Archives annuelles : 2016

Nice ; une autre vision de l’attentat

Nous écoutons fébrilement les infos juste après l’attentat de Nice, l’horreur est là, mais comme tous les humains depuis la nuit des temps devant une catastrophe, nous voulons comprendre, savoir pourquoi, au nom de quoi l’homme a fait ça. Et au fil des heures puis des jours, on nous lance des infos passionnantes, comme celle-ci : son acte était prémédité. On se regarde, ahuris : qui l’aurait cru ? Il l’a prémédité ? Préparé ? Révélation incroyable ; puis on nous donne des détails, l’histoire du camion, cet engin on le connaît tous par cœur, et l’argent retiré de la banque et les armes et le SMS à son copain, etc. On reçoit plein les yeux cette poudre ou cette poussière d’infos dérisoires, cela nous aveugle un peu, mais sans éteindre en nous la question lancinante : pourquoi ? Pour quelle cause ? Notre cervelle aussi reçoit cette poudre endormante, mais elle résiste, elle maintient sa question : pourquoi ? Nos  têtes se cognent sur le mur bétonné des infos et des commentaires sans trouver le passage. Et soudain, une petite fente dans cette muraille verbale: un journaliste s’étonne de cette « radicalisation rapide » ; il dit : pourtant cet homme n’était pas très religieux. Là, ça fait tilt.

« Il est donc d’une obédience telle que, quand on y est très religieux, on peut mettre en acte sa ferveur contre les autres, les mécréants, en les tuant au hasard, en se sacrifiant pour cette tuerie, pour cette punition qu’on leur inflige de n’être pas des « vrais croyants ». Et qu’importe si dans la foule il y a des « vrais croyants », ils n’ont qu’à comprendre qu’il faut parfois se sacrifier pour exalter la Cause, qu’il faut de temps à autre accepter d’être sacrifié dans un acte de « combat dans la voie d’Allah » (c’est l’expression consacrée). »

Voilà ce que dit ma voisine qui regardait les infos avec moi, et qui s’y connaît un peu. Mais son copain la remet en place en ces termes : « Il ne faut pas dire ça, parce que des Mohamed comme celui-là, j’en connais des dizaines ; ils n’ont pas besoin d’être pratiquants, ils peuvent boire de l’alcool draguer des filles manger du porc et faire comme lui du body-building, s’ils ont soudain un petit rappel de la foi où ils sont nés, juste une petite nostalgie identitaire, ponctuée de quelques mots qu’ils ont un jour collectivement mémorisés, pas plus qu’un Allahou akbar, un rappel du lien fondateur,  ça peut les pousser à faire un acte qui les distingue ; qui les distingue de la masse apathique de leurs coreligionnaires, et qui  surtout les pose face aux mécréants arrogants, qui ont oublié ou qui ignorent que Dieu ou plutôt Allah les a maudits par la voix de Mohamed. Ils peuvent soudain vouloir protester radicalement contre le mépris qu’ils sentent venir des mécréants, mépris d’autant plus insupportable que ces mécréants ne savent pas que ce sont eux qu’Allah méprise, eux qu’il traite de singes et de porcs, par la voix de son Messager. C’est pourquoi il faut faire profil bas devant eux, il ne faut pas dire qu’on sait ces choses-là, qu’on sait qu’à tout moment, et sans être forcément des agents de Daèch, ils peuvent avoir une flambée de ferveur sacrée, une envie d’être soudain absolument fidèles à leur Texte fondateur, une envie de se racheter en se mettant, par un seul acte, à la hauteur de ses appels fondamentaux. Ils n’ont pas besoin pour cela de rêver du califat et d’on ne sait quelle époque glorieuse, ils peuvent juste vouloir assumer l’instant flamboyant du « combat dans la voie d’Allah », qui s’appelle aussi le djihad. Il ne faut pas leur laisser entendre qu’on sait tout ça, parce que ça peut leur inspirer de le mettre en acte. »

Voilà ce qu’il a dit, le copain, qui s’y connaît aussi. Il a même ajouté, après un lourd silence : « Notre seul regard peut les radicaliser, c’est-à-dire les rapprocher des racines, les pousser à les affirmer, haut et fort, très fort. Et c’est  pour cela que leurs coreligionnaires ne font pas des manifs pour les dénoncer ; ils peuvent le faire à titre personnel, et dans ce cas il les dénoncent comme psychotiques, déséquilibrés ; jamais comme acteurs d’une religion qui appelle ses fidèles, à tour de pages du Livre saint, au combat pour la cause d’Allah. »

Je les ai fait taire tous les deux, elle et son copain, parce qu’ils m’agaçaient presque autant que les infos. J’ai  quand même gardé l’idée que la cause d’Allah a ceci de remarquable qu’un individu, même isolé, qui a soudain l’inspiration de la servir par un acte fort, travaille pour la Cause commune. Il est donc normal qu’une instance collective, par exemple l’État islamique, revendique cet acte ; il faut bien que des actes isolés soient rassemblés, centralisés pour que la Cause soit exaltée. Bien sûr, l’État islamique et d’autres recruteurs encouragent et suscitent des candidats, mais ceux-ci peuvent agir seuls, non pas pour leur compte mais pour le compte infini d’Allah.

Que nos responsables, de gauche ou de droite, n’aient pas pris la mesure de ce phénomène, cela semble évident. Ils en ont fait une affaire de droit commun, de très haute délinquance ; dommage, car le public payera cher pour ce refus de comprendre.

Accepter de comprendre l’originalité du problème impliquerait des mesures de sécurité plus efficaces, mais qui n’auraient rien à voir avec des idées folles qui circulent pour empêcher d’avance des mesures protectrices, y compris pour les musulmans.

Terrorisme. Un terrible point de droit

Le scénario est bien rodé : un musulman se radicalise, seul ou avec d’autres, commet  son attentat meurtrier, qu’il a préparé dans son coin ; indignation générale ; comment a-t-il échappé aux services compétents ? On cherche, on vérifie : il était connu de ces services, il était même suivi, mais on ne pouvait pas l’arrêter faute de preuves ; maintenant qu’on a la preuve, c’est trop tard, il a tué et il est mort, selon son vœu.

On interpelle le ministre, et il répond calmement : nous sommes  dans un État de droit, et la loi veut que si ces hommes, repérés comme dangereux, font l’objet d’une mesure judiciaire, ils ne peuvent pas en même temps faire l’objet d’une mesure administrative, par exemple d’internement préventif. Bref, on ne peut pas les arrêter sur leur simple parole qui exalte le terrorisme islamique ; il faut des actes. À croire que la parole ne vaut rien. Si l’on prenait au sérieux leurs paroles, si on les arrêtait, il y aurait une contradiction dans notre système de lois. Donc, pour maintenir la cohérence de ce système, on doit rester exposés aux décisions que prendront, selon leur humeur, environ 4000 djihadistes potentiels repérés dans l’Hexagone. L’idée de changer les lois pour y faire face ne vient pas à l’esprit des responsables. Ils veulent bien changer le code du travail, en faisant une nouvelle loi très discutable sur le droit des salariés, mais sur le droit des citoyens à être protégés, ce serait trop. Il faut donc se tenir dignement dans le système de lois qu’on a, tant pis si l’ennemi en profite pour vous tirer dessus. Cela rappelle une fameuse bataille en Afrique du Sud au XIXe siècle, où les zoulous déferlaient avec leurs arcs et leurs flèches sur un fortin anglais défendu par quelques soldats de Sa Majesté avec des mitrailleuses ; les zoulous venaient d’abord saluer, selon leurs coutumes, avant de se préparer à tirer leurs flèches ; ce dont ils n’avaient guère le temps car les mitrailleuses les fauchaient. Naturellement, ils ont perdu la bataille.  Dans la scène actuelle, les zoulous ce sont les Français, qui se présentent d’abord en état de légalité cohérente, de dignité stricte, se préparant à appliquer des mesures, mais les autres les surprennent, ne leur en laissent pas le temps, de deux façons : soit ils ne font rien, ils restent calmes, présentant ce qu’on appelle un modèle d’intégration ; soit, soudain, ils agissent. Non pas « ils passent à l’acte », comme on le dit un peu bêtement, car le passage à l’acte a lieu quand on n’a pas de mots pour dire la chose, quand seul l’acte peut la signifier ; ici au contraire, les mots existent, ils sont même surabondants, ils sont écrits et proclamés, et ils sont de temps à autre, appliqués,  mis en acte, réalisés.

Ce qui inquiète les gens, plus que le terrorisme, c’est la peur et l’affolement du côté des responsables. L’autre jour, le ministre de l’intérieur a fourni cet argument : ce n’est pas parce qu’on aura interné 4000 suspects que cela empêchera les autres d’agir. Sans nullement préjuger de ce qu’il y aurait affaire, on perçoit qu’il y a là comme un désespoir logique ; pour ne pas dire une logique du désespoir, en forme de sophisme.

De fait, les responsables donnent l’impression que le système où l’on vit, l’État de droit, est un système totalitaire : si on prenait des mesures précises pour combattre des éléments spécifiques et dangereux, c’est tout le système qui en serait bouleversé, l’État de droit n’existerait plus, il basculerait vers un totalitarisme ; alors qu’il y est déjà mais à l’envers : au détriment de ses citoyens.

La raison profonde de cette perversion, c’est qu’en fait, pour les responsables, l’autre en tant qu’autre ne compte pas : l’homme décidé à combattre pour Allah, c’est-à-dire pour l’islam tel qu’il n’est le seul à l’entendre, a beau l’annoncer, le déclarer, ça ne compte pas, il n’est qu’une machine parlante. Pourtant, nouvelle contradiction, il donne par ailleurs, dans le social, des preuves qu’il est raisonnable, adapté, il a sa petite entreprise, il la gère très bien, il est affable et courtois ; bref, il est normal, simplement, sur son site ou sa page Facebook il exprime ses désirs, ses projets très spéciaux, mais ses déclarations sont nulles. C’est après  l’acte, qu’on est tout prêt à les recueillir,   quand elles n’ont aucun intérêt.

En somme, la logique binaire, blanc ou noir, oui ou non, sous-jacente aux déclarations  des droits de l’homme, ne peut-elle se moduler pour faire face à ses ennemis déclarés sans priver de leurs libertés tous ses citoyens ? C’est sur ce point de droit qu’elle bute dramatiquement, c’est là qu’elle est acculée à se remettre en question par une idéologie, celle de la guerre sainte, qui semble calculée pour ça.

Après l’attentat d’Orlando

Un détail essentiel retient l’attention ; le tueur est le fils d’une famille afghane qui s’est réfugiée aux États-Unis suite à l’intervention américaine contre les talibans. Autrement dit, cette famille a coupé avec ses origines ; symboliquement, et du point de vue d’un fils qui, lui, recherche ses origines et veut renouer avec, elle les a trahies. Et lui, selon un schéma logique et efficace, veut venger ses origines ; par une surenchère inconsciente, il veut les proclamer  et pas seulement renouer avec elles. C’est la un effet bien connu de la transmission humaine : les enfants expriment plus fort le désir ou le fantasme que les parents ont refoulé ou sacrifié par réalisme. Ce schéma a beau se reproduire  un peu partout, notamment dans les banlieues européennes, il n’entre pas dans l’esprit formaté des responsables. À croire que pour eux, la transmission humaine se réduit à la  duplication, à la répétition du même, avec en plus le langage, la culture, la technique, etc., sans aucun effet d’inconscient ou de refoulement. C’est faux, bien sûr, la transmission humaine est chaque fois une création, à l’occasion de laquelle des données refoulées remontent à la surface, et demandent à être prises en charge. Ce que font bravement des fils et des filles plus fiers que d’autres, plus exigeants sur la dignité. Et si, dans ce refoulé, il y a la vindicte envers l’autre, ils la mettent en acte, au-delà de tout scrupule moral ou humanitaire. Ils exercent une justice plus fondamentale, sur laquelle repose leur identité.

Si on ne connaît pas cette dynamique ou si on la refoule, on ne peut pas vraiment parler à des jeunes qui se radicalisent, c’est-à-dire qui recherchent leurs racines. Il faut d’abord comprendre leur geste, sincèrement, avant de pouvoir leur montrer, peut-être, qu’ils font un choix mortifié plutôt qu’un choix de vie, et que leur acte meurtrier risque aussi de tuer ce qui dans leur identité comporte un appel à vivre ; qu’en somme leur choix les mutilerait pour toujours. Il est vrai que la certitude du Paradis peut plomber le dialogue, mais qui a dit que c’était facile ? Ce qui l’est, en revanche, un peu trop, c’est de leur trouver un symptôme ou une carence (mais qui n’en a pas ?) et de les traiter en malades pour ne pas toucher à l’essentiel, pour ne pas « essentialiser ».

Conférence de Juin : Le temps – Daniel Sibony

Juin 2016 : Du temps
Et une autre conférence

PSYCHANALYSE ETHIQUE
2015-2016

Les conférences de
Daniel Sibony

Matière à penser

Les thèmes de cette année :
les identités; l’éthique de l’être; le collectif; le jeu; la séduction;
l’a-religion et les religions; l’amour et le sexuel; l’écriture littéraire; le temps.

Neuvième séance :
Mercredi 22 Juin

Du temps

à 19h, à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1, Paris 6ÈME.

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

En outre : Conférence le Jeudi 16 juin
Question d’Etre. Heidegger, la Bible et les Juifs.
au Cercle Bernard Lazare à 20h
10 Rue Saint-Claude, 75003 Paris

Conférence de Mai : L’écriture littéraire – Daniel Sibony

PSYCHANALYSE ETHIQUE
2015-2016

Les conférences de
Daniel Sibony

Matière à penser

Les thèmes de cette année :
les identités; l’éthique de l’être; le collectif; le jeu; la séduction;
l’a-religion et les religions; l’amour et le sexuel; l’écriture littéraire; le temps.

Huitième séance :
Mercredi 18 Mai

L’écriture littéraire

à 19h à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1, Paris 6ÈME.

Dates des conférences suivantes : 22 Juin

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

Kertész toujours actuel

Imre Kertész, l’écrivain juif hongrois, si essentiel. Trois jours avant sa mort, je finissais de relire son premier livre Être sans destin. Quand on finit le livre d’un tel auteur qui finit sa vie, on comprend qu’il va rebondir à l’infini. Dans ce livre où il raconte son arrivée à Auschwitz puis dans les autres camps, il n’essaie pas de « témoigner », de « penser » son expérience, d’avoir des idées intéressantes, etc., il reconstitue très précisément comment il a perçu les choses ; la manière dont elles lui sont apparues la première fois. C’est une façon de les recréer, de réengendrer l’existence, qui met en lumière nos frontières avec le monde, frontières avec la réalité qu’on ne perçoit pas quand on est dedans , ou quand on est pressé de vivre, pressé par la vie, pressé d’attraper des idées, etc. Au fond, c’est une immense leçon d’écriture, si écrire c’est toucher « la première fois », heurter pour la première fois des choses qu’on a pas encore ressenties ni réfléchies. L’écriture sert à nommer l’origine de nos vies qui parfois est là, devant nous, sans qu’on la remarque, alors qu’elle ne cesse de nous marquer. Par cette rencontre créative, l’écriture est vouée à explorer les origines, celles qui sont sous nos yeux, ou qui se profilent à l’horizon, ou qui sont derrière nous, très haut dans le temps, et qui ruissellent sur nous dans leur suintement varié, chaleureux ou glaçant. L’essentiel est dans la grâce de cette rencontre, si elle ne produit rien ou rien d’autre qu’un contact, une percussion sans résonance, elle produit toutes sortes de récits de vie qui déferlent en littérature. Dans le cas de Kertész, c’est l’inverse : ces traces sont d’autant plus vives qu’elles ont été mille fois évoquées dans d’autres livres, d’autres témoignages sur les camps, mais lui n’en a gardé que l’émergence, l’apparition, il en a gardé très peu, mais cette retenue est explosive, elle a valeur de révélation ; elle révèle aux humains ce qu’ils voient et qui pourtant les aveugle ; c’est un travail subversif d’une violente actualité.

Peut-être qu’Auschwitz a été l’apparition d’un envers du monde qu’on s’obstinait à ne pas voir tout en le voyant venir. Aujourd’hui même, on entend si souvent dire que c’est le « monde à l’envers », quand par exemple  domine le rapport masochiste à l’autre ; et l’on fait comme si tout était à l’endroit, au bon endroit, dûment rythmé par notre indignation. En tout cas, Kertész constate qu’il n’a plus parlé que de ça, d’ « Auschwitz », que tout ce qu’il pensait lui paraissait un peu stupide à côté de ça, de ce subtil et terrifiant renversement, qui met l’enfer en pleine lumière, avec ses petits moments de fraternité, de solidarité, avant que tout rentre dans l’ordre, dans l’ordre du refoulement, en attendant que ça reparaisse par à-coups. Donc, cette sorte de trauma qu’il a cru maitriser dans son premier livre n’a cessé de lui revenir par vagues successives et il finit par dire qu’Auschwitz est une fracture dans l’histoire de l’esprit européen, une blessure dans la conscience humaine. Mais c’est peut-être une blessure intrinsèque à la condition humaine, une fracture au cœur même de l’existence prétendument cultivée, quelle que soit la culture dont on relève, une faille qu’on passe son temps à refouler. À certains moments, elle se révèle, par exemple en pleine identité européenne, quand celle-ci, menée par l’Allemagne, a craqué devant l’idée séduisante de combler une fois pour toutes cette faille par les corps des irréductibles qu’on aura d’abord étouffés avec le gaz. Aujourd’hui il suffira d’étouffer le plus grand nombre avec du silence et de la censure.

Dans ce premier roman, que beaucoup ont aimé parce qu’il leur parle de la Shoah sans les secouer…, la retenue est une mise en tension de l’ordinaire et de l’horrible. C’est une invite à secouer les apparences. Quand le train qui l’amène de Budapest arrive à destination après trois jours, il lit la station Auschwitz-Birkenau entre deux planches de bois du wagon à bestiaux où il est dans le noir. Il décrit les femmes qui se refont une beauté et les soldats allemands pimpants et bien soignés au mieux de ce tohu-bohu : « eux seuls étaient solides et respiraient la sérénité ». C’est une claque à toute sérénité humaine, où l’on respire pleinement et à l’aise. Il voit les cheminées qui fument, le bruit court que c’est pour brûler les corps morts du typhus, et il dit « mes compagnons se sont demandés, à juste titre selon moi, si l’épidémie était importante au point de faire tant de morts ». Voilà qui va droit à l’essence du phénomène. Et je me disais en le lisant que la tâche qui nous incombe, à tous ceux par qui cette histoire est passée, est de montrer à cette conscience dite occidentale, et en fait planétaire que ça lui appartient, que la Shoah lui est arrivée, que sa logique fait partie d’un certain « tout » du monde – d’Occident et d’Orient – qui se rebiffe, ayant du mal à encaisser cette chose qui est en lui, toujours en puissance. C’est autre chose que de donner mauvaise conscience ; car cette denrée, beaucoup aiment s’en nourrir avec délice sans lever le petit doigt devant l’infernal ; c’est plutôt faire comme Kertész, ouvrir les yeux sur la simplicité tranchante de la barbarie qui revient sous tant de formes, des formes totalitaires, totalisantes, brandissant Dieu, le bien, la propreté, l’identité, etc. Les mêmes choses qui appellent une écriture plus rigoureuse de nos vies.

Conférence d’Avril : L’amour et le sexuel – Daniel Sibony

PSYCHANALYSE ETHIQUE
2015-2016
 
Les conférences de 
Daniel Sibony
 
Matière à penser
Les thèmes de cette année : 
les identités; l’éthique de l’être; le collectif; le jeu; la séduction;
l’a-religion et les religions; l’amour et le sexuel; l’écriture littéraire; le temps. 

Septième séance :
Mercredi 13 Avril

L’amour
et le sexuel

 
 à 19h à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 3Paris 6ÈME. 
 
Dates des conférences suivantes : 18 Mai, 22 Juin
Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine
 

À l’occasion de la fête de Pourim

Anatomie d’un miracle
Esther

         Ici, c’est un moment de grâce, celle de la femme et du hasard; moment vital dans la détresse de l’exil. L’histoire a lieu en Perse, quelques siècles avant notre ère. Le roi Assuérus répudie sa femme, la reine Vashti, sur les conseils d’Haman son ministre. Elle avait refusé de répondre à sa demande et de se présenter devant lui et ses invités lors d’un banquet. (Elle avait aussi le sien, un banquet de femmes…) Pour recruter une nouvelle reine, on fait appel à toutes les belles vierges du Royaume. Esther est choisie. Elle a été élevée par son oncle Mordékhaï. Celui-ci, lorsqu’il vient prendre de ses nouvelles, ne se prosterne pas comme il se doit devant Haman; lequel décide d’en finir avec les Juifs, ce peuple qui « ne fait pas comme les autres ». Le jour est fixé, la date tirée au sort (Pourim = les sorts). Le roi est très complaisant: « L’argent, garde-le et fais de ce peuple ce que tu veux« [1]. (Haman comptait verser une certaine somme au trésor public pour avoir les mains libres.) Mordékhaï apprend la nouvelle, il se met en deuil, déchire ses vêtements, fait appel à Esther pour qu’elle intervienne. Elle hésite: on risque sa vie si on se présente au roi sans y être appelée. Alors Mordékhaï lui envoie dire: « Ne crois pas te protéger en te détachant de ton peuple. Si tu te tais dans un tel moment, la délivrance viendra aux Juifs d’un autre lieu, et toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si tu n’es pas devenue reine pour un moment comme celui-ci »[2]. Mordékhaï qui, au début, lui demande de ne pas dire qu’elle est juive, l’adjure maintenant de le dire, d’intervenir en tant que juive et reine. (Ainsi le rapport aux origines ne doit pas être figé; on peut en jouer selon l’événement.) Esther accepte, elle demande qu’on jeûne pour elle trois jours, elle-même et ses suivantes vont jeûner, après quoi elle se présentera devant le roi. Entre-temps, celui-ci a une insomnie, il se fait lire la chronique du palais (le livre-mémoire des faits du jour…) et il remarque que Mordékhaï avait un jour révélé un complot visant à tuer le roi, et n’a pas eu de récompense. (C’est par Esther qu’il avait informé le roi du complot.) Haman est justement dans l’antichambre, il le fait entrer: « Que faut-il faire à un homme que le roi veut honorer? » Haman, sûr qu’il s’agit de lui, répond: Qu’on l’habille de la tenue royale, qu’on le mette sur le cheval du roi et que l’un des plus hauts dignitaires tienne la bride et le promène dans les rues de la ville en clamant: Voilà ce qu’on fait à un homme que le roi veut honorer. Le roi demande à Haman de le faire pour Mordekhaï. C’est le début de la fin car entre-temps Esther a pu voir le roi, l’a invité à un festin avec Haman, puis à un second festin où elle révèle qu’elle et son peuple, Haman veut les anéantir.

         Ici, on a un « miracle » (la situation se retourne, le peuple voué à l’effacement est sauvé); on peut en faire l’anatomie; mais on n’a pas la gestion religieuse du miracle sur le mode: ils ont supplié Dieu, il les a entendus et il les a sauvés. Dieu n’est pas mentionné dans ce texte, la prière non plus. Il y a un jeûne, il y a l’acte de mortifier son corps, non sans rappel symbolique: trois jours (trois, chiffre assez chargé; par exemple: les trois jours d’Abraham et son fils marchant vers le Lieu…). Et il y a surtout la grâce[3]. Essentielle. On parle souvent de la grâce d’Esther, et il semble qu’elle l’ait transmise à son peuple, au destin de son peuple qu’elle a pu ainsi dévier. Destin d’où provient peut-être cette grâce elle-même: Esther a pu rejoindre le point de grâce enfoui dans le destin hébreu.

         Qu’est-ce donc que la grâce? Elle n’est pas l’effet d’un travail, d’une amélioration, d’une ascèse. La grâce, on l’a ou pas, à tels moments ou à d’autres. Elle vient d’ailleurs. Dire qu’elle est « divine », c’est dire qu’elle vient des confins de l’humain, des limites. La grâce, c’est l’émotion qui émane d’un être aux prises avec ses limites et en même temps assez libres envers elles: beaucoup de tout petits sont pleins de cette grâce, sauf lorsqu’ils sont déjà pris et verrouillés dans le symptôme de leur mère. Autrement, ils rayonnent une présence, une certitude inconsciente de leurs limites, qui sont pourtant évidentes. Dans la grâce, la faille et les limites sont à la fois admises et surprenantes, productives de vie. Dans ce consentement, une présence inconsciente fait briller l’étincelle de la grâce. La grâce, c’est quand le narcissisme, qui ignore ses limites, s’en sert à son insu dans un sens de vie. Et cela confirme qu’on ne peut pas l’imiter: on ne peut pas faire exprès d’être inconscient de ses limites. Cette grâce se transmet ou plutôt, elle rayonne, mais ceux qui la reçoivent ou qui l’agréent ne restent pas gracieux si par ailleurs ils ne le sont pas. Ils gardent ce rappel de la grâce, et de ceci qu’elle est par essence un partage. Celui qui a la grâce la donne aux autres, à charge pour eux de la recevoir et de la « garder ». En général, le mieux qu’ils font c’est de la reconnaître, de la respecter. En tout cas, Esther trouve grâce aux yeux de ceux qui la voient; notamment de l’homme qui gère ce harem, cette masse féminine offerte au roi. Esther se distingue par cette grâce, où se croisent sans doute féminité et symbolique. Elle est, en un sens, l’ennemie absolue d’Haman, qui hait les Juifs et les femmes. (C’est lui qui a suggéré au roi de renvoyer Vashti, sa première épouse, parce qu’elle n’a pas répondu à son ordre.) La grâce signifie que l’être qui la « porte » n’est pas identique à lui-même, qu’il est porteur d’une certaine faille et fait vibrer cet écart, cet entre-deux qui l’ouvre sur l’être et sur la vie; même s’il peut être dans tel cadre ou telle place déterminée. Lorsqu’on dit qu’Esther a trouvé grâce, cela veut dire qu’elle a touché dans l’autre le point de grâce, d’ouverture, de fragilité, d’entre-deux où se passe la vie. En somme, elle donne à l’autre la grâce qu’il a sans le savoir. L’être qui a la grâce la donne sans la perdre, sans rien en perdre. C’est une question de contact: il donne à l’autre la possibilité d’avoir, comme lui, un contact avec l’être, avec la limite de l’humain qu’on appelle le divin. Esther est orpheline; cette fragilité d’origine ne l’a pas affaiblie. Elle n’est pas dans l’inclusion familiale, elle appartient à un peuple qui ne s’appartient pas. Elle n’est pas dans l’identité mais dans l’histoire, l’événement, le devenir, la transmission.

         Bien sûr, c’est parce qu’Esther est prise au palais, et devient la femme du roi, que Mordékhaï son oncle se fait remarquer par Haman en ne s’inclinant pas. Si Esther n’avait pas été choisie, Haman n’aurait pas eu, peut-être, l’occasion de remarquer ce Juif insoumis et de retrouver sa rage ancestrale envers ce peuple, jusqu’à vouloir en finir. Mais Esther, devenue reine, est tentée de s’en tenir à son cadre, sa fonction: elle ne peut pas intercéder dans l’urgence. La réplique de Mordekhaï est cinglante et contient une allusion au divin, la seule dans ce Texte: Si tu restes dans le silence [si tu caches ton origine et ne fais pas savoir au roi, très vite, que le peuple qu’on veut détruire c’est le tien], la délivrance viendra aux Juifs d’un lieu autre (mi-maqom ahér). Car Dieu, c’est aussi le Lieu (maqom): là où ça se tient; là où les choses et les êtres prélèvent de quoi tenir). Ce lieu autre se réfère au divin d’une façon qui semble vague; en fait, c’est dans sa fonction de lieu, comme source d’événements qui ont lieu; et sur le mode de la pure altérité: du tout autre peut avoir lieu sans toi, si tu restes en dehors.

         Et il y a les coups du hasard. Celui de l’insomnie royale: est-ce qu’inconsciemment le roi a été « travaillé » par ce qu’il a signé – rien de moins que l’effacement d’un de ses peuples? En tout cas, il découvre dans la chronique une parole salvatrice de Mordékhaï sur lui – parole qu’Esther avait transmise en mentionnant le nom de sa source, Mordekhaï. De là le Talmud déduit que quiconque, lorsqu’il tient une parole forte, dit de qui il la tient, apporte la délivrance au monde; tout comme Esther a apporté la délivrance à son peuple en disant de qui elle tenait cette parole. (On pointe ainsi l’universel du singulier: ce qui arrive au peuple juif, en tant qu’il est singulier, a valeur universelle.) Encore faut-il que cette parole soit forte et bonne. On n’a pas à nommer quelqu’un dont on évoque une bêtise ou une parole indifférente. Voilà donc plusieurs hasards qui convergent: Mordekhaï a éventé un complot; le roi Assuérus a une insomnie et se fait lire la chronique; Haman passait par là… Le tout sous le signe de la grâce qu’Esther a trouvée en devenant reine. Cette grâce, elle va la retrouver deux fois, lorsqu’elle invite le roi avec Haman et que, la complaisance du vin aidant, le roi est prêt à lui donner « ce qu’elle veut, même la moitié du pouvoir ». La grâce est liée à l’identité partagée, incertaine mais vivante, qui maintient problématique la question de l’origine, et la laisse non résolue, ouverte à l’événement. Dans le cas d’Esther, ce moment où elle se fait connaître et où elle sauve son peuple (après tout, le roi aurait pu la sauver, elle, et laisser faire Haman), ce moment de grâce ultime porte sur son identité: partagée en elle-même et partagée avec son peuple. Ce qu’elle transmet au roi dans cet instant de grâce, c’est un appel de vie: pour quelle sécurité un peuple tout entier doit-il être effacé? pour quel confort identitaire? Cet appel, le roi l’avait refoulé en écoutant Haman, et voilà que la reine vient rouvrir le possible: certes, il y a une faille, il y a un peuple singulier, mais faut-il le détruire pour que tout soit régulier? Ce n’est pas explicite mais c’est là; c’est l’arrière fond sur lequel la grâce opère. Esther fait une entorse à la loi du palais et son peuple est une entorse à l’ordre de l’Etat renforcé par Hama. L’acte d’Esther trouve grâce et la transmet au peuple – qui est comme gracié. Les lettres ordonnant la mort vont donc s’inverser en lettres de vie. Vengeance sera tirée de ceux qui préparaient l’Extermination. La grâce s’infiltre dans un ordre totalisant, – perturbé par un peuple non-conforme; peuple symbole de la petite entame qu’il faut pour relancer la vie. Autre symbole de cette entame sacrificielle: le jeûne de trois jours imposé à tout son peuple. Puisqu’on est menacé de mort, on va se mortifier, se donner une mort symbolique (avec des accents réels – on défaille) pour se mettre en demande de renaissance. Se mettre en état de manque pour mieux faire voir le manque-de-vie menaçant, avec l’espoir de le surmonter.

         La grâce, transmission involontaire d’une vie autre, est portée par le hasard et elle s’incarne, elle prend corps. De là une certaine beauté, qui somatise l’amour de l’être – pour la vie qui se redonne.

         La grâce rencontre la féminité – comme faille qui laisse passer la vie – mais la grâce n’est pas uniquement féminine. Dans la Torah Moïse dit à YHVH: « Si j’ai trouvé grâce à tes yeux… ». Si avec nos défaillances tu nous acceptes, alors marche toi-même devant nous… Autrement dit, les défaillances du peuple hébreu, dans le désert et ailleurs, font partie de son rapport au divin. On peut les déplorer, mais c’est parce qu’elles sont là, et qu’elles sont humaines, qu’une grâce est possible ou nécessaire pour fonder cette relation entre le peuple et son Dieu. Toutes les fois que YHVH a voulu exterminer son peuple après un grave manquement, c’est la grâce qui le sauve, et Moïse l’obtient chaque fois – en demandant que la faute soit oubliée; tout en sachant qu’il y en aura une nouvelle, et que la vie fait faux-bond à la perfection. La grâce implique donc que l’Autre aussi révèle sa faille: en l’occurrence, Dieu doit se contredire, décider une chose et en faire une autre. Cette aptitude à se contredire n’est pas à mettre au compte de sa toute-puissance (puisqu’il peut tout, il peut aussi pardonner, oublier, se rappeler et… se contredire); elle n’est pas dans une liste complète de ses attributs. Au contraire, c’est une fois la liste établie que l’aptitude à se contredire viendrait la déchirer, la barrer; prouvant par là-même qu’une telle liste est absurde. (Qu’est-ce qu’une liste d’attente dont le dernier dirait qu’elle peut être annulée?) C’est pourquoi le rapport entre ce peuple et ce Dieu est singulier sur un mode universel: rapport à l’être qui implique la grâce récurrente et qui s’oppose à toute idée d’en finir avec la faille; à tout projet qui, dénonçant les turpitudes de « ce peuple », voudrait fonder enfin quelque chose de solide qui n’aurait pas tous ces défauts; projet qui totaliserait ces défauts, les fixerait sur ce peuple (ou sur un autre) pour en finir avec.

         Le peuple est donc sauvé par la grâce – qui passe par le hasard dans ses moindres nuances – et non pas grâce à son mérite. Le mot pour dire « sauvé » (hatsél) comporte, on l’a dit, le signifiant de l’ombre (tsél): quand le peuple ou le sujet est pris dans une lumière totale, où l’on voit pleinement ses défauts et les dangers qui le guettent, la grâce qui le sauve consiste à lui donner un peu d’ombre. Gracier, c’est arrêter la pleine lumière qui aveugle et menace de tout brûler. L’autre mot pour « délivrance », employé par Mordekhaï (lorsqu’il dit à Esther: la délivrance et le salut viendront d’un lieu autre), c’est révah, qui prend racine dans ruah, le souffle. La délivrance, c’est retrouver un souffle, un espace dans le jeu de la vie. Et on le retrouve par l’acte de grâce qui assume la faille et déjoue la prétention totalitaire, fût-elle orientée vers un projet de perfection.

         Dans l’histoire d’Esther, le projet totalitaire obtient l’aval du roi, mais celui-ci est entamé par son désir pour Esther, par la grâce qu’elle trouve à ses yeux. Ainsi, il y a un ver dans le fruit empoisonné – qui le rend non comestible. Le projet de meurtre ne passe pas. C’est pourquoi la grâce rappelle la transmission de vie humaine dans son essence symbolique. D’où son lien essentiel avec le féminin.

         En somme, l’humanité a inventé un petit peuple pour symboliser une entame aux projets totalitaires[4]. Ce peuple aurait pu être un autre, il se trouve que c’est celui-là; l’important c’est le jeu ou plutôt la dynamique que cela permet. (On peut même dire que ce peuple s’est inventé pour occuper cette place, cela ne change rien au problème.) Cette dynamique comporte pour ce peuple des risques d’extermination, et dans ces cas, des risques d’abêtissement pour ladite humanité. C’est ce qui fait de ce peuple, je l’ai dit, un baromètre de la maturité ambiante. Mais ce peuple aussi, s’il avait plus de pouvoir, pourrait exprimer des prétentions totalitaires. Rien n’est joué; il semble que l’humanité a besoin, régulièrement, de se poser ou de revivre le problème de sa faille identitaire, et du fantasme de la combler. C’est le problème de l’entame, donc aussi de la grâce. Au-delà de la faute qu’on pardonne, c’est le défaut qu’on intègre. Ce peuple est fait pour le rappeler, et parfois c’est à lui d’en répondre: si le monde ambiant supporte mal l’entre-deux[5], il en impute l’impossible à ce qui lui semble singulier, à ceux qui ne font pas « comme tout le monde ». L’humanité oscille entre deux pôles pour sa question d’identité: le risque du plein et le risque du vide. Et dans l’entre-deux, un passage incertain…

         Et il n’y a pas de loi qui prévienne contre ces risques totalitaires. (Comme pour la liste des attributs divins entamés par la grâce.) Il y a bien le fantasme d’un tribunal planétaire, qui ferait acte quand certaines lois sont violées et qu’on passe à la barbarie. Mais on connaît les problèmes de sa mise en place et de sa grande impuissance.

Extrait de Lectures Bibliques  paru aux éditions Odile Jacob en 2005

[1] . Esther 3, 11.
[2] . Esther 4, 14.
[3] . Deux mots servent à la nommer: hén et hésséd. Ce sont non pas des « qualités » mais des rapports entre deux êtres. Hén est plus près de grâce, charme, effet de beauté; hésséd est plus proche de bonté, de charisme, donc des effets de la grâce: elle provoque une douceur, une envie d’être généreux, d’ignorer le passif. Or Esther porte les deux: hén et hésséd.
[4] . Cela n’a pas empêché des Juifs de prendre une part active à de tels projets – notamment staliniens. Fascinés sans doute par l’idée messianique de Salut définitif, idée qu’on leur offrait de passer à l’acte.
[5] . L’entre-deux comme forme ordinaire de ladite faille.

Suite à l’attentat de Bruxelles. Un scénario bien établi.

Le protocole est maintenant bien établi : attentat islamiste aux cris d’Allahou akbar, foule européenne désemparée avec ses morts et ses blessés, information officielle qui d’abord minimise et qui, devant la dure réalité, exprime le « deuil profond », la vigilance nécessaire, etc., et pour paraître lucide quant à l’avenir, annonce qu’ « il y en aura d’autres ». Le plus étonnant n’est pas qu’il y ait ces attentats. L’idée qu’il puisse y avoir de fortes concentrations arabo-musulmanes sans qu’il y ait parmi elles un pourcentage conséquent, entre 10 et 15% au minimum, d’intégristes violents – est une idée aussi bête et ignare que de croire que dans le Coran, livre noyau de l’islam, il n’y pas un pourcentage conséquent d’appels au meurtre des incroyants c’est-à-dire des non-musulmans. On continue à nier cette évidence, qui s’imposera avec le temps, car le Livre saint est en vente libre et malgré les traductions édulcorantes, la chose finit par se savoir. L’étonnant est plutôt l’invariable ignorance – réelle ou feinte, selon les cas – qui entoure ce fait à la fois évident et nouveau dans l’espace culturel humain depuis la nuit des temps : un appel à combattre l’autre au nom de « Dieu ». Par ailleurs, on sait que dans un groupe, il suffit de 10 % d’actifs pour y faire la loi, même sans terreur. Autrement dit, la masse restante des arabo-musulmans de Belgique ou de France est livrée à cette loi, et  malgré les protestations de quelques isolés, cette masse qui était venue en Europe pour améliorer ses conditions de vie, et peut-être aussi, confusément, pour échapper au carcan islamique, se trouve embringuée dans le programme fondamental : la conquête islamique, pacifique ou violente, de tout territoire possible. Cette prétention originaire, qui fut le moteur des djihads où s’est formé le vaste empire arabo-musulman, est soulignée par des islamologues sérieux : par exemple, Christian Jambet notait récemment: « L’islam est aujourd’hui la seule religion qui, à l’échelle mondiale, s’impose de façon militante, se propose comme avenir de ce même monde. »[1] C’est dit en termes arrondis mais l’idée est très claire : il se propose de s’imposer comme notre avenir, ou il s’impose pour se proposer comme issue (notamment à cette terrible « carence spirituelle » dont souffrirait l’Occident et que le monde islamique semble avoir si bien comblée, de tout temps…)

 Les pouvoirs européens n’en sont même pas à comprendre la division du travail qui se fait d’elle-même, après chaque attentat, entre l’islam qui terrorise et  l’islam qui apaise, et qui vient à la rescousse expliquer « le vrai islam », qui  « n’a rien à voir avec ça », et qui à force de discours prosélytes améliore son installation laquelle produira tout doucement ses franges extrémistes.

Parmi les responsables, la tendance restera vive de classer les djihadistes comme psychopathes, criminels, etc., d’autant que certains ont déjà un casier judiciaire. Or s’ils sont des hors-la-loi, c’est hors de la loi de l’autre et de sa société « pourrie », que leur posture identitaire les appelle à combattre ; cette loi dont en même temps ils tirent profit pour renforcer l’installation.

[1] Le refus islamique de la mondialisation, Revue des Deux Mondes, février 2000.

Conférence de Daniel Sibony sur le jeu

PSYCHANALYSE ETHIQUE

2015-2016

Les conférences de 

Daniel Sibony

Matière à penser

Parmi les thèmes de cette année :
les identités, l’éthique de l’être; le collectif; le jeu; la séduction;
l’a-religion et les religions; l’amour et le sexuel; l’écriture littéraire; le temps. 

Quatrième séance : 

Mercredi 20 Janvier

Le jeu 

 à 19h à la Faculté de Médecine, 15 rue de l’École de Médecine, Pavillon 1. 
 
Dates des conférences suivantes : 17 Février, 16 Mars*, 13 Avril*, 18 Mai, 22 Juin
Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine
*les séances de Mars et Avril seront à confirmer (salle)