Archives annuelles : 2015

Conférences et interview

Sur Les identités

http://www.akadem.org/sommaire/cours/matieres-a-penser/les-identites-02-11-2015-75114_4642.php

Entre la Bible et Heidegger, une idée du partage

http://www.akadem.org/sommaire/cours/matieres-a-penser/un-idee-du-partage-19-11-2015-75614_4642.php

« L’islam est d’essence violente », interview réalisée avec le journaliste R. Honigmann à la suite des attentats du 13 novembre

http://www.akadem.org/magazine/2014-2015/l-islam-est-d-essence-violente-avec-daniel-sibony-02-12-2015-76022_4556.php

Conférence de Daniel Sibony sur le collectif

PSYCHANALYSE ETHIQUE
2015-2016

Les conférences de
Daniel Sibony

Matière à penser

Parmi les thèmes de cette année :
les identités, l’éthique de l’être; le collectif; le jeu; la séduction;
l’a-religion, les religions; l’amour et le sexuel; l’écriture littéraire; le temps.

Troisième séance :
Mercredi 16 décembre

Le collectif
entre l’archaïque et l’actuel

à 19h à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1.

Dates des conférences suivantes : 20 Janvier, 17 Février, 16 Mars*, 13 Avril*, 18 Mai, 22 Juin

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

*les séances de Mars et Avril seront à confirmer (salle)

Le vote massif Front national 

Si l’on essaie de comprendre, de se mettre dans la peau de ceux qui ont ainsi voté, on trouve qu’en un sens c’était pour eux le seul acte signifiant, la seule façon de dire quelque chose qui ne soit pas d’emblée dissous dans la soupe politico-médiatique. Bien sûr, chacun avait des choses particulières à dire. Les jeunes sans travail et les travailleurs démunis pouvaient vouloir protester contre le fait qu’un migrant de fraiche date ait d’emblée un appartement et pas eux. D’autres, contre le fait que quand l’islam renforce son emprise dans leurs quartiers et que des zélés vont jusqu’à faire des attentats, la réaction « digne et correcte » soit de se culpabiliser, de se demander par où « nous » avons fauté. D’autres protestaient contre le fait que « raciste » ne s’applique qu’à des Européens de souche, et qu’il n’y ait pas de racisme envers l’autre dans l’islam ou les pays du tiers-monde. D’autres, contre les promesses non tenues… Et tous avec la rage de voir que les politiques veulent d’abord  garder leurs places, que pour le reste, ils feront comme d’habitude « tous leurs efforts »; que pour l’emploi, ils prennent des mesures factices et démagogiques plutôt que de faire des réformes qui libèrent les énergies. (Bien sûr, rien de tout cela ne sera fait par le Front national, mais justement, l’impuissance  et le désespoir font voter pour lui à cause du sens que prend ce geste par ailleurs, plutôt qu’à cause du contenu de son programme.) Dernier point et non des moindres : les gens en ont assez de voir, depuis trente ans, on les fait taire en agitant sur leur tête cette épée de Damoclès : ce que vous dites « fait le jeu » du Front national ; cette épée vous tombera dessus et vous tuera. Ils ont compris qu’on les tue déjà en leur retirant la parole, alors l’épée ne leur fait plus peur ; par simple dignité, ils finissent eux-mêmes par la prendre, pour montrer qu’ils peuvent eux aussi la brandir, et qu’ils n’en sont pas morts. « Vous dites que si on vote FN on passe dans le camp des barbares ? – Chiche, voilà qui est fait, et c’est vous qui êtes défaits, et qui restez impuissants devant les vrais barbares… »

 Bref, c’est un sursaut de dignité au second degré ; non pas la dignité rigide et bornée de l’extrême droite, mais l’affirmation de dignité face à ceux qui la bafouent en jouant avec les électeurs comme avec de simples pions, uniquement pour leur propre jeu. Quand on pense que deux signifiants, « islamophobe », et « pro Le Pen » ont suffi à régler la vie publique jusqu’à la suffocation pendant tant d’années, et sous le signe de la peur (on n’en est plus à avoir peur de l’islam, on a peur d’être « islamophobe » ou plutôt d’être pris pour tel), il apparaît que cette dignité au second degré  n’est pas conventionnelle, elle est le produit de la situation, elle lui est intrinsèque.

Ces gens ont été plus que bafoués, d’avance identifiés au mal ; ainsi le voulait la stratégie de « faire peur » au moyen du FN, selon un montage pervers bien rodé[1]. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est  qu’un montage pervers ne peut pas fonctionner indéfiniment sans exploser et se retourner contre ceux qui le manœuvrent. Ils ont cru pouvoir piéger pour toujours des millions de gens, sans imaginer qu’un jour c’est eux-mêmes qui seraient piégés. Ils étaient tellement sûrs que tous ces mécontents, dont ils « comprennent la colère », continueraient à se coucher comme un troupeau, effrayés par le risque d’être déconsidérés. Or la pérennité d’un tel montage à base de peur eût été, peut-être, bien plus malsaine que le résultat actuel : elle suppose que des responsables de la classe politico-médiatique détiennent « les vraies valeurs » et mènent tous les autres à la trique au nom de « la morale »… C’est peut-être contre cette abjection que ces personnes ont protesté, cela demande un certain courage. Les autres trouveront-ils le courage et le talent de la réplique ? J’ai écouté l’échange d’un journaliste avec une personne d’un village qui a voté Le Pen : « C’est pour la sécurité, dit-elle – Mais avez-vous été attaquée ? Y a-t-il eu des attentats dans votre village ? – Non, dit-elle, mais il y en a eu ailleurs et ça nous concerne ». Le monsieur n’arrivait pas à la réduire à son village, à la confiner dans son trou, pour démontrer l’absurdité de son vote. C’était pourtant très clairement la consigne qu’il appliquait. Pour l’instant, la seule réplique ne fait que prolonger la tactique du faire peur, sur le mode : c’est le diable et nous sommes les sauveurs. On veut bien les croire encore bien que ce soit peu crédible.

Ajoutons que, si le premier parti de France est « national », c’est peut-être que quelque chose de la « nation », au sens propre, a été trop méprisé, et d’autant plus étonnamment que beaucoup la sentent en danger. Ce vote exprime surtout à mon sens que beaucoup de gens, le tiers du pays, en a eu assez du mépris ; et d’une politique dont le seul vrai moteur et de garder la place à tout prix puisqu’on est les meilleurs…

Bien sûr, ce que ne savent pas les électeurs du Front National (ou ce dont ils se doutent à peine) c’est que, plus ils sont nombreux, plus ils font le jeu du pouvoir en place, lui préparant un deuxième tour victorieux aux présidentielles. Ce n’est pas la moindre hypocrisie du discours en vogue que de pleurer à cause de la montée du Front National et de s’en réjouir en cachette car cela fera un deuxième quinquennat Hollande…


[1] Que pour ma part j’ai décrit et dénoncé dès 1987 dans un article L’effet Le Pen paru dans Libération et repris dans mes Événements psychopathologie du quotidien (Seuil, Points, 1995).

 

Islam, christianisme et médias

Dans ce pays, le débat type dans les médias sur tel sujet brûlant a une structure intéressante. Il y a une idée centrale, qui doit passer à tout prix, « consensus » ; c’est « dans l’intérêt de tous », le consensus et le « vivre ensemble » l’exigent. Alors on convoque des « experts » pour éclairer l’idée, pour l’inscrire, la graver, et on convoque un objecteur, mais il faut qu’il soit médiocre ou incompétent, qu’il serve à faire perdre ceux qui objectent à cette idée. Celle-ci doit donc gagner à la fois par une sorte de matraquage, et par le fait que ses opposants ne peuvent que perdre.

Exemple, l’idée à faire passer c’est : l’islam est une religion de paix. Il faut que ça passe, sinon on aurait l’air de « condamner tant de nos compatriotes ». Or  si l’islam contient des appels étonnants  contre les autres, en quoi cela condamnerait-il les musulmans de France ? Cela  les mettrait tout au plus devant un fait qui les concerne, à charge pour eux et pour les autres de l’élaborer comme ils peuvent ; y compris par le déni pur et simple, ce qui est le cas le plus fréquent; en attendant mieux. Quant à l’émission typique, la voici : on convoque les partisans de cette idée, on essaie de l’enfoncer dans la tête des gens, et il y a fort à faire car les faits s’y opposent. Et on convoque ceux qui objectent et qui nuancent. Par exemple, je viens d’entendre Mordillat et son collègue dire que c’est vrai, il y a un antijudaïsme dans le Coran, donc un appel à nuire aux juifs, mais qu’il faut « contextualiser » : ces appels antijuifs expriment seulement les différends de Mahomet avec les juifs d’Arabie. C’est un peu gros, car cela revient à dire qu’une parole éternelle venant d’Allah en direct condamne les juifs comme pervers pour toujours, sauf s’ils deviennent musulmans, et ce, à partir de simples circonstances de l’époque. Attention, cela risque de dévaloriser le texte sacré, d’en faire un simple pamphlet d’époque, qui pompe les idées positives des autres et qui, pour mieux se les approprier, déclare à ces autres une guerre éternelle. Du coup, Mordillat va nuancer : C’est purement contextuel, mais « malheureusement ont en a fait une parole divine ». Et qui donc en a fait une parole divine, si ce n’est le Coran lui-même ? Le fait est qu’il n’y aura personne sur le plateau qui puisse rappeler cette donnée élémentaire.

 Alors on se perd dans « les problèmes de langue, de traductions, de divergences entre experts », etc., le poisson est noyé et on en vient à ce subtil distinguo : il ne faut pas confondre antijudaïsme et antisémitisme. Or « judaïsme » ne se réfère pas à la religion juive. Après tout, c’est le droit de chacun, y compris des juifs qui ne s’en privent pas, d’être contre la religion judaïque. Mais ce n’est pas le sujet, il s’agit d’une posture antijuive, anti-peuple-juif, anti souveraineté juive, etc. Qui donc nous expliquera la différence entre une posture antisémite qui en veut aux juifs et qui cherche à leur nuire, notamment en tant que peuple, et une posture anti-juive qui vise la même chose ? Mais l’important était d’exonérer l’islam et le monde arabo-musulman de tout soupçon d’antisémitisme. Les faits n’y trouveront pas leur compte, mais le « vivre ensemble » s’en portera mieux, c’est sûr.

D’autant que le même tandem (Mordillat et Prieur) déclenche une manœuvre médiatique d’envergure : sept heures de films sur Arte pour prouver que « le Coran fait une place de choix à Jésus » ; cela permettra de laisser la vindicte antijuive de côté, et de faire comprendre que l’islam et le christianisme peuvent aller main dans la main ; ce sont ces « fous » de djihadistes qui parlent de « croisés », alors que la Croix et le Croissant ont toujours fait bon ménage, en tout cas pourraient le faire.

L’ennui, c’est que le Coran désigne souvent les chrétiens comme des « associateurs », parce qu’ils « associent » Jésus à Dieu ; et qu’on y trouve des versets tels que : « Tuez les associateurs où que vous les trouviez » (Sourate 9,5) ; que dans des régions entières, comme au Maghreb, le christianisme a été éradiqué pour des siècles ; que l’histoire, bien avant les Croisades, retentit de « guerres saintes » c’est-à-dire de djihads qui, seuls, ont permis de bâtir le vaste empire musulman, etc. Mais comme la bonne opinion est déjà décidée, personne ne sera là pour rappeler ce qui la réfute ; hormis les faits, qui resteront un peu bizarres. Autrement dit, chaque fois qu’on parle de l’islam et de ses rapports avec les autres, dans des  médias, il faut s’attendre à ce que, pour la bonne cause bien sûr, c’est-à-dire pour le « vivre ensemble », la machine à mensonges sera irrésistible, impossible à stopper.

Ainsi  je lis dans le Monde diplomatique de décembre, sous la plume d’un journaliste arabe, que le christianisme et l’islam sont si proches qu’il ne faut pas s’étonner « de la vitesse foudroyante à laquelle les populations chrétiennes du Levant ont adopté la nouvelle religion. » Là, le mensonge est à son comble : car au fil des djihads musulmans, les masses, chrétiennes ou non, ont adopté l’islam sous la pression… fiscale, avant tout ; dans chaque contrée, les conquérants, après avoir fait main basse sur les richesses, imposaient de si lourdes taxes sur les non- musulmans, que ceux-ci finissaient par craquer ; alors le pays n’était plus seulement conquis et colonisé, il devenait musulman. Toujours par la force, ce qui ne veut  pas dire par la violence : quand la force est assez grande, la violence est inutile (Jérusalem a été prise aux chrétiens sans violence, vu le rapport des forces.)

Personne ne sera là non plus pour rappeler qu’en effet, Jésus est très bien accueilli dans le Coran tout comme les grands hébreux de la Bible, Abraham, Jacob, David, Jonas, Moïse (qui est cité bien plus souvent que Jésus et pour cause, c’est au texte hébreu que sont faits les plus gros emprunts, notamment les histoires bibliques, dûment relookées pour noircir les juifs), tous ces personnages donc  et ces prophètes sont « accueillis » dans le Coran une fois islamisés. Jésus, Marie, et tous les prophètes hébreux sont « soumis » à Allah, ce qui dans le Coran, les qualifie de muslimines : musulmans. Ce n’est pas en tant qu’autres qu’ils sont accueillis ; le Coran accueille le même ; l’autre est objet de malédiction parce qu’il veut rester autre. J’ai montré que les rares versets qui semblent nuancer cette phobie de l’autre, sont écrits de telle sorte qu’ils n’équilibrent pas grand-chose, et que ce n’est donc pas « une certaine lecture du Coran », mais la simple lecture du Coran qui a nourri pendant des siècles et encore aujourd’hui la violence que l’on sait.

Donc le mensonge va prospérer pour protéger  la bonne cause ; mais n’est-ce pas toujours pour cela que les totalitarismes en ont fait un tel usage ; tous ces mensonges sont « justes » à défaut d’être vrais.

Le pape Jean XXIII avait dit dans sa prière : « pardonnez-nous la malédiction dont nous avons injustement accablé les juifs ». Y a-t-il une chance pour qu’une autorité islamique déclare : pardonnez-nous la malédiction dont nous accablons les juifs et les chrétiens ? C’est peu probable, ce serait vouloir réfléchir la parole éternelle du Coran. En revanche, j’ai souvent suggéré que des musulmans pourraient faire une courte prière où ils demanderaient à leur Dieu d’arrêter de maudire les juifs et les chrétiens. Cela reviendrait à admettre qu’il les maudit à tour de pages ; mais après tout, si l’on veut tisser de vrais liens, il faut un peu de vérité. Car en fait, des liens existent et ont toujours existé entre les musulmans et les autres, tant qu’on accepte tacitement de prendre des vessies pour des lanternes. Mais le jour où l’histoire impose un peu trop de vérité, les liens se rompent, et ils reprennent par la suite, quitte à se rompre encore, vu que la pulsion de liens est quand même increvable.

L’avion de la vérité

Je retrouve cette note du début novembre

Il s’agit de l’avion russe qui a explosé à 9 000 mètres sur le Sinaï, au début du mois, faisant plus de 200 morts.  On n’en parle plus, mais à l’époque j’avais noté que les discours gênés qui entouraient l’événement faisaient de cet objet un symbole de ce que devient la vérité, cette denrée dont le manque nous suffoque, notamment lors de certaines catastrophes. Ces discours pleins de dénis sur la cause de l’explosion, font que la vérité explose comme l’avion, chacun en recueille un débris, qu’il brandit comme la sienne, comme sa version la plus probable, tellement chargée de ses intérêts que ça ne vole pas haut. La vérité vole en éclats, et cela nous rappelle que de nos jours, sur la scène sociale ou politique, celui qui dit une « vérité », ou ce qu’il présente comme telle, le fait d’abord pour conforter sa place, sa position, son identité ; l’exigence de ce confort est telle que la vérité est impossible à partager et se perd dans le choc des versions opposées.

En l’occurrence: la compagnie russe a horreur de toute version qui met en cause la qualité de ses appareils, l’obligation d’indemniser les familles des victimes. Elle énonce que la cause de l’explosion ne peut être qu’un « facteur mécanique externe », et comme cela ne peut pas être un missile, car il n’y en a pas dans le coin qui atteigne cette altitude, le facteur externe se retrouve être un objet interne à l’appareil, une bombe qu’on y a mis, ou un homme qui s’est fait exploser. Mais cela aussi impliquerait la compagnie : sécurité insuffisante… Et donc à écarter ; mystère. Côté égyptien aussi, on n’aime pas l’idée d’un engin placé à bord, dans un bagage ou sur l’un des passagers, cela voudrait dire que l’Égypte ne contrôle pas bien les passagers qui passent par elle ? Impossible, l’État égyptien contrôle tout, parfaitement, y compris les bases du djihad au Sinaï. L’État russe non plus, n’aime pas l’idée d’un acte terroriste, d’un engin placé à bord ou d’un homme qui s’explose en altitude. Cela voudrait dire que la dignité de l’état russe serait bafouée ? Qu’il aurait reçu une claque de la part des djihadistes ? Qu’il n’a pas le dessus ? C’est impossible, même si cela couvre de ténèbres la mort de tant de personnes.

Et pourtant, la vérité finit par être dite quand elle n’est plus investie, quand l’attention du public s’est fixée sur autre chose. Bien sûr, c’est un acte islamiste, des tiers l’ont parfaitement prouvé : un martyr se sera glissé dans l’avion, ou un complice du Califat y aura mis de quoi martyriser cette foule. Entre-temps, on en aura tellement vu ; la vérité aura déchu au rang d’ « une info de plus ». Mais son parcours, assez constant, confirme cet évidence: l’islam radical n’est pas facile à combattre car beaucoup de fidèles ont besoin des racines qu’il invoque. Du coup cette même vérité revient, dans une orbite récurrente, et ce sont les débats qui la font exploser, les débats censés l’éclairer, l’expliquer, et où les parties très intéressées brandissent chacune son débris au-dessus des morts encore présents.

Bavardages sur l’impasse

On apprend que des autorités théologiques musulmanes publient un document pour désavouer le djihad. On en connaît l’argumentaire, il est classique. On ne dit pas que  l’appel à la guerre sainte ne ses trouve pas dans le Coran (car il s’y trouve comme appel au combat « sur la voie d’Allah ») mais que ladite guerre ne se décide qu’à l’appel d’une autorité religieuse compétente. Or, outre que les autorités sont nombreuses et divergentes, ceux qui appellent au djihad s’en octroient une, de fait. Ils font autorité pour ceux qui les rejoignent ou les admirent à distance, comme gardiens des fondamentaux. On constate qu’ainsi, l’islam paie la rançon de son caractère populaire : les racines du djihad à savoir la malédiction sur les non-musulmans, tous les fidèles y ont accès en cas de besoin. Heureusement, beaucoup s’abstiennent d’y accéder car leurs besoins sont ailleurs, du côté de la lutte pour la vie et la survie. Mais quand certains ont soudain besoin d’une ossature spirituelle bien charpentée, ils y recourent, et de modérés qu’ils étaient ils deviennent radicaux.

D’autres auteurs musulmans, demandent qu’on ne cite plus de versets du Coran, car « on les coupe de leur contexte ». C’est une demande difficile à satisfaire, car lorsque tant d’actes « éclatants » se réclament de l’islam, on ne peut pas empêcher le public d’aller y regarder de près ; et de trouver des versets violents contre l’autre, des versets que le contexte même rend encore plus agressifs. Sauf à poser que le contexte est celui du septième siècle ; mais alors, comment admettre qu’un texte qui se veut éternel repose sur des circonstances aussi datées ?

D’autres musulmans sont simplement angoissés car l’islam tranquille qu’ils s’étaient fabriqué se révèle porté par des appels agressifs qu’ils ne soupçonnaient pas ; comme eux n’ont pas besoin de cette animosité, ils pensaient qu’elle n’existait pas. C’est naturel, mais la réalité dément, et impose d’y voir de près et de ne pas supposer les gens, y  compris soi-même, trop naïfs.

Bien sûr, les tyrans arabes combattent le djihad quand ils ne le contrôlent pas ; entre deux tyrannies rivales, il faut que la plus « légitime » contrôle l’autre. (Ces gouvernants peuvent même, de temps en temps, faire cadeau à l’Europe d’une petite indication pour supprimer un djihadiste ; moyennant contrepartie.) Bien sûr aussi, les modérés dénoncent les radicaux mais n’évoquent pas les racines qui les produisent ; c’est sacré. Qu’ils le veuillent ou non, ils protègent, par l’ignorance ou le déni, les racines de la vindicte envers l’autre.

Tout cela, le grand public le devine, le bon peuple qui n’a pas comme souci majeur de garder le pouvoir. Et il prend les choses avec, peut-être, une terrible sérénité : on voulait ce « vivre ensemble » (ou côte à côte), pour des raisons économiques, humanitaires ou autres, eh bien, il faut mettre dans les pertes et profits le fait de recevoir de temps à autre des rafales de mitraillettes, ou des voitures qui foncent, ou des attaques au couteau, à l’improviste, sans raison apparente, la raison étant enfouie dans les racines lointaines ; on peut vivre avec ça. Non qu’il n’y ait rien à faire, au contraire, mais ce qu’on peut faire n’annulera par cette béance d’inconnu à quoi les corps sont exposés. Les Rafales sur le Califat n’empêcheront pas les rafales dans nos rues. On doit vivre avec ça. D’ailleurs, en Israël où ils sont ça régulièrement (mais à bien plus petite échelle, car ils prennent des précautions) ils vivent plutôt bien ; en se disant parfois que ça s’arrêterait s’ils rendaient des territoires. Et voilà que la même chose se passe en France, sans qu’on voie bien quel territoire il faudrait rendre ici pour que ça s’arrête. Et comme on ne peut pas rendre tout le territoire, ni faire en sorte que le territoire se rende, encore que certaines de ses parties  soient déjà perdues pour la République, il faut admettre que ça ne s’arrêtera pas, ou plutôt  que ça arrivera avec une fréquence inconnue, et on vivra très bien avec. (En supportant quand même, sur les ondes et dans la presse, des auteurs musulmans très ouverts qui expliqueront au public, sans avoir de contradicteur, que l’islam c’est la paix,  et qui lui feront même la morale sur le thème : l’Occident n’a pas de valeurs, il les a perdues, il n’a aucune base spirituelle et  l’islam peut justement lui en donner. Cela aussi, on devra vivre avec.

Après le massacre du 13 novembre en Île-de-France

Avec l’horreur, la tristesse, il y a la colère.

L’horreur d’abord : imaginez-vous assis dans un bar avec des amis, ou dans une salle de spectacle dans l’attente d’autre chose qui vous donne plus de vie et voilà que des types surgissent qui vident sur vous leur mitraillette. Leur fantasme collectif se plante comme un poignard dans votre intimité, votre liberté collective. C’est irréparable.

D’où la tristesse et le deuil devant la perte de vie à l’état pur ; le vide que font tant innocents tués, ou qui se battent contre la mort, est contagieux, il est vivant, et sa morsure est douloureuse ; injuste.

D’où la colère : depuis janvier, « on est en guerre », le mot fut prononcé par les plus hautes autorités, avec leur pose de fermeté ; et l’on apprend, par les mêmes, que cette fois-ci, « on est en guerre ». Depuis des mois on est en alerte maximale, on a d’ailleurs déjoué des attentats, mais déjà en janvier c’était l’alerte maximale. Cela veut dire que les tueurs étaient connus, repérés comme dangereux, mais que, aujourd’hui comme en janvier, on ne les a pas arrêtés « faute de preuves suffisantes » au regard de la loi. On attend chaque fois la preuve, et quand elle vient, elle est fatale, donc inutile.

Cela veut dire non pas que les responsables sont incompétents (ils peuvent l’être aussi, à l’occasion), mais que leur esprit est enserré par le cadre d’une loi formelle et immuable, par la peur de violer la loi sur les libertés en arrêtant « sans preuve suffisante » les soldats ennemis ; la peur de recevoir des reproches. Ils savent bien que ces soldats utilisent ladite loi, qu’ils exploitent à fond la culpabilité de principe de l’occidental devant « l’autre », mais quand même… L’occidental a tellement peur de la faute, du risque d’abus, qu’il se ligote lui-même en attendant que l’autre le frappe (enfin, qu’il frappe à côté, quand lui-même est bien gardé) ; il a peur de s’accorder un droit exceptionnel qu’imposent les circonstances (de guerre), il a peur d’en abuser. Pourtant, il ne tiendrait qu’à lui de se mettre des limites dans le cadre même de sa conduite d’exception ; mais cela devient trop compliqué pour sa logique binaire qui ne connaît que ce clivage : limite ou pas de limites. L’idée d’une conduite exceptionnelle qui trouve ses délimitations, à mesure qu’elle se développe, relève d’une logique de l’entre-deux à laquelle l’esprit carré-cadré n’est pas vraiment introduit. Alors il se replie sur une formalité crispée : il lui faut la preuve tangible que l’autre est hostile. Cet autre a beau répéter, proclamer, réciter sa vindicte, se regrouper, tant qu’il n’est pas passé à l’acte, on ne peut pas l’arrêter, ou ce n’est pas un ennemi.

Une sagesse antique dit que « parfois l’annulation de la loi c’est sa fondation même ». C’est d’ailleurs ce qu’un certain Jésus a mis en acte contre des maniaques de la loi. Pour rappeler, comme d’autres l’ont fait avant lui, que la loi doit nous protéger contre les forces de mort parce qu’elle doit nous aider à vivre.

Un certain retranchement dans le formalisme évoque parfois la lâcheté (de la structure, alors même que les hommes sont courageux.) Elle ne date pas d’hier ; sous Sarkozy, c’était déjà bien en place, malgré les rodomontades ; et cette lâcheté se complétait par le mot d’ordre des milliardaires intégristes concernant la France : l’acheter.

Défendre sérieusement nos valeurs de liberté, ce n’est pas avoir peur, c’est montrer qu’on y tient.

PS 

Petit détail : cette façon de fermer les lieux pendant trois jours, parcs, marchés, bibliothèques…, et  d’interdire qu’on se rassemble alors que ce serait naturel, justement par temps  de deuil, cette façon de renforcer la mortification pour en prendre la tête,  signale  surtout l’art de manipuler  et de nourrir son  pouvoir par tout ce qui se présente. Car au fond, les gens sont  mortifiés, et bien  décidés à vivre, sans qu’on doive leur tambouriner à coup de speechs et d’émissions  que « c’est très dur » mais qu' »il faut que la vie continue », etc.  Un  progrès cependant par rapport à janvier 2015 : On entend moins que c’est de notre faute, qu’on n’a pas compris ces jeunes, etc. On martèle un peu moins que ça n’a rien à voir avec l’islam.   Quant à entrer en profondeur dans les liens en question, qui sont subtils, c’est encore exclu : la transparence des images et des infos en boucle,  la platitude des discours faussement questionnants devraient suffire à faire taire un public abasourdi,  réduit à la passivité.

Conférence de Daniel Sibony, présentation de son nouveau livre

PSYCHANALYSE ETHIQUE
2015-2016

Les conférences de
Daniel Sibony

Matière à penser

Parmi les thèmes de cette année :
les identités, l’éthique de l’être; le collectif; le jeu; la séduction;
l’a-religion, les religions; l’amour et le sexuel; l’écriture littéraire; le temps.

Deuxième séance :
Mercredi 18 novembre

1. Complément sur les identités
2. Du rapport au possible
Présentation du nouveau livre
Question d’Être

Cocktail et signature

 à 19h à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1.

Dates des conférences suivantes : 16 Décembre, 20 Janvier, 17 Février, 16 Mars*, 13 Avril*, 18 Mai, 22 Juin

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

*les séances de Mars et Avril seront à confirmer (salle)

Islam, Spiritualité et Occident

J’ai suivi avec intérêt l’acte courageux d’un philosophe arabe, Abdenour Bidar, qui a écrit une « Lettre au monde musulman », à la Oumma, pas moins, pour l’appeler à reconnaître que les excès des djihadistes, l’absence de démocratie et de liberté, le mépris des femmes, etc., lui viennent d’elle-même et non des autres, des occidentaux. Et il l’appelle à se réveiller, à prendre ses responsabilités et à réparer tout ça. On ignore comment une masse de plus d’un milliard de personnes prend cette lettre, ni si elle peut la prendre en compte, ce qui est sûr c’est que là où les masses ont voulu plus de liberté et d’existence (printemps arabes…), un terme y a été mis par la religion identitaire, ou par la tyrannie au nom de la religion. C’est dire que les masses bougent quand elles peuvent, et que les individus eux sont trop faibles pour « bouger tout ça », à supposer qu’ils y tiennent.

Mais cette lettre met en cause les personnes et non la religion identitaire qui les porte et les unit voire les enferme. L’auteur s’indigne même : comment a-t-on pu en arriver à ce manque de liberté alors que dans l’islam, le Texte dit clairement : pas de contrainte en religion ? L’auteur oublie donc que cette parole de la sourate 2 est encadrée par de telles malédictions pour ceux qui feraient le mauvais choix, pour ceux qui choisiraient autre chose que l’islam, qu’elle exige bien plutôt une absolue sincérité chez ceux qui font ce « choix » unique. (En somme, il faut que ce soit sans contrainte qu’on renonce à sa liberté.) Et l’on retrouve ce sur quoi butent toutes les Déclarations des droits de l’homme islamiques : interdit de changer de religion, donc de sortir du cadre identitaire.

La lettre, au moins, aura eu deux effets : beaucoup ont dit Ouf, des musulmans peuvent critiquer l’islam ; en fait, ils critiquent les autres musulmans, mais ils ne touchent pas à l’islam, qui maintient sa plénitude idéale, elle-même nourrie par des clichés indiscutables qu’ils entretiennent ; en outre, puisque des musulmans sont supposés se charger de cette critique, il est encore plus  interdit de la faire si l’on n’est pas musulman (sauf à se retrouver, bizarrement, d’extrême droite) . Le cercle qu’on croyait s’ouvrir se referme.

Or le même auteur lance – aux occidentaux, cette fois – un appel à la « spiritualité », dont il est convaincu qu’elle fait cruellement défaut ; il pense même que l’islam peut contribuer, dans une belle coopération, à la rétablir, à lui donner une consistance, une direction « collective ». L’offre est d’autant plus séduisante qu’elle semble tomber à pic: on est fragile devant l’islam, certes on l’est de façon artificielle puisqu’on se fragilise soi-même, notamment par la phobie, la culpabilité, l’autocensure ; mais voilà que l’islam peut nous aider à nous redresser, à nous rassembler ; il peut voler au secours de cette fragilité qu’il révèle ou qu’il provoque. Ce phénomène n’a rien d’abstrait, on en trouve l’illustration concrète dans les collèges et les lycées où les élèves musulmans font groupe : lorsqu’ils insultent des élèves non musulmans, ceux-ci font profil bas ; le fait est bien connu des « profs » sans qu’ils en tirent de conséquences, et pour cause : ce profil bas répète sans doute celui des adultes. Il tient aussi au fait qu’ils n’ont pas l’identité compacte où puiser la force pour riposter. D’ailleurs certains, qui commencent à faire nombre, se convertissent : trop angoissés d’être isolés ou « paumés », ils intègrent le groupe dont la présence est assez « forte », peut-être aussi par son apport « spirituel ».

Le référent occidental se fragilise devant l’islam, puisqu’il se pose avant tout comme coupable, (peu importe de quoi : des croisades, du colonialisme, de la traite des noirs, de la décolonisation ; l’important est qu’il soit coupable…). L’occidental serait au mieux désemparé, en manque d’une idée qui rassemblerait « tout le monde » sous un emblème spirituel unificateur,  une sorte de « souverain bien » (sic) qui donnerait « du sens » à tous ; le même sens peut-être ? Qui en tout cas orienterait les efforts de tous vers un même sommet.

D’aucuns croient rêver, notamment ceux qui pensaient que l’idée de « souverain bien », d’un bien défini comme supérieur à tous les autres, était réfutée depuis longtemps ; et que le propre de la culture occidentale moderne était de consentir à ce que chacun construise son rapport à l’être comme il le peut. Il se trouve qu’en général c’est avec une certaine dignité, puisque ceux qui ratent, c’est-à-dire la plupart sinon tous, endossent leur ratage, ou essayent d’en faire quelque chose ; bref, c’est l’affaire de chacun avec ses symptômes et son jeu de vivre. D’autant qu’en outre, des groupes se forment, des tendances, des idéaux ponctuels, des élans localisés font que chacun, avec ou sans internet, à toujours eu de quoi faire lien avec d’autres et tromper sa solitude.

Mais dire que ce qui manque là-dedans c’est une idée collective de souverain bien, qui de surcroît serait apportée par la meilleure des religions, (celle de la « paix », comme on ne cesse de le rappeler), c’est faire preuve d’inconscience ou de cynisme. La dose d’idéal collectif que peut fournir une religion, notamment celle-là, est proportionnelle au tribut ruineux qu’elle impose à la liberté du sujet. Le jour où les musulmans éclairés auront réglé ce problème dans leur culture, celui de la liberté, du tabou, du déni et d’autres symptômes, ils pourront faire la leçon ; elle sera reçue avec intérêt, sinon avec « soumission ». Pour l’instant, ce que les plus hardis d’entre eux offrent comme remède, c’est cela même qui provoque dans l’establishment occidental des symptômes de peur et de faute. Il est vrai que ce remède offre à beaucoup d’autres un confortable aménagement, lorsqu’ils sont en manque d’identité ou pressés de sacrifier leur encombrante liberté à une croyance inébranlable,

On voit en quel sens la question de la « spiritualité » en Occident (ou de son absence) prend une curieuse portée dans le rapport à l’islam.

Folie et lieu de vie

Je suis à Eilat, où il fait bon et chaud bien qu’il pleuve de temps à autre ; à la réception de l’hôtel, un homme attend avant moi, je le fais parler ; il est de France et il a fait « sa aliya » ; – Et vous ? dit-il. – Je vis à Paris. – Mais pourquoi vous ne venez pas vivre ici ? C’est fou de vivre à Paris ! – Aussi fou que de vivre ici, dis-je, aussi fou que de vivre où que ce soit. – Eh oui,  vous vous arrivez à dire une chose et l’autre chose ; nous, on dit seulement d’un seul côté… » Il a dit comme il a pu que ce n’est pas simple de penser le deux et l’entre-deux. De penser la chose du dedans et du dehors, avec des allers retours, des va-et-vient pour mieux voir et comprendre. À vrai dire, j’allais ajouter que c’est aussi fou de vivre où que ce soit pour un juif. Je ne l’ai pas fait pour ne pas le troubler, et aussi par ce que je pense qu’en fait, c’est vrai pour tout homme : réduire sa vie à un seul lieu sous prétexte qu’on y est né, ou que c’est là que le travail, la « nomination » vous a scotché, c’est un peu fou. J’aurais donc voulu dire que la vérité du fait d’être dans un lieu se rattache à l’événement qui a lieu d’être, à l’événement d’être qui vous place et vous  déplace, qui vous donne lieu d’être là, ou ailleurs.

Pour les juifs, c’est plus clair, ou ça devrait l’être ; quoi donc ? Que c’est « fou » de vivre où que ce soit. C’était fou, non ? de vivre en France en 39 sachant que les nazis allaient arriver, et que l’État français irait chercher jusqu’aux juifs les plus intégrés, même ceux qui ont gagné leurs galons dans les tranchées de Verdun, pour les envoyer dans les camps de la mort avec leurs enfants. Sauf ceux qui ont pu se cacher et qui promènent toute leur vie cette « cache » dans leur tête, n’ayant aucune idée ou ne voulant pas en avoir sur ce que ça leur cache comme vision plus profonde et pensée plus paradoxale. Par exemple celle d’un mode d’être singulièrement universel, qui récuse l’universel direct autant que le singulier réduit à soi, et qui prend la diagonale, qui coupe en travers du cadre ou du carré ; singulièrement universel a  quelque chose d’à la fois rationnel et irrationnel, il entrelace les deux. (Petite coïncidence au passage, la diagonale du carré de côté un, c’est racine de deux, un nombre connu depuis les Grecs pour être irrationnel.) Dire que c’était fou de vivre en France ou en Allemagne ne veut pas dire que la solution était d’en partir massivement. Bien sûr, il fallait, et ceux qui ont pu se sauver l’ont fait, mais un départ massif eût été fou : vous imaginez des centaines de milliers de juifs se pressant aux frontières comme aujourd’hui les « migrants » ? On ne se serait pas vraiment pressé de les accueillir, peut-être aurait-on profité de ce regroupement pour activer leur concentration imminente ? Donc le contraire de cette folie eût été une autre folie. Tout comme celle de venir en Israël pour y recevoir des attaques analogues à celles que recevaient les ghettos juifs en terre arabe ou chrétienne au fil des siècles.

Bien sûr, les esprits totalement universels ont la réponse toute trouvée : qu’Israël rende la Cisjordanie et ce sera la paix harmonieuse entre deux États, Israël et Palestine. L’ennui est que cette restitution fera du futur État une succursale du djihad, voire de Daesh, et ce serait tout aussi fou, sinon plus qu’aujourd’hui, car les fusées qui arriveraient sur Tel-Aviv seraient imparables, trop proches pour être arrêtées. C’est aussi une folie pour les Palestiniens de voir leur Cause prise en charge par un moteur trop puissant, celui du djihad islamique, qui telle une fusée à trop forte portée, fera décoller cette Cause de l’attraction terrestre, celle d’un certain réalisme, vers une orbite stationnaire autour du globe plutôt que vers un petit État bien vivable. Il est vrai que ce minimum de réalisme impliquerait rien de moins qu’une vraie distance de ladite Cause par rapport au monde arabe et à ses Textes fondateurs très anti-juifs ; c’est beaucoup. Cela demandera du temps.

Bref, les lieux de vie sont traversés par une parole qui se transmet, et quand celle-ci est porteuse d’affects violents, contradictoires, voire  totalitaires qui refusent la singularité, fût-elle universelle, alors il devient aussi fou d’y vivre que de les quitter. On peut rêver d’obtenir provisoirement que le conflit soit mis en sourdine, au profit d’un vivre ensemble de fait ; après quoi, on peut parler. (Ce n’est pas toujours le cas ; parler avec l’Allemagne de 38 ou la France de 40 ou aujourd’hui avec le djihad, ce n’est pas simple.)

Heureusement, le vivre ensemble a souvent lieu de fait, sans qu’on nous en fasse un devoir, car les pulsions de vie existent et s’expriment ; elles peuvent oublier la vindicte prescrite, les rappels à l’ordre identitaire ; c’est plus fréquent que ne le pensent les experts, c’est mêmes très courant.