Islam, Spiritualité et Occident

J’ai suivi avec intérêt l’acte courageux d’un philosophe arabe, Abdenour Bidar, qui a écrit une « Lettre au monde musulman », à la Oumma, pas moins, pour l’appeler à reconnaître que les excès des djihadistes, l’absence de démocratie et de liberté, le mépris des femmes, etc., lui viennent d’elle-même et non des autres, des occidentaux. Et il l’appelle à se réveiller, à prendre ses responsabilités et à réparer tout ça. On ignore comment une masse de plus d’un milliard de personnes prend cette lettre, ni si elle peut la prendre en compte, ce qui est sûr c’est que là où les masses ont voulu plus de liberté et d’existence (printemps arabes…), un terme y a été mis par la religion identitaire, ou par la tyrannie au nom de la religion. C’est dire que les masses bougent quand elles peuvent, et que les individus eux sont trop faibles pour « bouger tout ça », à supposer qu’ils y tiennent.

Mais cette lettre met en cause les personnes et non la religion identitaire qui les porte et les unit voire les enferme. L’auteur s’indigne même : comment a-t-on pu en arriver à ce manque de liberté alors que dans l’islam, le Texte dit clairement : pas de contrainte en religion ? L’auteur oublie donc que cette parole de la sourate 2 est encadrée par de telles malédictions pour ceux qui feraient le mauvais choix, pour ceux qui choisiraient autre chose que l’islam, qu’elle exige bien plutôt une absolue sincérité chez ceux qui font ce « choix » unique. (En somme, il faut que ce soit sans contrainte qu’on renonce à sa liberté.) Et l’on retrouve ce sur quoi butent toutes les Déclarations des droits de l’homme islamiques : interdit de changer de religion, donc de sortir du cadre identitaire.

La lettre, au moins, aura eu deux effets : beaucoup ont dit Ouf, des musulmans peuvent critiquer l’islam ; en fait, ils critiquent les autres musulmans, mais ils ne touchent pas à l’islam, qui maintient sa plénitude idéale, elle-même nourrie par des clichés indiscutables qu’ils entretiennent ; en outre, puisque des musulmans sont supposés se charger de cette critique, il est encore plus  interdit de la faire si l’on n’est pas musulman (sauf à se retrouver, bizarrement, d’extrême droite) . Le cercle qu’on croyait s’ouvrir se referme.

Or le même auteur lance – aux occidentaux, cette fois – un appel à la « spiritualité », dont il est convaincu qu’elle fait cruellement défaut ; il pense même que l’islam peut contribuer, dans une belle coopération, à la rétablir, à lui donner une consistance, une direction « collective ». L’offre est d’autant plus séduisante qu’elle semble tomber à pic: on est fragile devant l’islam, certes on l’est de façon artificielle puisqu’on se fragilise soi-même, notamment par la phobie, la culpabilité, l’autocensure ; mais voilà que l’islam peut nous aider à nous redresser, à nous rassembler ; il peut voler au secours de cette fragilité qu’il révèle ou qu’il provoque. Ce phénomène n’a rien d’abstrait, on en trouve l’illustration concrète dans les collèges et les lycées où les élèves musulmans font groupe : lorsqu’ils insultent des élèves non musulmans, ceux-ci font profil bas ; le fait est bien connu des « profs » sans qu’ils en tirent de conséquences, et pour cause : ce profil bas répète sans doute celui des adultes. Il tient aussi au fait qu’ils n’ont pas l’identité compacte où puiser la force pour riposter. D’ailleurs certains, qui commencent à faire nombre, se convertissent : trop angoissés d’être isolés ou « paumés », ils intègrent le groupe dont la présence est assez « forte », peut-être aussi par son apport « spirituel ».

Le référent occidental se fragilise devant l’islam, puisqu’il se pose avant tout comme coupable, (peu importe de quoi : des croisades, du colonialisme, de la traite des noirs, de la décolonisation ; l’important est qu’il soit coupable…). L’occidental serait au mieux désemparé, en manque d’une idée qui rassemblerait « tout le monde » sous un emblème spirituel unificateur,  une sorte de « souverain bien » (sic) qui donnerait « du sens » à tous ; le même sens peut-être ? Qui en tout cas orienterait les efforts de tous vers un même sommet.

D’aucuns croient rêver, notamment ceux qui pensaient que l’idée de « souverain bien », d’un bien défini comme supérieur à tous les autres, était réfutée depuis longtemps ; et que le propre de la culture occidentale moderne était de consentir à ce que chacun construise son rapport à l’être comme il le peut. Il se trouve qu’en général c’est avec une certaine dignité, puisque ceux qui ratent, c’est-à-dire la plupart sinon tous, endossent leur ratage, ou essayent d’en faire quelque chose ; bref, c’est l’affaire de chacun avec ses symptômes et son jeu de vivre. D’autant qu’en outre, des groupes se forment, des tendances, des idéaux ponctuels, des élans localisés font que chacun, avec ou sans internet, à toujours eu de quoi faire lien avec d’autres et tromper sa solitude.

Mais dire que ce qui manque là-dedans c’est une idée collective de souverain bien, qui de surcroît serait apportée par la meilleure des religions, (celle de la « paix », comme on ne cesse de le rappeler), c’est faire preuve d’inconscience ou de cynisme. La dose d’idéal collectif que peut fournir une religion, notamment celle-là, est proportionnelle au tribut ruineux qu’elle impose à la liberté du sujet. Le jour où les musulmans éclairés auront réglé ce problème dans leur culture, celui de la liberté, du tabou, du déni et d’autres symptômes, ils pourront faire la leçon ; elle sera reçue avec intérêt, sinon avec « soumission ». Pour l’instant, ce que les plus hardis d’entre eux offrent comme remède, c’est cela même qui provoque dans l’establishment occidental des symptômes de peur et de faute. Il est vrai que ce remède offre à beaucoup d’autres un confortable aménagement, lorsqu’ils sont en manque d’identité ou pressés de sacrifier leur encombrante liberté à une croyance inébranlable,

On voit en quel sens la question de la « spiritualité » en Occident (ou de son absence) prend une curieuse portée dans le rapport à l’islam.