Se sacrifier pour que l’autre soit aussi mauvais qu’on le dit

Cela paraît compliqué, mais c’est ce que vient d’illustrer le musulman qui  a fait irruption le 7 janvier (sans doute pour commémorer la tuerie de Charlie Hebdo) dans un commissariat parisien, armé d’un couteau et criant Allahou akbar, avec une fausse ceinture d’explosifs, obligeant pour ainsi dire les policiers à le tuer. Il aura donné sa vie pour que l’autre occidental se révèle aussi mauvais que le dit le discours intégriste : puisqu’il tue des innocents. C’est là une variante plus mobile et plus précise de la tactique des boucliers humains : obliger l’adversaire à tuer des innocents. Ici, l’ « innocent » se présente de lui-même, et d’une façon qui oblige l’autre à le tuer. Il n’est donc  pas vraiment innocent, puisqu’il a concocté une telle mise en scène, où sa vie à lui compte non pas pour rien, au contraire, elle compte pour inscrire la cause islamiste qui est que l’on combat les mauvais (les juifs et les chrétiens) parce qu’ils sont mauvais, et on est prêt à faire ce qu’il faut pour qu’ils apparaissent comme tels, même s’ils ne le sont pas.

J’ai revu un petit livre que j’ai écrit en 2005, Fous de l’origine, journal d’intifada, portant sur le djihad palestinien (puisqu’il se révèle de plus en plus que c’en est un) : j’y parle de la tactique des boucliers humains ; elle a toujours obtenu les résultats escomptés, à savoir montrer que les Israéliens (les juifs) sont des gens inhumains et mauvais. C’est ce qui a nourri ici, chez certains, une véritable antipathie pour l’État juif et une passion pro-palestinienne. J’écrivais : « le seul effet tangible de cette tactique est de prouver qu’Israël est mauvais et que ceux pour qui il fait symbole par sa seule existence, ceux-là aussi sont des mauvais. Par un curieux hasard, c’est la majorité des juifs. »

Cette tactique a été poussée à l’extrême puisqu’il est arrivé qu’on envoie des enfants avec des explosifs, pour qu’il soit bien clair que l’autre est un tueur d’enfants. On se souvient d’un épisode où un commando palestinien s’est réfugié dans l’église de la Nativité, avec des boucliers humains, forçant les juifs qui ont donné l’assaut à paraître tuer Jésus encore une fois.

Du point de vue éthique de l’être, c’est une faute monstrueuse que de donner sa vie pour inscrire le fait que l’autre est un monstre, que c’est un assassin, alors qu’il ne l’est pas foncièrement. Donner sa vie pour coller à l’autre la mauvaise étiquette c’est considérer cette étiquette comme plus précieuse que la vie. Instrumenter sa propre vie pour ne même pas faire triompher sa cause, mais pour pouvoir définir l’autre comment on le veut, donc pour s’attaquer à son  altérité même, celle qui nous échappe et que nous n’avons pas à « définir », c’est le propre de la loi narcissique et de sa mise en acte perverse.

Cet homme a-t-il agi seul ? Dans ce cas il est à la fois le pervers qui met en en scène l’innocent, sous forme d’ « enfant » ou de type un peu « fou », pour que l’autre (le policier) paraisse absolument coupable. Et s’il a agi poussé par un « frère », il aura pris une part active à ce montage pervers.