Archives annuelles : 2015

A l’occasion de Pourim. Anatomie d’un miracle. Esther.

    Ici, c'est un moment de grâce, celle de la femme et du hasard; moment vital dans la détresse de l'exil. L'histoire a lieu en Perse, quelques siècles avant notre ère. Le roi Assuérus répudie sa femme, la reine Vashti, sur les conseils d'Haman son ministre. Elle avait refusé de répondre à sa demande et de se présenter devant lui et ses invités lors d'un banquet. (Elle avait aussi le sien, un banquet de femmes…) Pour recruter une nouvelle reine, on fait appel à toutes les belles vierges du Royaume. Esther est choisie. Elle a été élevée par son oncle Mordékhaï. Celui-ci, lorsqu'il vient prendre de ses nouvelles, ne se prosterne pas comme il se doit devant Haman; lequel décide d'en finir avec les Juifs, ce peuple qui "ne fait pas comme les autres". Le jour est fixé, la date tirée au sort (Pourim = les sorts). Le roi est très complaisant: "L'argent, garde-le et fais de ce peuple ce que tu veux". (Haman comptait verser une certaine somme au trésor public pour avoir les mains libres.) Mordékhaï apprend la nouvelle, il se met en deuil, déchire ses vêtements, fait appel à Esther pour qu'elle intervienne. Elle hésite: on risque sa vie si on se présente au roi sans y être appelée. Alors Mordékhaï lui envoie dire: "Ne crois pas te protéger en te détachant de ton peuple. Si tu te tais dans un tel moment, la délivrance viendra aux Juifs d'un autre lieu, et toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si tu n'es pas devenue reine pour un moment comme celui-ci". Mordékhaï qui, au début, lui demande de ne pas dire qu'elle est juive, l'adjure maintenant de le dire, d'intervenir en tant que juive et reine. (Ainsi le rapport aux origines ne doit pas être figé; on peut en jouer selon l'événement.) Esther accepte, elle demande qu'on jeûne pour elle trois jours, elle-même et ses suivantes vont jeûner, après quoi elle se présentera devant le roi. Entre-temps,celui-ci a une insomnie, il se fait lire la chronique du palais (le livre mémoire des faits du jour…) et il remarque que Mordékhaï avait un jour révélé un complot visant à tuer le roi, et n'a pas eu de récompense. (C'est par Esther qui avait informé le roi du complot.)
    Haman est justement dans l'antichambre, il le fait entrer: "Que faut-il faire à un homme que le roi veut honorer?" Haman, sûr qu'il s'agit de lui, répond: Qu'on l'habille de la tenue royale, qu'on le mette sur le cheval du roi et que l'un des plus hauts dignitaires tienne la bride et le promène dans les rues de la ville en clamant: Voilà ce qu'on fait à un homme que le roi veut honorer. Le roi demande à Haman de le faire pour Mordekhaï. C'est le début de la fin car entre-temps Esther a pu voir le roi, l'a invité à un festin avec Haman, puis à un second festin où elle révèle qu'elle et son peuple, Haman veut les anéantir. Ici, on a un "miracle" (la situation se retourne, le peuple voué à l'effacement est sauvé); on peut en faire l'anatomie; mais on n'a pas la gestion religieuse du miracle sur le mode: ils ont supplié Dieu, il les a entendus et il les a sauvés. Dieu n'est pas mentionné dans ce texte, la prière non plus. Il y a un jeûne, il y a l'acte de mortifier son corps, non sans rappel symbolique: trois jours (trois, chiffre assez chargé; par exemple: les trois jours d'Abraham et son fils marchant vers le Lieu…).
     Et il y a surtout la grâce. Essentielle. On parle souvent de la grâce d'Esther, et il semble qu'elle l'ait transmise à son peuple, au destin de son peuple qu'elle a pu ainsi dévier. Destin d'où provient peut-être cette grâce elle-même: Esther a pu rejoindre le point de grâce enfoui dans le destin hébreu.Qu'est-ce donc que la grâce? Elle n'est pas l'effet d'un travail, d'une amélioration, d'une ascèse. La grâce, on l'a ou pas, à tels moments ou à d'autres. Elle vient d'ailleurs. Dire qu'elle est "divine", c'est dire qu'elle vient des confins de l'humain, des limites. La grâce, c'est l'émotion qui émane d'un être aux prises avec ses limites, et en même temps assez libre envers elles: beaucoup de tout petits sont pleins de cette grâce, sauf lorsqu'ils sont déjà pris et verrouillés dans le symptôme de leur mère. Autrement, ils rayonnent une présence, une certitude inconsciente de leurs limites, qui sont pourtant évidentes. Dans la grâce, la faille et les limites sont à la fois admises et surprenantes, productives de vie. Dans ce consentement, une présence inconsciente fait briller l'étincelle de la grâce. La grâce, c'est quand le narcissisme, qui ignore ses limites, s'en sert à son insu dans un sens de vie. Et cela confirme qu'on ne peut pas l'imiter: on ne peut pas faire exprès d'être inconscient de ses limites. Cette grâce se transmet ou plutôt, elle rayonne, mais ceux qui la reçoivent ou qui l'agréent ne restent pas gracieux si par ailleurs ils ne le sont pas. Ils gardent ce rappel de la grâce, et de ceci qu'elle est par essence un partage. Celui qui a la grâce la donne aux autres, à charge pour eux de la recevoir et de la "garder". En général, le mieux qu'ils font c'est de la reconnaître, de la respecter.
    En tout cas, Esther trouve grâce aux yeux de ceux qui la voient; notamment de l'homme qui gère ce harem, cette masse féminine offerte au roi. Esther se distingue par cette grâce, où se croisent sans doute féminité et symbolique. Elle est, en un sens, l'ennemie absolue d'Haman, qui hait les Juifs et les femmes. (C'est lui qui a suggéré au roi de renvoyer Vashti, sa première épouse, parce qu'elle n'a pas répondu à son ordre.) La grâce signifie que l'être qui la "porte" n'est pas identique à lui-même, qu'il est porteur d'une certaine faille et fait vibrer cet écart, cet entre-deux qui l'ouvre sur l'être et sur la vie; même s'il peut être dans tel cadre ou telle place déterminée. Lorsqu'on dit qu'Esther a trouvé grâce, cela veut dire qu'elle a touché dans l'autre le point de grâce, d'ouverture, de fragilité, d'entre-deux où se passe la vie. En somme, elle donne à l'autre la grâce qu'il a sans le savoir. L'être qui a la grâce la donne sans la perdre, sans rien en perdre. C'est une question de contact: il donne à l'autre la possibilité d'avoir, comme lui, un contact avec l'être, avec la limite de l'humain qu'on appelle le divin.
    Esther est orpheline; cette fragilité d'origine ne l'a pas affaiblie. Elle n'est pas dans l'inclusion familiale, elle appartient à un peuple qui ne s'appartient pas. Elle n'est pas dans l'identité mais dans l'histoire, l'événement, le devenir, la transmission. Bien sûr, c'est parce qu'Esther est prise au palais, et devient la femme du roi, que Mordékhaï son oncle se fait remarquer par Haman en ne s'inclinant pas. Si Esther n'avait pas été choisie, Haman n'aurait pas eu, peut-être, l'occasion de remarquer ce Juif insoumis et de retrouver sa rage ancestrale envers ce peuple, jusqu'à vouloir en finir. Mais Esther, devenue reine, est tentée de s'en tenir à son cadre, sa fonction: elle ne peut pas intercéder dans l'urgence. La réplique de Mordekhaï est cinglante et contient une allusion au divin, la seule dans ce Texte: Si tu restes dans le silence [si tu caches ton origine et ne fais pas savoir au roi, très vite, que le peuple qu'on veut détruire c'est le tien], la délivrance viendra aux Juifs d'un lieu autre (mi-maqom ahér). Car Dieu, c'est aussi le Lieu (maqom): là où ça se tient;
là où les choses et les êtres prélèvent de quoi tenir). Ce lieu autre se réfère au divin d'une façon qui semble vague; en fait, c'est dans sa fonction de lieu, comme source d'événements qui ont lieu; et sur le mode de la pure altérité: du tout autre peut avoir lieu sans toi, si tu restes en dehors.
    Et il y a les coups du hasard. Celui de l'insomnie royale: est-ce qu'inconsciemment le roi a été "travaillé" par ce qu'il a signé – rien de moins que l'effacement d'un de ses peuples? En tout cas, il découvre dans la chronique une parole salvatrice de Mordékhaï sur lui – parole qu'Esther avait transmise en mentionnant le nom de sa source, Mordekhaï. De là le Talmud déduit que quiconque, lorsqu'il tient une parole forte, dit de qui il la tient, apporte la délivrance au monde; tout comme Esther a apporté la délivrance à son peuple en disant de qui elle tenait cette parole. (On pointe ainsi l'universel du singulier: ce qui arrive au peuple juif, en tant qu'il est singulier, a valeur universelle.) Encore faut-il que cette parole soit forte et bonne. On n'a pas à nommer quelqu'un dont on évoque une bêtise ou une parole indifférente.
    Voilà donc plusieurs hasards qui convergent: Mordekhaï a éventé un complot; le roi Assuérus a une insomnie et se fait lire la chronique; Haman passait par là… Le tout sous le signe de la grâce qu'Esther a trouvée en devenant reine. Cette grâce, elle va la retrouver deux fois, lorsqu'elle invite le roi avec Haman et que, la complaisance du vin aidant, le roi est prêt à lui donner "ce qu'elle veut, même la moitié du pouvoir".
    La grâce est liée à l'identité partagée, incertaine mais vivante, qui maintient problématique la question de l'origine, et la laisse non résolue, ouverte à l'événement. Dans le cas d'Esther, ce moment où elle se fait connaître et où elle sauve son peuple (après tout, le roi aurait pu la sauver, elle, et laisser faire Haman), ce moment de grâce ultime porte sur son identité: partagée en elle-même et partagée avec son peuple.
    Ce qu'elle transmet au roi dans cet instant de grâce, c'est un appel de vie: pour quelle sécurité un peuple tout entier doit-il être effacé? pour quel confort identitaire? Cet appel, le roi l'avait refoulé en écoutant Haman, et voilà que la reine vient rouvrir le possible: certes, il y a une faille, il y a un peuple singulier, mais faut-il le détruire pour que tout soit régulier? Ce n'est pas explicite mais c'est là; c'est l'arrière fond sur lequel la grâce opère. Esther fait une entorse à la loi du palais et son peuple est une entorse à l'ordre de l'Etat renforcé par Hama. L'acte d'Esther trouve grâce et la transmet au peuple – qui est comme gracié.
    Les lettres ordonnant la mort vont donc s'inverser en lettres de vie. Vengeance sera tirée de ceux qui préparaient l'Extermination. La grâce s'infiltre dans un ordre totalisant, – perturbé par un peuple non conforme; peuple symbole de la petite entame qu'il faut pour relancer la vie. Autre symbole de cette entame sacrificielle: le jeûne de trois jours imposé à tout son peuple. Puisqu'on est menacé de mort, on va se mortifier, se donner une mort symbolique (avec des accents réels – on défaille) pour se mettre en demande de renaissance. Se mettre en état de manque pour mieux faire voir le manque-de-vie menaçant, avec l'espoir de le surmonter.
    La grâce, transmission involontaire d'une vie autre, est portée par le hasard et elle s'incarne, elle prend corps. De là une certaine beauté, qui somatise l'amour de l'être – pour la vie qui se redonne. La grâce rencontre la féminité – comme faille qui laisse passer la vie – mais la grâce n'est pas uniquement féminine. Dans la Torah, Moïse dit à YHVH: "Si j'ai trouvé grâce à tes yeux…". Si avec nos défaillances tu nous acceptes, alors marche toi-même devant nous… Autrement dit, les défaillances du peuple hébreu, dans le désert et ailleurs, font partie de son rapport au divin. On peut les déplorer, mais c'est parce qu'elles sont là, et qu'elles sont humaines, qu'une grâce est possible ou nécessaire pour fonder cette relation entre le peuple et son Dieu. Toutes les fois que YHVH a voulu exterminer son peuple après un grave manquement, c'est la grâce qui le sauve, et Moïse l'obtient chaque fois – en demandant que la faute soit oubliée; tout en sachant qu'il y en aura une nouvelle, et que la vie fait faux-bond à la perfection.
    La grâce implique donc que l'Autre aussi révèle sa faille: en l'occurrence, Dieu doit se contredire, décider une chose et en faire une autre. Cette aptitude à se contredire n'est pas à mettre au compte de sa toute-puissance (puisqu'il peut tout, il peut aussi pardonner, oublier, se rappeler et… se contredire); elle n'est pas dans une liste complète de ses attributs. Au contraire, c'est une fois la liste établie que l'aptitude à se contredire viendrait la déchirer, la barrer; prouvant par là-même qu'une telle liste est absurde. (Qu'est-ce qu'une liste d'attente dont le dernier dirait qu'elle peut être annulée?).
    C'est pourquoi le rapport entre ce peuple et ce Dieu est singulier sur un mode universel: rapport à l'être qui implique la grâce récurrente et qui s'oppose à toute idée d'en finir avec la faille; à tout projet qui, dénonçant les turpitudes de "ce peuple", voudrait fonder enfin quelque chose de solide qui n'aurait pas tous ces défauts; projet qui totaliserait ces défauts, les fixerait sur ce peuple (ou sur un autre) pour en finir avec.
    Le peuple est donc sauvé par la grâce – qui passe par le hasard dans ses moindres nuances – et non pas grâce à son mérite. Le mot pour dire "sauvé" (hatsél) comporte, on l'a dit, le signifiant de l'ombre (tsél): quand le peuple ou le sujet est pris dans une lumière totale, où l'on voit pleinement ses défauts et les dangers qui le guettent, la grâce qui le sauve consiste à lui donner un peu d'ombre. Gracier, c'est arrêter la pleine lumière qui aveugle et menace de tout brûler. L'autre mot pour "délivrance", employé par Mordekhaï (lorsqu'il dit à Esther: la délivrance et le salut viendront d'un lieu autre), c'est révah, qui prend racine dans ruah, le souffle. La délivrance, c'est retrouver un souffle, un espace dans le jeu de la vie. Et on le retrouve par l'acte de grâce qui assume la faille et déjoue la prétention totalitaire, fût-elle orientée vers un projet de perfection.
    Dans l'histoire d'Esther, le projet totalitaire obtient l'aval du roi, mais celui-ci est entamé par son désir pour Esther, par la grâce qu'elle trouve à ses yeux. Ainsi, il y a un ver dans le fruit empoisonné – qui le rend non comestible. Le projet de meurtre ne passe pas. C'est pourquoi la grâce rappelle la transmission de vie humaine dans son essence symbolique. D'où son lien essentiel avec le féminin. En somme, l'humanité a inventé un petit peuple pour symboliser une entame aux projets totalitaires. Ce peuple aurait pu être un autre, il se trouve que c'est celui-là; l'important c'est le jeu ou plutôt la dynamique que cela permet. (On peut même dire que ce peuple s'est inventé pour occuper cette place, cela ne change rien au problème.) Cette dynamique comporte pour ce peuple des risques d'extermination, et dans ces cas, des risques d'abêtissement pour ladite humanité. C'est ce qui fait de ce peuple, je l'ai dit, un baromètre d
e la maturité ambiante. Mais ce peuple aussi, s'il avait plus de pouvoir, pourrait exprimer des prétentions totalitaires. Rien n'est joué; il semble que l'humanité a besoin, régulièrement, de se poser ou de revivre le problème de sa faille identitaire, et du fantasme de la combler. C'est le problème de l'entame, donc aussi de la grâce. Au-delà de la faute qu'on pardonne, c'est le défaut qu'on intègre. Ce peuple est fait pour le rappeler, et parfois c'est à lui d'en répondre: si le monde ambiant supporte mal l'entre-deux, il en impute l'impossible à ce qui lui semble singulier, à ceux qui ne font pas "comme tout le monde". L'humanité oscille entre deux pôles pour sa question d'identité. Et il n'y a pas de loi qui prévienne contre ces risques totalitaires. (Comme pour la liste des attributs divins entamés par la grâce.) Il y a bien le fantasme d'un tribunal planétaire, qui ferait acte quand certaines lois sont violées et qu'on passe à la barbarie. Mais on connaît les problèmes de sa mise en place et de sa grande impuissance.

Questions de langage et ignorance


Ghetto.

   Le langage courant, surtout médiatique mais pas seulement, charrie des mots et impose leur évidence. Des mots comme ghetto, apartheid, discrimination, ségrégation etc. Ghetto est un mot qu'il faut respecter, car il désignait en Italie (avec son équivalent modulable en Europe centrale, et en terre d'islam) un lieu où les Juifs étaient littéralement enfermés, contrôlés. À Venise, la cloche sonnait à 7heures du soir et tous les Juifs devaient être rentrés dans le ghetto. Dans la journée, ils en sortaient pour aller vaquer à leurs affaires tout en essuyant les insultes ou les agressions du milieu ambiant selon son humeur et selon l'époque. Aujourd'hui on appelle ghetto, bizarrement, des quartiers ou cités de banlieues dans lesquels les habitants, venus du Maghreb ou d'Afrique, ont des appartements corrects, avec des ascenseurs, des espaces communs normaux, mais qui au fil des temps se dégradent par le vandalisme, la grossièreté et le fait que des parents sont débordés par des jeunes qui ne comprennent pas leur histoire ; qui éprouvent la rancœur des parents – que ceux-ci  ont pourtant bien refoulée -  et leur propre rancœur de ne pas mieux posséder les règles du jeu social, ce qui leur permettrait d'être gagnants ; c'est du moins ce qu'ils croient.  Toujours est-il que des non-musulmans dans ces cités prennent leurs distances et vont ailleurs, ce qui rend ces cités plus homogènes et fait penser à des ghettos comme si on les avait parqués. Les habitants, jeunes ou moins jeunes, ont donc une part active dans cette ghettoïsation ; elle exprime leur agressivité envers les autres qui n'auraient pas demandé mieux que de rester là. S'ils partent, c’est  sur le constat effectif que c'est difficile à vivre, et non pas sous l'effet de préjugés, comme Monsieur Rosanvallon, professeur au Collège de France, qui nous assure que lorsque des parents retirent leurs enfants d'une classe parce qu'il y a trop d'enfants musulmans, « c'est sous l'effet de préjugés ». On voit qu'il n'a jamais parlé à des parents juifs qui reçoivent quotidiennement leurs enfants victimes d'agressions, et qui à la fin en ont assez puisque l'école leur affirme en aparté qu'elle ne peut pas assurer la sécurité de leurs enfants. Ils les mettent donc ailleurs. Ce ne sont pas des pré-jugements mais des post-constats.

Apartheid.

  Que le gouvernement français s'accuse d'apartheid envers ses populations musulmanes, cela fait partie de sa toilette narcissique : on sait que la plus haute éthique en Europe est celle de l'auto-flagellation, supposée témoigner d'une certaine hauteur de vue. J'ai montré ce qu'il en était de cette culpabilité perverse. Si les gens acceptent officiellement la présence de musulmans agressifs, c'est que le politiquement correct leur  enjoint de le faire et qu'ils ne veulent pas d'histoires. Cela peut les amener à se protéger, à prendre des distances. L’apartheid, c'est autre chose, c’est écarter l’autre ou le fustiger, alors qu’ici on s’écarte soi-même parce que l’autre vous fustige.

Mixité.

   En revanche, on nous indique qu'il faut forcer la mixité, c'est-à-dire construire des logements sociaux là où le mètre carré vaut dix mille  euros, au cœur de Paris et des villes. Ce forçage, qui coûtera cher créera aussi des rancœurs, il sera moins productif que des mesures de réhabilitation de ces cités et quartiers, mesures surtout éducatives qui poussent leurs habitants à en prendre soin. Je peux dire, en tant qu'immigré en France en 55, que j'aurais trouvé superbe un appartement à Saint-Denis avec 3-4 pièces, cuisine, salle de bain et balcon, comparé à ce que nous habitions en médina, dans des rues poussiéreuses et souvent hostiles.
   J
e déjeune avec X qui est psychologue dans un grand hôpital parisien. Elle me parle des consultations, dont la surveillante dit qu'elles accueillent « le Maghreb et l'Afrique » principalement. Cette fois, elle me dit que le docteur B. a décidé de partir : "Il craque, il en a marre, il veut un peu de mixité". Elle ajoute "Moi aussi, j'en ai marre, je veux de la mixité. Je veux qu'il y ait un ou deux blancs de temps en temps. Là, il n'y en a plus, ou presque".
     
À la même table, il y a C., une autre psychologue qui elle aussi a eu des problèmes par manque de mixité. Ses deux garçons étaient les seuls blonds aux yeux bleus dans une classe où il n'y avait que des noirs et des maghrébins, à Paris. Si encore ils intégraient son petit garçon à leurs jeux dans la cour, mais non, "ils préfèrent jouer entre eux". Elle s'est d'abord désolée qu'il n'y ait pas plus de mélange. Puis, elle est intervenue à la mairie, où la conseillère socialiste a été intraitable : pas de changement de classe ou d'école. De la mixité, bon sang.  C'est bien ce que l'autre venait demander. C. a bien tenté de la fléchir, de la faire réfléchir sur la situation, sur l'écart entre son discours et la réalité. Mais justement, cet écart, l’élue y tenait, c’est ce qui donnait à son discours sa vibration d'idéal. Désespérée, C. a dû faire comme beaucoup d'autres : délocaliser ses enfants, leur donner une adresse fictive pour qu'ils soient dans une classe un peu plus mixte.

    On imagine des élus de la gauche caviar ou de la droite vertueuse qui décident de faire avaler à très haute dose de l’ « autre » à leur public, et s’il fait la grimace et si ce n’est pas à son goût, l’accusation  de racisme a beau être usée, elle procure à ses auteurs une jouissance intacte.
    Dans le cas de classes plus élevées, devant les agressions, beaucoup s'excluent d'eux-mêmes et vont vers des écoles privées. Parfois, certains d'entre eux se convertissent, ce qui facilite les choses et permet de rester sur place.

L’absence de limites et la mort

   
    Chaque fois qu'une pensée projette de supprimer la mort, elle se met à débloquer. Un auteur aurait même dit : « la suppression de la mort nous éviterait de procréer. Il faut remplacer la procréation de nos enfants par la résurrection de nos pères ». Quelle que soit la bêtise du propos, on y remarque une logique narcissique très précise : l'auteur serait le dernier procréé. En somme, que la procréation ait lieu, soit, mais de mon père à moi, pas plus loin. On voit en effet que cette pensée ne va pas loin.
    Ce cas, sans doute extrême, nous rappelle que de temps à autre, le prurit saisit des « penseurs » sur la perte ou l’absence des limites, due à la technique déferlante, au gigantisme qu'elle implique, à la démesure des structures mises en place, etc. Avec toujours un faux frisson : et si notre transgression des limites allait encore plus loin, oui, jusqu'à supprimer la mort par exemple ? On peut leur rappeler que si loin que vont l'audace et la technique, elles n'ont encore jamais créé de la vie sur un mode qui puisse concurrencer la nature. Autrement dit, la nature est le plus grand géant technologique qui soit. Et l'on remarquera s'agissant d'intégrer les techniques à l'humain, que ce sont plutôt les lubies de ce dernier qui créent des problèmes inquiétants, comme par exemple la suppression de la différence sexuelle, ou la suppression des frontières, etc. Choses qui n'étaient pas impliquées sous leur forme extrême, et que seule l'enflure humaine a imposées.

Meilleure connaissance de l’islam

    Certains commencent à reconnaître qu'il y a dans le Coran des appels à la violence contre les autres, contre les non-musulmans. Que ces appels forment une strate assez dense et prégnante du Texte. Que ceux qui dénient cette partie violente ou qui l'ignorent n'ont rien compris au Coran et à leur religion, mais ont simplement décidé, quand ils vivent en Occident, de ne pas s'y référer. Pour eux, le plus urgent c’est d’être en paix avec les autres, d’installer l'idée que l’islam c’est la paix.
    Houellebecq y voit malice : dans son roman Soumission, il suggère que l'islam modéré se posera comme seul capable de contrôler ces extrémistes; il a donc besoin que ceci se manifeste pour pouvoir en triompher, tout en leur laissant la bride sur le cou pour ce qui est de rappeler aux Juifs cette évidence : là où règne l'islam, la place des Juifs est comprise. Celle des femmes reste honorable mais secondaire, ce qui résout les problèmes de chômage (elles seront plutôt au foyer); pendant que les problèmes d'investissement seront massivement résolus par les milliards des pétromonarchies. Cela semble farfelu et vraisemblable, surtout si l'on cède sur la critique des strates guerrières et conquérantes de l'islam.
    Un des arguments qu'on invente pour « expliquer » les djihadistes, (outre la folie ou la misère – facteurs que l'évidence contredit , mais on y tient, surtout à la misère, c’est clair et c’est culpabilisant), un argument que l'on croit très éclairant, c’est qu’ils ne savent pas lire ; il lisent mal le Texte, ils en ont une lecture figée.  L'ennui, c’est que personne pour l'instant ne leur donne la bonne lecture des malédictions insistantes envers les juifs et les chrétiens, et des appels à les combattre. En attendant de leur apprendre à lire, à lire comme nous voulons qu’ils lisent, j'ai montré que le Texte est un être vivant, et que les appels qu'il lance contre les autres, appels qui se transmettent à l'identique depuis des siècles, trouvent forcément des gens zélés et sincères qui les endossent, et qui les mettent en acte. Ces mises en acte sont faites pour honorer la partie par laquelle le Coran se défend des judéo-chrétiens en les dénonçant, comme pour mieux s'approprier leur message, pour mieux montrer que ce n'est pas leur message puisqu'ils refusent de s'y soumettre. Ces actions sont aussi une claque pour les modérés qui, face à l'Occident, maintiennent un déni pure et simple sur l'existence de cette violence. Les extrémistes (c'est-à-dire ceux qui défendent les extrémités, les bordures de l'islam, ses frontières idéologiques avec les autres, frontières qui sont forcément extrêmes), les intégristes violents, sont comme tels un appel aux modérés pour qu'ils prennent leurs responsabilités, pour qu'ils cessent de croire qu'en s'affichant pacifiques, ils rendent l'islam pacifique. Bien sûr, ce serait sympathique de guérir les djihadistes, lecteurs extrêmes, en leur montrant l'énorme richesse de la littérature, en tant qu'elle « lit » et réécrit à sa façon la texture de nos vies, en leur montrant aussi d'autres livres, comme la Bible, nettement plus nuancée, capables de s'en prendre à leurs propres fidèles, etc. Peut toujours leur apprendre la lecture complexe, mais le Texte suscitera toujours des lectures directes, tant qu'on n'a pas affronté cette simple question : les appels violents que lance le Texte envers les autres, comment faire pour les déclarer obsolètes, ayant fait leur temps, sans que les musulmans qui les absorbent (modérés ou radicaux) aient l'impression de les trahir ?

    Les versets pacifiques du Coran, qui ne s'en prennent pas aux juifs et aux chrétiens, sont puisés dans les textes judéo-chrétiens. (La plupart des phrases qui parlent de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de sa toute puissance etc., viennent des Psaumes.) Mais la partie violente du Coran, c'est sa frontière idéologique avec les autres, avec les juifs et les chrétiens Il est normal que cette frontière soit agressive : empêcher les autres de pointer les emprunts ou le plagiat, les empêcher de s'expliquer sur leur texte : telle a été la politique des États musulmans envers leurs minorités juive et chrétienne qu'ils ont confinées dans un statut inférieur et dans un silence total concernant l'islam. Il fallait aussi obtenir que les "vrais croyants", les musulmans, n'aient pas la moindre tentation de se convertir au mode de vie de ces autres. Or c'est ce risque qui, aujourd'hui en Europe, est victorieusement empêché ; l'affirmation identitaire musulmane est au contraire très forte, face aux autres identités plus discrètes, retirées, malléables, indéfinies, incertaines… Elle offre une solide appartenance, dont la frange avancée est le djihad. Mais c'est sur les deux plans que l'islam recrute : sur le plan pacifique, par l'adhésion à une identité parfaitement définie et chaleureuse ; et sur le plan plus agressif par la tentation du djihad.
    Cette situation, les Européens standard n'ont pas moyen de la comprendre, avec leur pensée rationnelle. S'ils vont dans des pays arabes ou islamiques, ils sont généralement bien reçus, hospitalité oblige, sur le mode personnel ou touristique. Ils n'entrent pas dans la texture, et n'ont aucun moyen de parvenir jusqu'au texte qui parle d'eux. Et quand ils observent des musulmans en Europe, ils voient plutôt des gens qui triment, qui essaient de s'en tirer, qui travaillent, qui sont humbles, qui essaient de donner d'eux une bonne image et qui souvent y arrivent. Ils ignorent que le réacteur textuel sur lequel  beaucoup sont branchés, charrie des appels à la haine pour les autres.
    On confond deux tolérances : l'une envers l’étranger qu'on peut aider, respecter (la Bible va jusqu’à dire qu’il faut l’aimer, pour se rappeler l’étranger qu’on a en soi ; l’autre envers des textes menaçants qui se transmettent et  induisent des lectures agressives.

    Jusqu'à présent, la propagande pour  éluder ces aspects consiste à dire : « Mais dans la Bible aussi il y a beaucoup de violence. » J'ai déjà dit que la Bible des Juifs est très violente contre les Juifs, pour à la fois les dresser et les maintenir, comme peuple porteur non pas tant d'un message que d'un certain rapport à l'être. La violence guerrière qu'elle soutient concerne la conquête par ce peuple de sa petite terre promise, grande comme un département français ; il fallait bien un pays, un lieu d'être à ce peuple d'esclaves à peine libérés. En outre, cette violence a eu lieu il y a plus de 3000 ans. Depuis, toutes les guerres menées par les royaumes hébreux (Israël et Judah) étaient des guerres défensives, des alliances pathétiques pour sauver leur souveraineté, en vain.
    En revanche, aujourd'hui, Israël mène des guerres défensives, et ce n'est pas de sa faute si ses adversaires s'effondrent et lui laissent sur les bras des territoires dont il a rendu une partie, Gaza (devenu un bastion furieux plein de haines et de roquettes) et la Cisjordanie dont il aurait bien rendu la plus grande partie s'il était sûr que ça ne sera pas un autre Gaza, encore plus dangereux, sachant qu'au Nord, le Hezbollah pro-iranien et surarmé s'impatiente d'attaquer. On ne peut pas dire qu'Israel, les Hébreux ou les Juifs veuillent faire leur guerre sainte et ramener le plus de monde dans le giron de leur croyance. Ce n'est pas le genre.

    La vérité d'un sujet, qu'il soit individuel ou collectif apparaît dans son exposition à l'autre ; elle excède sa position et la met à l’épreuve. Le monde arabe qui a reçu les intrus européens, les colonialistes, ne s'est pas vraiment exposé à eux, il les a vu comme des intrus, il était en retrait de leur présence, dont il a à la fois profité et souffert. C'est maintenant, en allant en Europe, qu'il s'expose au regard des autres. Même les musulmans restés chez eux, dans leur pays, sont exposés au regard occidental qui se questionne sur leur histoire, leur culture, leur religion. Mais ce regard, brouillé par les larmes de la culpabilité, ne voit pas grand-chose.

La loi sur l’euthanasie

   Il y a des choses et des actes indécidables parce qu'ils dépendent, notamment, de la manière dont on en parle.
   
L'embryon, son statut est indécidable, il dépend de la manière dont la femme ou les parents parlent de sa gestation.
    
De même, l'instant de la mort est indécidable. Mais voilà que les décideurs veulent à tout prix en décider. Alors ce sera au prix d'une escroquerie où ils remplacent la mort par le sommeil. On décidera du sommeil, pas de la mort ; juste du sommeil sans réveil. Les hôpitaux seront des cliniques du sommeil.

 

 

Le refus de comprendre

    Étonnant, l'esprit humain, lorsqu'il cherche à trouver et que sa recherche comporte l'interdit de trouver. Interdit pour des raisons affectives, idéologiques ou sociales. J’y pense en écoutant des auteurs, journalistes, enquêteurs qui cherchent passionnément ce qui a fait partir ces jeunes de France pour le djihad en Irak et en Syrie; ces jeunes musulmans, qui ont parmi eux quelques convertis, laissent leurs parents sidérés, leur entourage étonné. Ce n'étaient pas des jeunes à la dérive ou dans la misère comme tiennent à l'affirmer des analyses qui aimeraient bien « relier tout ça » à l'exploitation de classe, au colonialisme, à l'impérialisme, à tout ce qui peut nourrir la culpabilité forcée, celle qu'on doit afficher pour avoir une hauteur éthique.

    Tant d’ignorance et de contorsions pour ne pas voir que ces jeunes s'introduisent au Texte coranique qui comporte de la violence et du calme tout comme une forteresse comporte des canons sur ses murailles et de grandes salles à manger à l’intérieur. Le Texte a dans sa trame des nœuds cruciaux touchant les autres, ceux qui résistent au vrai islam, ces autres étant les juifs, les chrétiens. (Par extension, on vise les mauvais musulmans, mais l’extension est tardive, car si on écarte les « païens » de l’époque, le Coran s'attaque surtout aux juifs et aux chrétiens ; ce qui correspond aujourd'hui à Israël et l'Occident).

    Telle est la réponse : ils y vont car c'est dans le texte dont ils exaltent l'idéologie, non sans raison puisqu'elle les porte, elle les soutient, elle leur donne un idéal qui permet d'écraser les petits idéaux ambiants. Mais cette réponse, il ne faut pas la trouver, car elle entamerait l'image qu'on veut donner de l'islam, (paix, amour…), qu'on veut feindre de donner, car ceux qui organisent ce maquillage savent de quoi il retourne; c'est ce qui justifie le maquillage et le déni. Et plus on nie le problème, plus il persiste car il attend d'autres réponses, qu’on ne pourra pas lui donner puisqu'on fait tout pour le masquer.

    Tout discours social comporte une part d'hypocrisie, nécessaire à la survie quotidienne. Mais ces temps-ci le discours convenu bat les records de l'hypocrisie, car la réalité ne cesse de le démentir, et l'on a beau se tordre pour la comprendre dans le bon sens, pour la ramener à son « vrai » cadre, elle insiste, elle déborde, et ça en devient presque drôle.

    En tout cas cela mérite analyse, et c'est l'objet de mes deux livres : Islam, phobie, culpabilité et Le grand malentendu Islam, Israël, Occident (qui paraît le 25 février 2015)

 

Pulsion de trace

    On sait que les nazis ont fait de gros efforts pour effacer les traces des camps de la mort, notamment des chambres à gaz. Ils y ont en partie réussi, puisque des camps d'extermination massive ont été rasés, qu'il n'en reste rien. Cette obsession de la trace à effacer semble indiquer que vers la fin ils comprenaient que c'était un crime dont il y aurait à rendre compte. Mais fallait-il l'approche de la défaite pour avoir cette idée là ? Ils devaient savoir, dès le début, que c'était là un crime énorme mais, pour eux, nécessaire.

    Toujours est-il qu'à force de penser à effacer, ils ont oublié qu'eux-mêmes avaient produit des traces et continué d'en produire. De petits films, réalisés par eux, les montrent en train de tyranniser des corps décharnés, des fantômes vivants dans les ghettos de Pologne. Avec leurs propres traces, on a de quoi reconstituer leur crime. Mais il y a plus : on a retrouvé un enregistrement d'Eichmann après la guerre, en Argentine, dans une réunion de nazis où il proclamait qu'il avait fait gazer 6 millions  de juifs, mais qu'il aurait voulu en tuer 10 millions, que lui et ses amis avaient donc failli à leur tâche, et il conclut : "les générations futures nous maudiront pour cela" (sic)[1]. Donc même après le grand massacre et les efforts pour en effacer les traces, les nazis produisaient d'autres traces confirmant leur action. Au fond, l'être humain a besoin de laisser une trace de ce qu'il a fait. Même un criminel ordinaire, si l'on peut dire, trouve toujours moyen de laisser une trace, ne serait-ce qu’un aveu confus à un ami retrouvé. Il y a une pulsion de trace chez l'être humain, comme un prolongement de son corps et de sa mémoire. Et cette trace qu'il tient à laisser, même si elle travaille contre lui, c'est la signature de son acte, sa présentation au monde. En l'occurrence, cette trace laissée par Eichmann prouve qu'Hannah Arendt, qui l'a observé quelques jours à Jérusalem lors de son procès et qui est repartie à New-York avec de quoi faire son bouquin, a été bernée par lui, par son attitude au procès, exhibant un modeste exécutant, un peu perdu dans ses comptes et ses repères. C'est là-dessus qu'elle a bâti sa "théorie" de la « banalité du mal ». Théorie d'autant plus fausse qu'elle comporte une idée juste : le mal n'est pas toujours extraordinaire, il participe des textures de nos vies. Mais l'acte d'orchestrer des déportations géantes et un énorme génocide, en décidant que les victimes n'étaient pas vraiment humaines, que c'étaient des monstres dont il fallait débarrasser l'humanité, une telle décision n'est pas banale, pas plus que sa mise en acte. Prendre part à cette mise en acte n'est pas banal du tout. Même le dernier exécutant, qui fermait la porte des wagons bondés sur des femmes et des enfants hurlant de détresse, même lui pouvait banaliser son geste puisqu'il était quotidien, mais quelque chose par devers lui savait que ce geste n'était pas vraiment banal.

    La même Hannah Arendt m'a paru faire preuve de prétention et de fatuité en intitulant un livre L'antisémitisme alors qu'elle y parle de l'affaire Dreyfus et d'autres moments antisémites du 19e siècle, comme si la haine antijuive datait du mot « antisémite » qui est né au 19e en effet. Bref, elle a mesuré le nazisme et la haine antijuive à l'aune de sa compréhension, pourquoi pas ? C'est banal, mais pourquoi la suivre? Y compris dans son affirmation péremptoire qu'Heidegger n'avait rien à voir avec tout cela ?




[1] Cela a été montré dans les films commémorant les 70 ans de la libération d'Auschwitz.

 

Vindicte anti-juive

    La plus grosse bévue sur la vindicte anti-juive des musulmans, c’est de croire, notamment en France, qu’elle est due à l’importation du « conflit israélo-palestinien ». J’ai montré que c’est l’inverse, que les racines profondes de ce conflit sont dans la même vindicte anti-juive islamique que celle qui s’exprime en France quand la présence des musulmans est devenue plus massive. Là-bas comme ici, cette vindicte est puisée aux mêmes sources, dans la tradition islamique.

    De sorte que quand Cyrulnik  dit qu’il y a « des musulmans en France séduits par l’antisémitisme en France », il pense à l’antisémitisme de type nazi ou vichyste dont lui-même a été victime. Les gens n’arrivent pas à bouger des repères qui les ont marqués et ils tendent à les universaliser. On obtiendra difficilement d’un Juif européen qu’il comprenne que la vindicte anti-juive chez les musulmans n’est pas due à l’antisémitisme classique européen, version extrême-droite ou nazie. Il ne peut pas comprendre cela car pour lui l’antisémitisme, c’est celui qu’il connaît par sa tradition. C’est ainsi que Cyrulnik écrit : « les sépharades ont côtoyé des musulmans pendant des siècles et même s’ils étaient dhimmis, ils n’avaient pas de mauvais rapports entre eux ». Il ajoute : « depuis le début du XXème, des tensions se sont produites entre les musulmans et les juifs sépharades à cause de la montée du nazisme qui a fait que la plupart des pays arabes ont choisi de s’engager dans les armées nazies ». Donc selon lui, les positons antijuives dans les pays arabes sont dues au nazisme. Sans l’antisémitisme européen, il n’y aurait pas de violence antijuive chez les musulmans. C’est stupéfiant pour qui connaît les faits et les Textes[1].

    Il ajoute que si la plupart des pays arabes ont choisi de s’engager dans les armées nazies, « cela n’a pas été le cas des maghrébins qui se sont engagés dans l’armée française sans en empêcher certains de devenir antisémites progressivement. Ce sont des mouvements d’opinion qui sont fluctuants ». Étonnant.

    Et quand on lui dit que des enfants musulmans en France considèrent que Charlie Hebdo était fautif et que c’est pour ça qu’il y a eu des morts, il répond : « les nouvelles structures familiales larguent un grand nombre d’enfants ». Mais c’est exactement le contraire : ces enfants expriment ce qui se dit et se pense dans leurs familles musulmanes. Quant à savoir, si de telles familles sont ou non la majorité, il est bien malin ou bien informé de dire que ce n’est pas le cas.


[1]         Voir là-dessus Proche-Orient psychanalyse d'un conflit, ou bien Islam phobie culpabilité, ou encore mon dernier livre Le grand malentendu Islam, Israël, Occident.

 

A propos du film Timbouctou

    Bien que je connaisse et que j'aime le désert africain, celui-ci m'a plu, avec ses dunes, ses grands espaces, son désespoir intrinsèque, ses tentes, et cette petite ville où l'on dirait qu'il n'y a personne parce que les gens sont chez eux et n’ont pas de raison de traîner dans la chaleur ; la ville de Tombouctou, tenue par le djihad, dont les forces ne semblent pas excéder une trentaine d'hommes armés, mais apparemment ça suffit. Bien sûr, j'ai été sensible à l'aspect témoignage sur un phénomène si connu : une bande de fanatiques (pas si fanatiques que ça, assez tranquilles en fait, assez paisibles mais sûrs d’eux) qui font la loi au nom d’Allah et de son Prophète, à une population passive, qui déserte les lieux, qui  n'a aucun moyen de se battre ou de résister. Ils ne sont pas méchants, ils sont juste rigoureux, et n'oublient pas de faire servir la loi à leurs pulsions personnelles. Dans tout le film on tremble à l'idée que le chef islamiste, un salaud avéré, ne prenne la femme de l'éleveur qui s'est fait coincer bêtement ; et on est presque rassuré (c’est affreux) de la voir mourir avec son homme.

    Mais revenons à l'éleveur, qui va subir une loi islamique en bonne et due forme. L'affaire, c’est qu’une de ses vaches à dérangé les filets d'un pêcheur sur le fleuve, celui-ci la tue d'un coup de javelot, l'éleveur furieux vient l'engueuler, mais il vient avec son arme ; ils se battent, le coup part, alors que le pistolet  était caché, le pêcheur est tué, l'éleveur arrêté. On lui applique la loi d’Allah ; il doit payer le prix du sang, soit 40 vaches, et/ou obtenir le pardon de la femme du mort. Il n'a que six vaches, et ladite femme convoquée, devant la question : veux-tu lui pardonner ? répond, bien sûr: Non, pas aujourd'hui ; peut-être demain, mais pas aujourd'hui. Elle a donc, selon la loi, refusé le pardon. L'homme doit mourir. (Passons sur sa souffrance de ne pas revoir sa fille, et sa femme, qui par miracle le rejoint au moment de l'exécution : il court vers elle pour l'étreindre, on leur tire dessus, il meurent ensemble). On a vu aussi un couple lapidé pour adultère ; loi excessive. Mais ce qui m'a retenu c'est cette loi, qui semble raisonnable : tu as tué, tu payes, si tu ne peux pas, tu obtiens le pardon, sinon tu meurs. Cette loi, on imagine bien le « penseur » qui l'a produite, il a cherché l’équité, il a juste oublié une donnée affective évidente : on ne peut pas pardonner sur-le-champ au meurtrier ; il faut du temps. Et cette loi, si impatiente de faire justice, n'a pas le temps et n'en laisse pas.

    Cela m'a intéressé, car dans la Bible, un livre qui a pris son temps pour  s’écrire (plusieurs siècles), on évoque celui qui  tue par accident : des villes refuges sont prévues, où il peut fuir et où la famille de la victime ne peut pas le poursuivre.  La ville refuge sera son exil. C’est là une prise en compte de l'accident, une façon de ne pas tenir l'homme pour totalement et aveuglément responsable de son acte. Quelque chose a pu lui en échapper ; une loi qui ignore cela est folle de justice, donc folle tout court. C'est cette folie tranquille et sereine qui m'a touché dans le film ; au-delà des excès de ces hommes du djihad, comme d'interdire la musique, d'imposer des gants aux femmes, etc. La force du film tient dans cet épisode : c'est quand ils sont normaux qu'ils sont monstrueux, eux et leur loi.

 

À propos de l’exécution des journalistes de Charlie Hebdo et du meurtre des Juifs

    Au journal, ils pensaient travailler en France, sous la protection de la loi française. Erreur fatale : il y a la loi française et il y a aussi la charia, la loi islamique, qui aujourd'hui encore, dans des pays musulmans, punit de mort ceux qui se moquent de la religion, qui n'en parlent pas comme il faut, avec une dévotion sans réserve. Donc, un groupe d'islamistes qui est venu exécuter la charia sur ces journalistes qui, croyant vivre sous la loi française, ne pensaient pas transgresser, en faisant des caricatures de l'islam. Ils ont fait comme si, en France, la charia et la loi française n’étaient pas rivales. (Et dans certains territoires – que des historiens qualifient de perdus pour la République, puisque même la police n’y va pas –  il n'y a qu'une loi, la charia.) Et les juifs, dans leur boutique hyper-cachère, croyaient que la France les protégeait du djihad ; du djihad français.

       L'emprise de la charia en France, ne se réduit pas à des exécutions sommaires. Elle consiste plus largement à interdire toute critique sur l'islam, surtout chez les non-musulmans. (Et dire qu'il comporte la charia et le djihad, c'est une critique. Donc la charia en France consiste à empêcher qu'on la nomme.) Mais si des foules importantes sont prêtes à manifester quand la charia ordonne des exécutions, ou qu’elle appelle à la guerre sainte, très peu sont prêts à descendre dans la rue pour protester contre la censure. Et pour cause, la plupart ne s'en rendent pas compte. Les médias font le black out sur les agressions quotidiennes, et mènent un tir de barrage  contre tout  ce qui laisse entendre qu'il y aurait dans l'islam des appels à la violence envers les autres. Le Coran a beau maudire nommément les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) parce qu’« ils se moquent de la religion des musulmans » (5,57), il ne faut pas en parler, car il y a risque d'amalgame, de stigmatisation, d'islamophobie (mon logiciel de dictée a écrit islam aux phobies…)

       Ainsi on est chaque fois dans une pensée totale : une critique sur les aspects violents que comporte l'islam, dans son texte fondateur, est exclue car elle est prise comme un rejet de tout l'islam, et un rejet de type raciste. C'est sans doute là le véritable amalgame que font ceux qui dénoncent l'amalgame. C'est le fait de mélanger le tout et la partie, et de poser que chaque chose est ce qu'elle est totalement, ou alors elle n'est pas. Or l'objet du débat, qui est le contenu du Coran, est justement partagé : un bon tiers de ce Livre est violent envers les juifs et les chrétiens. Cette partie correspond à ce qu'on appelle les sourates médinoises, les dernières, où Mahomet se déchaîne contre eux parce qu'ils ne l'ont pas suivi. L'autre partie du Coran, plus pacifique, transmet ce qu’il a élaboré dans sa période mecquoise, à partir de ce qu'il a appris des marchands juifs et chrétiens.

       Un problème majeur, c’est que la partie violente, qui demande que l'on combatte les injustes, les pervers, les infidèles que sont les juifs et les chrétiens,  est édulcorée dans les traductions. On trouvera par exemple : Tuez les faiseurs de dieux partout où vous les trouverez. (9,5). Or aujourd'hui, personne n'est vraiment un faiseur de dieux, donc la phrase semble anodine. Mais ceux qui l’apprennent en arabe savent qu'il s'agit des chrétiens (moushrikines) parce qu’ils font de Jésus un Dieu. Ayant vécu en terre arabe, je peux témoigner que l'accusation suprême, qu’il faut à tout prix éviter, c'est celle  d'avoir insulté la religion (la vraie, bien sûr, l’islamique) ou de s'en être moqué. On comprend que des croyants, soudain saisis  par un élan d'enthousiasme pour leur texte, puissent le mettre à exécution. On peut dire que les extrémistes violents qui mettent en acte le texte dur, ont le mérite de le faire connaître aux autres musulmans, qui semblent l'ignorer et qui aimeraient s'en tenir aux parties calmes qu'ils  connaissent.  Ils refusent qu'on les amalgame avec ces extrémistes ; mais l'extrémisme est dans le texte, et nul ne peut dire à l'avance quelle personne ou quel groupe voudra soudain le mettre en acte. Des foules musulmanes nombreuses qui défileraient pour dénoncer cet extrémisme auraient le mérite de s'en démarquer  réellement. Pour l'instant ce n'est pas le cas, la ritournelle obsédante qu'on répète est que la violence qui se réclame de l'islam provient de fous, de détraqués, de cas sociaux, mais qu'elle n'a rien à voir avec l'islam. On voit qu’elle a à voir de façon subtile : ce sont des gens calmes, discrets, comme tout le monde, qui soudain entrent en action. De braves psychologues s'échinent sur l’idée de passage à l'acte, mais elle est inopérante : un passage à l'acte, c'est quand les paroles manquent et que l’acte les remplace ; ici, les paroles sont déjà là, et demandent à être appliquées. Jusqu'à présent, très peu s’y essayaient, la présence islamique n'était pas assez importante dans le pays pour que l'idée d'appliquer la charia en France ait un sens. Mais s’il y a 6 millions de musulmans en France, il suffit que 2 % soient saisis de zèle pour qu’on ait 100 000 personnes décidées à agir. Or il suffirait de 10 000 pour que l’autocensure soit totale, et que la mise au pas dans les écoles, les cités, etc. soit vigoureuse.

        La réalité semble montrer que l'islam s'intègre à la France si la France s'intègre à l'islam, c'est-à-dire s’aligne sur lui sans objecter.

       En somme, les musulmans modérés, qui dénient tout simplement l'existence de la partie violente du Coran, pensent que leur déni couvrira cette partie violente sous des versets pacifiques ; en fait, leur déni protège cette partie violente et donc la transmet. De sorte que la partie dure de l'islam, celle qui en veut aux autres, se transmet efficacement par deux voies : le déni venant des modérés et l'action directe venant des extrémistes.

       Du reste, après l'exécution des journalistes, l'écart n'était pas si grand dans les discours entre : ils l'ont bien mérité, ils ont insulté le Prophète, et ils ont insulté le Prophète mais c'est une punition trop dure. La même nuance qu'on a connue après le 11 septembre 2001.

       Si les modérés veulent se démarquer de la charia et du djihad, ils ont tout loisir de les dénoncer comme tels. Pour l'instant, ils nient que cela existe dans le Coran.

       Mais tout cela est secondaire par rapport à l'attitude de l'Etat français. Il ne changera pas l'islam, mais peut-il empêcher que l'islam le change? Jusqu'ici, il a repris à son compte ce même déni, il s'interdit de traiter les  intégristes violents comme les combattants d'une idéologie voire d'un pays, l'État islamique. Donc, il leur applique les mesures légales qui protègent l’accusé dans un Etat de droit. Il connaît les réseaux, et il les « suit » de près jusqu'à ce que le meurtre soit commis moyennant quoi il a la preuve que tel et tel, dont on ne l'aurait vraiment pas cru, a tué. Ce fut le cas pour Mérah comme pour les deux frères qui ont « tué Charlie hebdo » On n’avait pas de preuves suffisantes pour les arrêter, jusqu'à ce que la preuve soit inutile. Bref, on traite des soldats d'un État et d'une Cause très précise comme des fous, des délinquants qui dérapent, des criminels de droit commun ; et c'est logique puisqu'on ne veut pas reconnaître l'existence d'une partie violente de l'islam, qui est endossée et prise en charge par un nombre important de personnes.

       Il y aura donc régulièrement des sacrifices humains pour payer ce déni qui se révèle confortable. À long terme, ce déni fait tort à l'islam, puisqu'il le pose comme une entité totale, sans faille, faite d'amour et de tolérance. Il faudra beaucoup d'ignorance et un fort matraquage idéologique pour faire croire qu'il n'y a pas de djihad dans l'islam, sachant que le vaste empire islamique s'est formé au fil des siècles par des djihads successifs.

       En analysant la question des caricatures, comme symbole[1], j'ai montré la difficulté d'auteurs musulmans éclairés à admettre réellement la liberté d'expression. C’est qu'elle entrave leur déni des parties violentes. Donc, à moins d'un réel sursaut  (mais d'où viendrait-il ?), c'est cette liberté que l'on va enterrer en grand cortège. Pourtant l'immense majorité de ceux qui vont défiler sont contre la charia et contre le djihad – qui a encore tué des juifs. Ce sera dur, d’entendre répéter qu'on est contre cette violence  qui n'a rien à voir avec l'islam, qu’elle est importée du dehors, de l'étranger (l'idée que le Coran est importé de l'étranger semble bizarre alors que des écoles coraniques en France enseignent sagement les versets en question.) Ce sera pénible à entendre, parce que Charlie Hebdo touchait à l’islam (qui doit rester intouchable), et qu’il a été tué par des gens qui appliquaient les parties dures de l’islam. Et les autres sont morts parce que « juifs », symbole de ce qui est à la source du Coran, et que le Coran s’acharne en vain à réduire.


[1] Voir Islam, Phobie, Culpabilité