Bavardages sur l’impasse

On apprend que des autorités théologiques musulmanes publient un document pour désavouer le djihad. On en connaît l’argumentaire, il est classique. On ne dit pas que  l’appel à la guerre sainte ne ses trouve pas dans le Coran (car il s’y trouve comme appel au combat « sur la voie d’Allah ») mais que ladite guerre ne se décide qu’à l’appel d’une autorité religieuse compétente. Or, outre que les autorités sont nombreuses et divergentes, ceux qui appellent au djihad s’en octroient une, de fait. Ils font autorité pour ceux qui les rejoignent ou les admirent à distance, comme gardiens des fondamentaux. On constate qu’ainsi, l’islam paie la rançon de son caractère populaire : les racines du djihad à savoir la malédiction sur les non-musulmans, tous les fidèles y ont accès en cas de besoin. Heureusement, beaucoup s’abstiennent d’y accéder car leurs besoins sont ailleurs, du côté de la lutte pour la vie et la survie. Mais quand certains ont soudain besoin d’une ossature spirituelle bien charpentée, ils y recourent, et de modérés qu’ils étaient ils deviennent radicaux.

D’autres auteurs musulmans, demandent qu’on ne cite plus de versets du Coran, car « on les coupe de leur contexte ». C’est une demande difficile à satisfaire, car lorsque tant d’actes « éclatants » se réclament de l’islam, on ne peut pas empêcher le public d’aller y regarder de près ; et de trouver des versets violents contre l’autre, des versets que le contexte même rend encore plus agressifs. Sauf à poser que le contexte est celui du septième siècle ; mais alors, comment admettre qu’un texte qui se veut éternel repose sur des circonstances aussi datées ?

D’autres musulmans sont simplement angoissés car l’islam tranquille qu’ils s’étaient fabriqué se révèle porté par des appels agressifs qu’ils ne soupçonnaient pas ; comme eux n’ont pas besoin de cette animosité, ils pensaient qu’elle n’existait pas. C’est naturel, mais la réalité dément, et impose d’y voir de près et de ne pas supposer les gens, y  compris soi-même, trop naïfs.

Bien sûr, les tyrans arabes combattent le djihad quand ils ne le contrôlent pas ; entre deux tyrannies rivales, il faut que la plus « légitime » contrôle l’autre. (Ces gouvernants peuvent même, de temps en temps, faire cadeau à l’Europe d’une petite indication pour supprimer un djihadiste ; moyennant contrepartie.) Bien sûr aussi, les modérés dénoncent les radicaux mais n’évoquent pas les racines qui les produisent ; c’est sacré. Qu’ils le veuillent ou non, ils protègent, par l’ignorance ou le déni, les racines de la vindicte envers l’autre.

Tout cela, le grand public le devine, le bon peuple qui n’a pas comme souci majeur de garder le pouvoir. Et il prend les choses avec, peut-être, une terrible sérénité : on voulait ce « vivre ensemble » (ou côte à côte), pour des raisons économiques, humanitaires ou autres, eh bien, il faut mettre dans les pertes et profits le fait de recevoir de temps à autre des rafales de mitraillettes, ou des voitures qui foncent, ou des attaques au couteau, à l’improviste, sans raison apparente, la raison étant enfouie dans les racines lointaines ; on peut vivre avec ça. Non qu’il n’y ait rien à faire, au contraire, mais ce qu’on peut faire n’annulera par cette béance d’inconnu à quoi les corps sont exposés. Les Rafales sur le Califat n’empêcheront pas les rafales dans nos rues. On doit vivre avec ça. D’ailleurs, en Israël où ils sont ça régulièrement (mais à bien plus petite échelle, car ils prennent des précautions) ils vivent plutôt bien ; en se disant parfois que ça s’arrêterait s’ils rendaient des territoires. Et voilà que la même chose se passe en France, sans qu’on voie bien quel territoire il faudrait rendre ici pour que ça s’arrête. Et comme on ne peut pas rendre tout le territoire, ni faire en sorte que le territoire se rende, encore que certaines de ses parties  soient déjà perdues pour la République, il faut admettre que ça ne s’arrêtera pas, ou plutôt  que ça arrivera avec une fréquence inconnue, et on vivra très bien avec. (En supportant quand même, sur les ondes et dans la presse, des auteurs musulmans très ouverts qui expliqueront au public, sans avoir de contradicteur, que l’islam c’est la paix,  et qui lui feront même la morale sur le thème : l’Occident n’a pas de valeurs, il les a perdues, il n’a aucune base spirituelle et  l’islam peut justement lui en donner. Cela aussi, on devra vivre avec.