Archives mensuelles : mai 2017

SQUARE de Ruben Östlund

Un symptôme très européen – Être coupable envers l’autre

Le film est fort et plein d’audaces, il a reçu à Cannes une palme d’or bien méritée : il est singulier, il enchaîne des situations singulières mais d’une manière si ouverte et si juste, qu’il frôle chaque fois l’universel.  Disons qu’il est singulièrement universel comme le sont les œuvres les plus réussies.

Voici l’histoire : Christian est conservateur dans un musée d’art contemporain en Suède, et pour lancer une exposition qui consiste en un carré de 4 m de côté sur le sol où serait écrit que là règneraient la tolérance et l’altruisme, il recourt à une boîte de com’ qui, pour faire un buzz et mobiliser les médias, fait un clip où l’on voit une fillette pauvre, mais blonde, entrer dans ce carré et… exploser. Il est viré, avec son accord, dit-il ; mais déjà il a été fragilisé par un étrange épisode, où pour aider une jeune fille étrangère qui criait au secours parce qu’on voulait la tuer, il se retrouve sans portefeuille ni portable ni boutons de manchettes. Il repère le téléphone par icloud et, poussé par son assistant, un maghrébin d’origine, il fait une lettre de menace qu’il distribue à tout l’immeuble repéré. La restitution a lieu, mais un fils d’immigré vient protester, un garçonnet teigneux, il demande des excuses avec une violence qui intrigue. Il y a aussi la performance au musée qui tourne mal :  lors d’un diner de gala, l’artiste joue le grand singe furieux, et s’en prend à des convives, personne ne bouge, même quand il est sur le point de violer une femme ; alors seulement il y en a un qui ose, puis deux, puis c’est tout le monde qui vient frapper le performeur (la lâcheté surmontée en groupe devient meurtrière).

Trait typique du film : il y a de la violence mais il n’y a pas d’instance tierce, notamment pas de recours à la police. Par exemple, dans la performance-limite.  De même quand il s’est fait voler, il ne pense pas en appeler à la police avec l’information qu’il a, il se laisse influencer par l’assistant qui le lâche. Donc, faute de tiers, les conflits se règlent (ou pas) entre l’un et l’autre, la victoire allant à l’autre, plus culotté, ou plus culpabilisant. On devine que beaucoup, ayant une solide identité ou position exploitent cette attitude de contrition.

Le film travaille au scalpel le mode d’être européen dans son symptôme majeur : la culpabilité et la lâcheté face à l’autre, l’autre étant ici l’enfant, l’étranger, l’artiste, l’animal, la mendiante (symbole de l’autre en pure demande) – sont telles que l’autre devient celui qui ordonne : la mendiante lui passe commande d’un sandwich mais sans oignons, il s’exécute et il ose quand même lui dire : enlève toi-même les oignons.  Comme quoi ses tentatives d’auto affirmation ne vont pas loin.  En tout cas, pas question de refuser la commande. Et quand qu’il retrouve son portefeuille, il vient l’ouvrir devant elle, il lui donne deux gros billets et la laisse en tirer le troisième.

Le film montre que cette culpabilité, cette soumission diffuse et préalable face à l’autre, engendre une lâcheté individuelle et collective. Une de ses plus belles images : pendant la performance au musée, (performance non pas surajoutée mais prévue et annoncée dès le début), ils sont tous là, tête baissée, décidés à ne pas voir l’abus de l’homme-animal. Ils sont immobiles, c’est presque une photo, un plan photo. Il y a bien un autre artiste qui a protesté et qui est parti, mais lui c’est un original, il peut se permettre une liberté. Cette photo saisit bien la mortification qui plane. Christian lui-même, quand il fait acte de légère autorité devant le garçon qui l’engueule, s’en repent, se mortifie, et tentera de le retrouver pour s’excuser, sachant qu’il se met en danger lui et ses deux filles dans ce quartier peut sûr.

Le garçon a raison de protester, mais son discours semble n’avoir pas de limite, comme s’il savait qu’on ne risque rien, qu’il suffit de crier et de culpabiliser pour que ces idiots de « blancs » s’inclinent, sans recourir à la loi ; d’ailleurs elle les condamnera. Et Christian a tort, en l’occurrence, il aurait pu mettre dans sa lettre : celui qui m’a volé habite cet immeuble je l’ai repéré, et si c’est toi, rends moi l’objet, faute de quoi, etc. Au lieu de s’adresser à tous sans faire la différence. Mais c’est ainsi, la culpabilité de l’occidental, celle que l’autre lui suppose à la base, se nourrit de fautes occasionnelles. Christian a eu tort, les occidentaux ont eu tort d’intervenir, avec leurs « ingérences », mais leur grand tort c’est d’être enviables, et de n’être pas des « autres ».

Cette culpabilité s’articule dans le film à l’affaire du clip sur le « Square ». Là aussi Christian a tort, il a omis de le regarder. Mais l’épisode est signifiant : pour promouvoir le « Square », la boite de com’ le branche sur les exclus, les pauvres. Du coup, c’est un clip auto accusateur : une enfant pauvre vient chez nous, dans ce carré, et elle explose. Bien sûr, l’image fait scandale, elle est faite pour. Or, elle passe à l’acte, certes en image, le motif même de la contrition : nous sommes meurtriers pour l’autre…Et comme en plus la fille est une des « nôtres », une blonde, on a l’écho de slogans tels que : nous sommes tous des migrants, des enfants, des exclus, etc. ; la preuve, on tue un enfant qui vient chercher protection. Christian, du fait qu’il se sent fautif de façon intrinsèque (et aussi contingente, puisqu’il n’a pas suivi le clip), n’a aucun moyen de se défendre, il n’en a même pas l’idée ; il renonce tout naturellement à la liberté de parole. Et le tour est joué : en pleine démocratie, impossible de parler librement de certaines choses. Justement celles qui touchent à l’autre ; on est si fautifs d’avance envers lui…

Autre détail, les fillettes de Christian sont perplexes ; elles l’ont vu se soumettre devant un môme parce qu’il est issu de l’émigration. Avec elles, il a toute son autorité. Là, le film questionne en silence : que vont transmettre à leurs enfants ces « blancs » soumis et d’avance coupables ?

Il interpelle au fond le rapport chrétien à l’autre, car l’Occident ne sait pas à quel point est chrétien même quand il est mécréant, sous le signe de : l’autre avant tout, avant moi, avant les miens ; rien qu’en existant, je suis fautif envers lui, etc. Dans les faits, ce n’est pas vraiment le cas, mais le discours dominant en est plombé.

Toutes ces interpellations sont fortes sur le plan esthétique et visuel, elles font du film un chef-d’œuvre non pas touffu ou dispersé, mais construit, structuré, malgré ou grâce à sa diversité. Son foisonnement est percutant, le film est dense et condensé, aérien et drôle. Il entremêle l’angoisse et le rire, et sous le signe de l’humour, il pointe la maladie d’une société, il la relie à celle de l’individu, et il le fait à propos d’une œuvre d’art, « The Square », qui devait convoquer les relations interhumaines, et les révéler. Or c’est le film qui les révèle et les éclaire. C’est lui l’œuvre d’art, au-dessus du carré, très au-dessus.

On peut ne pas trop se duper

J’ai retrouvé un de mes textes parus dans Libération en 1987 où j’expliquais « l’effet Le Pen », ou FN ; notamment l’usage par les médias de cet objet devenu magique depuis 30 ans et qui fonctionne comme un joker négatif : on le sort à tout bout de champ pour donner tort à qui objecte. Si par exemple il dit ce qu’il ne faut pas dire, alors « il fait le jeu du FN » ; s’il dit que l’Islam dans la culture occidentale pose problème, encore le jeu du FN. S’il ne veut pas voter comme il faut, s’il ne veut pas avoir peur que Marine Le Pen soit à l’Élysée, s’il est sûr qu’elle ne passera pas parce que la grande majorité des citoyens a bien perçu la haine fondatrice de son discours ? Encore le jeu du FN. Disons que le débat culturel et politique pendant 30 ans s’est ressenti de la pression de ce curieux effet de joker : celui qui tape sur le FN ou qui en agite la menace a forcément raison. Or le problème n’est pas qu’il ait raison ou tort, rituellement il a raison, mais son propos est hors sujet et ne sert qu’à faire taire les autres ou à les rendre suspects sur des problèmes cruciaux sans rapport avec le FN. Jamais l’énonciation des discours n’a été plus importante que l’énoncé. D’ailleurs, elle a eu des effets de censure et de distorsion délabrants. Pire qu’un champ magnétique qui dévierait le trajet des mots et provoquerait une cacophonie inaudible.

Mais cette fois, le résultat du vote confirme non seulement qu’il n’y avait pas à avoir peur du FN, mais que l’électorat, pourtant réduit à un langage plus que primaire, a pu se nuancer : une partie s’est dévouée pour voter Macron à contrecœur ou par défaut, permettant à l’autre partie d’approcher les 14 millions de citoyens, en s’abstenant ou en votant blanc ou nul. Bien sûr, la politique se fait avec de la mémoire courte, ou de la mémoire raccourcie : on oubliera ces données élémentaires. La course aux places est ouverte, et c’est normal, vu que le fait majeur de nos sociétés c’est la précarité des places d’où résulte que chacun est prêt, pour conforter la sienne, à étrangler la vérité si par malheur elle se montrait.
`
Il faut être indulgent avec ceux qui ont grondé « le danger Le Pen » pour faire peur jusqu’au bout. La punition de ceux qui veulent rendre les gens idiots, c’est qu’ils finissent par croire à leurs propres discours, et à perdre leur esprit critique. C’est ainsi, on aime ses convictions plutôt qu’on ne les vérifie.

Il faut reprendre les problèmes faussés par « le débat », les reprendre un par un et les nourrir d’une autre vision. Parmi eux, le problème culturel et sociétal que pose à l’Europe l’idéologie coranique. Là-dessus, le nouveau président n’est simplement pas au courant ; il ne « sait » pas. Peut-on lui faire lâcher la croyance que la seule vision critique de l’Islam en Europe « fait le jeu du FN » ? Si une bonne âme veut éclairer sa lanterne sur ce point, je lui signale mon dernier livre Coran et Bible en questions et réponses. Elle y trouvera des éléments indispensables.