Après le massacre du 13 novembre en Île-de-France

Avec l’horreur, la tristesse, il y a la colère.

L’horreur d’abord : imaginez-vous assis dans un bar avec des amis, ou dans une salle de spectacle dans l’attente d’autre chose qui vous donne plus de vie et voilà que des types surgissent qui vident sur vous leur mitraillette. Leur fantasme collectif se plante comme un poignard dans votre intimité, votre liberté collective. C’est irréparable.

D’où la tristesse et le deuil devant la perte de vie à l’état pur ; le vide que font tant innocents tués, ou qui se battent contre la mort, est contagieux, il est vivant, et sa morsure est douloureuse ; injuste.

D’où la colère : depuis janvier, « on est en guerre », le mot fut prononcé par les plus hautes autorités, avec leur pose de fermeté ; et l’on apprend, par les mêmes, que cette fois-ci, « on est en guerre ». Depuis des mois on est en alerte maximale, on a d’ailleurs déjoué des attentats, mais déjà en janvier c’était l’alerte maximale. Cela veut dire que les tueurs étaient connus, repérés comme dangereux, mais que, aujourd’hui comme en janvier, on ne les a pas arrêtés « faute de preuves suffisantes » au regard de la loi. On attend chaque fois la preuve, et quand elle vient, elle est fatale, donc inutile.

Cela veut dire non pas que les responsables sont incompétents (ils peuvent l’être aussi, à l’occasion), mais que leur esprit est enserré par le cadre d’une loi formelle et immuable, par la peur de violer la loi sur les libertés en arrêtant « sans preuve suffisante » les soldats ennemis ; la peur de recevoir des reproches. Ils savent bien que ces soldats utilisent ladite loi, qu’ils exploitent à fond la culpabilité de principe de l’occidental devant « l’autre », mais quand même… L’occidental a tellement peur de la faute, du risque d’abus, qu’il se ligote lui-même en attendant que l’autre le frappe (enfin, qu’il frappe à côté, quand lui-même est bien gardé) ; il a peur de s’accorder un droit exceptionnel qu’imposent les circonstances (de guerre), il a peur d’en abuser. Pourtant, il ne tiendrait qu’à lui de se mettre des limites dans le cadre même de sa conduite d’exception ; mais cela devient trop compliqué pour sa logique binaire qui ne connaît que ce clivage : limite ou pas de limites. L’idée d’une conduite exceptionnelle qui trouve ses délimitations, à mesure qu’elle se développe, relève d’une logique de l’entre-deux à laquelle l’esprit carré-cadré n’est pas vraiment introduit. Alors il se replie sur une formalité crispée : il lui faut la preuve tangible que l’autre est hostile. Cet autre a beau répéter, proclamer, réciter sa vindicte, se regrouper, tant qu’il n’est pas passé à l’acte, on ne peut pas l’arrêter, ou ce n’est pas un ennemi.

Une sagesse antique dit que « parfois l’annulation de la loi c’est sa fondation même ». C’est d’ailleurs ce qu’un certain Jésus a mis en acte contre des maniaques de la loi. Pour rappeler, comme d’autres l’ont fait avant lui, que la loi doit nous protéger contre les forces de mort parce qu’elle doit nous aider à vivre.

Un certain retranchement dans le formalisme évoque parfois la lâcheté (de la structure, alors même que les hommes sont courageux.) Elle ne date pas d’hier ; sous Sarkozy, c’était déjà bien en place, malgré les rodomontades ; et cette lâcheté se complétait par le mot d’ordre des milliardaires intégristes concernant la France : l’acheter.

Défendre sérieusement nos valeurs de liberté, ce n’est pas avoir peur, c’est montrer qu’on y tient.

PS 

Petit détail : cette façon de fermer les lieux pendant trois jours, parcs, marchés, bibliothèques…, et  d’interdire qu’on se rassemble alors que ce serait naturel, justement par temps  de deuil, cette façon de renforcer la mortification pour en prendre la tête,  signale  surtout l’art de manipuler  et de nourrir son  pouvoir par tout ce qui se présente. Car au fond, les gens sont  mortifiés, et bien  décidés à vivre, sans qu’on doive leur tambouriner à coup de speechs et d’émissions  que « c’est très dur » mais qu' »il faut que la vie continue », etc.  Un  progrès cependant par rapport à janvier 2015 : On entend moins que c’est de notre faute, qu’on n’a pas compris ces jeunes, etc. On martèle un peu moins que ça n’a rien à voir avec l’islam.   Quant à entrer en profondeur dans les liens en question, qui sont subtils, c’est encore exclu : la transparence des images et des infos en boucle,  la platitude des discours faussement questionnants devraient suffire à faire taire un public abasourdi,  réduit à la passivité.