Kertész toujours actuel

Imre Kertész, l’écrivain juif hongrois, si essentiel. Trois jours avant sa mort, je finissais de relire son premier livre Être sans destin. Quand on finit le livre d’un tel auteur qui finit sa vie, on comprend qu’il va rebondir à l’infini. Dans ce livre où il raconte son arrivée à Auschwitz puis dans les autres camps, il n’essaie pas de « témoigner », de « penser » son expérience, d’avoir des idées intéressantes, etc., il reconstitue très précisément comment il a perçu les choses ; la manière dont elles lui sont apparues la première fois. C’est une façon de les recréer, de réengendrer l’existence, qui met en lumière nos frontières avec le monde, frontières avec la réalité qu’on ne perçoit pas quand on est dedans , ou quand on est pressé de vivre, pressé par la vie, pressé d’attraper des idées, etc. Au fond, c’est une immense leçon d’écriture, si écrire c’est toucher « la première fois », heurter pour la première fois des choses qu’on a pas encore ressenties ni réfléchies. L’écriture sert à nommer l’origine de nos vies qui parfois est là, devant nous, sans qu’on la remarque, alors qu’elle ne cesse de nous marquer. Par cette rencontre créative, l’écriture est vouée à explorer les origines, celles qui sont sous nos yeux, ou qui se profilent à l’horizon, ou qui sont derrière nous, très haut dans le temps, et qui ruissellent sur nous dans leur suintement varié, chaleureux ou glaçant. L’essentiel est dans la grâce de cette rencontre, si elle ne produit rien ou rien d’autre qu’un contact, une percussion sans résonance, elle produit toutes sortes de récits de vie qui déferlent en littérature. Dans le cas de Kertész, c’est l’inverse : ces traces sont d’autant plus vives qu’elles ont été mille fois évoquées dans d’autres livres, d’autres témoignages sur les camps, mais lui n’en a gardé que l’émergence, l’apparition, il en a gardé très peu, mais cette retenue est explosive, elle a valeur de révélation ; elle révèle aux humains ce qu’ils voient et qui pourtant les aveugle ; c’est un travail subversif d’une violente actualité.

Peut-être qu’Auschwitz a été l’apparition d’un envers du monde qu’on s’obstinait à ne pas voir tout en le voyant venir. Aujourd’hui même, on entend si souvent dire que c’est le « monde à l’envers », quand par exemple  domine le rapport masochiste à l’autre ; et l’on fait comme si tout était à l’endroit, au bon endroit, dûment rythmé par notre indignation. En tout cas, Kertész constate qu’il n’a plus parlé que de ça, d’ « Auschwitz », que tout ce qu’il pensait lui paraissait un peu stupide à côté de ça, de ce subtil et terrifiant renversement, qui met l’enfer en pleine lumière, avec ses petits moments de fraternité, de solidarité, avant que tout rentre dans l’ordre, dans l’ordre du refoulement, en attendant que ça reparaisse par à-coups. Donc, cette sorte de trauma qu’il a cru maitriser dans son premier livre n’a cessé de lui revenir par vagues successives et il finit par dire qu’Auschwitz est une fracture dans l’histoire de l’esprit européen, une blessure dans la conscience humaine. Mais c’est peut-être une blessure intrinsèque à la condition humaine, une fracture au cœur même de l’existence prétendument cultivée, quelle que soit la culture dont on relève, une faille qu’on passe son temps à refouler. À certains moments, elle se révèle, par exemple en pleine identité européenne, quand celle-ci, menée par l’Allemagne, a craqué devant l’idée séduisante de combler une fois pour toutes cette faille par les corps des irréductibles qu’on aura d’abord étouffés avec le gaz. Aujourd’hui il suffira d’étouffer le plus grand nombre avec du silence et de la censure.

Dans ce premier roman, que beaucoup ont aimé parce qu’il leur parle de la Shoah sans les secouer…, la retenue est une mise en tension de l’ordinaire et de l’horrible. C’est une invite à secouer les apparences. Quand le train qui l’amène de Budapest arrive à destination après trois jours, il lit la station Auschwitz-Birkenau entre deux planches de bois du wagon à bestiaux où il est dans le noir. Il décrit les femmes qui se refont une beauté et les soldats allemands pimpants et bien soignés au mieux de ce tohu-bohu : « eux seuls étaient solides et respiraient la sérénité ». C’est une claque à toute sérénité humaine, où l’on respire pleinement et à l’aise. Il voit les cheminées qui fument, le bruit court que c’est pour brûler les corps morts du typhus, et il dit « mes compagnons se sont demandés, à juste titre selon moi, si l’épidémie était importante au point de faire tant de morts ». Voilà qui va droit à l’essence du phénomène. Et je me disais en le lisant que la tâche qui nous incombe, à tous ceux par qui cette histoire est passée, est de montrer à cette conscience dite occidentale, et en fait planétaire que ça lui appartient, que la Shoah lui est arrivée, que sa logique fait partie d’un certain « tout » du monde – d’Occident et d’Orient – qui se rebiffe, ayant du mal à encaisser cette chose qui est en lui, toujours en puissance. C’est autre chose que de donner mauvaise conscience ; car cette denrée, beaucoup aiment s’en nourrir avec délice sans lever le petit doigt devant l’infernal ; c’est plutôt faire comme Kertész, ouvrir les yeux sur la simplicité tranchante de la barbarie qui revient sous tant de formes, des formes totalitaires, totalisantes, brandissant Dieu, le bien, la propreté, l’identité, etc. Les mêmes choses qui appellent une écriture plus rigoureuse de nos vies.