La loi, l’exception, et la victime

La logique universelle appliquée aux faits humains produit de vraies aberrations. Par exemple on énonce une règle qui accorde certains droits ; or elle ne peut pas tout couvrir, il y a forcément des marginaux, des exceptions. Alors on considère ces marginaux comme des victimes d’une injustice puisque ladite loi ne les couvre pas, et on la revoit pour qu’elle les inclue, qu’elle ne les laisse pas découverts. On veut donc une loi qui ne comporte pas d’exception, et c’est impossible. Par exemple, il y a des étrangers, ils ont des droits, mais pas tout à fait les mêmes que les nationaux (pour ne pas dire les autochtones, terme un peu ethnologique curieusement inapproprié). Donc on considère qu’ils sont victimes d’une injustice. On traduit en termes de justice et d’injustice une différence de situation inévitable. Ou alors il faudrait poser que l’idée même d’étranger n’a pas de sens, il faudrait supprimer le mot étranger ; tant pis  si la réalité oppose de sérieux démentis à cet élan béat. C’est un peu le même problème qu’avec la loi prétendue : aimer ses ennemis ; elle veut qu’on aime tout le monde, y compris ses ennemis, ce qui implique de supprimer le mot ennemi. Là aussi la réalité s’est rebiffée.  Dans le champ de la procréation assistée, la loi en France est qu’on permet la conservation des gamètes pour raisons médicales. Du coup, certaines femmes, pour des raisons de carrière ou de commodité, ou parce qu’elles n’ont pas encore trouvé l’homme idéal, demandent que l’on conserve leurs ovocytes, sinon elles seraient victimes d’une injustice. De même on permet l’aide médicale à la procréation pour des couples sans enfants ; du coup des célibataires sont désignés comme victimes d’une injustice etc. Si l’on confond le cas marginal, exceptionnel ou rare avec une injustice de la loi, on cherche en fait une loi totalitaire. Mais c’est quand même la meilleure loi possible pour ceux qui ne supportent pas l’exception ou la singularité.