Archives annuelles : 2015

Vieillesse et oxydation

       J’appelai pour  demander des nouvelles d’un proche de 85 ans ; « Ça ne va pas trop », il murmure de vagues plaintes puis se raccroche à une citation : « Je ne sais pas qui a dit que la vieillesse est un naufrage ; eh bien c’est vrai. – « C’est un peu bateau, dis-je; d’abord les bateaux font naufrage au large, dans la solitude, alors que les vieux se réduisent ou s’effacent parmi les leurs, ils sont entourés, quand même, bien que l’entourage prenne des précautions et calcule bien ses  distances. Non, je préfère dire que la vieillesse, c’est le bateau qui rentre au port et qui ne repart pas. Il est à quai, il pense repartir, il fait même parfois des préparatifs, on change un bout de moteur, on répare ou fait mine de réparer le gouvernail qui branlait, on repeint par endroits surtout quand c’est rouillé, ont repeint comme pour repartir alors que c’est pour mieux être là, pour être mieux là où on est, car en fait, le bateau se nourrit de l’espoir d’un nouveau départ, plutôt que d’un départ réel. Et pourtant, l’autre départ, mine de rien, a déjà lieu, c’est le voyage sur place, le bateau est présent, il regarde les autres s’agiter, il s’aménage, il accueille même des visiteurs, il leur raconte, de vive voix ou par vidéo, ses voyages antérieurs. On vient y puiser des envies de départ, des envies qui  rejaillissent sur lui, qui le réveillent,  bien qu’il les envisage avec le sentiment que ce n’est pas de ce côté-là qu’il s’agit de repartir ; qu’il vaut mieux reprendre des voyages essentiels interrompus, qui ont laissé en rade la pensée, elle qui était pourtant vivace et curieuse. »
       Je poursuivais cette petite dérive quand il m’interrompit : « J’ai des problèmes d’oxydation oculaire ! » Là, j’ai été plus direct : « -Eh bien, on a des antioxydants, mon cher ; l’oxydation ça veut dire qu’on se rouille, et les produits antirouille ne manquent pas à tous niveaux ; même si l’essentiel est de chercher à se dérouiller, à comprendre comment l’âme ou la vision qui fut la nôtre, s’est rouillée, a manqué d’entretien, de dialogue intérieur, d’entretien avec d’autres. »
      Pendant que je parlais, il me détaillait ses examens passés et à venir ; il ne m’écoutait pas, ; oxydation auditive.

À propos de la Grèce

     Le paradoxe dans cette impasse de l’Europe avec la Grèce, c’est que les bureaucrates demandent à ce pays des mesures rigoureuses qui en réalité sont en faveur du peuple : faire payer les très riches, collecter les impôts, alléger la corruption, etc. Tout ce qui devrait faire partie d’un programme de gauche. Or le gouvernement de Tsipras est tout ce qu’il y a de gauche. Donc l’Europe lui demande d’être ce qu’il est. Mais voilà, quand on arrive au pouvoir sur un programme, qu’il soit de gauche ou de droite, on est plus soi-même, on pense d’abord à conserver le pouvoir ; la classe politique tient d’abord à son privilège minimal, que chacun de ses membres garde sa place, et que la lutte des places dans ce microcosme batte son plein. Bien sûr, on rappelle les principes, les programmes, sur lesquels on s’est vu « confier le pouvoir » par « le peuple », mais de là à passer aux actes, il y a un délai qui ne cesse de s’allonger. Ce que l’Europe des bureaucrates exige, avec raison, c’est qu’on réduise ce délai. Le réduire brutalement, à un instant, à un trait qu’on tire pour faire l’addition, c’est éjecter la Grèce de la zone euro. Le réduire à une durée « raisonnable », c’est se donner un nouveau délai, au bout duquel on constatera que pas grand chose n’a été fait, et ce sera le même problème. C’est dire qu’il y a une perte de dignité, dans ce grand écart entre les paroles et les actes. Mais cette perte qui atteint le gouvernement grec, va se transférer à l’identique sur les dirigeants européens : ils ne feront pas ce qu’ils disent, ce que disent les règles du jeu. Cela laissera la place à toute sorte de plaintes et de complaintes, de gémissements de la part des mauvais joueurs, pour dire que les règles ont été abusives, impitoyables, etc. Mais c’étaient les règles.         
         De sorte que le pouvoir grec, dans l’impasse, non seulement face à l’Europe mais aussi face à lui-même et à ses propres principes, n’a eu d’autres sorties que l’ameutement du peuple, pour qu’il dise « Non » à ce qu’imposent les règles du jeu. Et les responsables européens vont se dégonfler devant cet ameutement.                  
        Certes, beaucoup d’entre eux seront guettés, plus ou moins vite, par le même type de faillite ; faillite de la parole par le manque d’action.
        Tout cela veut dire aussi que ce n’est pas seulement face aux pressions de l’islam que l’Europe montre une certaine lâcheté ; c’est face à toute pression qui relève de l’ameutement, du cri, de la plainte, de la pression corporelle, du risque de violence ; une violence qui n’irait pas bien loin, mais où des corps peuvent s’entrechoquer. Et ça, c’est l’horreur, c’est ce dont le bureaucrate a le plus peur. Les responsables qui deviennent lâches ont surtout peur de l’atteinte physique, du contact charnel, de l’empoignade qui les secoueraient et qui feraient tomber un à un les semblants dont ils se sont parés. Dans ce point phobique, la peur pour son corps et la peur pour sa place se rejoignent. C’est peut-être le noyau de la grande lâcheté qui vient.

Appartenance et Foi

         Hier, j’ai été à l’hôpital voir un ami médecin, et une jeune femme africaine m’a parlé des bienfaits de la greffe qu’elle avait eue. Elle parlait de ce bienfait en le reliant aux bienfaits de Dieu : c’est ma foi qui m’a porté dans les moments de détresse, c’est lui qui m’a aidé et m’a soutenu dans l’épreuve, etc. Elle est musulmane. Je lui ai dit que ces paroles se trouvaient telles quelles dans les Psaumes – « Qu’est-ce que c’est les Psaumes ? – C’est un livre qui fait partie de la Bible et dont le nom exact c’est Gloires, ce sont des poèmes qui glorifient l’être divin ». Elle ne connaissait pas la Bible non plus.
Et voilà que ce matin en terminant mon café, j’ouvre la radio, c’était France Culture qui commençait une série d’émissions sur l’Islam ; que d’aucuns qualifieraient de propagande puisque la conquête d’un vaste empire par le Sabre et le Coran y semble une expansion naturelle sans aucun détail sur l’islamisation des pays successifs ; mais peu importe. L’homme qui parlait d’une voix grave et fervente disait que « l’Arabie est une presqu’île qui porte la marque de Dieu » puisque lorsqu’elle fut créée, Dieu lui a demandé : « Comment traiteras-tu tes enfants ? » Elle lui a répondu : « Je les porterai sur mon dos dès lors qu’ils chanteront ta gloire. » Cela m’a rappelé que l’effort de Mahomet puis son vœu final, qui fut accompli, a été d’éradiquer toute présence juive ou chrétienne d’Arabie. Pourtant ces juifs et ces chrétiens chantaient la gloire de Dieu dans leurs Psaumes. Mais justement, des paroles que l’islam peut cautionner, à la gloire de Dieu, mais qui ne sont pas dites sous le signe de l’islam et en son nom, n’étaient pas admissibles. Mahomet l’a dit clairement de son vivant à une dame qui le questionnait là-dessus : même une parole vraie sur la religion, dite par un non-musulman, n’est pas admissible alors même qu’elle procède des sources de l’islam, à savoir la Bible ; il faut qu’elle soit dite au nom d’Allah et de son prophète. Autrement dit, l’appartenance à la Oumma importe plus que le contenu des paroles qui la fondent puisque celles-ci se retrouvent dans d’autres textes qui ont servi de source. En somme, le projet est avant tout politique et communautaire, avec des mots d’ordre en principe unificateurs, faits pour forcer les gens du Livre (juifs et chrétiens) à se rallier, puisque ces paroles ne font que répéter leurs croyances tout en les simplifiant. Ces mêmes paroles, jointes à la force des armes devaient aussi rallier la masse des non-croyants en leur révélant l’existence d’un Maître absolu du monde, qui ne demande qu’une chose : la soumission. Les musulmans étaient soumis à Dieu, et les autres devaient se soumettre aux musulmans avant de le devenir à leur tour.

Une suite pour « Difficile diversité » (La religion et l’école)

Depuis ce texte, (Difficile Diversité, voir le blog) un compte-rendu du petit colloque des enseignants est paru dans la Tribune de Genève sous le titre : « Des enseignants n’osent plus parler d’islam et de judaïsme ». Du coup, j’ai mieux compris le sens dudit colloque : les enseignants de cet établissement se coltinent depuis des mois et des années des élèves musulmans qui leur disent : « ça ce n’est pas dans le Coran » ou « ça ce n’est pas conforme à ce qu’on m’a dit dans la mosquée », etc. (ou d’autres exemples que je cite dans Le grand malentendu, comme celui de la prof qui informe sur les Trois Monothéismes et qui se fait interrompre quand elle les classe par ordre chronologique : « M’dame, vous avez tout faux, c’est l’islam le premier ». Donc, ces profs supportaient sans rien dire, et pendant tout ce temps, ils ne se sont pas sentis autorisés à se réunir pour en parler. On les comprend, c’eût été « stigmatisant » pour l’islam, ou « discriminant ». (Discriminer, c’est aussi faire une différence lorsqu’elle s’impose dans le réel, et si c’est mal de distinguer ou de faire une différence, on file tout droit vers un monde d’indifférence, qu’on aura ensuite tout loisir de déplorer.) Il a fallu attendre qu’un élève juif « pète les plombs » devant un discours de l’enseignant, discours qu’il trouvait antisémite (et qui l’était par la simple omission du point de vue juif sur le conflit du Proche-Orient, de sorte que l’enseignant n’y endossait qu’un seul point de vue), il a fallu attendre cet esclandre pour se permettre de se réunir sous le signe qu’indique le titre : des profs n’osent plus parler de judaïsme et d’islam. Cet élève était donc une aubaine, c’est grâce à lui qu’ils ont osé évoquer leurs problèmes à eux, que le journal met sous ce drôle de chapeau, comme si les juifs étaient nombreux à protester contre un manque de « respect » pour leur religion. Ils n’en ont rien à faire, et ce cas ne se produit pas. Dans le cas de cet élève, il ne s’agit pas de judaïsme et d’islam, il n’a pas supporté un discours à sens unique qui délégitime Israël. Il n’avait pas tort, mais il ne savait pas que son cas servirait surtout à donner un peu de courage aux enseignants et à leur institution. Le courage de parler – une journée et entre soi – des problèmes qu’ils affrontent tous les jours. Courage qui a disparu sous la peur d’être taxé d’islamophobie.

Ce terme, lancé comme une peau de banane par des pervers, a permis toutes les glissades, et a faussé tous les débats ; il était fait pour ça. Néanmoins, cela prouve qu’il y a bel et bien une phobie de l’islam chez beaucoup d’enseignants et chez tant de responsables ; une peur qui évoque celle de l’homme BCBG, menant une vie sans histoire (ou qu’il aimerait telle) et qui se fait interpeller par un homme fougueux colérique, qui peut lui exploser au nez à tout instant.

Il y a dans la société européenne une peur de la violence, et c’est ce qui la rend incapable d’affronter la violence, et même d’être contre, quoi qu’elle en dise. Pour être contre la violence, il faut être capable de l’affronter. Cela demande un courage, physique et symbolique. Or si les corps se couchent, la violence devient un objet phobique, redouté et jouissif. Trop long à développer ici. Ce qui est sûr, c’est que la critique de la violence comme d’une substance mauvaise, alors que la violence est une relation, cette fausse critique a produit une phobie ; comme d’une substance mortelle qu’il faut à tout prix éviter. Et on y arrive grâce à un remède parfait : la lâcheté ; souvent déguisée en indifférence ; on s’efface, on fait le vide, mais quand on fait le vide devant des personnes qui elles veulent faire le plein, et occuper le terrain ou le discours, l’ambiance devient toxique. Et la dignité des individus, ne s’en porte pas très bien.

Or la réaction d’élèves musulmans se comprend, elle tient au fait que leur carcan identitaire est si susceptible envers les autres, que tout ce qui n’y entre pas peut leur paraîtra une objection radicale, une menace voire une attaque. Ce n’est bien sûr pas  une atmosphère favorable à  l’échange, encore moins à la critique. Et le double discours s’installe tranquillement dans l’opinion, dans le discours ambiant qui tisse une socialité.

Un autre détail confirme cet épisode. Si vous avez fait des recherches sur l’islam, et si vous en faites un livre, il est hors de question d’en parler dans les médias en l’absence d’un musulman ; il faut qu’il soit là pour répondre, pour corriger. Et vous risquez d’être critique ; or l’islam n’est pas critiquable, sauf par les siens[1]. Du coup, vous aimeriez discuter publiquement avec eux, mais s’ils se défilent, et ça arrive, il n’y aura pas de discussion. En revanche, on a beaucoup de « dialogues » où un musulman explique ce qu’est l’islam à des ignorants, qui objectent juste ce qu’il faut pour que la leçon soit édifiante.

Tout cela en dit long sur le niveau où se retrouve la liberté d’expression. Des gens s’obsèdent sur celle de faire des caricatures, mais elle est supprimée de facto (par la peur des dessinateurs pour leur peau ; qui peut la leur reprocher ? au contraire, leur peur accuse la société, et la lâcheté qu’elle diffuse). Mais on en oublie d’autres formes de liberté qui s’étouffe tout doucement ; comme la liberté de parler des problèmes qu’on se pose.


[1] On comprend la gêne de certains, de se voir soudain promus héros de la pensée  dès qu’ils arrivent à dire qu’il y a problème ; c’est tellement audacieux, qu’il n’y a plus à l’analyser, encore moins à  proposer des approches de solutions.

« Rompre le silence »

Une ONG qui porte ce nom en anglais a révélé le témoignage de soldats israéliens qui avouent avoir tiré sur des civils sciemment, et affirment que leur armée a perdu le sens moral (cela signale déjà qu’elle en avait un, du moins jusqu’à leur témoignage). Cela fait les titres des journaux, où l’autre point de vue n’est pas rapporté, selon lequel ces témoignages sont des faux, commandés  et bien payés par une association islamique des droits de l’homme.
Que peut-on en penser ? Il est clair que s’il y a une poignée de tarés dans cette armée, on peut faire confiance aux médias pour les mettre en valeur, et leur donner la parole.  Y compris les médias israéliens, car eux aussi ont besoin de se mettre en valeur, d’apparaître des combattants de la vérité – qui sera d’autant plus vraie qu’elle paraîtra plus contrariante ; ils sont comme ça. Et tel que je connais leur pays, ce n’est pas vraiment le lieu où l’on peut garder le silence ; tant mieux, et l’on peut faire confiance à leur justice : s’il y a des coupables ils seront punis, c’est aussi un des mérites de leur bureaucratie.
En fait, ils sont sans doute plus qu’une poignée, il doit y avoir dans cette armée un pourcentage de tarés comparable aux autres armées européennes, où l’on vient d’épingler des soldats violeurs en Afrique. Mais c’est la logique médiatique que de chercher l’information scandaleuse et de la diffuser si elle va dans le sens de l’opinion voulue, ou si elle crée une opinion que l’on croit maîtriser puisqu’on en est la cause. Il y a une lutte sur « l’info », où peu importe  la  vérité d’une   information ou sa valeur indicative, ce qui compte c’est de la  lancer et de paraître à la tête du mouvement qu’elle provoque. L’enjeu c’est la place de pouvoir que donnerait l’information. Elle donnerait à ceux qui la révèlent un pouvoir  d’autant plus grand qu’elle serait plus scandaleuse. Mais de tels pouvoirs s’annulent, comme des « infos » qui se contredisent et se succèdent, l’une effaçant la précédente ; sauf si l’on gère les informations dans le même sens, en gommant d’autres points de vue. Et cela donne le discours de propagande qui nous enveloppe gentiment, et qui assène des propos allant toujours dans le même sens, fût-il contredit par d’autres réalités.
L’œuvre d’art exprime ces choses avec plus de finesse et plus de vraisemblance. Je pense au film American Sniper, un grand Clint Eastwood, qui montre les dilemmes terribles d’un Marine en Irak, un tireur d’élite qui se demande s’il doit tirer sur cette femme accompagnée de sa fillette ; puis il la voit remettre à celle-ci un engin explosif et s’en aller ; et il tire et tue la fille. Ou encore, après avoir abattu un homme en civil qui tenait un lance-roquettes et montait au front, il voit qu’un petit garçon tente  de reprendre l’engin et d’y aller lui-même – alors il le vise avec angoisse – mais l’enfant n’y arrive pas et lâche l’objet ; soulagement. ( En Israël, il y a un terme populaire sur les soldats dans ces cas : yorim oubokhim, ils tirent et ils pleurent). On imagine tant d’autres cas pour ce Marine, mais il a eu de la chance et a pu passer à travers, tout en étant assez abîmé psychiquement par ces tensions extrêmes. Et c’est de retour chez lui, heureux de se retirer et de retrouver sa famille, qu’il se fait tuer accidentellement par un vétéran d’Irak, qu’il essayait d’aider. (Le vétéran handicapé n’a pas dû aimer cet homme qui a vécu le même enfer et qui s’en est tiré, lui.) Mais l’accident est signifiant : l’homme s’était bien débrouillé avec ses ennemis, et c’est un des siens qui le tue.
Peut-être en va-t-il de même avec beaucoup de soldats israéliens qui ont fait ce qu’ils ont pu pour éviter les bavures, et c’est au retour, après la bataille, qu’ils sont « tués » en image par les leurs. Ils savent comme tout le monde qu’il n’y a pas de guerre propre, mais ils ignorent que leur guerre, on leur demande qu’elle soit morale, bien que les lignes de front ne soient pas des lieux propices aux leçons de morale.
Tout cela nous mène aussi vers d’autres mythes bien nourris par les médias, comme le mythe d’une guerre sans victime ; car une victime, habillée comme souvent en civil, pointe celui qui l’a tuée comme un bourreau. On veut donc  des guerres sans victimes ni bourreaux, sans vaincus ni vainqueurs ; on veut pas-de-guerre-du-tout peut être ? Mais  le monde qu’on fabrique ne s’y prête pas vraiment.

Difficile diversité

J’étais invité à un séminaire d’enseignants suisses pour parler d’identités, de religion, des problèmes qu’ils ont avec des élèves issus d’autres cultures; car fréquemment, en cours d’histoire-géo, de lettres ou de philo, des élèves musulmans objectent que c’est faux, que le Coran dit le contraire, etc. Mais ce qui a fait déborder le vase et provoqué la décision de se réunir et d’en parler, c’est un cas rarissime, celui d’un élève juif qui a dit que le discours qu’il entendait sur le Proche-Orient était antisémite et visait à délégitimer Israël.
Parmi toutes les choses que j’ai dites, j’ai insisté sur la dignité de l’enseignant, sa liberté, son autorité – non pas formelle mais en acte, du fait qu’il est auteur de son discours, bien que celui-ci relève d’un programme. J’ai dit que sur des problèmes chauds, il pouvait transmettre chacune des positions en présence, par exemple, sur le Proche-Orient, la position européenne, occidentale, arabe, palestinienne, israélienne, et juive. C’est  une vraie diversité, très bénéfique pour l’esprit, quand c’est bien fait, notamment avec un peu de sincérité. C’est d’ailleurs cette diversité que j’ai produite dans mon livre “Proche-Orient psychanalyse d’un conflit”.
Après ma conférence, que je ne rapporterai pas, une prof de droit a fait la sienne sur ce qui est permis ou non par la loi. Par exemple, est-ce que les caricatures de Mahomet  sont insultantes pour “l’autre”? elle pense que oui, et qu’il faudrait les interdire, mais ce n’est pas encore dans la loi. Elle a évoqué un procès qu’une association pro-palestinienne a fait à l’entreprise Caterpillar pour avoir été “complice des crimes de guerre israéliens en Cisjordanie”. L’association fut déboutée car la complicité de l’entreprise de tracteurs n’a pas été établie, pour des actes israéliens qui consistaient à détruire par ces engins les maisons de ceux qui s’explosaient dans des lieux publics, faisant des victimes civiles. L’intérêt de cette information, c’est qu’en focalisant  sur Caterpillar, elle soustrait à la discussion le point central, qui semble acquis, celui des crimes de guerre israéliens. J’ai dit à cette prof qu’un élève juif qui aurait entendu cela en classe aurait lui aussi” pété un câble” comme ils l’ont dit du précedent, celui qui est parti pour fuir un discours anti-juif; et que le remède, là encore, serait de transmettre les points de vue en présence : pour l’Europe et les palestiniens, c’est un crime de guerre; pour les Israéliens c’est la seule sanction possible contre des auteurs d’attentats- suicides, faute de quoi, ces hommes seraient une arme absolue, sans recours; qu’en outre, les Israéliens informent les habitants de la maison et les font sortir avant; que les accords de Genève qui définissent les crimes de guerre pointent comme un crime le fait de détruire une maison    habitée. Erreur, répond la prof, la Cour de Genève a modifié ce point : détruire une maison qui n’est pas un objectif militaire, est un crime de guerre, même si elle est vide.   J’ai répondu qu’en exposant les points de vue, ce serait bon d’intégrer aussi celui de la Cour de Genève. Réponse de la juriste : nous n’allons tout de même pas mettre sur le même plan le point de vue de la Cour de Genève et celui de l’État israélien !
Comme quoi, faire état des différents points de vue, suppose l’acte, difficile pour certains, de les considérer sur le même plan, non pour les égaliser, mais pour leur donner lieu, comme points de vue, dans la vision qu’on a de la chose. Et c’est difficile, pour ceux qui pensent que certains sont d’avance condamnés, et d’autres d’avance innocents.
Le point de vue de l’État hébreu, qui n’est en principe pas évoqué, considère que les hommes-bombes font la guerre, et que leurs maisons ont une valeur dans cette guerre, que les détruire a une valeur militaire dissuasive, qui peut amener les familles à être plus vigilantes sur les actes de leurs fils, à moins qu’elle ne soient unanimes pour soutenir l’acte de guerre sainte, d’aller exploser au milieu d’une foule juive.
La même juriste avait argumenté pour l’interdiction des caricatures, en avançant cet argument : “Écoutez, franchement, nous en étions là il y a deux siècles, à être révoltés si on touche à notre religion; alors, on peut leur accorder cela” (aux musulmans)… La condescendance, voire le mépris pour ces derniers, la dame ne les percevait pas; ni le mépris pour la fameuse liberté d’expression, celle dont les caricaturistes sont devenus le symbole; symbole difficile, puisque, par métier, ils ne peuvent parler d’une chose qu’en la caricaturant.

Le flash dépressif du pilote allemand

    On sait que la déprime, moyenne ou grave, est une formation narcissique où rien d’autre ne compte pour le sujet que lui-même… en train de dire et de penser que rien ne compte,  que la vie n’a pas d’intérêt, ne mérite pas d’être vécue, etc. Mais il faut qu’il soit là pour le dire et s’entourer de la compassion de ses proches.

         L’acte « suicidaire » du copilote allemand montre jusqu’où peut aller l’aspect narcissique, puisqu’il englobe littéralement le corps des autres qui l’entouraient. De son point de vue, il s’est tué tout seul, il n’a pas trouvé place dans sa tête, pour une représentation des autres, dans leur vie propre et leur autonomie. C’est comme s’il s’écrasait en étant enveloppé par l’avion plein de présences neutres, non-signifiantes, faisant partie de son décor. On sait que certains déprimés trainent pendant des années leur déprime et leur promesse de mourir, mais se contentent d’en « faire baver » aux personnes de leur entourage. Cet homme, lui, les a fait crever, presque en passant ; ces gens ne comptaient pas pour lui ; ils l’accompagnaient simplement ; il ne le leur a pas « demandé », puisqu’ils ne comptaient pas.

         Mais il faut nuancer ces remarques, car la « descente » de l’avion fut assez longue, et l’on peut penser qu’il y a eu dans sa tête, sinon une lutte ou une longue hésitation, du moins une tentative de prise en compte, un effort hébété de se représenter ces êtres ; en vain, bien sûr, mais cela frôle la question de la jouissance qu’il a eue, et qui pour le coup, relève de la cruauté. Celle-ci se distingue du meurtre sauvage ou de la violence aveugle : c’est un acte pervers commis sur des gens qui ne le sont pas mais dont on cherche à ce qu’ils soient solidaires de l’acte qu’on leur impose ; à ce qu’ils en soient partie prenante, ou qu’ils en donnent les apparences. Histoire de mieux marquer sa toute puissance. Le viol en est un exemple, ou l’acte pédophile qui repose sur la confiance de l’enfant dans l’adulte ; le choix de Sophie en est un autre, où une mère dans un Camp nazi doit « choisir » lequel de ses deux petits se fera gazer en premier. Ici, les passagers sont solidaires du pilote, ils sont avec lui, en toute confiance, et c’est à sa mort qu’il les mène, les privant de leur mort à eux, celle de leur vie. C’est son flash qu’il leur impose.

Complément
    Depuis le crash, on apprend toutes sortes de choses. Notamment que son acte était prémédité ; mais cela ne change rien au sens de cet acte, qui est d’inscrire sa loi narcissique, en ponctuant l'inscription par un bon paquet de vies sacrifiées en même temps, en guise d’accompagnement.
    Cet acte n'est pas psychotique, il ne déforme pas la réalité, il la prend telle qu'elle est pour s'y inscrire comme décision ; une décision où il trahit son contrat, mais celui-ci n'est pas toute la réalité. Ceux qui parlent de bouffée psychotique veulent dire parfois que pour eux, cet acte est « fou », au sens où ce n'est sûrement pas eux qui le feraient. Ils refusent de s'identifier si peu que ce soit à l'auteur de cet acte ; c'est à leur honneur, mais cela ne suffit pas à faire de lui un fou.
    Si l'on compare cet acte à ceux des terroristes qu’on a vus récemment, ils relèvent de la même logique, mais dans le cas du pilote, c'est une loi narcissique personnelle qui s'inscrit ; dans le cas des terroristes identitaires ou idéologiques, c'est une loi narcissique collective. Curieusement, dans ce dernier cas aussi, beaucoup s'acharnent à dire que ces terroristes sont des fous ; il peut y avoir des fous parmi eux, mais leur acte d’inscrire une loi narcissique collective n'est pas psychotique. C'est un acte pervers appliqué à des gens qui ne le sont pas, avec parfois un surcroît de cruauté comme je l'ai expliqué[1].     
    Par ailleurs, dire que ce pilote allemand est un Érostrate est inexact. Érostrate a brûlé le temple d'Éphèse pour avoir une renommée ; il ne s'est pas brûlé avec,  il voulait être là pour jouir de cette renommée ne fût-ce qu'un moment, c'était sa principale motivation. Ce n'est pas le cas pour cet acte suicidaire qui accomplit la dépression du sujet. La renommée  y intervient comme supplément d’une jouissance, dont le flux principal est le flash dépressif.
    J’ai dit que cet acte ne manquait pas de cruauté ; il s’y ajoute celle-ci : c'est à cause du supplément de sécurité  que l'autre pilote n'a pas pu regagner la cabine et sauver la situation. Autrement dit, la sécurité a été utilisée pour accomplir la catastrophe. Cela aussi n'est pas sans rapport avec les terroristes : ceux-ci utilisent les lois pour rester protégés jusqu'à l'accomplissement de l’acte. Et les tenants de la loi constatent alors amèrement qu’ils se sont fait avoir.
    En fait de sécurité, la compagnie est coupable de négligence gravissime. Mauvais entretien de l'appareil, au sens large du terme. L'appareil comporte aussi ceux qui l’actionnent, les pilotes ; il faut qu'ils soient eux aussi en bonne forme. Quand on sait que l'un d’eux est gravement malade, c'est pire que de mettre une pièce défectueuse dans le moteur ; c'est un énorme ratage de l'entretien. Entretenir un objet aussi complexe qu'un avion en vol, c'est s'entretenir avec tous ces éléments, y compris humains, et s'entretenir avec eux de façon humaine, qui comporte si possible la rigueur et la grâce. Les deux ont fait défaut.


[1] Voir le texte : Comment devient-on un tueur pour la bonne cause ?

                                                

À propos de l’antisémitisme chrétien

         À force de penser aux actes antijuifs se réclamant de l'islam, on en oublie la vieille vindicte antijuive distillée par le christianisme pendant des siècles, qui continue d'être enseignée au catéchisme. C'est ainsi qu'une maman d'élèves m'apprend que son petit de cinq ans est rentré de l'école en criant Dieu est mort ! Elle pensait qu'il citait Nietzsche, car il est très avancé, mais non, car il a ajouté et C’est les juifs qui l'ont tué ! Elle s'en est inquiétée, elle a parlé à une proche, catholique, qui en a parlé au curé de la paroisse, à Paris, et il n'a rien répliqué, lui suggérant de laisser tomber cette question ; plus précisément, de ne pas en parler.

         Ce n'est déjà pas si mal, que la vindicte antijuive du christianisme, des chrétiens veuillent qu'on n'en parle pas, mais acceptent de l'enseigner aux enfants. De même, la vindicte antijuive de l'islam, les musulmans, surtout en Europe, invitent à ne pas en parler, et même à nier qu'elle existe dans leurs textes fondateurs, ce qui est une autre façon de la protéger et de continuer à l'enseigner ; c’est le cas dans toute école coranique qui se respecte. Ce désir de ne pas en parler indique au moins un tiraillement entre la fidélité à la tradition, et le sursaut d'honnêteté qu'imposerait l'évidence.

         Car enfin, s'agissant du christianisme, quatre points évidents sont à rappeler :1) Ce ne sont pas les Juifs qui ont tué Jésus, mais les Romains ; car sous l’occupation romaine, les Juifs n'avaient pas droit de vie et de mort même sur des juifs ; et Jésus en était un (ce que bien des chrétiens ignorent) 2) Les Évangiles parlent de la foule des Juifs qui approuvèrent sa mise à mort. Mais ils parlent aussi des foules qui le suivaient pendant sa prédication qui a duré trois ans ; et ces foules, c'étaient des Juifs. N'est-il pas curieux que lorsque des foules suivent Jésus on ne dise pas qu’elles sont juives, mais quand une foule lui est hostile, elle soit juive et représente « les Juifs » ? Pourquoi ne pas reconnaître à ce peuple une certaine diversité ? 3) Dans leur grande majorité, les fidèles de ce qui allait devenir le christianisme étaient des Juifs. On peut même dire que ce sont eux qui, les premiers temps, ont donné corps à cette nouvelle religion, qui est née, rappelons-le, du cœur même de la juive, et qui ne cesse de se référer aux textes juifs. 4) N'est-il pas indécent que le christianisme  retienne surtout – et enseigne – que « les Juifs » ont tué Dieu, quand c'est eux qui ont apporté ce Dieu ? Je parle non seulement du Dieu-homme que serait Jésus mais du Dieu de la Bible juive qui est aussi le Dieu des chrétiens ?

Comment devient-on un tueur pour la bonne Cause ?

         Beaucoup ont du mal à comprendre qu'un homme puisse tuer et se tuer pour une grande cause, une religion, une idéologie. Pourtant le phénomène existe, mais leur résistance à le comprendre  semble être leur façon de dire : nous n'avons, avec cet homme, aucun point commun, aucune identification. Voilà qui est peut-être à leur honneur, mais qui n'aide pas à y voir clair. On doit pouvoir identifier des choses avec lesquelles on n’a « rien à voir », a priori.

         Donc, pour éclairer ce phénomène partons de la pulsion de lien[1], qui fait qu'un homme a besoin de liens pour vivre, de liens qu'il considère comme vivants, qui lui épargnent la sensation pénible d'être seul au monde, et qui nourrissent son être au monde par le contact avec un groupe qui lui donne un peu de chaleur, de présence humaine. Cet homme peut donc rejoindre un groupe qui lui fournit de l'appartenance, qui peut même le mettre en scène et en valeur. Imaginons qu'il ait rejoint dans les années 50 un parti communiste. Il en reçoit, à tort ou à raison peu importe, le sentiment de lutter pour abolir  l'injustice, l'exploitation, etc. Tout en jouissant du coude à coude fraternel avec ses camarades, il accède à ce qui distingue son groupe des autres, par exemple à la haine qu'il nourrit envers « l'ennemi de classe », les « agents du pouvoir », etc. Il peut, s'il veut renforcer son appartenance, endosser ces affects, les nourrir de sa passion, suffisamment pour en faire une valeur qui éclipse toutes les autres. Sans aller jusqu'à tuer pour le parti, ce qui n'est pas à exclure, il peut sacrifier la vérité et la justice pour défendre le parti, qui est une cause supérieure. Les témoignages là-dessus sont innombrables. J'ai évoqué celui d’une intellectuelle communiste[2], qui lors du procès d’un rescapé d’URSS qui dénonçait le régime soviétique, lui a refusé tout soutien, alors même qu'elle le savait innocent et de bonne foi. Cet homme s'est suicidé faute de soutien. Elle a expliqué son refus par le fait que, devant la valeur du parti et l'immensité de sa cause, cette injustice semblait infime et nécessaire. Elle ajouta : « nous étions des croyants ». Mais la croyance est une forme simplifiée de l'amour. Elle aimait le parti, qui lui donnait une place, un rôle social gratifiant. Et cela suffit, même dans des contextes non partisans, dans une grande entreprise par exemple, à « flinguer » un collègue ou un gêneur pour avoir un plus d'amour, avec ses variantes : plus de poids, plus d’influence, de reconnaissance, etc.

         En somme, on rejoint un groupe ou une idéologie par un transfert d'amour, d'amour narcissique au départ, qui se renforce et se sublime dans l'amour du groupe, de l'existence concrète du groupe plutôt que de son chef ou de son idéal. Ce qui porte le sujet, c'est l'existence des liens tissés par le groupe, au point que si on les coupait, il tomberait dans le vide ; c'est du moins ce qu'il pense. Si maintenant on suppose que le groupe est habité par la haine envers certains autres, le sujet peut vouloir la mettre en acte et gagner par la même une surdose d'admiration et d'amour. Le groupe communiste était habité par la haine de classe ; le groupe nazi par la haine des juifs ; le groupe islamique par la haine des insoumis juifs et chrétiens. Dans chacun de ces cas, la texture même du groupe, parfois renforcée par ses textes, fait que des sujets se dressent et mettent en acte la chose. Ils peuvent aller jusqu'à considérer qu'il n'y a pas de limite dans ce qu'on peut infliger à l'autre puisque cet autre représente le contraire même du groupe qui les porte. On dit qu'ils considèrent l'autre comme un objet, ce n'est pas sûr : il suffit qu'ils le considèrent comme un humain qu'il faut éliminer ; sachant que dans l’élimination, on peut se permettre un supplément de violence qui s'appelle de la cruauté et qui consiste à faire en sorte que la victime participe elle-même à son exécution ou à son avilissement. C'est là un supplément de jouissance que s'autorisent volontiers ces justiciers qui appliquent simplement la loi narcissique du groupe qu’ils aiment, et pas à tort, puisqu'il leur donne le cordon ombilical qui les relie à la vie.

         On peut même dire que ces tueurs pour la bonne cause sont psychiquement plus atteints que l’est un serial killer. Celui-ci porte un jugement sur lui-même,  et sur quelques autres, pour signifier : je suis plus important que tout, j'ai juste besoin de quelques corps pour combler ma fêlure insupportable ; alors que les tueurs pour la bonne cause portent un jugement sur la vie et sur l'être, qu'ils réduisent à cet être particulier qu'est leur groupe, leur religion, leur idéologie, leur Dieu… Ils diront que cet être particulier est  en fait le plus universel qui soit, c'est encore un coup de force où leur tendance singulière se totalise pour absorber tout le monde. Ainsi, l'amour pour eux-mêmes, consolidé grâce à l'amour qui fonde le groupe, leur fait faire une double opération : restreindre la vie jusqu'à leur groupe singulier, auquel ils donnent ensuite une portée totalisante.

         L’énigme de  départ devient ainsi plus abordable: ce sont des gens totalitaires, pas toujours violents, mais qui projettent le tout de la vie dans telle entité, tel collectif que nomme leur idéologie. On peut dire que pour eux, l’être en tant qu’infini du possible se réduit à cet être là. Cette réduction peut faire d’eux des tueurs, et ce qui les distingue d’un sérial killer, c’est que celui-ci travaille pour son compte, celui de son narcissisme, et que ces gens travaillent aussi pour leur narcissisme mais « gonflé » par ladite Cause, jusqu’à s’identifier à elle.


[1] J’ai introduit ce terme dans mon livre Perversions, à propos des « maladies du lien ».

[2] Voir Islam, Phobie, Culpabilité p.120 et sq

 

Grâce au jeu… (Pourim toujours)

    Je l'ai dit, cette fête commémore l'idée que le destin peut faire une grâce énorme, radicale, existentielle, comme celle qu'il fit (dans cette histoire) à tout un peuple qui risquait l'effacement et qui soudain fut sauvé; par cette grâce, où se conjoignent hasards et nécessités. (Voir Anatomie d'un miracle). D'où la coutume de se faire des cadeaux, pour se donner l'occasion de dire merci les uns aux autres, façon d'invoquer la grâce (gracia en espagnol donne aux pluriels gracias : merci; merced, dont le pluriel est mercedes…). C’est une façon de la rendre présente, de prononcer son signalement : merci, grâce, on a plus qu'il n'en faut.
    Une autre façon de mettre en acte  le fait que le jeu du destin a été et peut donc être favorable, c'est de jouer, lors de cette fête. Dans le monde ashkénaze, il y a les fameux pourim-spiels, pièces de théâtre,  déguisements,  jeux dans le genre carnavalesque (il se peut même que la tradition du carnaval en Europe, donc au Brésil, emprunte à ce trait de Pourim).
    Dans le monde maghrébin, par exemple au Maroc, on jouait…aux cartes. Le jeu le plus simple où l'on sollicite le hasard pour l'espérer favorable. Peu importe qui gagne et qui perd, l'important est de jouer, d’être ému en guettant la chance. On jouait sérieusement, on se prêtait au jeu du hasard pour sentir l'instant où il serait bon, où il ferait  signe, de grâce.