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Pourquoi beaucoup voteront Fillon

Ce dimanche 5 mars, avant d’aller à un petit salon du livre, je suis passé au Trocadéro voir la manif pour Fillon. Ils étaient bien 40 000, c’était une foule de braves gens, décidés, balayant les ennuis judiciaires, soutenant très fort leur champion, avec des remarques pittoresques sur les défections. En y allant, j’avais pris un taxi, et le conducteur musulman m’a fait un petit cours de théologie politique : Moïse et Jésus étaient musulmans ; je savais qu’ils l’étaient dans le Coran, mais lui me l’a « prouvé » : la preuve que Moïse est musulman c’est qu’il s’appelle Moussa, et la preuve que Jésus est musulman c’est qu’il s’appelle ’Issa. C’est bien leur nom en arabe, mais je n’avais jamais entendu cette évidence narcissique de la langue : puisqu’on les nomme dans notre langue, c’est qu’ils ont notre identité ; d’ailleurs cette langue est plus sacrée, puisque le message quelle apporte, elle est la première à le dire. En effet, elle est la première à le dire… en arabe, mais c’est la « preuve » qu’avant, ce message n’existait pas dans d’autres langues, par exemple en hébreu, en grec ou en latin, il n’avait pas sa « vraie » forme. L’homme ajouta très gentiment que la preuve que l’Islam est la religion la plus vraie, c’est qu’elle est la troisième, donc elle intègre ce que les autres ont de meilleur ; elle les améliore.

Cela m’intéressait beaucoup, il soulevait des questions que je traite dans mon dernier livre Coran et Bible en questions et réponses. « Coran et Bible », cela veut aussi dire Islam et Occident, donc aussi islam de France ou en France et culture française non musulmane. (Dire que pour en parler, on n’a plus que ce mot : non-musulmane…)

C’était aussi une bonne introduction à la manif. Il devint clair pour moi que ces élections présidentielles se jouent sur un enjeu qui sera très peu évoqué, parce qu’il est trop évident, et que trop de discours se chargent d’y mettre de la confusion. Cet enjeu c’est de maintenir la loi comme instance tierce dégagée des religions, et non comme ensemble de règlements qu’une religion plus offensive peut grignoter et transformer selon ses vœux. Beaucoup pensent que c’est le maintien de cette loi intransigeante qui peut permettre, non pas le « vivre ensemble » mais un vivre côte à côte entre des communautés et des gens dont les principes fondamentaux sont radicalement incompatibles. Ceux-là voteront Fillon certainement ; car sur ce point, tous les autres candidats sont flous, à moins qu’ils n’aient carrément lâché le morceau. Autrement dit, l’élection se décidera sur une question identitaire, non pas l’identité islamique contre l’identité française, car cette dernière, et c’est son charme, n’est pas clairement définie et n’a sans doute pas à l’être, c’est sa façon de donner sur l’infini. Elle n’a que la loi laïque (au sens non pervers de ce terme), loi d’un pays de liberté, pour contrer les projets d’emprise idéologique ou identitaire, projets que beaucoup perçoivent comme totalisants, et qui procèdent de principes contraires à la liberté d’expression. Laquelle est perçue déjà comme assez compromise, puisque grâce a quelques mots (des mots peaux-de-banane tels que antiracisme, islamophobie, amalgame, destinés à faire glisser et se ramasser quiconque les emploie, sauf à des fins prosélytes), et grâce à d’autres subterfuges, une censure débonnaire et féroce règne déjà dans le pays. En témoigne le silence médiatique sur des livres qui abordent ces problèmes d’une manière non convenue.

Et le Front National ? Il est clair qu’il ne passera pas, il n’est pas fait pour ça, il a été conçu – et bien exploité – pour faire peur, depuis 30 ans ; il n’a aucune vocation à gouverner le pays. Il se peut même que certains de ses votants intelligents portent leurs voix sur Fillon dès le premier tour pour ne pas avoir un duo Macron Le Pen au second tour. (Puisqu’à l’évidence, toute la question est de savoir qui sera le second au premier tour.)

La pensée dominante a fait peur à beaucoup, au moyen du Front National, sur le mode : si vous posez ces problèmes, c’est que vous avez telle position et donc vous faites le jeu de ce Parti. Beaucoup se sont tus, terrifiés par cette menace sur leur image, mais beaucoup d’autres ont enragé dans leur coin, et d’autres encore, sans doute plus nombreux, ont ressenti une autre peur : celle de perdre le pays qu’ils ont connu et qu’ils aiment, avec sa liberté de parole même relative. Ceux-là voteront Fillon, quelles que soient ses tracasseries judiciaires. Pour eux, mieux vaut un président ainsi marqué, qu’un président immaculé, vendu à d’autres intérêts. Des musulmans aussi voteront Fillon pour une raison très simple : s’ils sont venus en France, ce n’est pas pour vivre dans un pays qui s’islamise. Mais très peu le diront, ce serait une prise de distance trop coupable envers leur identité.

Nouveau livre à paraître le 1er mars aux éditions Odile Jacob

Mise en page 1

Coran et Bible en questions et réponses
A paraitre le 1er mars aux editions Odile Jacob

« Le Coran prend appui sur la Bible pour lancer un projet grandiose : convertir l’humanité à la “vraie religion”, l’islam, par un double “effort”, à la fois pacifique et coercitif, symbolique et militaire.

Ces deux aspects sont intriqués, indissociables, pour des raisons de structure, dont les effets ont porté une histoire de treize siècles et demeurent actuels. D’où l’idée que le Coran serait non seulement un Texte religieux mais un grand Livre stratégique – une stratégie sacrée, pragmatique et totalement originale.

Au passage, une question récurrente est évoquée, celle de savoir “ce qu’il y a et ce qu’il n’y a pas” dans le Coran ; plutôt que d’y répondre par “il y a tout et son contraire”, on y apporte un nouveau regard. » D. S.

Les bêtises de nos politiques

Elles sont parfois intéressantes, au-delà du fait qu’elles pointent  leurs efforts excessifs pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, ce qui est après tout leur métier principal. M. Macron a donc déclaré à son public algérien que « le colonialisme est un crime contre l’humanité ». L’intention est aussi claire que candide : offrir aux musulmans, notamment maghrébins, une Shoah à bon compte, ce qui est compréhensible. Ils doivent en avoir assez de toutes ces commémorations d’Auschwitz et autres Camps de la mort où des juifs ont péri par millions. Ils n’ont pas d’aussi grands massacres à rappeler, car s’ils évoquent ceux qu’ont perpétré les Français, il leur faudrait aussi se rappeler ceux qu’ont commis les combattants d’Allah  contre les Français, contre les juifs, et même les musulmans qui ne n’étaient pas dans la ligne. Ce serait perturbant. Là, au contraire, ils ont le titre, sans discussion. Il est vrai que cela obligera les Français, même l’immense majorité qui n’a pas profité du colonialisme, à jouer la contrition, le remords, et à demander pardon. Macron a cru acheter à bon prix le respect des musulmans – et leurs voix électorales en France -, il aura surtout leur mépris et leur ricanement sous cape. Car beaucoup d’entre eux savent  que sans l’arrivée des Français, ils seraient restés dans leur confinement, seraient restés hors de l’histoire, celle où l’on a rapport à l’autre, ils n’auraient pas eu la culture et les concepts qui permettent de combattre le colonialisme.

Il est vrai que c’est pour obtenir que ce soit les leurs qui méprisent et oppriment ces peuples musulmans et non plus des étrangers. Pour ma part, sans l’arrivée des Français au Maroc, je serais resté dans la dhimma dont mon livre Un certain « vivre ensemble » décrit le confinement humiliant.

On peut penser que la situation des ex-colonisés là-bas, dans leur grande majorité, n’est pas si bonne, puisque beaucoup sont venus du Maghreb en Europe où de toute évidence ils sont mieux. Curieusement, on ne parle pas de cette satisfaction, celle qu’ils peuvent avoir d’être ici tout en ayant un repli ponctuel dans leur pays d’origine. La jouissance de réaliser ce désir (qui, chez beaucoup, là-bas, reste à l’état de rêve), cette jouissance semble éclipsée ou cachée par celle d’accuser les autres, de les culpabiliser, de leur apprendre à demander pardon pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. Et comme ces autres, les Européens de souche, ne sont pas aussi bêtes que l’imaginent leurs dirigeants qui leur soufflent ce nouveau rôle, ils n’en pensent pas moins, et beaucoup se demandent jusqu’où ira cette mascarade.