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Les Kurdes de Syrie abandonnés

Les Kurdes de Syrie abandonnés

Les Kurdes de Syrie sont laissés seuls face aux Turcs qui vont les écraser. C’est lamentable, pas seulement pour les États-Unis, quel État européen, latino, africain ou arabe, quel indien ou quel chinois est prêt à les rejoindre pour se battre avec eux ? Il est vrai que les États-Unis avait promis leur soutien en échange du soutien kurde à la guerre contre Daesh. Et puis ils se ravisent, voyant que ça leur coûterait trop cher, ils ne veulent pas se mettre à dos la Turquie, qu’ils auront bien sûr à dos s’ils prennent des mesures de rétorsion économiques, que peut-être ils ne prendront pas… C’est dire qu’il ne faut pas les idéaliser, ni pour les exalter (le risque est faible), ni pour les fustiger. Les États-Unis sont un pays pragmatique, ils sont venus par deux fois sauver l’Europe du chaos, mais déjà pour entrer dans la Seconde guerre il leur a fallu Pearl Harbor, soit une énorme humiliation. Ensuite ils ont visé Berlin puis la guerre froide mais, par exemple, ils n’ont pas dépêché la moindre force pour briser l’infrastructure des Camps de la mort dont ils étaient très informés.
Malgré certaines bêtises mortelles et ravageantes comme le Vietnam, les États-Unis ne sont pas la force du mal que croient certains mais ne sont pas pour autant une force du bien.. Y en a-t-il d’ailleurs ? Serait-ce l’Europe ? Elle s’occupe, comme eux, à se faire du bien à elle-même et ce n’est même pas toujours réussi.
Quant aux Kurdes, c’est un peuple vaillant qui accumule les malchances d’exister sur plusieurs États où il doit tantôt aider à des guerres dont la victoire lui échappe, (en grande partie : il a quand même quelques bénéfices en Irak), tantôt supporter la folie tyrannique des plus forts, comme la Turquie. Il ne peut pas faire valoir sa bonne conduite pour obtenir l’indépendance car la bonne conduite n’est pas un bien très monnayable sauf quand on est fort, auquel cas c’est un luxe inutile.
La dispersion de ce peuple et ses malheurs font penser au peuple juif. Celui-ci s’est mieux débrouillé, mais c’est que dans sa dispersion, il avait une puissance, une force centralisante énorme, la Bible qui lui assigne un territoire dans le temps long. Et quand l’occasion s’est présentée, cette force a pleinement fonctionné pour le rassembler et lui donner une souveraineté. Les Kurdes n’ont pas d’objet équivalent, leur histoire et leur langue ne parviennent pas à être un attracteur assez puissant pour balayer ou pour tromper les manœuvres adverses ; d’autant que pour être un État, il leur faudrait prendre sur des États souverains, mais lequel accepterait l’a moindre amputation ? Ce qui est sûr, c’est que par leur nombre, une quarantaine de millions, les Kurdes ne risquent pas l’effacement, ils tiendront bon jusqu’à ce que le poids des malchances soit au moins équilibré voire inversé par le poids des bonnes occasions.

Un artiste du jeu : Bacon

À l’occasion de l’exposition Bacon à Beaubourg, voici un extrait de mon livre Création, essai sur l’art contemporain, paru au Seuil en 2004

Un artiste du jeu

Bacon

​J’aime, non pas les œuvres de Bacon, mais leur existence que je ressens très fort. Leur violence n’est pas chaotique mais calculée et spontanée; instinctive et pensée. Bacon, c’est pour moi la bête humaine qui s’éclate en peinture mais qui cherche au plus juste: entre hasard et nécessité, entre le coup heureux et le ratage consenti, entre la chair et l’esprit, entre l’effet de réalité et celui de l’irréel, entre l’horreur et le sublime, entre la chair ou le sang et l’abstraction désincarnée, entre semblant et vérité, entre la figure et l’atteinte qui défigure, entre élan créatif et vigilance critique. Ce dernier « entre-deux », chacun le sent dans sa vie: on s’exprime, on « crée », on laisse venir, et en même temps, si l’esprit critique s’endort, cela devient « n’importe quoi ».
​En tout cas, ce que je vais en dire s’applique à beaucoup d’autres peintres, dont il serait non pas le chef de file – justement pas -, mais le symbole involontaire, engagé comme eux dans la même « guerre ».

​1. Que ça ait une réalité
​D’abord il y a la réalité commune, elle aide à « communiquer » même si on affiche envers elle du mépris; ses richesses n’attendent que nous pour gagner en force. Mais chacun d’entre nous crée autour de lui une certaine réalité, et elle peut être pour les autres un champ de forces très intense. Ainsi, la réalité des parents pour leur enfant est distincte de la réalité commune: elle est pleine de frontières invisibles, d’interdits non dits, de points explosifs ou dangereux; si l’enfant passe là, il risque gros. Certains supportent mal « la » réalité, ils en construisent une autre, elle devient leur réalité et les isole de celle des autres. Quand cette néo-réalité est franchement délirante, on dit qu’ils sont fous, mais parfois ils sont « fous » en un sens plus modulé: ils s’entourent d’une réalité créée par eux, qui n’a même pas besoin d’être délirante pour suffire à leurs besoins, c’est-à-dire pour les couper de celle des autres, qui les gêne. Cela peut faire plus de dégâts que lorsqu’ils sont délirants, car en cas de délire, les enfants sont avertis et prennent leurs précautions. Mais lorsque la réalité induite par l’adulte n’est pas très délirante et qu’elle épouse à distance les contours de la norme sans qu’on voit où est la faille, les autres butent sur un mur transparent. Ils sentent que « c’est du béton », et attendent des changements qui ne viennent jamais. Ils ne savent même pas pourquoi ça les déprime.

​Donc l’éventail des réalités, de ce qui en tient lieu, est infini; et un artiste peut en peindre quelques-unes de façon « vraie », donc « réaliste », sans que ce soit la réalité commune; sans qu’on s’y retrouve, par exemple. Et pourtant ce n’est pas « abstrait ». Ce n’est ni figuratif, ni abstrait. Ça dé-peint une réalité comme on dit que ça dé-figure, en voulant être proche du « vécu », de ce qui est vécu par ce corps que l’on peint et par le couple qu’il forme avec l’artiste. Etre proche de ce qui l’a percuté, de l’événement qui l’a blessé, ouvert, forcé à produire cette réalité, la sienne.
​C’est à peu près ce que fait Bacon; avec précision – sans narration, ni abstraction. Il veut comme tout artiste représenter l’invisible, l’irreprésentable, mais chez lui cela a une réalité, précise, celle du jeu où un corps est aux prises avec des forces vives, réelles qui le font apparaître comme une réalité étrange, celle de son existence, elle-même captée par les gestes, les atteintes, les couleurs et les formes d’un artiste fasciné par ce jeu, un artiste qui en a fait le jeu de sa vie, son entrée multiple dans le jeu de l’être, où il ne cesse d’aller et venir. De ce jeu, il prend juste l’instant fatal ou fatidique, le coup « gagnant », il fixe l’éclair d’une prise de vue (même d’une photo, pourquoi pas), mais de l’autre réalité, celle où le sujet vient d’être atteint, percuté par l’être qui le porte et le traverse. C’est l’instant où le peintre l’a rejoint, dans cette présence ultime. Et il le dit : il veut « capturer l’apparence avec l’ensemble des sensations que cette apparence particulière suscite » en lui. Il insiste : « le réalisme dans son expression la plus profonde [est] toujours subjectif ». En fait, il va plus loin : non pas vers un « réalisme créateur » mais vers la révélation de réalités singulières qu’il atteint à coups de pinceaux comme on dirait à coups de couteau ou de bistouri.
​C’est le cas de beaucoup d’artistes actuels ; mais lui s’est accroché à cet instant du choc.

​Difficile de pointer l’événement qui a frappé ces corps; ils sont eux-mêmes l’événement où a lieu leur béance. Ces corps sont habités par l’autre (par tout ce qui leur échappe), et s’empoignent avec eux-mêmes comme partenaire dans le jeu d’une réalité qui nous échappe.
​L’acte pictural fait ainsi se croiser le jeu de l’art et le jeu de l’amour comme deux variantes du jeu de l’être. Ici l’amour est l’empoignade où un corps tente de rejoindre l’autre ou de se rejoindre comme autre. De l’amour, il n’est retenu que la violence du corps à corps (même si parfois il n’y a qu’un corps). Il y a là de l’amour – donc aussi, on le verra, de la beauté, mais pas sous ses formes ordinaires, reconnaissables. C’est une beauté méconnaissable et méconnue, due au fait que l’artiste, ou son geste d’aimance, rejoint ces corps à leurs moments extrêmes, où leur jouissance et leur détresse se somatisent. Quant au spectateur, il est devant une forme d’amour, il y entre ou pas, mais s’il entre, cela lui donne plus qu’à rêver ou à penser ou à sentir; ça lui jette en pleine figure l’événement d’être.
​L’artiste veut entrer dans ces corps, dans ces « sujets », il veut les toucher au plus profond quitte à les éviscérer. Il veut sentir par quoi « ils » furent touchés pour qu’ait pu se produire cette réalité. Bacon a eu le fantasme d’un rapport sexuel avec le père, et ce fut, dit-il, son premier émoi amoureux. (Il insiste sur sa « distance » à ses parents: elle fut égale envers les deux.) Et ce père ne parlait vraiment qu’aux chevaux. Ces corps semblables qui s’emmêlent seraient-ils sous le signe de cette transmission ?
​Ce qui nous importe, c’est que ce peintre prend au sérieux, comme rarement, l’exigence qu’un tableau ait sa propre réalité, qu’elle ait à voir ou pas avec celle qu’on observe ou avec celle des émotions qu’il éprouve. Devant la photo, il se questionne : quelle réalité a-t-elle puisqu’elle est si différente de la chose qu’on regarde et qui fut photographiée ?… Du reste, beaucoup d’effets étranges que certains ont cru typiques de la peinture, (par exemple, les effets que Michel Foucault a pointés chez Manet, où le point de vue de l’artiste est dissocié, comme la réalité de l’objet) – ces effets peuvent s’obtenir par la photo, à peine travaillée. Elle peut suivre les décalages que comporte une réalité, leur donner une autonomie, les casser, les recoller, en trahissant bien sûr les règles de la ressemblance. (Comme quoi, la ressemblance n’est pas l’essentiel, ou plutôt : il y a toujours ressemblance, mais à quoi?) On comprend que la photo ait fasciné Bacon. Ce qu’il veut, c’est non pas la « réalité » mais que ça puisse en avoir une. Avoir une « réalité », c’est faire signe que ça peut vivre, ici ou dans un monde possible, quel qu’il soit, porté par le croisement de la chair et de la pensée; pourvu qu’on le sente vivre à un niveau de sensations indiscutable, extrême, où l’inconscient et l’immédiat se soutiennent l’un par l’autre.

​Ce peintre veut transmettre une réalité, celle des sentiments ou des pensées, et voilà qu’il en fait une qui est la sienne, celle qu’il vit et qu’il voit lorsqu’il « entre » dans ces corps, lorsqu’il exfolie ces figures. Du coup, un tableau est à voir non pas dans sa ressemblance à une réalité, fût-elle fantasmatique, mais en tant qu’il est lui-même une réalité – vécue ou découverte pendant que l’œuvre se conçoit et s’exécute. C’est cela qui a sa propre réalité, comme dans l’amour: la réalité d’un lien se construit comme une réalité propre, spécifique, qui ne ressemble pas toujours à « la réalité ». On peut aimer quelqu’un pour son apparition, pour l’événement qu’il incarne, et aussi parce que le lien avec lui prend une forme d’existence qui lui est propre. Elle croise des gestes ordinaires mais elle garde son existence irréductible qui a la couleur d’une première fois; c’est ce qui fonde la valeur de ce lien. Quand ça n’a pas sa réalité, c’est que déjà les rôles sont distribués; par exemple, l’homme est à la place du père ou du frère, la femme à la place de la mère ou de la sœur… – refrains standard, ritournelle des liens communs, de leur réalité commune: foyer, enfants, « projets »; ne pas oublier le « désir ». Dans ces cas, ça attend d’avoir une réalité.

​2. L’accident d’exister
​Sa violente pureté n’est pas celle d’un innocent : il sait ce qu’il veut produire, et que ses moyens sont limités; il doute de leur force, alors il se confie au hasard – contrôlé, rattrapé ou perdu; mais on sait dire si ça marche ou non. L’acte pictural est un passage, et Bacon sait s’il passe ou s’il rate l’épreuve – l’atteinte – qu’il fait subir aux corps pour qu’ils « rendent » leur vérité. Il veut déformer les choses et les êtres, les écarter de leur apparence, pour en avoir une autre qui soit plus proche de leur vérité. Tout artiste actuel veut cela: éloigner les « choses » de ce-qu’elles-sont pour que l’acte de les peindre les rappelle à leur être, leur réalité, leur existence.
​Sur l’existence, Bacon est très « simple »: l’ivresse, ça vous délivre, mais ça vous cache d’autres espaces; on peut être optimiste et sans espoir. On peut être sans espoir mais votre chair et vos nerfs sont « d’une étoffe optimiste », ils en veulent, encore et encore, ils espèrent une vraie suite… La vie est un espoir en rien d’autre que la vie.
​Mais comment résoudre le paradoxe de « faire exister », car il y en a un: quand c’est « ressemblant », quand ce qu’on fait exister rappelle des choses connues, son existence peut dériver de ces choses connues; or si ça tire son existence de ce à quoi ça ressemble, est-ce que ça existe vraiment? D’autre part, si ça ne ressemble à rien, comment le capter? Non pas par nos identifications, ni par l’amour où l’on s’identifie à l’autre, mais par une sorte d’amour de l’être qui cherche l’existence plutôt que l’identification. L’existence comme appel d’être. Ethique de l’ouverture sur l’être; c’est par là que Bacon m’intéresse. Son action picturale est presque une leçon d’éthique, tant il maintient la tension vive entre hasard et décision.
​Et s’il n’est soutenu par aucune tradition, il est livré au monde, aux sensations et sentiments, à son « système nerveux ». Il se raccroche aux échos de certains peintres (Vélasquez, Dega, Manet), mais il n’a pour se guider que sa chair, son intuition, et ce sacrifice pictural qu’il inflige à ses sujets pour ensuite les recueillir comme après le choc, blessés par l’existence, consumés par l’atteinte qui les distord mais où s’exprime toute leur violence de vie. On a mis cette épreuve sous le signe de l' »horreur » parce qu’on s’identifie à ces corps, au niveau le plus simple, sans vouloir plonger plus loin dans leur vécu, sans vouloir en savoir plus sur l’accident d’exister.
​Il veut « une image très ordonnée, mais [qui] se produise [par hasard], par chance ». Il veut peindre mais que ce soit l’Autre qui peigne à travers lui. Tout est là: se confier à l’être pour qu’il vous fasse être peintre. On fait des traces, des diagrammes, on voit surgir les possibles, ils s' »implantent », ils prennent corps, ça se rapproche du fait réel mais ça suggère d’autres domaines très sensibles, différents de ce qu’on cherche, et qu’on a envie de trouver. On fuit l’illustration mais on illustre sans le vouloir cette fuite elle-même. « Il faut » trouver l’accident qui trompe le projet au moment où il allait se refermer; et l’on reçoit cet accident comme une pure nécessité: telle est l’intense dualité qui empêche sa peinture d’être abstraite ou figurative. Elle « doit » s’occuper de l’amour – restitué à son étrange réalité.

​3. Les faits du corps
​Comment s’y prend-il? On croit qu’il plaque des atteintes sur les corps, qu’il déforme les figures. En fait, il percute corps et figures et il passe de l’autre côté, il va dans la chair du corps qu’il peint, de l’intérieur. Il va dans ce qui, pour ce corps, fonctionne comme Autre, comme altération radicale; et il nous la ramène de ce côté-ci, côté visible: à vous de voir.
​On trouve ce même mouvement dans certaines écritures: elles semblent plates par endroit, figuratives, soudain elles passent de l’autre côté, dans la chair de ce qu’elles évoquent, et cela produit comme chez Bacon cette nudité, cette mise à nu qui atteint leur lecteur. J’ai reçu un jour cet écho d’un lecteur à l’un de mes textes sur la violence: « Dressé au cœur de l’événement, sa langue [celle du texte] vous happe et vous jette sur la scène où tout se joue. Au coin d’une phrase, les mots se plantent en vous comme des images monstrueuses: se débattre est inutile, on est plaqué, emporté sur les lieux du crime avec le monstre dont les mouvements de pensée et de corps sont décryptés et révélés dans leur horreur et leur proximité. » C’était un texte sur les pédophiles; je disais que leur enjeu était de « gagner la confiance [de l’enfant], la faire mousser, puis l’écumer, la consommer comme une crème délectable où l’on savoure la loi et son renversement ». Le lecteur ponctue: « Et le malheureux qui s’est hasardé avec confiance à lire cet écrit, au pire à y être voyeur, est troussé, culbuté, avant de finir complice complaisant de cette sale affaire ». Et il évoque les tableaux de Bacon « où le visiteur se noie dans ces corps éviscérés, avec répulsion mais sans le moindre espoir d’échapper à cette prise de conscience ignoble ». Le lecteur a perçu cette proximité, car le texte « révèle le dedans dissimulé, obstrué, obscur, en l’exposant à vif, au feu impitoyable de ses mots. Pas de place pour le regard distancié, pour l’explication détaillée ou rationnelle: le doigt [stylo ou pinceau] suit les lèvres de la plaie purulente, cherche les points douloureux, les fouille, et oblige à se nettoyer… Nous prenant à partie, il ne nous laisse aucune possibilité de sortir indemne. On est percuté par un souffle qui brûle et laisse chacun devant sa béance ».
​Dans la peinture ou l’écriture, cet effet de chair, certains croient l’obtenir en y allant de leurs tripes, en mettant leur « corps » dans l’écrit ou les couleurs, avec toutes sortes « d’excès », hystériques ou « psychotiques »; des passages à l’acte; ça fait violence, mais ça ne touche pas vraiment car c’est le corps de l’Autre qu’il s’agit de « connaître », de dévoiler; l’Autre comme corps vivant; et non comme cadavre qu’on dissèque (ce en quoi ont excellé d’éminents philosophes, sans que la vérité y gagne).
​Il faut aller de l’autre côté des faits pour ramener – et mettre en vue – leur profonde altération, atteindre leur réalité, la révéler. Bacon atteint ces corps et ces figures de l’autre côté, dans leurs replis, là où l’être les atteint dans leur pure altérité. Il entre en contact avec ces parties cachées, il les atteint pour nous les jeter à la face. Le souffle de ses couleurs a tout purifié: c’est net, implacable, inévitable. Ces visages de Bacon qui s' »engueulent » avec leur autre, leur autre face, évoquent deux bouches qui se plaquent et s’emmêlent en s’ouvrant sur une faille aux tréfonds de la vie.
​Cette quête de l’Autre face, et le choc avec l’inconscient qui perturbe la face « consciente », donne aux tableaux leur réalité: le peintre, avec passion, va chercher le fait et l' »enregistre »; comme s’il allait en reportage dans la texture viscérale et psychique de son « sujet ». Il ouvre des niveaux possibles et déploie leur perception. Parmi les faits cruciaux qu’il guette, le sexe est essentiel, le rapport des corps, la hantise de l’amour. Force d’union destructive. « On n’a jamais besoin d’aucun autre sujet, vraiment. » Même ce corps seul qui se tord sur un lit, seringue au bras, c’est de l’amour, avec à peine un goût de mort; mais on y sent le danger du regard; le regard « sent » le danger qui enveloppe ces corps.

​4. L’enjeu de cette peinture
​Revenons à l’accident, où le hasard se lie à sa nécessité sous le signe des questions simples de la vie: comment séduire le hasard? comment rendre « Dieu » favorable? comment prendre la suite du coup heureux que vous offre le destin et nourrir l’un par l’autre l’effort conscient et inconscient? comment articuler travail et inspiration et produire l’instant béni où « ça commence à marcher » – puis s’engouffrer dans l’ouverture? (Bien sûr, Bacon le fait aussi dans l’autre sens: il s’engouffre, et si ça marche, c’est un instant fulgurant.) On peut toujours ajouter au tableau une couche de mots qui l’éclaire, mais comment lui ajouter la peinture qui le porte plus loin, vers la limite où elle produit comme par hasard l’effet qu’on en attendait? Bacon répond par sa quête de l’inévitable: il cherche de façon lucide et absente l’inévitable de ce qui se crée; à travers l’immense éventail des réalités singulières, distinctes de celle qui nous entoure. En fait, même celle-ci, il ne la méprise pas, il la surprend dans l’instant où elle surgit et celui où elle s’éclipse; là où se pose la question: Est-ce que ça a une réalité? et si oui, laquelle? Certes, « la peinture ne saisira le mystère de la réalité que si le peintre ne sait pas comment s’y prendre ». Condition nécessaire mais non suffisante; aucune condition ne peut l’être, car nul ne peut savoir ce qu’il ne sait pas, même en allant arracher les racines de son savoir. Le peintre avance consciemment dans son inconscient, il s’accroche à des raisons en plongeant dans l’irrationnel, il supporte la violence de cette plongée, il trouve des médiations pour atteindre l’immédiat. Au fond, par les détours de ce-qui-est, il veut arriver à l’être, au bord d’un volcan qui gronde, et que l’acte créatif peut dompter un instant.

​L’enjeu de cette peinture, ce qu’elle met en acte et ce qu’elle répète toile après toile avec une violence aveugle et lucide, irrépressible et calculée, c’est que chaque être qu’elle peint porte sur son corps et sa face toute son altérité. L’acte de le peindre est une pulsion qui se maîtrise et se dépense; elle va le chercher dans ses tripes ou sa tête pour l’exfolier sous nos yeux. Et pour mieux saisir son « sujet », pour mieux le connaître, l’artiste a l’obsession de l’ouvrir comme avec un couteau et d’aller au fond, loin dans les viscères ou la machinerie cérébrale, jusqu’aux efflorescences qui en seraient la doublure vive, l’ancrage cosmique qui, une fois mis à nu, nous dirait sa vérité qui crie en silence, sur le corps et la face visibles, dans ces feuilletages superposés.
​L’enjeu est de peindre sa rencontre avec un corps, de nous la faire partager, en tant que ce corps est aux prises avec lui-même, avec sa chair et sa psyché, sous le signe d’un trauma, d’une torsion sans issue, d’une atteinte essentielle. Le corps, envahi par son autre par son altérité à laquelle il ne peut rien, en proie à la faille qui le constitue et que le peintre a déclenchée parce qu’elle seule l’intéresse. Il la déclenche sur un mode compulsif qu’il essaie de contrôler, de féconder, au gré du hasard dont il guette le jeu, avec l’espoir de « gagner » l’œuvre qu’il veut peindre et où il veut aussi nous entraîner, nous prendre à partie; peut-être nous révéler que nous le sommes déjà.
​Ces corps sont peints comme recevant en pleine figure toutes les formes qu’ils auraient pu avoir dans le fantasme, et qui là les enferment dans l’instant d’éternité où leur lutte est sans issue. Bacon est sûr que cet instant est le plus vrai de leur existence, donc aussi de la sienne: il veut le reproduire, le faire voir, et pour cela le faire exister dans la peinture – qui pour le coup révèle et invente, dans l’instant de la création, l’apparition même de l’humain.

​5. Le critique manque l’essentiel
​Des auteurs connus ont perçu la violence de cet acte, mais pas l’enjeu. Leiris dit que l’œuvre de Bacon porte la marque d’une « agression »; il pointe le caractère « monstrueux » de ces figures, marquées par « le désir de toucher le fond même du réel » (?), il parle de « paroxysme » « aux limites du tolérable », du cri « de l’artiste possédé par la rage de saisir ». Dans l’ensemble, il répète les propos de Bacon: pas de narration, d’illustration ou de « mythe ». C’est bien le moins: le mythe est un fantasme déjà clos, et ici, il s’agit de l’ouvrir; effraction picturale où le pinceau sert de couteau pour fouiller le cœur du réacteur: là où cet être, aux prises avec l’être, ne peut pas s’en sortir. L’humain apparaît comme tel dans cette faille, celle du sexe et celle du rapport mouvementé entre un être et le « tout » de l’être qui le porte et le traverse. Leiris voit bien que chacune de ces œuvres est « une sorte d’existence en soi », mais ne sent pas que l’enjeu du peintre est d’ériger la singularité de ce corps, de cette figure qu’il peint, en une sorte d’universel, l’universel du singulier que chaque « atteinte » évoque. Chacun de ces corps est à lui seul non pas un monde mais le monde, vécu autrement; le monde de l’artiste et le nôtre où se mêlent à parts égales le sublime et l’horrible. C’est ce qui donne sens à la vie et en même temps le lui retire.
​Bacon, lui, est surpris qu’on trouve de l’horreur dans ses toiles. Son but n’est pas de montrer l’horreur mais le lien à même le corps entre vie et mort. Or pour Leiris, ces œuvres qui « scrutent » la vie, mettent « à nu l’horreur qui se cache derrière les revêtements les plus somptueux ». C’est pourquoi, il échoue à dire cette « présence » qu’il remarque ainsi que sa force: il accumule les mots (tension, incandescence, tumulte, tempête, éruption, séisme, allure jaillissante ou hagarde…), il aligne des incises interminables sans saisir la dynamique de cette peinture qui, bien qu’elle proclame sa quête de vérité, ne nous dit que celle-ci: voici l’homme en bute à son être, à son trauma; voici l’homme « buté » par l’Autre. En voici la révélation, célébrée, travaillée, répétée. Le peintre en fait son labeur identitaire, son identité à l’œuvre.
​Contrairement à ce que dit Leiris, la « tension » chez Bacon n’est pas entre « la volonté de figurer » et « celle de ne pas illustrer », donc de s’éloigner de la « représentation » dite normale. Car l’abstraction veut produire un refus de la réalité « normale » et l’illustration veut s’y soumettre. Or Bacon veut créer dans l’entre-deux une réalité autonome, garantie par la rencontre entre ses sensations à lui et le drame qu’il fait vivre à ses corps. Dans cet espace de la rencontre, il guette l’appui des hasards purs ou de ceux qu’il suscite; il les prévient, les accueille, joue avec. Il guette les accidents, qui ne sont ni « purs » ni « suscités », ils sont déjà « entre-deux ». Ce n’est pas sur eux qu’il compte pour « s’écarter de la figuration », car déjà son projet le « sujet »; compte sur l’accident pictural pour se sentir soutenu dans son projet; pour sentir qu’il n’est pas seul, qu’il est suivi voire aimé par le destin. Il veut l’agrément du hasard, dont le jeu symbolise le jeu pictural. Pour Leiris, Bacon cherche « le comble » de tension, de la violence, parce que c’est plus vrai et que ça éloigne des deux pièges (abstraction, illustration). C’est peut-être l’inverse: il cherche le passage qui percute figures et corps pour y atteindre une vérité qui, elle, se révèle violente. S’il n’y a pas de récit, c’est que l’instant de cette vérité est initial, originel, irracontable. Il ne peut qu’être présent et nous donner la présence: nous forcer à partager cet événement sinon à le vivre; nous demander d’en prendre acte comme existant dans notre être. En quoi l’artiste élargit notre sensation de l’être; en quoi il est « réaliste »: il acquiert une réalité par sa façon de la peindre.

​6. L’art va « nous sauver du désastre ». Vraiment?
​Bacon peint en acte et il peint l’actuel; à savoir une coupure-lien dans la psyché entre conscient et inconscient, et dans le temps: entre l’instant et la durée. Cette coupure-lien, comme celle qu’il y a entre rationnel et irrationnel, n’est pas le propre de Bacon, on la trouve bien ailleurs. Ce qui le spécifie c’est qu’il trouve « à la main », avec des formes et des couleurs, le passage vers ce qui atteint le sujet dans son être et il nous le ramène, comme un poisson pris au hameçon, non pas mort ou frétillant, mais surpris dans sa torsion indicible, qui pourtant serait la nôtre. Sans la peinture, Bacon eût été un joueur de casino; par la peinture et en elle, il transfère sa passion du jeu en une passion, non pas de la vie « dans son horreur », mais de l’éventail de réalités auquel touche la faille humaine, celle-là même que le joueur veut réparer une fois pour toutes.
​C’est que l’art n’a pas « pour fonction dernière de nous sauver du désastre en doublant le monde usuel d’un autre monde agencé au gré de notre esprit, selon un ordre intime… »(Leiris). Lorsqu’il a cette fonction, elle est loin d’être « dernière », sinon tout ordre surgi dans le chaos serait de l’art, et ce n’est pas le cas. Bacon déjà va plus loin: il va chercher le désastre et l’accoupler à l’apparence familière pour produire une réalité. Ce qu’il assume, ce n’est pas que ce soit « sa » réalité, c’est d’aimer la révéler en ce qu’elle a d’inévitable. Il assume sa jouissance de la produire en peinture, dans un jeu où il espère avoir gagné. Il en est sûr. Certes, il affirme – et l’on répète après lui – que ses œuvres sont une présence réelle. Mais que veut dire ici « présence »? Est-ce présent parce qu’il y a de la chair et du sang? parce que c’est « paroxystique »? parce qu’il y a du sexe et de la nudité? A suivre cette piste, on cautionne les clichés sur le corps, le sexe et la violence comme hauts-lieux de la vérité. A moins que ces clichés ne contiennent une forte part de vérité? Ils en contiennent plutôt la quête désespérée.
​Cette « présence » est faite de nos limites, des états limites de l’humain, qu’on appelle aussi le divin. La violence est reine dans nos mœurs et nos médias car elle offre un détour pour échapper à son destin et à sa vérité; elle semble même un raccourci pour brandir le divin comme un fétiche. Mais le contenu « religieux », contourné dans sa forme, est ressaisi autrement: l’homme en proie à ses limites ne peut ni les intégrer ni s’en libérer. (Ce n’est pas pour rien que d’autres ont appelé « Dieu » ces limites: pour les modeler à leur façon et prendre avec elles certaines libertés.) L’expression religieuse du drame humain est simplement court-circuitée, pour une expression directe, brute ou brutale, singulière, impossible à mettre en « commun », à collectiviser – et cela aussi l’empêche de faire religion.
​Ces œuvres ne sont pas des idoles ou des icônes de l’humain: elles montrent des rescapés d’une virée dans le divin, des éclopés retombés sur terre après s’en être arrachés un instant, le temps de leur création. Et cette virée, le peintre l’impose à ces corps sous nos yeux, dans son regard; ces corps qui oscillent entre humain et divin, entre l’événement de la chair et la chair de l’événement. Il montre non pas « Dieu » mais le rapport au « divin » dans ses effets percutants, relayés par la création.
​Le jeu de l’art chez Bacon passe par des points d’affolement rattrapé, d’absence et de lucidité – où l’on ne sait plus qui joue, si c’est l’artiste ou le destin; mais on a le résultat, le coup gagnant – de pinceau, de chiffon ou de brosse. Le problème, c’est que Bacon a trouvé son espace de jeu et n’en sort pas: il joue et gagne; quand il perd il sait que c’est perdu, il tente un autre coup, il jouit de voir que ça passe, il nous offre cette jouissance à partager, mais toujours dans le même espace. Il a ce trait en commun avec d’autres, avec Rothko par exemple qui, ayant trouvé l’espace de son jeu de couleur, n’en est sorti que par le sang du suicide. Or pour tous les grands artistes, l’espace de jeu est un espace de vie où brûle, sans se consumer, le feu de l’être parlant, dont chaque œuvre porte les traces, allumée par jeu.
​Mais chez Bacon, dans son immense espace de jeu, il règne un effet de vérité; au point que si on évoque un être pompeux qui a des poses improductives, on se demande ce qui lui ferait une « tête Bacon »: où éclaterait sa vérité, non par effet de caricature, trop univoque, mais par le fait qu’il percuterait l’obstacle de sa vie, l’obstacle qu’est sa vie, et que ça lui ferait des bosses, des vibrations, des creux multicolores. Cette collision entre lui et son Autre est aussi sa traversée du miroir. C’est le fait de buter sur son fantasme, d’être « culbuté » par lui. Toutes ces mutations veulent saisir l’événement de cette culbute réciproque, dans un espace ambiant qui est plutôt un décor neutre ou implacable. Ce décor n’est pas l’arrêt du jeu, c’est la réalité normale, accueillante, aplatissante. Mais en elle, deux fragments d’être s’empoignent pour produire ces « monstres », ces objets de monstration, ravagés par des pulsions dont nul ne peut dire, puisqu’on est dans l’instant, si elles sont de vie ou de mort, destructives ou constructives.
​Quant à la beauté, malgré le mot de Breton (qu’elle sera compulsive ou ne sera pas), peut-on dire que ces distorsions, ces atteintes et ces lésions sont « belles »? Ce qui est beau, c’est l’existence de ces œuvres, de l’événement qui les saisit, qu’elles prennent au vol.

​7. L’épreuve, le cri et la présence.
​Devant chaque œuvre, une question simple insiste: qu’est-ce qu’il lui est arrivé pour qu’il en soit là? Qu’a-t-il fait venir sur cette figure pour qu’elle ait ce type de présence? A quelle sorte d’événement est-elle en proie, sachant que cet événement, qui pour nous fait sensation, n’est autre que l’acte du peintre. Cette question: « Que se passe-t-il? » n’appelle pas toujours un récit; c’est aussi: Qu’est-ce qui ne passe pas? dans quelle passe difficile ce corps est-il pris? Il s’agit bien de passe: seuil du jeu, changement de niveau, point de basculement; état instable mais réel.
​La question vise le corps et le peintre : certes, l’artiste est plus actif, mais le corps peint aussi est actif, sur lui-même, sur nous, sur le peintre pendant l’acte. Ici inter-actif et intra-actif ne font qu’un. L' »activité » – du peintre, de la figure et de nous-mêmes qui regardons -, n’est pas qu’une excitation des sens et des organes, c’est une action plurielle, ramifiée, unique. C’est celle où des chocs et des choix ont produit cette présence, cette façon et pas une autre de capter de l’être et de le vivre, cette façon d’avoir une réalité. Le portrait d’Isabelle Rawsghorne n’est pas qu’un corps surexcité, tous sens allumés, c’est une réalité de femme, ravagée et ravageante, une façon d’être.

​Deleuze dans son livre a l’intuition de cette épreuve dont les corps de Bacon montrent l’effet. Il l’appelle « l’action sur le corps des forces invisibles »; forces qui expliquent ces déformations. Il n’en dit pas plus sur cet aspect crucial alors qu’il fouille minutieusement d’autres aspects de Bacon. C’est curieux car la « présence » de ces toiles, qu’il souligne comme d’autres, est un effet de ladite épreuve, où un corps est en proie à son champ d’altérité, donc aux prises avec l’être.
​Car qu’est-ce que la présence, sinon la question du rapport à l’être? Par « être » j’entends provisoirement: ce qui fait être tout ce-qui-est. Ce n’est pas un être suprême, c’est la fonction d’être, qui porte et traverse tout ce-qui-est. La « présence », c’est de l’être que mettent en acte certains tableaux; c’est la tension du possible, le cri d’un appel d’être qui soulève ces possibles. Beaucoup d’œuvres d’art penchent vers l’idole – quand elles posent leur limite comme limite ultime de l’être. Elles confondent la violence de ce qu’elles montrent avec cette tension du possible, qui est une ouverture sur l’être. La « présence » ce n’est pas d’être entièrement là, c’est d’être là en tant qu’ouvert sur l’au-delà de ce-qu’on-est en apparence. La violence n’est pas qu’une force, ni le cri un grand bruit: violence et cri tiennent aux chocs de ce-qui-est avec son champ d’altérité, chocs où ça implose et ça explose. La présence met en acte le mouvement d’être qui vous porte et vous dépasse, et fait refluer sur le corps ces appels d’être qu’il a du mal à déchiffrer ou à entendre. Et la torsion qu’il endure, visible ou discrète (Bacon la rend saillante) – déchiffre les appels en question.
​Etre présent c’est rendre présent l’être, en tant que tout ce-qui-est, notamment ce corps, est aux prises avec lui. C’est transmettre, à travers ce qui se passe, l’entrée de l’être dans le champ du visible, par ces atteintes singulières et ces réalités bizarres.
​Le triptyque de l’Autoportrait, (1979) montre ces deux lumières en lutte sur la face de l’artiste qui émerge dans le noir. Justement, quand on est dans le noir (on dit broyer du noir) on perd la présence, le contact avec l’être. On est réduit à soi, ou à ses idéaux, sans qu’il y ait trace de cette épreuve que montre Bacon – et toute grande œuvre, à vrai dire -, que ça illumine. Car la présence apporte la lumière d’être.
​Et Bacon, en peignant notre faille qui ouvre les corps sur l’Autre, ressaisit la présence perdue, et fait confiance au jeu de l’être pour le guider, l’inspirer. Il utilise les « hasards » de ce jeu sans s’y soumettre. Et son travail de peintre semble une « étude » des lois de l’être.
​Il fut obsédé par l’idée de peindre le cri, et tous ses corps sont criants, comme si le cri où ils percutent leur faille était entré en eux. Le cri jeté comme une pierre sur le corps ou sur soi-même; le cri protestation de vie, contre l' »harmonie » et sa menace de mort; contre la « beauté » et le « bonheur » qui sont aussi une menace. L’art est au réel ce que le cri est au langage. L’art produit une autre réalité – le cri est un autre langage – où surgissent des cris d’ordre supérieur… Le cri comme signal de choc, et peut-être de rupture, avec l’ordre du symptôme. Le corps normal, représenté est de l’ordre du symptôme. Par le cri, le corps change de registre; effraction, bonne ou mauvaise que le cri veut nommer… Il donne l’appui pour sortir ce corps étranger qui nous est entré dedans, qui a soudain poussé en nous; s’il prenait toute la place, c’est le corps tout entier qui serait poussé comme un cri. L’artiste cherche cette poussée criante des corps; et l’art entend les cris du monde et les transforme en langage neuf. L’œuvre forte est un cri auquel on voudrait répliquer, mais cette réplique, devenue pensée ou émotion, passe à l’acte créateur.

​Bacon, dans son jeu, cherche la stridence du cri qu’il peut mettre en couleurs. Et l’empoignade avec l’être, avec l’épreuve traumatique rend ces corps criants dans leur silence ou leurs pauses « naturelles ». Ils ouvrent alors une présence autre, la présence normale est déchirée. Deleuze parle de cela en termes de forces; pour Bacon comme pour d’autres (Cézanne « rend visible la force de plissement des montagnes »). Mais la présence d’une montagne n’est pas due qu’aux forces de plissement. Disons que le peintre enregistre la force d’apparition de ce qu’il montre, la force de telle présence spécifique. Le peintre donne la présence à ce qu’il peint – montagne, corps ou pomme. Ceux qui ont dit « pommélité » pour celles de Cézanne disent en somme qu’il peignait l’apparition de la pomme, sa « première » entrée dans le monde, soit le passage de l’être à ce-qui-est.
​Une autre raison pour ne pas prendre les « forces » comme première référence dans cette peinture, c’est qu’on ne sait pas les distinguer ou juger de leur intensité, de leur énergie. C’est la physique qui s’en charge; elle les traite alors comme des champs de vecteurs.
​De même, je laisse l’idée de « corps sans organes » que Deleuze applique à Bacon. Lui-même dit que « le corps sans organe ne manque pas d’organe, il manque seulement d’organisme ». Alors pourquoi ne pas dire: corps désorganisé ou non organisé? En fait, le corps s’organise toujours, il s’invente une organisation, même dans son chaos – sa « réalité » singulière. Les corps de Bacon sont des corps désorganisés par le choc avec leur Autre qui, sous les coups du hasard et des couleurs, se réorganise autrement; devenant parfois tout entier organe du choc, de l’événement que l’artiste capte, lui qui peint le passage, même en forme d’impasse.
​Cette peinture touche celui qui y entre: il découvre qu’il y est déjà, non pas identifié à ce corps mais désidentifié à lui-même. Du coup, on est dans l’impersonnel, l’a-subjectif, le passage entre objet et sujet. L’artiste peint la façon dont l’être se sent. Comment une pomme se sent être-pomme vue par Cézanne? Question de rapport à l’être, même si chaque artiste le perçoit différemment. Il y a l’être comme nature chez Cézanne et l’être comme événement chez Bacon; événement où se télescopent le corps et son Autre; sous l’une quelconque des figures de cet Autre. L’événement ouvre sur une sacralité de chair – en proie à elle-même, à sa jouissance, à sa détresse, à sa torsion sur elle-même. Elle attrape son altérité comme un virus incurable. Et on ne sait pas si le peintre le découvre ou si c’est lui qui l’inocule.
​La souffrance ou la jouissance de cette viande n’est pas « un devenir animal de l’homme » (Deleuze). Ici l’homme souffre « comme une bête » mais il n’est pas « bête ». Il est saisi, dans l’instant de l’entre-deux.

​Et contrairement à la peinture abstraite qui a permis tous les fantasmes y compris celui de nous refaire l’espace, celle de Bacon permet l’afflux irruptif de l’événement pur. De sorte qu’elle n’est pas sans rapport à l’histoire, bien qu’elle ne la raconte pas: elle n’a pas le temps, il faut aller au fait, au trauma du corps aux prises avec son être. Le trauma n’est pas toujours perçu par ce corps; comme dans la vie: des corps se promènent sans se douter que les horreurs qui les travaillent, qu’ils fomentent ou qu’ils ont endurées, sont visibles, mais on ne les voit pas sauf si on fait leur portrait à la Bacon. Avec des déformations qui frôlent puis capturent d’autres possibles qui attendaient pour se produire; ou se révéler déjà là, de tout temps; prêts à se faire connaître n’importe quand, comme un théorème qu’on découvre.

​8. Le « psy » passe à côté
​L’approche « psychanalytique » officielle des œuvres de Bacon est très décevante. Elle suppose que tous ces corps ou visages déformés sont dans un état d’angoisse extrême, où « la partie psychotique de l’appareil psychique » l’a emporté sur tout le reste, les livrant à « la même force inconsciente d’autodestruction » où « les glaces mêmes ne répondent plus. Le pourraient-elles, quand ce premier miroir qu’est le visage de la mère n’a pas fonctionné? » Tout l’événement se rapporte à une « mauvaise mère », insensible aux appels de son enfant. « Le spectateur assiste au ratage de la projection première du corps par laquelle […] chacun de nous se constitue son espace interne propre ». « Ces êtres, malgré une apparence physique adulte, vivent dans l’univers intérieur d’avant la marche et d’avant les mots », etc.
​Cette approche éclaire peu de choses, en ramenant tous ces êtres à un état pré-verbal, psychotique, détruit, et à l’espace de l’enfant livré à la mère tyrannique; car la notion d’événement perd son sens. On est dans « la détresse originaire du nourrisson » … « en deçà d’une possibilité de cri ou de larme… ». Bref, ces œuvres nous révéleraient une « réalité intérieure » terrifiante, que l’analyste veut rehausser en y voyant le « nouveau malaise dans notre civilisation ».
​Est-il besoin de parler de psychose à propos de ces corps de Bacon? Des gens, normaux par ailleurs, peuvent baigner dans une réalité absurde ou presque folle. Pensez à cet état cliniquement intermédiaire entre névrose et psychose: être habité par une histoire traumatique qu’on n’a pas vécue soi-même. (C’est le cas des enfants de rescapés de la Shoah. Ils développent des interdits, des défenses sans objet mais qui pour l’autre, par exemple pour le père déporté, avaient du sens.) Les événements, les traumas transférés, ne se réduisent pas à la mère destructrice.
​Le « psy » a-t-il projeté là sa propre souffrance devant sa mère psychotique (sur laquelle Jacques Lacan fit sa thèse bien connue)? Mais ce faisant, il élude la dynamique de Bacon, même s’il entrevoit parfois une « lumière possible » où « les corps les plus rongés ne le sont qu’à demi… ». Mais c’est encore pour l’enfant anéanti qui serait en nous et que ces peintures iraient chercher pour le remettre sous nos yeux. Du reste, lorsqu’il parle de son écriture comme d’une création, il dit qu’elle se passe sous le regard d’un « être idéal intériorisé », que l’on voudrait se « concilier » mais qui « persiste en nous souvent tel qu’il a été autrefois: dépréciatif, indifférent, méprisant, décevant, négateur ». Encore la mère « introjectée »…
​Ce schéma explicatif, toujours le même, (détresse infantile devant la mère narcissique ou terrifiante, avec un père « carent ») n’intègre pas la création; au mieux il la promet pour l’avenir, loin, hors de l’espace de vie. La création semble surtout un démenti à la menace de l’événement (castration, destruction, auto-effacement, folie…). On retrouve, sous une autre forme, la vieille idée de Malraux: l’art riposte à la mort.
​Mais l’interprétation qui élude l’événement (pour se fixer sur un état, fût-il de détresse totale…) « passe à côté ».

Ma vision des rapports Islam-Occident

En me retournant sur la file déjà longue de mes livres, j’ai vu que sur le thème des rapports entre Islam et Occident j’en avais écrit sept, et j’ai souri de constater qu’aucun d’eux n’avait fait l’objet d’une chronique, d’une interview dans des médias qui évoquent souvent ce thème, qui le prennent dans tous les sens et tournent autour en se gardant de toucher l’essentiel qui pourtant est assez clair: il y a une vindicte radicale dans le Coran envers les juifs et les chrétiens, elle se transmet jusqu’à nos jours et fait partie du minimum de formation touchant ce Livre sacré pour la plupart des musulmans. La raison de cette vindicte, le Coran lui-même la donne : les juifs et les chrétiens, c’est-à-dire les « gens du livre », sont des kafirines, un mot qu’on traduit par incroyant ou incrédule mais dont le sens plus précis c’est que ce sont des « recouvreurs » : ils ont « recouvert » une partie du message divin qu’ils ont reçu, message dont la vérité doit en principe les amener à la « vraie religion » c’est-à-dire à l’islam. Ils ont donc trahi ce message. On imagine le dialogue entre Mohammed et eux, dialogue de sourds qu’on pourrait presque mettre en scène. « Lui : Je ne viens que confirmer ce que vous avez déjà reçu, reconnaissez-le et soumettez-vous (ce terme signifie en arabe devenez musulmans) Eux : Mais puisque tu nous apportes ce qu’on a déjà, pourquoi devons-nous te suivre ? Lui : Parce que je vous le confirme et que vous l’avez trahi. Eux : C’est vrai qu’il nous arrive de trahir notre message quand il est trop au-dessus de nous, mais ce message nous le connaissons, nous essayons de le suivre, qu’est-ce qui nous prouve qu’en adoptant sa version islamique nous risquerons moins de fauter ou d’être insuffisants ? Lui : Vous êtes vraiment des pervers. » (Sourate 3, 110 « … si les gens du livre croyaient ce serait mieux pour eux, il y a parmi eux des croyants, mais la plupart d’entre eux sont pervers. ») Ce dialogue n’a pas pu se poursuivre car dans les terres conquises par l’islam, les gens du livre ne pouvaient certes pas parler du Coran, mais lui parle d’eux très souvent et les dénonce. C’est bien sûr passé dans le langage courant et dans les gestes : j’ai connu un médecin syrien venu se former à Paris il y a vingt ans, il a eu de durs moments car là-bas, m’a-t-il- dit, on se lave les mains quand on a serré celle d’un juif, or le patron du service hospitalier où il était, un patron qu’il admirait, était juif. Moi-même, ayant vécu à Marrakech dans les années 50, je me souviens d’échanges entre musulmans, l’un disant à l’autre : « … alors j’arrive au souk et là je croise un juif sauf ton respect (hashak)… » Comme si le mot juif était obscène ou plutôt scatologique. Tout cela n’excluant pas des moments conviviaux.

Mais revenons à l’essentiel, pourquoi cette vindicte ? La raison profonde est que le Coran, prenant la suite de la Bible, n’a pas innové sur le contenu ; contrairement au christianisme qui, prenant aussi la suite, a grandement innové par l’invention de l’homme-Dieu, invention ou découverte comme on voudra, selon la croyance de chacun. N’ayant pas innové, le Coran, pour mieux s’approprier les contenus bibliques, ne pouvait faire autrement que de dénoncer leurs tenants antérieurs, à savoir les gens du livre, comme traitres, kafirines, hypocrites, associateurs (cette dernière attaque vise les chrétiens parce qu’ils associent à Dieu un Fils). Il y a là une solide logique mentale et stratégique qui fait que plus il les dénonce plus il les dessaisit des contenus qu’il leur emprunte. Le fait qu’on en veut à l’autre dont on a pillé le livre, j’en ai montré le caractère à la fois banal et tragique dans Les trois monothéismes (1992) en l’appelant « Complexe du second-premier » : quand le second veut non seulement prendre la suite ou remplacer le premier mais avoir été à sa place, cela peut produire des tensions extrêmes. Et quand le second dispose de la force armée et conquiert de vastes terres, il peut y imposer l’idée que sa version est la seule vraie, l’autre étant falsifiée. « Vraie » ou « falsifiée » par rapport à quoi, à quelle version originale ? Réponse : par rapport à elle-même, puisqu’elle est la vraie première, puisqu’elle reprend la vérité que la première, celle des juifs et des chrétiens, a falsifiée. On voit dans ce tournage en rond, comme pour le dialogue, l’auto référence à l’œuvre, l’affirmation d’une identité comme étant la seule vraie et comme ayant vocation d’inclure, à terme, l’ensemble des humains honnêtes.
J’ai décrit dans un petit livre (Coran et Bible en questions et réponses) ce mode d’appropriation qui fait que, contrairement à ce qu’on croit, le Coran n’est pas partagé entre versets violents de Médine et versets paisibles de La Mecque, c’est bien plus intéressant ; toute une texture y est tissée entre lui et la Bible, sur un mode où des versets pacifiques s’entrecoupent d’appels contre les mécréants, censés rejeter ces mêmes paroles pacifiques empruntées à leur Bible, notamment à leurs Psaumes.

On devine les incidences de tout cela sur le terrain. Le « vivre ensemble » en terre arabe fut très intéressant car la sécurité pour les gens du livre était dûment achetée par un impôt assez lourd que toute personne devait payer (les riches payant pour les plus pauvres). La force de la fiscalité pour maîtriser un corps social et les rapports qu’on lui impose est un thème passionnant. Autre conséquence, au cours du temps, l’identité englobante, déduite de la « vraie religion », conquiert tout ce qu’elle peut et n’a d’autre limite que celle que lui oppose, souvent mollement, le monde chrétien. Mais elle garde dans son programme le principe de la guerre sainte, du djihad, à savoir l’effort intérieur pour être encore plus musulman, et l’effort extérieur pour « soumettre » l’infidèle, par la force ou la douceur selon les cas. Petite conséquence de ce principe, la lutte des palestiniens pour avoir un État : elle s’est très vite trouvée portée et propulsée par l’idée du djihad, laquelle est un moteur bien trop puissant, d’où peut-être son impuissance à aboutir. C’est que la Cause palestinienne incarne sur le terrain la vindicte antijuive du Coran, elle est comme missionnée par les croyants pour activer constamment cette vindicte. Pendant ce temps, les croyants, là comme ailleurs, vaquent en paix à leurs affaires et n’activent que par à-coups leur reflexe identitaire ; cela suffit à y révéler la vindicte.

On comprend le malaise des musulmans d’Europe dont les parents ou grands-parents sont venus là pour vivre dans un régime de liberté tout en restant musulmans. J’analyse dans mon dernier livre, Un amour radical, croyances et identité, ce conflit intérieur qui se résume ainsi : ils veulent vivre avec les autres et ils adorent un Texte qui maudit ces autres. Cela induit bien sûr un déni de la vindicte : elle n’existe pas, c’est une pure invention. Ou encore : il faut la contextualiser, c’est-à-dire la ramener à l’époque où elle fut formulée ; argument désespéré car il revient à prendre des paroles divines supposée éternelles pour une chronique de l’Arabie tribale du septième siècle.
Certes, en Europe, ce déni musulman de la vindicte envers les autres est assez compréhensible : si vous avez dans votre texte fondateur des insultes sacrées envers vos voisins d’immeuble, vous n’allez pas leur en faire la lecture lors de rencontres conviviales.
En revanche, les jeunes qui cherchent à retrouver leurs racines n’ont pas de mal à les découvrir et à comprendre les appels radicaux qu’elles leur lancent, à savoir l’esprit du djihad, au double sens du mot. De sorte qu’un jeune ou moins jeune, même intégré, avec un appartement correct, un bon salaire, une compagne sympathique et un bébé ravissant, peut se demander de temps à autre quel est le sens de sa vie : « À quoi rime cette routine absurde alors que mes racines profondes, mon identité véritable m’appellent au combat dans « la voie de Dieu » (fi sabil illahi) ? » C’est donc mû par un amour radical pour son identité profonde et pour l’appel qu’elle lui lance à combattre l’incroyant (et même à le tuer) qu’il peut mettre en acte cet appel.
Beaucoup d’auteurs opinent sur la psychologie de cet homme et y décèlent un « nihilisme », un « amour de la mort », etc. Cela produit de jolis textes littéraires mais qui masquent l’essentiel : ces jeunes sont mus par un amour narcissique de leurs racines et non par un amour de la mort ; celle-ci doit d’abord servir à tuer les ennemis d’Allah. Ils aiment sacrifier les ennemis de l’islam, leur corps porté par le djihad servant d’amorce à l’explosif et d’instrument pour manier le couteau ou l’arme à feu qui accomplissent l’offrande.

Il y a bien des objections à cette approche, et les réponses que j’y donne sont la matière de ces livres, trop longues à reproduire ici. L’objection la plus fréquente est que « la Bible aussi comporte beaucoup de violence ! ». C’est vrai, outre la violence de ses lois (interdit de convoiter la femme de l’autre, c’est suffocant…), il y a la violence militaire pour conquérir la petite terre de Canaan. Les récits sur Josué massacrant les cananéens s’étalent à pleines pages et décrivent une guerre de conquête comme il y en a partout dans le monde. L’autre violence est envers les hébreux, parce qu’ils trahissent leur message : diatribes et menaces des prophètes se succèdent pour les ramener dans le droit chemin. Mais il n’y a pas dans la Bible ou l’Évangile d’appel à combattre les autres jusqu’à ce qu’ils deviennent chrétiens ou juifs. Ce trait spécifique du Coran n’est pas gênant pour les fidèles en terre d’islam, mais pour ceux qui vivent en Europe, ce n’est pas facile à penser, cela crée un vrai conflit affectif. Or la culture ambiante a cru le résoudre en endossant massivement le déni : il n’y a pas dans le Coran, dans l’identité qu’il bâtit, de violence envers les autres, les attentats au nom de l’islam n’ont rien à voir avec l’islam, etc. Bien sûr, des auteurs dénoncent ce déni, mais comme ils en ignorent les bases ou qu’ils ont peur de les voir, leur discours se noie lui-même dans la mousse qu’il sécrète.
Il faut donc étudier la peur qu’a l’Occident de voir cette réalité, appelée radicalisation. Cette peur exprime une phobie de l’islam (c’est un des sens multiples de l’ « islamophobie »), une tendance à courber l’échine sous prétexte de compréhension, ou de la douceur chrétienne qui fait tendre l’autre joue avec l’idée que l’agresseur va se vider de sa violence. L’analyse de ce Complexe m’a amené à mieux comprendre la notion de croyance, et comment telle croyance vient au secours d’une béance identitaire qu’elle prétend réparer, etc. C’est de cela que parle L’amour radical.

Je n’ai jamais eu de démenti sur mon approche de la part de musulmans, ce qui prouve de leur part un souci de l’honnêteté. Certes, ils continuent à nier le problème et c’est souvent en le niant qu’ils le révèlent. Par exemple dans un dialogue avec l’imam T. Obrou, il parle des préjugés antijuifs qui sont amenés en Europe par ceux qui viennent du monde arabo-musulman. Façon de dire que la vindicte antijuive fait partie de la culture là-bas, et que cette culture est apportée ici. De même, des sociologues musulmans, niant qu’il y ait de la vindicte antijuive dans l’islam, disent que ce sont là de simples habitudes culturelles ; eux aussi reconnaissent donc à leur insu que ça fait partie de leur culture, celle qui est transposée ici.

J’ai conclu ce livre par une question : est-ce que la vindicte antijuive et antichrétienne se transmet dans les familles musulmanes en Europe ? Car c’est là son vrai berceau, là que se fait la transmission identitaire. C’est une question qu’il faut poser de temps à autre aux intéressés, et leurs réponses seront précieuses. Il est vrai que cette vindicte sacrée se transmet aussi dans les lieux d’études coranique, et pas seulement dans les mosquées dites salafistes. (Ce mot réfère simplement à la tradition : c’est ce qui se faisait avant et que l’on veut perpétuer.) Sur ce point, l’iman avait même ajouté comme pour me rassurer : « Nous ne sommes pas tous méchants. » En somme, il dit aux gens du livre : Comptez sur notre bonté. C’est exactement ce que disaient les autorités en pays musulman. Or les gens voudraient compter sur la loi plutôt que sur la bonté de l’autre, sur une loi qui interdise de propager des appels à la haine même en langage religieux. Cela semble difficile à inscrire, car cela suppose de reconnaître que ces appels existent, or le déni officiel veut qu’ils n’existent pas. C’est difficile de soigner une maladie quand on ne peut pas la nommer.

Après une conférence sur Un amour radical, quelqu’un a demandé : Comment se fait-il que ce que vous révélez n’ait pas été découvert plus tôt, par exemple par des pères de l’Église ? La réponse est complexe, d’abord, ces érudits chrétiens avaient en tête leur idée sur l’islam et sur la Bible, et déjà chez eux, la lecture de l’Ancien testament était vraiment déconseillée voire interdite. Je connais la Bible en hébreu, et c’est une chance car c’est à elle que le Coran a le plus emprunté, (c’est pourquoi sa haine des juifs est la plus forte), et je comprends le texte arabe dans ses détails linguistiques ; mais cela ne suffit pas, il faut un amour du texte, de ses effets inconscients, des façons de mêler deux textes, de les croiser selon telle ou telle stratégie ; l’analyse vise non pas à dénoncer mais à déplier le problème. Il y faut aussi un amour de l’entre-deux comme opérateur essentiel qui va plus loin que la différence. C’est tout cela qui fait partie de ma singularité, et c’est ce qui m’a fait produire cette série de livres, donc je comprends que l’establishment culturel veuille les couvrir de silence, encore que l’envie de ne pas voir puisse avoir des limites.

Article paru dans la Lettre du cardiologue

« Un cœur nouveau » de Daniel Sibony
Un bon hasard a fait se rencontrer un grand chirurgien cardiaque, Patrick Nataf, et un grand psychanalyste, Daniel Sibony, qui est également docteur en mathématiques et docteur en philosophie. Invité en salle d’opération, convié à suivre la visite, autorisé à discuter avec les patients, Daniel Sibony a consigné son témoignage dans « Un cœur nouveau », une réflexion passionnante et rare sur le cœur et tous les acteurs qui travaillent à sa guérison.  Un livre qui réfléchit notre quotidien cardiologique et celui de nos patients cardiaques, et qui nous fait réfléchir hors des sentiers battus. Florilège.
« Voici des traces de mon passage dans le service de chirurgie cardiaque de l’hôpital Bichat à Paris, avec les transplantés et les insuffisants du cœur. J’y ai appris beaucoup sur le cœur qu’on coupe et qu’on remplace, sur les démêlés toujours neufs entre le corps et la technique, sur la profusion de la vie, sa générosité, ses irrégularités. Sur l’unité increvable du corps et de l’esprit. Sur le fait que le cœur n’est pas qu’une pompe et que l’impulsion émotionnelle nous fait vivre et nous soutient au moins autant que son battement régulier. Sur le fait que ce qui “fatigue” le cœur, c’est le contrecœur, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre esprit et à notre mode d’être. »
« Je me trouve devant un spectacle étrange et familier, avec deux impressions qui s’entrechoquent et s’annulent : tout est inerte et vivant ; il règne un silence de vie, là‐dedans (…)  Ce corps est physiquement absent à soi aussi bien que mentalement ; on dirait que les deux absences communiquent, et cela me refait penser à Spinoza qui dit que les états du corps et ceux de l’esprit, c’est la même chose dans deux langages différents. » 
« Ou était la vie avant de revenir ? Le corps de la patiente est vivant sans qu’elle respire et sans que son cœur batte. »
« Moi aussi, qui n’ai fait qu’être là, c’est une heure plus tard que je ressens le choc : j’ai assisté à un « meurtre » bien agencé pour s’annuler en tant que meurtre et boucler son trajet comme un superbe acte de vie, d’intrusion réparatrice au cœur d’une pulsation ultime qui peut donc être coupée, arrêtée, travaillée puis relancée.  Cette fausse mise à mort ou cette remise au point mort n’est que le renouement d’une alliance avec la vie après un acte de rupture. (…) C’est ce que j’appelle une coupure-lien. Les grandes alliances de vie sont de cet ordre. (…) Au passage, on coupe la personne de son cœur et de ses poumons, de son sang et de son souffle, c’est beaucoup, et on injecte le gros savoir que contient chaque produit, chaque appareil, chaque fil, chaque instrument, chaque geste, puis on renoue la texture (charnelle, osseuse, viscérale), on renoue avec la vie. » 
 » La première fois j’avais dit : j’arrive au service ; mais au service de quoi ? Je ne suis pas au service du savoir, peut‐être au service d’un savoir qui s’ignore, d’un manque de savoir ou de ce qui manque dans un savoir qui affiche sa maîtrise. De ces moments critiques, la médecine ne maîtrise qu’une partie, mais cela peut suffire à tirer d’affaire le malade. Le reste, qui lui échappe à elle, le malade l’emporte avec lui en silence, c’est le savoir qui va avec dont personne ne saura rien. (…) au départ, c’est la pulsation régulière qui me fascinait via le mystère de son arrêt et de sa reprise naturelle. Puis les deux questions se sont rejointes, celle de la pulsation et celle du reste, que j’appellerai l’impulsion émotionnelle.  »
 » Ce qui m’aura le plus marqué c’est, d’une part, la beauté du cœur, l’émerveillement devant le savoir qu’il contient et qu’il adapte, son fonctionnement simple et complexe, la texture de l’arbre de vie qu’il gouverne. D’autre part, la parole des patients dont le cœur fut réparé ou remplacé. Ce qu’ils disent va loin, là où la vie s’enracine et induit des paroles essentielles. Tous contribuent à nuancer et enrichir l’expression « malade du cœur ». Certes, elle a pour le médecin un sens évident que la finesse exploratoire précise toujours plus. Mais la tendance à déborder le simple langage de l’organe est devenue légitime. Au‐delà des artères bouchées ou des valves non étanches, de l’inflammation du muscle ou de la malformation, une question plane qui renvoie au mystère de la vie. »

Daniel Sibony s’attarde sur le couple impulsion-pulsation, et sur le cœur comme racine et moteur de l’arbre de vie. On est tour à tour enthousiasmé et provoqué par d’incessantes nouveautés de sens et par des traits d’humour habituels chez cet auteur.  Le cœur au service du sang, lui-même au service de tous les organes selon un axe Nord (le cerveau) et un axe Sud (le sexe) ? Les artères mammaires ne seraient-elles pas là de toute éternité dans l’attente de leur rôle clé dans les pontages ?  Quels cachets faut-il prendre pour ne pas rejeter l’amour de l’être ? La suffisance cardiaque n’est-elle pas également à craindre ? Les pensées sont exprimées sans filtre, sans censure aucune, la tentation anthropomorphique ou finaliste effleurée puis rejetée. 

Pour La lettre du cardiologue, nous avons rencontré l’auteur.
Sur l’importance de la parole des patients en dehors du divan de la psychanalyse.
« La parole des patients …  Là, justement, je l’entendais et j’entends sa dimension inconsciente alors qu’elle n’y est pas appelée comme telle. J’aime percevoir les effets d’inconscient dans la société, dans les évènements de l’histoire, dans le discours de patients qui sont là et qui discutent avec moi pour me dire ce qui les a fait souffrir, ou espérer.
Sur la beauté du cœur.
« Ce système tellement complexe et en même temps si simple. Un arbre de vie, presque un arbre au sens mécanique, l’arbre d’un moteur, cet arbre de vie branché sur les organes. Comment à travers cette symphonie et cette cacophonie peut apparaitre un évènement (la maladie) dont j’insiste pour dire qu’il a une composante génétique ou biologique et une composante psychique?  Comment se trace une courbe avec ces deux composantes. ? 
Sur la suffisance cardiaque.
« La suffisance du cœur est aussi grave que l’insuffisance cardiaque. Comment formuler un malêtre symbolique qui peut atteindre l’être vivant, un dysfonctionnement symbolique qui peut percuter le corps et le faire aller mal, le corps, et l’esprit, et l’âme ? Il faudrait un cœur qui ne soit pas trop plein de soi, de sa plénitude, qui ne fonctionne pas en vase clos, qui serait averti en tant qu’organe, des failles, des insuffisances, de ce qui ne va pas, non pas pour être lui-même insuffisant mais pour savoir qu’il y a de l’insuffisance, que c’est comme une onde réelle qui va et vient et qui ne doit pas se fixer. Ressentir les limites et ne pas fonctionner sur un mode qui abolit les limites, un mode sans ouverture. Une forme quelconque, c’est quand on l’ouvre sur l’extérieur qu’on signale son incomplétude, qui est l’aspect fécond de son insuffisance.  Il faut intégrer cette possibilité d’affronter l’inconnu que j’appelle l’amour de l’être. Il faut s’intéresser à ses problèmes de cœur aux deux sens du terme en même temps.  » 
Sur la vie.
« Par l’être j’entends l’infini du possible, et l’amour de l’être, c’est l’amour du possible, qui n’est pas encore là, donc l’amour de l’incomplétude, l’amour d’une certaine insuffisance. La vie c’est quelque chose qui s’aime et qui aime se reproduire. Mais la vie a besoin d’être dérangée par la vie pour rester vivante.  » 
Sur la violence transmise, à l’origine des maladies.
« Un sujet qui me passionne c’est la violence transmise. La violence ce n’est pas une substance, c’est un évènement dans un rapport entre deux corps, deux groupes, deux pays etc. Mais parfois la violence est mise en mémoire, accumulée, inscrite, c’est la mémoire d’une certaine violence qui va s’épanouir, qui va s’exprimer plus tard. »
Sur le cœur partagé.
 » J’ai opposé au don de soi le partage de soi, et à l’éthique de l’ « autre », l’éthique de l’être. Le don de soi, c’est l’éthique de l’Autre. Mais il ne faut pas mettre tout l’accent uniquement sur la responsabilité devant l’Autre. Il faut déjà répondre de soi, devant soi et devant l’infini du possible, cela nous ramène au partage du cœur, à la non suffisance, à l’idée qu’il faut la suffisance et l’insuffisance. Un cœur ou un corps qui est mortifié par un manque d’amour, c’est une forme de suffisance, qui peut être ébranlée s’il se rappelle qu’il existe pour lui des points d’amour dans l’être. Même si cet amour qu’il a perdu a été vécu comme absolu, au regard de l’être, de l’infini du possible, il n’est pas absolu. Il faut voir le possible et l’infini sur un mode qui engage, qui invite à avoir du répondant, de la responsabilité. Tu as vu briller un point de possible, eh bien tu dois répondre du fait de l’avoir vu.  » 

Denis Chemla