas faire autrement, si tel couple est malade de ne pas pouvoir donner la vie, pourquoi ne pas la prélever là où elle peut se donner, pour l'implanter là où elle peut prospérer… Reste à savoir si un couple de deux hommes est malade de ne pas pouvoir enfanter ; ce serait en tout cas une maladie intéressante. Et reste à savoir si la loi, fût-elle purement gestionnaire, doit programmer des enfants qui soient coupés de leur gestation. De tels enfants existent, puisqu'il y en a qui sont nés à l'étranger, notamment en Amérique. Ils ont la nationalité du pays où ils sont nés et, bizarrement, on les présente ici comme de pauvres êtres sans statut, (des bébés apatrides !), s'ils ne sont pas reconnus français comme les parents qui les élèvent. C'est un détour parmi d'autres pour forcer la loi à reconnaître la GPA, « puisqu'elle existe ailleurs ». Là encore, on prend le cas d'une infime minorité pour reformater la filiation humaine; pour la redéfinir à partir de ce que permet la technique. (En l'occurrence, ce n'est pas de la haute technique, cela peut même s'apparenter au don d'organes voire au trafic du même nom.)
    L'argument technique est souvent invoqué en procréation assistée, à partir de cette « évidence » : puisque c'est possible, pourquoi s'en priver ? Or le possible ne le devient que dans certaines limites ; le possible lui-même impose ou requiert les limites où il s'effectue. Si faire un enfant devient possible, cela ne peut être dans le cadre où l'enfant n'est qu’un paquet biologique ; car l'enfant, même comme fœtus, a fortiori quand il grandit, est un complexe où s'articulent le biologique et le psychique, la chair et le verbe, l'objet et le sujet, portés par le flux de la transmission humaine qui n'est pas à redéfinir, et qui d'ailleurs résiste aux simples définitions.  Le possible biologique est porté par cette transmission, et si elle comporte un manque trop violent, par exemple l'absence radicale d'un père ou d'une mère, absence programmée dès le départ, alors c'est une transmission handicapée. On dira que toutes le sont plus ou moins, mais elles ne le sont pas dans le cadre d'un projet.

Parasha de Vézot Habérakha (Deutéronome 33,1 à 34,12)

 

    Le titre signifie «Voici la bénédiction» ; celle de Moïse, avant sa mort, pour les enfants d’Israël.
    Et c’est encore un poème où, après avoir glorifié l’être divin, Moïse dit à chaque tribu sa vérité, celle de son destin, de ce à quoi elle est appelée, et il le dit sur un mode bienveillant, soutenant, qui reprend, de façon subtile et positive, les paroles de Jacob à ses fils avant sa mort. Sur un mode encourageant ; encourager, appeler le courage, la force du cœur sur ceux qu’on encourage, est une façon de bénir, quand cet appeler est un appel ancré dans l’être, dans la partie sainte de l’être ; comme c’est le cas. 

      Dans l’ouverture du poème, YHVH est appelé par ses provenances multiples, par les lieux d’où il s’est annoncé ; et le poète ajoute : « à sa droite (à sa partie forte) il y a une loi-feu pour eux (pour les Hébreux) (33,2) ».  Et c’est à eux de se redresser avec ces paroles de l’être (33,3) qu’il leur adresse. Autrement dit, les paroles de l’être sont faites pour être portées, et aussi pour aider l’homme à se porter plus loin que lui-même, à supporter l’existence, non pas dans la résignation, mais dans l’idée qu’il y a toujours un support dans l’être et qu’il s’agit de le trouver.
    Commence la série des paroles pour chaque tribu. L’aîné Réouben n’a droit qu’à un appel, mais très aigu : «qu’il vive, qu’il ne meure pas et qu’il soit nombreux». On se souvient que Jacob avait écarté son aîné, car il avait commis l’inceste ; ici, il est maintenu en vie, toujours. Ce serait une chose étrange que ses descendants soient condamnés pour la faute de leur ancêtre. Donc, que vive la descendance malgré la faute de l’ancêtre.
    Puis c’est Judah, l'aîné spirituel qui est appelé en ces termes : Voici pour Judah ; que YHVH entende la voix de Judah et l’amène vers son peuple ; donc vers son destin, vers son devenir peuple. On tressaille en écoutant cette parole avec ses accents actuels ; d’autant qu’elle se ponctue : et sois (YHVH) une aide contre ses ennemis. Dire que Judah, c’est-à-dire le peuple juif, sera aidé par l’être, c’est dire qu’il sera aidé, qu’il trouvera l’aide essentielle, face à tout ennemi.
    Ensuite, Moïse gâte la tribu de Lévi, c’est la sienne, celle des prêtres, des gardiens de la Parole et de l’alliance. C’est à eux d’enseigner et de porter les sacrifices ; ils donnent le sens et offrent l’encens. Ils intercèdent, il faut donc qu’ils soient  bénis; que soient brisés les ennemis de Lévi, ceux qui se dressent contre lui (33,12). Subtile économie de l’hébreu : cette longue expression se dit d’un mot : qamav, de la même racine que maqom, le lieu. Ceux qui prétendent avoir lieu contre lui se briseront les reins.
    Benjamin aussi, aimé de Dieu, demeurera en paix.
    Mais c’est à Joseph (donc à Ephraim) que va la plus forte bénédiction : que sa terre soit bénie par le désir des cieux, de la rosée, de l’abîme ; le désir des récoltes solaires des fruits précieux éclairés par la Lune… Les désirs sont les profondes aspirations – des montagnes d’Orient, des collines éternelles, de la Terre avec ses richesses ; c’est le désir de l’être divin qui brûle dans le buisson (Buisson ardent, rencontre première avec Moïse). Jacob avait dit que Joseph, assailli par les archers, a tenu bon ; harcelé par leurs flèches, son arc est resté ferme ; par la force de Celui qui inspire Israël. Ici, sa force est comparée aux cornes du Réem, avec lesquelles il disperse ses ennemis. Ces cornes, arborescences qui relient l’animal au divin présent dans l’arbre (de la vie, de la connaissance…).
    À chacune des autres tribus, comme à celles-ci, Moïse assigne une forte prise sur le possible, une accroche singulière et fructueuse ; puis il conclut : il n’y a rien comme le Dieu de Yéshouroum (d’Israël) qui chevauche les cieux en étant un recours.

    Arrêtons-nous sur ce verset (33,27) : Le divin éternel est un lieu d’être, une résidence. Cela signifie que l’être reste, l’être demeure. Et c’est de cet être-demeure que surgit le projet d’une terre où demeure le premier peuple de l’être, appelé à y bâtir une demeure de l’être. Vaste projet : comment être là, et résider dans ce lieu aussi branché sur le divin et d’où s’énonce l’impératif : chasser des peuples et prendre leur terre pour en faire la terre où s’accomplit la promesse divine ? Il est écrit que c’est ce Dieu qui les chasse devant son peuple et qui dit : achève-les. Voilà qui ne convient guère aux tenants de la non-différence, pour qui des peuples vivant sur une terre doivent toujours la posséder. Et ici pourtant, une différence brutale s’affirme : une rupture avec le lien naturel à la terre ; ces petits peuples idolâtres doivent être vaincus pour qu’un lieu d’être de l’alliance puisse s’inscrire. Du reste, les hommes n'ont jamais procédé autrement pour conquérir ce qui deviendra leur terre. Quand on parle de la conquête pacifique, c’est que le rapport des forces est tel qu’il n’y a pas lieu de le mettre en acte dans la violence. Ici, c'est la conquête d'une terre portée par la parole de l’être. Bien sûr, tant de conquérants ultérieurs ont imité cette démarche en brandissant les emblèmes de leur Dieu. Mais outre que les Dieux ne sont pas équivalents, on a ici un cas étrange : le peuple a peur de conquérir, et c’est le Dieu qui le punit de cette peur, de cette résistance à conquérir un lieu d’être où l’être puisse se donner lieu ; l’être divin. En outre, c’est le seul cas où la possession d’une terre par son peuple est conditionnée par sa conduite, par sa façon de tenir aux appels d'être.

      Aujourd’hui, les occupants dits naturels de cette terre, les Arabes, sont venus eux aussi dans une conquête militaire, brandissant le Livre et le sabre, Livre prélevé dans la Torah qu’il simplifie. Ils sont aussi peu naturels que les Hébreux qu’ils veulent soumettre. Mais ce n’est pas d’eux qu’il est question : il s’agit des peuples archaïques, originaires, – jébuséens, émorites, hivites, etc., – qui furent vaincus par Josué ; pas complètement, ils ont laissé des restes hostiles (on n’efface jamais tout de la première origine). Le texte se réjouit de revendiquer leur défaite : « Heureux sois-tu, Israël, qui est comme toi ? peuple sauvé par YHVH, bouclier de soutien, toi qui t’enorgueillis de l’épée ; que tes ennemis tombent devant toi et que tu foules leurs hauts lieux » (33,29).
    Aujourd'hui, où l’on brandit l’universel direct, total, abstrait, auquel personne ne se tient puisqu’il n'y a que des singularités irréductibles, de tels versets sont inaudibles. Pourtant, ils ont leur vérité, et elle traverse les couches épaisses d'hypocrisie où le vainqueur prend des airs contrits, où le plus fort doit feindre la faiblesse, et risque de laisser les plus faibles lui faire la loi. Et si le fort se laisse ainsi châtrer, c'est que dans sa toute-puissance, il n'a pas le sens de la castration, c'est-à-dire de l'incision intérieure par laquelle il peut intégrer la limite et l'altérité. En un sens, il mérite de se faire posséder voire écraser par les plus faibles.

      Le dernier chapitre (34) dit quelques mots de Moïse et de sa mort : il est monté et il a vu le pays où il n’ira pas. 
      Il fut enterré sans que l’on sache par qui, peut-être par personne, et nul ne connaît sa tombe. Il avait 120 ans à sa mort, son œil n’a pas faibli et son menton n’a pas fui (34,10). Il n’y eut plus en Israël de prophète comme Moïse, que YHVH connaissait face à face. Le texte le glorifie pour sa main forte et pour la terreur qu’il a produite aux yeux des enfants d’Israël (avec ses miracles en Égypte et ailleurs). Sa main forte, c’est ce qu’un midrache commente en ces termes : Quand Dieu a vu du Sinaï l’orgie idolâtre du Veau d’or, il a voulu retenir la Loi, pour lui, jugeant que ce peuple en était trop indigne ; et Moïse a dû lui arracher les Tables. C’est dire qu’il a dû se battre avec ce Dieu qui se mortifiait; il a dû vaincre la mortification de l’Autre pour sauver la Loi, quitte à briser ces Tables très vite après, en voyant lui-même le Veau d’or ; et à les faire réécrire ; il n’y a là rien à « regretter » : cette brisure et ce qui s’ensuit ouvre la voie au parlécrit, à l’incroyable obstination de parler, écrire, réécrire, dire autrement, interpréter ; créer la transmission où tout un peuple prend sa mesure et puise ses appels à l’infini.

    Fin du commentaire de "parashah". Non qu'il soit fini, il est réellement  infini, mais nous en avons bouclé le cycle annuel.
    En effet:  la Torah se compose de cinq livres (Genèse, Exode, Lévitique,  Nombres, Deutéronome), dits « de Moïse ». Elle est lue par fragments hebdomadaires, appelés parashah, (en latin péricope), qui comportent plusieurs chapitres.
    Les trois premières parashahs sont : Béréshit, Noah, Lékh Lékha. Celle  de Béréshit  est déjà commentée dans Lectures Bibliques (40 pages lui sont consacrées). Celle de Noah également (deux chapitres lui sont consacrés); ainsi que celle  de Lékh Lékha, (« pars pour toi », parole dite par YHVH à Abram, le futur Abraham);  les trois sont commentées dans Lectures Bibliques. Ce qui nous amène à la Parasha de Vayéra, par laquelle nos commentaires ont commencé l’an dernier et se sont poursuivis jusqu’à la fin de la Torah.
     Notre "lecture de la Torah" fera partie de Lectures bibliques II, à paraître.

Douzième lettre/ Les écueils et l’espoir

        
    Pour en revenir au Conflit du Proche-Orient, il faut encore questionner les droits du peuple juif sur cette terre là. Déjà, y a-t-il un peuple juif ? Certains le nient en arguant qu'il n'est pas conforme à la notion normale de peuple : une terre, une langue, une histoire commune. En fait, c'est un peuple normal et anormal ; il satisfait à cette notion d'une façon évidente et singulière : les Juifs, à travers leurs diasporas, tiennent un fil historique commun, lié à leur sort mouvementé dans chaque pays, avec souvent le même schéma persécutif. Ce fil passe par un fil d'écriture, celle du Livre qui les « lie », la Bible, qui leur sert aussi de langue commune : ils ne la parlent pas toujours, mais ils en tiennent des signifiants, et sont tenus par eux. Parmi ces signifiants, deux semblent essentiels : Juif et Israël ; pour beaucoup, cela suffit. C'est ce qui fait que cette terre est dite d'Israël, depuis quarante siècles, même si les Juifs ne l'ont pas toujours habitée, parce qu’on les en empêchait. Cette terre, nommée comme la leur des milliers de fois dans la Bible, a fonctionné comme leur terre, même à distance.

        De fait, les Juifs ont des rapports à la fois étroits et distants avec les traits standards qui définissent un peuple. Et cette souplesse extrême, vécue par certains comme identité morcelée, incertaine voire angoissante, fait dire à des théoriciens – qui donnent ou qui refusent le titre de peuple –, que celui-ci n'en est pas un ; et que sa terre n’est la sienne que dans un livre religieux, qui n'engage en rien des athées. Ce jugement mérite nuance, car ceux qui, sur le terrain, contestent l'idée d'une terre d'Israël, dépendent d'un livre, le Coran, qui lui-même dépend totalement de la Bible ; ce qui oblige les musulmans à une posture théologique assez fermée : il y a bien une terre d'Israël mais comme les Juifs ont fauté envers Dieu, (en faisant le Veau d'or !), il la leur a retirée, ils n'ont plus de liens avec elle, ni d'ailleurs avec lui, de sorte que leurs descendants n'ont rien à voir avec les Hébreux antiques.

        Notons que ce verdict, issu de l'islam intégriste, nourrit l’opinion de laïcs et d’athées pour qui la présence juive sur cette terre ne fait pas sens, étant tout bonnement une présence coloniale. Ils négligent ou ignorent le lien du peuple juif à cette terre, un lien symbolique qui tient non pas tant à sa mention dans la Bible, qu’à à la transmission du signifiant « terre d'Israël » durant près de 30 siècles, dont 25 d'exil. Et si pendant 25 siècles, un groupe humain évoque ce coin de terre comme étant le sien, au sens où il est appelé à y être un jour ou l'autre, en tant que lieu de ses origines, alors, que l'appel s'accomplisse ou non, il fonctionne comme un lien symbolique qui se nourrit de sa transmission. En somme, cette terre est hantée, possédée par les Juifs parce qu'ils ont toujours parlé d’elle en se transmettant des paroles, des promesses, portées par deux signifiants Juif et Israël qui, curieusement, nomment les deux royaumes hébreux qui se sont partagés cette terre.

        Le peuple juif, comme tel, en a été chassé ; tout son Livre témoigne de l'exil, menaçant puis réel, et du retour espéré qui ne se réalise jamais vraiment, mais qui garde une valeur de symbole et d’appel. Et ne pouvant plus y être, sa parole et son écrit (ses parlécrits) ont intégré cette terre à son lieu d'être et d'exister. Ils ont joué le rôle d'un droit de garde, d’une « mise en garde » qui a bien fonctionné : aucun peuple, depuis les deux royaumes hébreux, n'a pu établir là un État souverain.

        Cette idée de possession ou de terre possédée peut gêner des esprits trop rationnels, mais c'est un fait : si certains habitent une terre ou détiennent un objet, au point qu'il devient alors objet naturel, comme l'a été cette terre pour les Arabes qui l’ont conquise, et si à côté d’eux, un groupe de gens répètent dix fois par jour que cet objet est à eux, et se transmettent cette parole de père en fils, alors, au bout de quelques générations, les tenants « naturels » ne peuvent plus maîtriser l’objet, il est hanté voire possédé par ceux qui en parlent, en l'occurrence les Juifs, qui poursuivent cette transmission et intègrent cet « objet » à la parole qu'ils ont tissée. Comme en outre cette parole, dont le noyau est la Bible, a servi de support à l'identité islamique qui a occupé cette terre et qui l’occupe encore, depuis des siècles, ses droits « naturels » sont questionnés et sérieusement fragilisés par la transmission symbolique qui la précède et la traverse.

        Toujours est-il que le peuple juif a affaire à tous les traits qui « définissent » un peuple, mais on dirait qu'il jongle avec, par la force des choses, pour les maintenir disponibles ; la force des choses étant qu'il n'a pas eu de souveraineté depuis longtemps, mais qu'il s'accroche à l'existence. Son lien à cette terre, son rapport étroit et distant à sa langue, sa façon d'assumer son histoire, et de n'avoir pas d'autre choix, tout cela le pose comme un vrai peuple même s'il est unique en son genre, puisqu'il se définit par la transmission qui le porte. (En langage mathématique, on dirait qu'il se définit par récurrence.) Et ceux qui doutent de son existence (alors qu'elle est à la fois douteuse et certaine), ceux-là peuvent se rabattre sur un simple constat : quand on dit juif, on se réfère à une personne en tant qu'elle appartient à une transmission, ne serait-ce que de ce mot, en tant qu'elle appartient à un peuple. Il est vrai que pour certains ce peuple se définit plus clairement par la vindicte qui le vise, plutôt que par la richesse de sa transmission. C'est dommage, mais même dans ce cas, la vindicte qui le vise le désigne comme un peuple à défaire ; encore aujourd'hui.

 

        Certes, ses ennemis prétendent ne combattre que les sionistes. Ils entretiennent une confusion. Car le plus vieux livre sioniste, c'est-à-dire préconisant le retour à Sion (Jérusalem) comme espoir majeur, c'est la Bible. Le terme moderne désigne le mouvement qui, concrètement, a mis en acte ce retour aux accents millénaires, stimulé par le désespoir qui planait sur les Juifs, en terre d'islam et en Europe au début du XXe siècle. Le paradoxe est que peu de Juifs s'identifient aux sionistes modernes, bien qu'ils soutiennent sans réserve l'existence d'Israël obtenue grâce aux sionistes. Ils la soutiennent comme ils soutiennent toute communauté juive, et s'émeuvent que l'on touche à des Juifs où que ce soit, parce qu'ils savent que c'est alors le peuple juif qui est visé. Bien sûr, ils soutiennent spécialement Israël car c'est la seule communauté qui a pris forme d’État souverain, réparant symboliquement l'indignité où ce peuple fut tenu si longtemps.

        En tout cas, très peu s’y trompent aujourd'hui : on attaque les sionistes pour ne pas dire qu'on attaque le peuple juif lorsqu'il prétend à une quelconque souveraineté. Et Israël est ainsi fait qu'attaquer sa souveraineté c’est attaquer son existence. De même qu'attaquer le Juif comme tel c'est attaquer le peuple juif comme existant, et comme effet d'une transmission millénaire.

        Aujourd'hui c'est la vindicte islamiste qui s’en prend aux deux, aux Juifs et à Israël ; et ce, dans la logique de la vindicte coranique, elle s’en prend aux gens du Livre, donc également aux chrétiens. Elle s’en prend aussi aux musulmans laïcs qui s'éloignent trop du texte. Mais la tendance majeure reste de nier la racine de cette vindicte. Récemment, le recteur de la mosquée de Paris a condamné le meurtre d'un Français kidnappé et égorgé en Algérie; en disant que le Coran ne préconise pas de donner la mort ; il dit que seul Dieu donne la vie et la reprend. C'est vrai qu'il dit cela, mais il dit aussi qu'il faut combattre les gens du Livre jusqu'à ce qu'ils se fassent petits et qu'il payent de leurs mains la rançon de leur survie ; il dit que ce sont pour la plupart des pervers ; il dit qu'il ne faut pas tuer l'homme que Dieu a sacré, sauf pour une cause juste. Et pour les intégristes, leur cause est juste. C'est dire qu'il y a problème : peut-on, sans mentir, combattre au nom du Coran les intégristes violents ? Peut-on les dénoncer sans un choix de principe qui la vindicte envers l'autre et préconise son abandon ? Peut-on les combattre sans dénoncer cette vindicte ? Jusqu'à présent, les musulmans d'Europe ont surtout valorisé la tolérance : ils réclamaient que l'Europe soit tolérante envers l'islam ; ils ne réclamaient pas de l’islam la tolérance envers les autres ; comme si elle allait de soi, mais elle est tout sauf évidente. Or l'Europe a toléré l’islam, elle l’a intégré, ou du moins, en France par exemple, elle lui a donné tous les signes extérieurs d'intégration. Le résultat est que souvent les musulmans sont intégrés mais non acceptés. Comme si les gens avaient fini par se dire qu'il y a dans les fondements de l'islam quelque chose d'inacceptable, dans le rapport aux autres, qui peut se déclencher à tout moment chez certains, qu'ils soient ou non dans le besoin matériel. C'est comme un appel originaire qui demande à être entendu et mis en acte. C'est l'aspect  rite identitaire  de la violence terroriste ; ou de la pression intégriste, qui fait que, par exemple, malgré la loi contre le foulard, celui-ci revient en force, ne rencontrant pas d'obstacle. Et là, le problème devient hautement intéressant.

        Car dans les mœurs européennes, notamment en France, cela ne se fait pas de critiquer quelqu'un parce qu'il a dans ses origines quelque chose d'inacceptable. C'est contraire à l’idée démocratique qui traite à égalité toutes les personnes, quelle que soit leur origine. Il faut donc attendre que cette origine passe à l'acte ce qu'elle a d'inacceptable, pour traiter cet acte isolément comme un délit. Il est vrai que le Califat et le djihad faisant grand bruit, on prend des mesures contre ce délit qui menace d'être fréquent. Mais l'impasse est double : les Français non musulmans ne peuvent pas le dénoncer car ils redoutent de toucher au sacré, de mettre en cause des fondamentaux tabous, qu'il n'est pas question d'évoquer ; et les musulmans « modérés » ne le peuvent pas non plus, autrement que comme un crime n'ayant rien à voir avec l'islam (religion de paix, d'amour, etc.). Cela rappelle certains communistes endurcis qui imputent le goulag, les meurtres et l’échec total, non pas aux fondements marxo-léninistes, mais à leur déplorable application, où leur lecture erronée. Il a fallu un meurtre djihadiste particulièrement odieux pour qu’un tweet de musulmans anglais se mette en place pour dire: «  Not in my name. » [1] On le voit, il s'écoulera du temps avant qu’on prenne des libertés avec ce texte identitaire. En attendant, des gens agiront en son nom, mèneront des djihads multiformes, et quand ce sera contre les Juifs, on dira que c'est à cause d'Israël ; et quand ce sera contre Israël, on dira que c'est à cause de son refus d'un État palestinien ; pourvu que la cause profonde reste voilée.

        Car l'État palestinien ne pourra naître que d'un abandon du djihad ; donc d'une mise à distance de la vindicte fondamentale. Voilà qui referme la boucle où jusqu'ici cet État a été sacrifié. Or la voie pour le créer est assez claire même si personne ne s'y engage. Et il se peut que sa création ne viendra pas de pourparlers qui l'ont toujours plombé parce qu'ils butent plus ou moins vite sur les fondamentaux qui les font échouer. C'est ce qu'on a observé depuis des décennies. C'est le contraire qui serait possible : les pourparlers viendront de la paix et non l'inverse. L'État palestinien sera créé par la paix, c'est-à-dire par l'absence prolongée de tout acte agressif, par un cessez-le-feu absolu et prolongé, qui convaincra les deux parties quelles pourront cohabiter. L'arrêt de la violence, s'il peut s'inscrire dans la réalité, marquera du même coup la ligne de départ pour des dialogues qui aménagent l'état des lieux. Ce ne sont pas les discours et les principes qui feront la paix, c'est la paix au sens minimal de non-agression qui rendra possibles les discours, et leur permettra en retour d'agir sur la réalité. Cette non-agression s'obtient parce les deux parties décident en même temps de vivre les choses telles qu'elles sont jusqu'à ce qu’il soit prouvé, par l'évidence, que le vivre ensemble ou côte à côte est possible. Alors on peut faire des aménagements.

        La démarche de l'Autorité palestinienne, pour que l'ONU exige d'Israël d'évacuer la Cisjordanie, ne va pas dans ce sens. Car pourquoi Israël laisserait-il la Cisjordanie aux mains d’un djihad plus dangereux qu’à Gaza ? Ce plan est typique du narcissisme mortifié des instances palestiniennes. Elles pensent qu'avec leur Cause, gonflée à peu de frais par les médias occidentaux, exaltée par les médias arabes comme un emblème majeur (qui exprime le mieux possible la rancœur anti-juive), avec cela, elles auront gain de cause, sans preuve ni gage à l'adversaire sur leur désir de vivre en paix[2]. Bref, s’ils n’obtiennent pas le mieux, ils choisissent le pire. C’est ce narcissisme mortifié et immature qu'exprime aussi le terrorisme : si on n’a pas tout ce qu'on demande, on piétine tout ce qu'il y a. Ce fut aussi la politique arabe envers l'État hébreu depuis qu'il existe : si on ne peut pas le battre, alors il n'existe pas. Heureusement, quelques exceptions à cette règle ont fini par s'exprimer (Égypte, Jordanie, peut-être l’Arabie…) Il faut que les deux parties vivent ensemble dans le calme assez de temps pour user, laminer, écraser la vindicte originaire, après quoi il serait possible de créer un État en Cisjordanie et de le relier à Gaza par un tunnel. (Sait-on que la république d'Azerbaïdjan se compose de deux territoires, séparés par l'Arménie, qui ne sont même pas reliés par voie terrestre ?) Les choses sont ainsi : Israël ne peut rendre des territoires qu'en échange de la paix, et celle-ci doit d'abord avoir lieu, être effective et durable, pour s'inscrire comme possible avant de devenir nécessaire et officielle. Autrement, toute restitution non inscrite dans la paix sera suivie de guerres toujours plus meurtrières. Ajoutons que c'est sans doute le « soutien massif » et peu coûteux à leur Cause, qui pousse les dirigeants palestiniens même modérés à des positions maximales qui se révèlent mortifiées. (Les Israéliens étant souvent les plus surpris quand l'homme de paix sur lequel ils misaient se révèle homme de guerre.)

        Ce qui est plus préoccupant, c’est que les double-discours, actifs dans le monde arabe, règnent déjà en France. Les ministres, quel que soit leur tendresse pour le peuple juif, qui ne leur demande que de vivre en paix, ne peuvent pas appliquer la loi qui assure une protection effective, car les mesures que cela implique seraient taxées de « racisme ». L'Europe, et spécialement la France, aura du mal à surmonter sa culpabilité perverse. Cette culpabilité de façade permet trop bien de déguiser son sentiment d'être supérieur, du point de vue matériel, culturel, intellectuel, face au tiers-monde notamment islamique. Souvent elle s'enrichit de la culpabilité chrétienne devant les pauvres, les démunis, l'autre à qui il faut tendre la main même si la sienne vous frappe, etc.[3] C'est une sorte d'humour à l'envers : dans l'humour on gagne la supériorité en s'exhibant comme inférieur et ridicule ; ici, on cache sa supériorité en s'exhibant comme coupable et déficient. L'important est de n'être pas responsable ; et c'est un fait que les dirigeants européens ne répondent pas de grand-chose sur ces questions.

         Mais l'Europe n'a pas fini d'être questionnée par l'être-juif ; non seulement par sa demande qu'elle tienne parole est qu'elle respecte ses valeurs, mais par l'ouverture existentielle qu'il représente, qui contrarie sa logique du cadrage identitaire, où l'on enferme l'autre dans son cadre pour le contrôler totalement. L'Europe est d'autant plus coincée que ses musulmans sont très gênés : ils sont venus là pour vivre à l'européenne, mais certains de leurs fils veulent inscrire une tradition vindicative que les parents ont cru laisser au pays, et sur laquelle ils ne se sont pas expliqués, coté rapports avec l'autre. Leurs descendants paient leur dette à cette tradition, comme pour racheter leurs parents, dont le silence sur la vindicte est leur manière de payer une dette à leur origine. Ils n'ont pas enseigné à leurs enfants que si le Coran rejette les gens du Livre en les qualifiant de pervers, ce propos aujourd'hui ne fait plus loi. L'Europe des libertés démocratiques peut jouer un grand rôle dans cet acquittement général, à condition qu’elle se respecte et ne brade pas ses valeurs pour sauver des apparences.

        En attendant, je ne partage pas la « parano » des Juifs qui veulent « quitter la France ». Elle exprime le fantasme d'un pays où il n'y aurait que de l'amour envers les Juifs. Or même en Israël, un Juif n'est pas en toute sécurité. Faut-il quitter un pays parce que ses dirigeants n’ont pas le courage de combattre les musulmans anti-juifs par peur de passer pour antimusulmans ? C'est mettre là trop de conditions pour séjourner dans un pays. C'est sans doute parce que j'ai vécu à Marrakech l'insécurité et la vindicte ambiante comme une chose quasi naturelle, qui va de pair avec la présence islamique, que des signes agressifs venant de celle-ci ne m’étonnent pas. Je vis ici comme les Juifs en Israël qui, une fois l'alerte passée, reprennent leur vie « normalement », comme après une petite secousse sismique qui ne fait pas de grands dégâts. Y aura-t-il un jour prochain une grande secousse qui engloutirait des corps en nombre ? J'en doute, car malgré la collusion entre l'intégrisme et une lâcheté qui le laisse faire, la méfiance envers l'islam dans la masse des citoyens, est plus grande que la méfiance envers les Juifs ; et si le danger devient trop grand, on peut espérer un réveil citoyen. On espère aussi beaucoup le réveil des musulmans modérés, mais il prendra du temps, car la plupart en sont à dire que le djihad et la vindicte anti-juive n'ont rien à voir avec l'islam. Il leur faut tout un travail pour admettre la réalité, celle de leur Texte et de sa prégnance. Parmi eux, des hommes de paix peuvent invoquer le Coran et refouler cette partie vindicative ; mais des intégristes agressifs peuvent prendre appui sur le Coran, sans avoir à refouler ses aspects pacifiques. On est donc loin d'une symétrie, où l'on dirait que les hommes de paix trouvent la paix dans le Coran, et les hommes de guerre trouvent la guerre. En fait, les hommes de guerre y trouvent paisiblement ce qu'ils cherchent, sans être contredits par le reste.

        Du coup, l'immigration en Europe va faire du bien à l'islam, car tant qu'il restait dans son immense vase clos, il pouvait ignorer l'autre et l'autre pouvait l'ignorer. D'autant que toutes les traductions du Coran semblent s'être donné le mot pour masquer les points chauds du Texte, faisant pour les autres une version nettement plus ronde que la version originale[4]. Le monde européen connaîtra donc de mieux en mieux le texte original, et l’effet de double discours (entre deux langues) sera atténué.

        Revenons à la peur de l'islam, à l'islamophobie qui habite l’establishment européen et même occidental. C'est bien sûr une peur du sacré ; celui de l'autre, pour commencer ; et sous des formes très concrètes : peur de l’ameutement, du fanatisme, qui sont des formes où s’incarne le sacré. (Rappelons qu’un fanatique c’est celui qui porte en lui un fanum, un temple, un lieu saint). Mais l'Europe oublie qu'elle a aussi son sacré, non pas religieux mais social, c'est le politiquement correct : l'horreur de passer pour (pour homophobe, islamophobe, judéophobe, etc.) fige des personnes très lucides. Le qu’en-dira-t-on, l’obsession de image de soi qu'on donne aux autres (ou aux médias, si l'on est médiatique) ou simplement dans son lieu de travail, tout cela relève d'une peur du sacré, d'une peur d'être sacré c'est-à-dire séparé, exclu, écarté du lien social sous toutes ses formes. Mû par cette peur, on s'abstient de dire à l'autre ce qu’on pense même quand cela s'impose. On croit que dire à des tenants de l'islam que cette culture ne nous convient pas c'est exprimer de façon indécente la supériorité de l'Occident. Or on n'a pas besoin de faire de grands refrains sur cette supériorité, il suffit d'affirmer certains repères auxquels on tient quand l'autre veut les piétiner. Insistons-y : cacher ce sentiment de supériorité par une attitude contrite et coupable, c'est montrer davantage ce sentiment de supériorité, et se sentir encore plus coupable, etc. C'est un cercle vicieux, un tourbillon sans fin que seule peut arrêter une décision de franchise respectueuse et non une compréhension inclusive qui croit pouvoir tout inclure, tant elle se sent supérieure.

        Quant à la grande réconciliation judéo-arabe dont rêvent certains, elle aussi suppose qu’on renonce au déni de réalité, qu'on reconnaisse l'histoire sans trop l'édulcorer ; et qu’à un niveau supérieur, chacune des deux parties se reconnaisse insuffisante par rapport à son message. En même temps, chacune ferait l'effort de mieux connaître celui de l'autre. Par exemple, le verset du Coran souvent cité ces jours-ci pour montrer que ce Livre est non-violent : Celui qui tue un homme, c'est comme s’il tuait l'humanité et celui qui sauve un homme, c'est comme s'il sauvait l'humanité, cela ne gâcherait rien de savoir que ce verset est une phrase du Talmud écrite quelques siècles plus tôt.

 


[1] J'ai ouvert avec espoir un livre récent Les nouveaux penseurs de l'islam, où certains luttent vaillamment pour obtenir que le Coran puisse être lu aussi comme un texte littéraire ; mais ils se défendent contre l'accusation qu'on leur porte, d'avoir dit, par exemple, que le Coran a été écrit par Mahomet (et non par Dieu).

[2] Elles vont donc demander au Conseil de sécurité de chasser Israël de la Cisjordanie et s'il refuse, s'il y a un veto américain, elles cesseront d'administrer les villes et de coopérer avec Israël pour la sécurité quotidienne ; ne voyant pas qu'Israël de son côté cessera de coopérer pour collecter les impôts qu’il leur remet.

[3] Dans la lutte contre le « racisme », (voir notre livre Le « racisme », une haine identitaire) , la plupart ont ont fustigé la peur de l'étranger en laissant croire qu'il faut s'ouvrir à lui sans réserve, sans pointer l'essentiel, à savoir que les autochtones existent assez fort pour affronter sa rencontre dignement. L'oubli de ce point essentiel, fait qu'on a seulement refoulé la peur de l'étranger, et que la rencontre avec lui se fait sous le signe  de l'hypocrisie, de l'effacement et de la rancœur, où l’on s’en veut à soi-même autant qu’à lui.

[4] Par exemple, il est dit : O Gens du Livre, pourquoi vous disputez-vous sur Abraham, alors que la Torah et l'Évangile sont descendus qu'après lui ? Abraham n'était ni juif, ni chrétien (cela paraît logique) ; et le verset suivant ajoute en arabe: Abraham était un homme pieux (hanif), un musulman ; les traductions, elles, mettent « un vrai croyant », au lieu de « musulman », ce qui masque le problème.

Parasha de Ha-azinou (Deutéronome 32)

    Ha-azinou : Prêtez l’oreille.
    Ce poème est pour Moïse comme un dernier recours: après toutes ses mises en garde, toujours les mêmes, sa passion reste intacte de rappeler  encore l'alliance, le rapport à l'être, les malheurs en cas d'oubli de l’être, etc. Rappeler tout cela, et savoir que ce rappel sera en partie sans effet.
    Il faut ressentir le déchirement intérieur de cet homme, entre sa certitude d'ouvrir un chemin de vie et son autre certitude qu'ils vont quitter ce chemin, qu’ils vont errer et se retrouver la proie des pires dangers. C'est comme si Moïse butait, non sur la finitude humaine, qu’il connaît, mais sur quelque chose de plus pointu et d’irréductible : la tendance  humaine à oublier l'essentiel, à se replier sur ce dans quoi on se reconnaît (ce qui est la base même de l'idolâtrie). Et cette tendance fait partie de la vie, sans elle la vie serait saturée d'absolu. Moïse bute sur l'absence de remède absolu, d'instrument infaillible, de méthode assurée qui empêcherait la chute, l’oubli, la trahison, la déchéance. Et c'est ce qui donne à son poème, à chacun de ses mots la violence et l’acuité qui l’ont porté jusqu'à nous et nous le donnent intact ; le temps ne l'a pas usé et n'en a pas émoussé l'acuité.

    Ses premiers mots indiquent déjà une position poétique limite : se tenir entre ciel et terre, parler à l’un et à l'autre, exiger l'écoute, certes différente, de l'un et de l'autre. Puis il compare sa parole à une pluie qui vous frappe à la nuque ; l’image est précise : vous vous sauvez, vous courez, et la pluie de ses paroles vous rattrape. Rappelons qu’on est en plein désert, ou dans une terre aride. Il compare aussi son dire à la rosée ; son dire qu’il nomme léqah , du verbe prendre : c'est ce qu'il a pris, ce qu'il a reçu ;  il veut que ses auditeurs le prennent, comme une provision de vie. Insistons-y, il bute sur le fait que cette parole radicale sera reçue et en même temps ignorée ; acceptée et en même temps oubliée. C'est cette faille essentielle qui est si dure à supporter pour celui qui apporte une parole forte et neuve.

    Mais cela existe à des niveaux bien plus modestes. Pendant que j'écris ce texte, quelqu'un vient me harceler sur le fait que je ne diffuse pas mes livres à l'étranger, dans d'autres langues. – Tu ne veux pas avoir d'influence dans d'autres pays?, s’énerve-t-il. Je lui ai dit qu'ici même, en parlant à un auditoire dont j'emporte l'adhésion, je sais que dans les minutes qui suivent, ce sera oublié ; et  que peut-être cela reviendra par petites bulles, par d’infimes réminiscences, dont certaines seront transmises, avec maintes déformations. Comme j'accepte cet état des choses, cela me donne non  pas de la colère, mais une certaine sérénité. D'ailleurs, ai-je conclu, aucun de mes lecteurs enthousiastes n’est allé se démener pour trouver un éditeur américain et diffuser là-bas mes textes ; je sais qu'ils le seront plus tard, qu'importe le moment ? Il s'éloigne, songeur, et je reprends.

    Moïse conclut ses premiers vers par : j' appelle (par) le nom de YHVH. Appel par la force du Nom comme tel. Il en parle comme d'un roc, dont l'œuvre est parfaite, et dont les voies sont justes. Et c'est bien vrai : tout ce qu'on nomme et qu'on appelle à exister à partir du nom de l’être, a sa perfection et sa justesse, même si c'est quelque chose d'insupportable, de monstrueux. Les voies de l’être sont justes, assurément. Mais c'est là une parole très violente, car on le sait, le monde, si dur soit-il, ne devient pas tellement meilleur quand les hommes y inscrivent leurs idéaux et leurs fantasmes ; à la rigueur, quand ils essayent de trouver les bons choix dans l'infini des possibles, c'est-à-dire quand ils communiquent avec l’être, selon toute sa nécessité.
    Et cette nécessité, dont la « loi » a pu marquer les données initiales, voilà qu'on la trahit. Qu’on puisse l'ignorer, soit, qu'on ait du mal à la trouver et qu'on la cherche, passe encore, mais qu'on la torde et la distorde pour  la corrompre, voilà qui révolte le poète ; pour lui, c’est l'ingratitude la plus bête. Des paroles fortes vous sont données et vous en faites de la bouillie, c'est, dit-il, un manque total de sagesse ; c'est ignorer d’où l’on provient, mépriser ses origines, donc se mépriser. On comprend qu'il parle de stupidité : quand des êtres produisent, du fond même de leur complaisance, un mépris pour eux-mêmes…

    C'est ici que la métaphore du peuple hébreu est cruciale : il s'est inventé dans le rapport à l’être, on peut même dire qu'il est une invention « divine », inspirée, un peu folle parce qu'elle touche le point d'affolement d’un certain nombre d’identités. Ce peuple a été inventé comme pour inscrire
ce qui, dans toute nation, fait problème existentiel. La phrase est précise : « Quand le très haut fit hériter les nations, quand il différencia les hommes, il fixa les frontières des peuples d'après le nombre des enfants d'Israël » (32,8). Cela veut dire qu’à la frontière interne de chaque peuple, celle par laquelle une part de lui communique avec l'Autre, il rencontre le peuple juif. L'expression « d'après le nombre » (lé-mispar) a pour racine le mot spr qui permet de dire à la fois chiffre, livre, récit, coupure. En somme, ce vieux texte nous dit que les frontières des peuples, extérieures et intérieures, sur lesquelles ils butent et en même temps se sécurisent, ont à voir avec l'existence d'Israël comme parcelle de l’être-parlant. Vu que le vers suivant précise : « car son peuple est la part de YHVH, Jacob est la corde de son héritage  » ; Jacob étant synonyme d'Israël.
    Puisque, pour nous, YHVH est le symbole biblique de l’être, comme infini des possibles, on voit que l'expression part d’être, dont il m'arrive de faire usage, figure dans le texte. En somme, l’être déploie l'ensemble des peuples, il les distingue, (entendez : les peuples sont différents  et sont dans des frontières chacun selon sa différence) ; chacun de ces peuples peut avoir son accès à l’être. Et le texte dit  que toutes les voies d'accès à l’être, ont à avoir avec l'événement d'être que constitue Israël. Si les nations ignorent ou rejettent ce peuple, c'est qu'elles résistent à leur propre ouverture sur l’être ; c'est que leurs limites leur posent des problèmes qu'elles veulent ignorer.
    En d'autres termes, le peuple juif a à faire au refoulement, au sien propre et à celui des autres peuples. Peut-être qu'à la croisée de ces refoulements une entente est possible, si les juifs retrouvent un peu plus de « torah », d'ouverture sur l’être, et si les autres veulent affronter ce qu'ils refoulent, ce que l'existence d'Israël ne cesse d'interpeller pour eux. Quand des sujets ou des peuples questionnent leur rapport à l’être, il y a toute chance qu'ils rencontrent de l'être-juif. De même, quand des Juifs se questionnent sur l'essentiel, ils trébuchent sur l’être-juif qu'ils ont tenté d'éviter. C'est cela même que ce poème leur reproche.
    Retenons donc cette idée que le peuple hé
breu est aux frontières des peuples, c'est-à-dire que son existence questionne le rapport de chaque peuple à son identité ; (c'est tellement clair s'agissant de peuples islamiques ou chrétiens, qu'il n'y a pas lieu de s'y attarder). Et selon que ce rapport est ouvert ou fermé, ils supportent ou rejettent l'existence du peuple hébreu, et sa souveraineté, possible ou présente.
    C'est là une pensée actuelle. Ceux qui, par exemple, ne supportent pas l'existence d'Israël, ou imaginent que la solution là-bas serait « une terre pour tout le monde » où serait dissoute l'existence juive, ceux-là ont toujours, bizarrement, une pensée fermée, totale, qu'elle prenne la forme fanatique de l'identité pleine ou la forme de l'universel abstrait qui balaie les différences et les frontières, que le poème, au contraire, honore.
    
    Ce peuple étant une invention du point de vue de l'être, une mise en existence de ce point de vue, une incarnation de ce point de vue, on peut préciser l'expression : le peuple de YHVH, c'est sa part. C'est la partie que joue l’être dans ses démêlés avec l'existant. Toutes les grandes et petites persécutions ou dissensions de tel peuple envers les Juifs reflètent sa méconnaissance du point de vue de l'être, de la parole de l’être (dvar YHVH), c'est-à-dire de ce qui est au-delà de sa parole manifeste. Quand, par exemple, Mohamed fait égorger une tribu juive, il signe la complétude de l'identité qu'il fonde, la même complétude qui, aujourd'hui, trace une frontière rigide autour de cette identité et fait que le rapport à l’être  y est pour le moins difficile (vu qu’en outre, l’être y est  toujours l’Etant suprême), et que beaucoup de ses membres butent sur la déprime, le fanatisme ou la pure satisfaction de l’identique.
    C'est du reste cette satisfaction de l'identique  que Moïse reproche aux Hébreux : vous êtes devenus gras, épais, complaisants, et vous avez oublié l’être.

    Et il refait tout le parcours, il leur rappelle l'histoire : YHVH a trouvé ce peuple dans le désert. C'est dire, aussi bien, que ce peuple a fait la trouvaille de YHVH ; il a trouvé ce lien, cet appui, en plein désert, dans le tohu mugissant ; il s'est senti entouré, soutenu ; (dans mon langage : il a senti il y avait pour lui des points d'amour dans l’être). Moïse dit que YHVH a pris soin de ce peuple comme un aigle de son nid ; qu’il lui a fait boire le miel du rocher, qu’il l’a porté sur les hauteurs du monde, qu’il l’a nourri, et que le peuple rassasié s'est senti vaniteux, et a oublié ce à quoi il  devait cette faveur. Ingratitude et trahison; déchaînement de malheurs, qu’exprime ici un déchaînement verbal ardu; qui vise à la fois Israël et ceux qui voudront se servir de cette colère de Dieu contre son peuple pour condamner celui-ci. Attitude dont on sait qu'elle a prévalu, des siècles et des millénaires plus tard. (L'argument majeur de l'Islam contre les Juifs, c’est qu'ils ont certes été « élus », distingués, mais qu’ils ont fauté ; ce qui met les fidèles d’Allah dans une posture bien difficile, celle de ne pas fauter, d’avoir une identité sans faille.)

    Le poème est d'une tension extrême ; il penche parfois – comme un voilier sur le point de s’aplatir et de sombrer – vers l'anéantissement du peuple, vers l'extermination ; et soudain, il se redresse et reprend son envol vers la vie, en menaçant ceux qui voudraient tirer parti de sa faiblesse pour nuire au peuple de l’être. Parfois, c'est presque la même  exaspération qui mêle juifs et non-juifs; avant que n'éclate l'appel final : Acclamez son peuple, ô nations, car il vengera le sang de ses serviteurs, il rendra à ses ennemis ce qu'ils ont fait, et son peuple expiera sa terre (ou sa terre et son peuple seront expiés).
    Difficile de ne pas sentir la palpitation poétique de ces paroles, et leur actualité. (Pour ce qui est d'expier sa terre, au sens de la purifier et de souffrir pour elle, les exemples affluent.)
    C'est que le poème tout entier est écrit dans un temps étrange : un  passé qui s’écrit au futur et qui a valeur de présent ; un temps de l’être, à la fois mouvant et permanent. De fait, tout ce que décrit le poème, que la Torah a choisi pour être son point culminant, revient de façon récurrente, comme une chute et une détresse qui semblent être l’ultime recours pour relancer la transmission, et réaffirmer la vie.  

Onzième lettre / Des limites difficiles à franchir

    
    Il est important de rêver à ce qui peut résoudre le conflit, pourvu qu’on n’oublie pas le va-et-vient nécessaire entre rêve et réalité. Car celle-ci nous annonce des choses étranges. Par exemple, selon un sondage récent, le chef du Hamas aurait plus de 60 % des voix en Cisjordanie, alors qu'il en a 53 % à Gaza. Cela veut dire que ceux de Cisjordanie se sentent frustrés de n’avoir pas fait comme ceux de Gaza ; qu’ils auraient bien imité le Hamas s'ils en avaient eu les moyens, s'ils avaient pu eux aussi stocker des roquettes, etc. Ce chef pourrait donc être le président palestinien s'il y avait des élections. Et le plan qui s'imposerait, comme projet à long terme, serait de faire la guerre aux Juifs, de célébrer  l’identité fondamentale ; et puisqu’il faut se donner un but : de libérer la Palestine tout entière. Ainsi, l'option identitaire aurait la faveur des foules. On les comprend : elle représente un idéal spirituel, originaire, conforme au Texte qu'elles récitent régulièrement, conforme au schéma que les foules arabes cultivent toujours, et que le programme du Hamas explicite. Cette adhésion populaire déçoit beaucoup ceux qui pensent, et pas à tort, que le peuple de Gaza en a assez du Hamas ; et ceux qui, en Israël, rêvaient même de  renverser ce pouvoir et de libérer ce peuple.
    De sorte qu’il faut nuancer l’image des pauvres Gazaouis, otages et boucliers humains du Hamas ; beaucoup ont pu être consentants ou volontaires ; et le Hamas aura produit une arme originale : des batteries de roquettes entourées d’hommes et de femmes pour bloquer la riposte. Que ressentent ceux qui restent dans une maison bourrée d’armes, au rez-de-chaussée ou sur le toit, pour que les avions ennemis soient empêchés de la bombarder ? Une étrange jouissance de voir l’autre s’empêtrer dans ses limites, ses scrupules, se retenir, ou passer outre. Une sensation de victoire, gagnée sur la retenue de l’autre ; il faut au moins cela pour tenter de se dégager d’une profonde humiliation. Celle d’avoir une identité qu’on croit supérieure à toute autre et qui ne décolle pas d’elle-même ; mais qui s’offre la joie morbide de frapper, même sans effets majeurs ni projet réaliste. La jouissance de châtrer l’autre de ses avions dont il est fier, nourrit l’indignation de voir qu’il a passé outre et refuse de se laisser châtrer pour des raisons humanitaires. (Cette idée de châtrer l’autre n’est pas sans lien avec l’adage naguère courant en terre arabe : lyahoudi kif lmra, le Juif est comme la femme.)
    
    Des personnes très lucides, mais qui ignorent la force des textes identitaires, leur prégnance, et la vindicte antijuive qu’ils contiennent, proposent des solutions touchantes. Voici celle d’un grand auteur comme Amos Oz : faire de la Cisjordanie un État palestinien, le soutenir si bien, au plan économique et matériel, que cela rendrait jaloux les gens de Gaza, qui voudront eux aussi faire la paix et être soutenus par Israël, par l'Europe et le reste du monde. L’auteur pense nuancer son propos en disant que cette paix ne serait pas « une lune de miel », que les Palestiniens comme les Israéliens l’accepteront « sans joie, en serrant les mâchoires », mais que ce sera « simplement un divorce équitable, comme cela s'est fait entre la Tchéquie et la Slovaquie ». (J’ignore s’il y a un livre saint en Slovaquie qui prêche la haine envers les Tchèques, ayant pris chez eux l’essentiel de sa substance, et les haïssant   d’autant plus.) Si donc une fois indépendante, la petite Palestine de la West Bank est infestée de groupes armés enthousiastes, rivalisant de zèle pour célébrer leur crédo de base, avec tunnels et roquettes, que faire, sachant  que le « Dôme de fer » protégeant Tel-Aviv ne pourra rien contre des tirs qui se feraient à 13 km de la ville ? (Le temps de les intercepter serait trop court, comme c'est le cas dans le Sud d’Israël, où l’on ne peut que se cacher.) À quoi l’écrivain répond que l’existence et la force des groupes radicaux « dépendra de l'assistance et de l'aide en matériel que le nouvel État palestinien obtiendra d'Israël, des riches États arabes et du reste du monde ». Cette illusion qu’on peut résoudre des questions d’être par un effort sur l’avoir peut se comprendre : tout le monde a horreur d’avoir pour voisin un ennemi intraitable, qui « met ses enfants sur ses genoux » avant de  tirer sur les vôtres.
    Est-ce à dire qu’on « essentialise » le conflit en  ramenant les djihadistes à ce qui les définit, qui relève d’un ancrage dans l’être et dans la lettre ? Le fait est que cet ancrage existe, qu’il définit une position, qu’elle est tentante pour des groupes assez nombreux, à qui elle sert  même d’horizon spirituel, au-delà des besoins matériels. Il n’est pas simple de faire comprendre à des Occidentaux laïcs que cette position est naturelle pour un nombre de musulmans non négligeable ; que c’est une essence qui leur est disponible, et que sans s’y réduire nécessairement, ils y séjournent assez souvent. Si les Occidentaux comprenaient cela, peut-être seraient-ils franchement effrayés ; il vaut mieux « ne pas voir » le phénomène, et prétendre que le djihad est dû à la misère,  que l’effort économique bien géré peut le surmonter. (Autrement, toute l'armada de gestionnaires qui mène l'Europe n'aurait rien à dire là-dessus ; imagine-t-on un mutisme aussi énorme ?) Cette façon de  couvrir la peur par le déni est rassurante dans l’immédiat : la lutte ouverte contre ces groupes est encore loin d’impliquer les masses arabo-musulmanes, et pour cause. Cette lutte fut souvent prise en charge par des dictateurs arabes, et aujourd’hui, la coalition contre le Califat semble assez hétéroclite, elle comprend des États arabes qui financent par ailleurs des djihads.
    Une remarque en passant : les musulmans « modérés »  disent que les djihadistes ne sont pas des musulmans. (On se demande ce qu’ils sont, puisqu’à leur tour ils traitent les premiers de traîtres ; et à quelle place se mettent les uns et les autres pour s’arracher le vrai titre.) Mais curieusement, quand les djihadistes combattent les Juifs, personne ne dit que ce ne sont pas des musulmans. Il y aurait donc des repères stables, des invariants implicites : tout ce qui tient aux fondamentaux. Me le confirme par hasard une femme d’affaires tunisienne, qui me parle avec plaisir de la liberté conquise là-bas, depuis la révolution. Je la questionne sur  ceux qui furent poursuivis pour avoir montré le  film Persépolis ; elle s’indigne : « Mais c’était de la provocation ! Il y a dans le film l’image d’un homme qui serait Dieu, c’est impossible ! – Que vous importe ? C’est le rêve d’un enfant, c’est lui le responsable… – Non Monsieur, ça n’existe pas ! » Il s’écoulera un peu de temps avant que le sujet moderne trouve sa place dans cet espace, où pour l’instant, modérés et intégristes partagent les mêmes fondamentaux, qui incluent la vindicte antijuive.
    D'aucuns pensent que cette vindicte est comparable à ce qu'elle fut dans le monde chrétien. Mais dans celui-ci, surtout de nos jours, l'usage qu'on fait des Évangiles n'a rien à voir avec l'usage du Coran  que font des intégristes, qui sont souvent de simples gens traditionnels:
ils le citent et le récitent, il habite leur mémoire, ils en ont appris très jeunes de longs passages par cœur, ils connaissent ses diatribes antijuives. Dans les écoles coraniques, très nombreuses à Gaza, on fait autre chose que prendre connaissance d’un Texte, un peu comme au catéchisme on apprend l’histoire sainte, ou comme dans une yéshiva on apprend le Talmud. C’est une symbiose corporelle où l’on absorbe la langue intense du Coran et ses appels dénonçant l’autre, notamment les « Gens du Livre », qu'il faut « combattre jusqu'à ce qu'ils se fassent tout petits » et qu'ils payent l'impôt spécial « de leurs mains. » La clôture temporelle du Coran fait que ces appels sont toujours actuels. Sous les tirs continus des roquettes et fusées, les Juifs d'Israël « se font petits » lors des alertes. J'apprends que même en plein cessez-le-feu prolongé, le Hamas tire des roquettes de Gaza dans Gaza pour déclencher le système d'alerte israélien, et faire courir tous ces Juifs aux abris, du moins dans le Sud. Tout récemment, le président de la Turquie a exigé que les Juifs de son pays, qui sont là depuis des siècles, payent un impôt spécial pour rebâtir Gaza, pour réparer en somme les dégâts faits par leurs frères ; preuve, s'il en faut, que l'antisionisme c'est la vindicte envers les Juifs, où qu'ils soient, quand ils prétendent « se grandir » et défendre leur État. Une preuve plus massive fut l'exode d'un million de Juifs du monde arabe : depuis qu'Israël existe, on ne pouvait plus les percevoir comme l'indique la tradition, comme des êtres impuissants et méprisables ; leur présence en terre arabe devenait insupportable, induisant une vision dissociée (impuissants ici,  trop puissants ailleurs) ; il fallait vraiment qu'ils partent. D'autant que parmi eux, des cadres très qualifiés risquaient, s'ils restaient, de souligner l'incompétence des autochtones nouvellement indépendants. (Seul Bourguiba, plus avisé que ses homologues, a retenu ses Juifs après l'indépendance, le temps qu'ils forment des cadres pour la relève, après quoi ils durent partir).

    Quant à la Cause palestinienne, si elle ne trouve pas d'autre moteur que le djihad, elle restera l'expression singulière d'un enjeu plus profond qui, au lieu de la porter, la déborde et l’emporte. Cet enjeu, c’est que le Coran, sur cette terre-là, doit remplacer la Bible ; non pas au sens des croyances religieuses, on l'a assez dit, mais  au niveau identitaire où ces textes agissent.
    Les tenants de ladite Cause auront donc de quoi faire pour longtemps, car sur ce mode, leur Cause ne peut pas aboutir ; le morceau « biblique » est trop gros à avaler. Certes, le Coran y est arrivé, mais dans son texte; il a digéré la Bible, il l’a remplacée ; et même dans la réalité, ses adeptes ont vaincu, dans un premier temps, les tenants du vieux Livre, partout où ils l’ont pu. Aujourd’hui, le djihad veut prolonger l’élan islamique initial, dont beaucoup  n'arrivent pas à admettre qu'il n’a plus sa première énergie, qu’il ne peut plus se poursuivre que par le prosélytisme et l’attitude d’ « accueil ». Sur le plan de la force armée, il y aura des soubresauts terroristes et ravageurs qui ne peuvent ni aboutir ni créer des États viables intégrés au jeu planétaire. Les djihads, si  virulents qu'ils soient, resteront des gestes impuissants d'une tradition qui pense avoir tout pour vaincre et convaincre, mais qui bute sur du réel in-intégrable.
    C'est donc un plan identitaire qui est mis en avant, et non une politique de défense d'un certain peuple.     Ce plan, que symbolise l’avalement de la Bible par le Coran, fera toujours vibrer des musulmans traditionnels et nostalgiques ; s’il a fort bien réussi dans le texte et sur le terrain des conquêtes pendant des siècles, il trouve un Occident sur ses gardes, qui voit bien de quoi il retourne, qui ne veut pas se laisser pénétrer par l’islam, mais qui veut « ne pas voir » ce qu’il voit, tant il est inhibé par la peur.

    Celle-ci renforce le poids de certaines valeurs chrétiennes qui n’ont pas été repensées. Lesquelles ? S’incliner devant l’ « autre », ne pas s’affirmer devant lui sauf pour le soutenir, et s’il abuse, ne pas le combattre, l’inviter à prendre conscience de son abus, le laisser se vider de sa violence, qui après tout exprime sa souffrance, laquelle vaut  bien celle qu’il nous cause ; elle est même plus profonde, plus authentique, car il n’en a pas conscience, il n’en a pas les moyens ; c’est à nous de les lui donner ; plutôt que de questionner son origine, nous aurions dû les lui donner, et nous n'avons pas su, nous n'avons pas compris, etc. Cette morale de luxe, dont j’ai montré ailleurs l’aspect pervers,  et le mépris profond pour l'autre, l’autre dont elle prétend qu'on doit répondre, est produite par des « responsables » qui n’habitent pas dans « les quartiers », et encore moins dans un pays qu’on arrose de roquettes. Pour l’instant, les gens qui souffrent de l’islam (ou plutôt de ceux qui s’en réclament) sont les chrétiens d’Orient, les Juifs de France qu’on attaque impunément, et les Juifs d’Israël. C’est à eux qu’un certain establishment européen, plein de bons sentiments, demande d’être plus compréhensifs, de se faire petits tant que la colère de leurs ennemis reste grande. (À ceci près que lorsqu'elle vise  Israël, cette sainte colère du djihad semble être un combat politique des plus nobles.)
    En  souffrent aussi ceux qui  doivent digérer le « vivre ensemble » sans rien dire. Au moment où j’écris ces lignes, un proche de Belgique m’apprend qu’une de ses amies s'est fait violer par trois Maghrébins belges; elle a porté plainte au commissariat, où le policier, d’origine maghrébine, lui a dit qu' « il faut comprendre ces jeunes, ils ont une vie très difficile. » En principe, un violeur belge écope d’une lourde peine de prison ; ce n’est pas vraiment le cas d’un des violeurs  qu’elle reconnut sur photo (il n'était pas cagoulé lors de l’attaque). Il sera sévèrement réprimandé. Une autre connaissance me dit que l'entrée de chez elle, de son immeuble, est toujours encombrée par des « jeunes », avec toujours l'un d’eux qui lance lorsqu'elle passe: « j'espère qu'on ne vous dérange pas ! » Si elle dit « non », ils s'étalent, si elle dit « oui », ils la harcèlent. Son silence exprime l’impasse d’un discours du vivre ensemble, que sécrète la morale « compréhensive » : son taux d'hypocrisie élevé semble au-delà d'un certain seuil de tolérance ; et la censure qui empêche d'en parler induit chez beaucoup une colère mal refoulée. Ceux qui maintiennent cette censure ne veulent pas voir qu'ils créent du « racisme » par peur d’en être accusés.

    Dans le cas d'Israël, le djihad combine le projet politique (libérer toute la Palestine) avec l'élan identitaire, lequel s'insurge contre cette entorse faite par les Juifs de venir exister en terre d'Islam, leurs propres droits sur cette terre comptant pour rien, ou pour des vieilleries religieuses. C’est cette entorse à l'identité pleine qu'il faut  d'abord réparer, pour protéger le texte fondateur, empêcher qu'il soit réfuté dans les f
aits. Car ce Texte, ayant réglé le sort des Juifs  en les mettant une fois pour toutes dans une condition inférieure, devrait  aujourd’hui intégrer leur souveraineté. Laquelle, étant promise à tour de pages dans la Bible, contredirait l'enveloppement de la Bible par le Coran, qui est un fait acquis dans le monde musulman. Le Coran est venu corriger la Bible, en termes identitaires plutôt qu'en termes de foi ou de religion, domaine où il n'a pas innové. En revanche, s'agissant de rétablir la filiation d'Abraham par Ismaël et les Arabes, et non par les Juifs qui l'ont « trahi », il a marqué pour les siens des limites difficiles à franchir. Ces limites se sont gravées dans les mémoires, et empêchent un travail tout à fait accessible, qui montrerait que le Coran peut fort bien s’arranger d’un État juif souverain, s'il est lu intelligemment ; selon d'autres lignes que celles de la tradition. Mais un tel débat est pour l'instant impensable.

    Devant ces données contraignantes, que peut faire le quidam européen qui les ignore, et dont on voit mal les médias lui donner autre chose qu'une version standard faite d'images insupportables, où l'Européen coupable c'est l'État juif qui abuse de sa force devant l'autre qui est faible puisqu’il est inefficace. (À propos d'inefficace, les pluies de roquettes, si elles ne tuent pas, imposent au Sud un mode de vie qui intègre le harcèlement au quotidien ; une tension nerveuse qui n'est pas toujours vivable ; mais on a vu que cela suffit à satisfaire les attaquants.) Que peut donc faire le quidam? S'il est de gauche, il écarte les dimensions identitaires en les baptisant religieuses, et  s'insurge d'autant plus fort contre Israël dont le gouvernement est de droite. Or on s'en doute, un gouvernement de gauche en Israël n'aurait pas fait autre chose; c'est une des raisons pour laquelle le distinguo gauche-droite n'est pas très opérant là-bas, surtout quand le conflit est à vif, car chacun voit que l'enjeu c'est l'existence même de l'État. Et si le quidam n'a pas déjà un discours idéologique, il se questionne, il garde à l'esprit une petite place libre pour que les objections qui lui viennent de sa réalité, celle qu'il vit et qu'il observe, puissent nuancer ou contredire le sirop bien-pensant qu'on lui sert régulièrement.
    C'est pourquoi je ne partage pas l'angoisse qu'ont ressentie beaucoup de Juifs en France devant l'antisémitisme croissant, qui ramène bien sûr vers des sinistres époques. Je n'ai pas eu d'angoisse, car cet antisémitisme ou plutôt cette vindicte antijuive, je l'identifie parfaitement, je l'ai vécue jusqu'à treize ans en terre arabe, et je doute qu'elle fasse collusion avec la suspicion chrétienne pour qu'ensemble elles nous fassent une France judenrein. J'en doute, car je vois de plus en plus à quel point la transmission issue de la veine biblique, expurgée de ses carcans dévots, est en vive résonance avec les thèmes existentiels de chacun, Juif ou pas ; à quel point le manque identitaire est un facteur positif que cette transmission sait cultiver. Et si des malheureux en quête de forte identité, peuvent satisfaire leurs besoins en adoptant les fondamentaux de l'islam, pourquoi pas ? Il faut de tout pour faire un monde, qui tournera comme il peut, et s'il tourne parfois très mal, c'est souvent grâce aux mesures que prennent de belles âmes pour le faire tourner mieux.