Islam, christianisme et médias

Dans ce pays, le débat type dans les médias sur tel sujet brûlant a une structure intéressante. Il y a une idée centrale, qui doit passer à tout prix, « consensus » ; c’est « dans l’intérêt de tous », le consensus et le « vivre ensemble » l’exigent. Alors on convoque des « experts » pour éclairer l’idée, pour l’inscrire, la graver, et on convoque un objecteur, mais il faut qu’il soit médiocre ou incompétent, qu’il serve à faire perdre ceux qui objectent à cette idée. Celle-ci doit donc gagner à la fois par une sorte de matraquage, et par le fait que ses opposants ne peuvent que perdre.

Exemple, l’idée à faire passer c’est : l’islam est une religion de paix. Il faut que ça passe, sinon on aurait l’air de « condamner tant de nos compatriotes ». Or  si l’islam contient des appels étonnants  contre les autres, en quoi cela condamnerait-il les musulmans de France ? Cela  les mettrait tout au plus devant un fait qui les concerne, à charge pour eux et pour les autres de l’élaborer comme ils peuvent ; y compris par le déni pur et simple, ce qui est le cas le plus fréquent; en attendant mieux. Quant à l’émission typique, la voici : on convoque les partisans de cette idée, on essaie de l’enfoncer dans la tête des gens, et il y a fort à faire car les faits s’y opposent. Et on convoque ceux qui objectent et qui nuancent. Par exemple, je viens d’entendre Mordillat et son collègue dire que c’est vrai, il y a un antijudaïsme dans le Coran, donc un appel à nuire aux juifs, mais qu’il faut « contextualiser » : ces appels antijuifs expriment seulement les différends de Mahomet avec les juifs d’Arabie. C’est un peu gros, car cela revient à dire qu’une parole éternelle venant d’Allah en direct condamne les juifs comme pervers pour toujours, sauf s’ils deviennent musulmans, et ce, à partir de simples circonstances de l’époque. Attention, cela risque de dévaloriser le texte sacré, d’en faire un simple pamphlet d’époque, qui pompe les idées positives des autres et qui, pour mieux se les approprier, déclare à ces autres une guerre éternelle. Du coup, Mordillat va nuancer : C’est purement contextuel, mais « malheureusement ont en a fait une parole divine ». Et qui donc en a fait une parole divine, si ce n’est le Coran lui-même ? Le fait est qu’il n’y aura personne sur le plateau qui puisse rappeler cette donnée élémentaire.

 Alors on se perd dans « les problèmes de langue, de traductions, de divergences entre experts », etc., le poisson est noyé et on en vient à ce subtil distinguo : il ne faut pas confondre antijudaïsme et antisémitisme. Or « judaïsme » ne se réfère pas à la religion juive. Après tout, c’est le droit de chacun, y compris des juifs qui ne s’en privent pas, d’être contre la religion judaïque. Mais ce n’est pas le sujet, il s’agit d’une posture antijuive, anti-peuple-juif, anti souveraineté juive, etc. Qui donc nous expliquera la différence entre une posture antisémite qui en veut aux juifs et qui cherche à leur nuire, notamment en tant que peuple, et une posture anti-juive qui vise la même chose ? Mais l’important était d’exonérer l’islam et le monde arabo-musulman de tout soupçon d’antisémitisme. Les faits n’y trouveront pas leur compte, mais le « vivre ensemble » s’en portera mieux, c’est sûr.

D’autant que le même tandem (Mordillat et Prieur) déclenche une manœuvre médiatique d’envergure : sept heures de films sur Arte pour prouver que « le Coran fait une place de choix à Jésus » ; cela permettra de laisser la vindicte antijuive de côté, et de faire comprendre que l’islam et le christianisme peuvent aller main dans la main ; ce sont ces « fous » de djihadistes qui parlent de « croisés », alors que la Croix et le Croissant ont toujours fait bon ménage, en tout cas pourraient le faire.

L’ennui, c’est que le Coran désigne souvent les chrétiens comme des « associateurs », parce qu’ils « associent » Jésus à Dieu ; et qu’on y trouve des versets tels que : « Tuez les associateurs où que vous les trouviez » (Sourate 9,5) ; que dans des régions entières, comme au Maghreb, le christianisme a été éradiqué pour des siècles ; que l’histoire, bien avant les Croisades, retentit de « guerres saintes » c’est-à-dire de djihads qui, seuls, ont permis de bâtir le vaste empire musulman, etc. Mais comme la bonne opinion est déjà décidée, personne ne sera là pour rappeler ce qui la réfute ; hormis les faits, qui resteront un peu bizarres. Autrement dit, chaque fois qu’on parle de l’islam et de ses rapports avec les autres, dans des  médias, il faut s’attendre à ce que, pour la bonne cause bien sûr, c’est-à-dire pour le « vivre ensemble », la machine à mensonges sera irrésistible, impossible à stopper.

Ainsi  je lis dans le Monde diplomatique de décembre, sous la plume d’un journaliste arabe, que le christianisme et l’islam sont si proches qu’il ne faut pas s’étonner « de la vitesse foudroyante à laquelle les populations chrétiennes du Levant ont adopté la nouvelle religion. » Là, le mensonge est à son comble : car au fil des djihads musulmans, les masses, chrétiennes ou non, ont adopté l’islam sous la pression… fiscale, avant tout ; dans chaque contrée, les conquérants, après avoir fait main basse sur les richesses, imposaient de si lourdes taxes sur les non- musulmans, que ceux-ci finissaient par craquer ; alors le pays n’était plus seulement conquis et colonisé, il devenait musulman. Toujours par la force, ce qui ne veut  pas dire par la violence : quand la force est assez grande, la violence est inutile (Jérusalem a été prise aux chrétiens sans violence, vu le rapport des forces.)

Personne ne sera là non plus pour rappeler qu’en effet, Jésus est très bien accueilli dans le Coran tout comme les grands hébreux de la Bible, Abraham, Jacob, David, Jonas, Moïse (qui est cité bien plus souvent que Jésus et pour cause, c’est au texte hébreu que sont faits les plus gros emprunts, notamment les histoires bibliques, dûment relookées pour noircir les juifs), tous ces personnages donc  et ces prophètes sont « accueillis » dans le Coran une fois islamisés. Jésus, Marie, et tous les prophètes hébreux sont « soumis » à Allah, ce qui dans le Coran, les qualifie de muslimines : musulmans. Ce n’est pas en tant qu’autres qu’ils sont accueillis ; le Coran accueille le même ; l’autre est objet de malédiction parce qu’il veut rester autre. J’ai montré que les rares versets qui semblent nuancer cette phobie de l’autre, sont écrits de telle sorte qu’ils n’équilibrent pas grand-chose, et que ce n’est donc pas « une certaine lecture du Coran », mais la simple lecture du Coran qui a nourri pendant des siècles et encore aujourd’hui la violence que l’on sait.

Donc le mensonge va prospérer pour protéger  la bonne cause ; mais n’est-ce pas toujours pour cela que les totalitarismes en ont fait un tel usage ; tous ces mensonges sont « justes » à défaut d’être vrais.

Le pape Jean XXIII avait dit dans sa prière : « pardonnez-nous la malédiction dont nous avons injustement accablé les juifs ». Y a-t-il une chance pour qu’une autorité islamique déclare : pardonnez-nous la malédiction dont nous accablons les juifs et les chrétiens ? C’est peu probable, ce serait vouloir réfléchir la parole éternelle du Coran. En revanche, j’ai souvent suggéré que des musulmans pourraient faire une courte prière où ils demanderaient à leur Dieu d’arrêter de maudire les juifs et les chrétiens. Cela reviendrait à admettre qu’il les maudit à tour de pages ; mais après tout, si l’on veut tisser de vrais liens, il faut un peu de vérité. Car en fait, des liens existent et ont toujours existé entre les musulmans et les autres, tant qu’on accepte tacitement de prendre des vessies pour des lanternes. Mais le jour où l’histoire impose un peu trop de vérité, les liens se rompent, et ils reprennent par la suite, quitte à se rompre encore, vu que la pulsion de liens est quand même increvable.