Folie et lieu de vie

Je suis à Eilat, où il fait bon et chaud bien qu’il pleuve de temps à autre ; à la réception de l’hôtel, un homme attend avant moi, je le fais parler ; il est de France et il a fait « sa aliya » ; – Et vous ? dit-il. – Je vis à Paris. – Mais pourquoi vous ne venez pas vivre ici ? C’est fou de vivre à Paris ! – Aussi fou que de vivre ici, dis-je, aussi fou que de vivre où que ce soit. – Eh oui,  vous vous arrivez à dire une chose et l’autre chose ; nous, on dit seulement d’un seul côté… » Il a dit comme il a pu que ce n’est pas simple de penser le deux et l’entre-deux. De penser la chose du dedans et du dehors, avec des allers retours, des va-et-vient pour mieux voir et comprendre. À vrai dire, j’allais ajouter que c’est aussi fou de vivre où que ce soit pour un juif. Je ne l’ai pas fait pour ne pas le troubler, et aussi par ce que je pense qu’en fait, c’est vrai pour tout homme : réduire sa vie à un seul lieu sous prétexte qu’on y est né, ou que c’est là que le travail, la « nomination » vous a scotché, c’est un peu fou. J’aurais donc voulu dire que la vérité du fait d’être dans un lieu se rattache à l’événement qui a lieu d’être, à l’événement d’être qui vous place et vous  déplace, qui vous donne lieu d’être là, ou ailleurs.

Pour les juifs, c’est plus clair, ou ça devrait l’être ; quoi donc ? Que c’est « fou » de vivre où que ce soit. C’était fou, non ? de vivre en France en 39 sachant que les nazis allaient arriver, et que l’État français irait chercher jusqu’aux juifs les plus intégrés, même ceux qui ont gagné leurs galons dans les tranchées de Verdun, pour les envoyer dans les camps de la mort avec leurs enfants. Sauf ceux qui ont pu se cacher et qui promènent toute leur vie cette « cache » dans leur tête, n’ayant aucune idée ou ne voulant pas en avoir sur ce que ça leur cache comme vision plus profonde et pensée plus paradoxale. Par exemple celle d’un mode d’être singulièrement universel, qui récuse l’universel direct autant que le singulier réduit à soi, et qui prend la diagonale, qui coupe en travers du cadre ou du carré ; singulièrement universel a  quelque chose d’à la fois rationnel et irrationnel, il entrelace les deux. (Petite coïncidence au passage, la diagonale du carré de côté un, c’est racine de deux, un nombre connu depuis les Grecs pour être irrationnel.) Dire que c’était fou de vivre en France ou en Allemagne ne veut pas dire que la solution était d’en partir massivement. Bien sûr, il fallait, et ceux qui ont pu se sauver l’ont fait, mais un départ massif eût été fou : vous imaginez des centaines de milliers de juifs se pressant aux frontières comme aujourd’hui les « migrants » ? On ne se serait pas vraiment pressé de les accueillir, peut-être aurait-on profité de ce regroupement pour activer leur concentration imminente ? Donc le contraire de cette folie eût été une autre folie. Tout comme celle de venir en Israël pour y recevoir des attaques analogues à celles que recevaient les ghettos juifs en terre arabe ou chrétienne au fil des siècles.

Bien sûr, les esprits totalement universels ont la réponse toute trouvée : qu’Israël rende la Cisjordanie et ce sera la paix harmonieuse entre deux États, Israël et Palestine. L’ennui est que cette restitution fera du futur État une succursale du djihad, voire de Daesh, et ce serait tout aussi fou, sinon plus qu’aujourd’hui, car les fusées qui arriveraient sur Tel-Aviv seraient imparables, trop proches pour être arrêtées. C’est aussi une folie pour les Palestiniens de voir leur Cause prise en charge par un moteur trop puissant, celui du djihad islamique, qui telle une fusée à trop forte portée, fera décoller cette Cause de l’attraction terrestre, celle d’un certain réalisme, vers une orbite stationnaire autour du globe plutôt que vers un petit État bien vivable. Il est vrai que ce minimum de réalisme impliquerait rien de moins qu’une vraie distance de ladite Cause par rapport au monde arabe et à ses Textes fondateurs très anti-juifs ; c’est beaucoup. Cela demandera du temps.

Bref, les lieux de vie sont traversés par une parole qui se transmet, et quand celle-ci est porteuse d’affects violents, contradictoires, voire  totalitaires qui refusent la singularité, fût-elle universelle, alors il devient aussi fou d’y vivre que de les quitter. On peut rêver d’obtenir provisoirement que le conflit soit mis en sourdine, au profit d’un vivre ensemble de fait ; après quoi, on peut parler. (Ce n’est pas toujours le cas ; parler avec l’Allemagne de 38 ou la France de 40 ou aujourd’hui avec le djihad, ce n’est pas simple.)

Heureusement, le vivre ensemble a souvent lieu de fait, sans qu’on nous en fasse un devoir, car les pulsions de vie existent et s’expriment ; elles peuvent oublier la vindicte prescrite, les rappels à l’ordre identitaire ; c’est plus fréquent que ne le pensent les experts, c’est mêmes très courant.