Écrire le livre de sa vie

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C’est un rescapé d’Auschwitz qui a pu refaire sa vie, avoir d’autres enfants, les siens ayant été gazés. Il somatisait durement, il avait entre autres un terrible eczéma et se promenait dans les rues en se grattant. Pour moi, il avait besoin d’écrire, ou que quelqu’un écrive pour lui tout ce qui le grattait sur la peau. Il aurait dû trouver quelqu’un qui écrive pour lui, avec lui, le livre de sa vie. L’acuité de sa tragédie sous le nazisme (dénonciation, déportation de France, trois ans à Auschwitz et le retour) a donc rappelé,  entre autres, un certain appel qui est fait à tout juif d’écrire son livre, sa Torah, ce mot désignant non seulement le livre de Moïse, mais tout ce qui émerge et s’inscrit comme loi, dans tel domaine de la vie ; tout ce qui se révèle comme nécessité à inscrire. Cela va donc bien au-delà de cette coutume, cela inclut pour chacun l’appel à écrire le livre de sa vie,  là où se rassemblent les lignes et les nervures qui se sont imposées dans son existence. Certains appellent cela « écrire la vie », mais personne n’est dupe : il s’agit d’écrire la vie qu’ils ont pu découper dans « la vie » pour en faire leur vie ; et bien sûr de la partie qui s’est découpée toute seule, sans eux, pour appartenir à leur vie, qu’ils le veuillent ou non.

Bien sûr, la religion a géré cet appel à sa façon, un peu fétiche comme souvent : on paye un scribe pour qu’il écrive un rouleau de la Torah qu’on offre à une synagogue. Pourquoi pas, mais l’impératif d’écrire son livre, la torah de sa vie, n’en est pas moins vivace. Et il faut l’étudier à fond, ce livre, en l’écrivant. De quoi rappeler que l’appel millénaire à étudier la Torah ne se réduit pas au sens que lui donne l’orthodoxie : étudier le Talmud ; car ce faisant, on étudie la manière dont les rabbins d’il y a 18 siècles étudiaient la Torah. On étudie leur étude de la vie et on n’étudie pas sa vie, et on oublie de l’inscrire. Alors on en fait des maladies, ça gratte et ça décape  de mille façons, sur la peau et dans les tripes, au dehors et au-dedans. C’est dommage, car les autres n’en profitent pas, de ce grattage.

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De temps à autre j’écoute les infos à la télé et j’ai l’impression d’être dans un pays où règne une propagande organisée, faites dans les meilleures intentions bien sûr, en vue du vivre ensemble, mais qui prend tellement les gens pour des idiots qu’on se demande ce que ça donnera. Déjà quand des jeunes font une attaque, une agression, et qu’on a pu les arrêter, et qu’on ne nous dit pas leur nom, tout le monde a pris l’habitude de traduire : c’est des musulmans. On se demande d’ailleurs ce que foutent les délinquants non musulmans, ont-ils perdu la main ? ou une déprime rampante les a-t-elle saisis ? on n’entend plus parler de ces cétacés inquiétants. Mais revenons à l’essentiel ; en taisant le nom des agresseurs, jusqu’à ce que cela devienne impossible, on les désigne comme musulmans mais on signifie par là même que ce serait faux de l’entendre ainsi, que ce serait même raciste, car les agresseurs ne peuvent pas être de vrais musulmans. D’ailleurs les djihadistes, un énorme battage est fait pour dire que ce ne sont pas des musulmans, tout simplement, n’ont rien à voir avec l’islam. On ne le dit plus très souvent en ces termes, car c’est trop gros, mais on le laisse clairement entendre.

Or c’est là un vrai sabotage des possibilités réelles qui s’offrent pour gérer  la situation, avec un peu de respect pour chacun des partenaires. Car le schéma est assez simple, et apparaît chaque fois avec plus de clarté : quand il y a une forte présence musulmane, il y a d’une part des zélés qui veulent mettre en acte les paroles du Coran, qui sont clairement hostiles aux autres (aux juifs et aux chrétiens…), et il y a la masse des musulmans qui veut plutôt vivre tranquille et qui découvre, avec surprise ou stupeur, que sa tradition contient ces appels agressifs, dont elle-même ne sait pas trop quoi faire car elle veut d’abord se protéger. Alors une partie réagit par le déni pur et simple (ça n’existe pas, et l’on cite en les tronquant des versets qui n’équilibrent rien du tout, et dans le contexte montrent qu’ils sont eux aussi agressifs). Une autre partie déclare que son islam à elle ce n’est pas ça, c’est la paix, l’amour, la tolérance la charité… Tout en se demandant si cet islam simplifié, fabriqué en toute hâte, aura la force de passer pour le vrai islam. On fait de vrais efforts pour ça, car beaucoup de musulmans se rendent compte que le déni pur et simple ne tiendra pas toujours. Et c’est dans cette complexité que le discours médiatique arrive, tambour battant, et renforce le déni pur et simple. Cela ne peut qu’angoisser les musulmans  qui se posent des questions sur comment faire, car ils connaissent très bien ces jeunes qui agressent, et ils les comprennent, parfois il les dénoncent, parfois ils les excusent, ils sont un peu désemparés. Et c’est là-dessus que la propagande vient mettre sa charge, je m’en suis rendu compte encore une fois à l’occasion des événements de Corse ; j’ai pris les infos en route, et j’ai cru réellement que des Corses avaient attaqué les pompiers ; c’est quand j’ai vu qu’un lieu de culte musulman avait été saccagé, que j’ai déduit que les agresseurs des pompiers étaient des jeunes musulmans, mais pourquoi attaquer les pompiers ? Et la nuit de Noël ?

Là aussi j’ai dû déduire que ces jeunes avaient dû lancer un petit incendie, pour attirer les pompiers etc. c’est assez culotté, ce serait même courageux si en même temps ce n’était là, de faire ça en Corse. À la rigueur dans une banlieue parisienne où les gens ont pris l’habitude de s’écraser ou de faire profil bas, mais en Corse ? Allez dire à des Corses qu’ils ne sont pas chez eux, c’est gonflé. Il faut se sentir assez sûr de soi. Et heureusement le livre sacré donne cette assurance. Mais il donne aussi du désarroi aux autres musulmans qui ne peuvent pas énoncer les appels à la haine qui s’y trouvent mais qui en même temps ont du mal à les accepter. Heureusement ils sont véhiculés par une cohorte de psy qui expliquent que les zélés de l’islam sont des fous. Là aussi il y a beaucoup de mépris, car s’il faut être fou pour être inséré de l’islam etc. etc