La prison comme entre-deux

L’autre jour j’ai regardé quelques images à la télé où, lors d’un procès, le procureur, en requérant contre un jeune violeur, parlait de lui comme l’auteur. Voilà, il y avait la victime et il y avait l’auteur. Autrefois on disait l’accusé, le prévenu, l’agresseur; aujourd’hui c’est l’auteur. Je ne sais pas ce que les auteurs – au sens courant: qui écrivent des livres – devront ajouter comme précision pour ne pas être pris pour des criminels; à moins qu’ils ne soient d’avance accusés du délit d’écrire?

Mais l’essentiel est ailleurs: le procureur semblait gêné car s’il est vrai que l’accusé (« l’auteur »), méritait « une peine de 5 ans dont trois avec sursis », il ne se rendait pas compte de son acte, « il fallait donc une peine mixte », comportant « une prise en charge psychologique, rapide » et aussi « une prise en charge matérielle pour qu’il puisse travailler ». Bref, punition, éducation, mise à niveau… Du coup, le journaliste qui faisait le « sujet » pour sa télé, ponctuait par de « grandes questions »: qu’est-ce que punir? qu’est-ce qui est pédagogique? qu’est-ce qu’on cherche au fond?… Questions abyssales et sans réponses qui, à mon sens, traduisent une gêne plutôt simple qu’on pourrait bien formuler.

C’est que punir est devenu un acte louche, problématique, car on constate (sans trop le dire) que cela revient à envoyer ceux qu’on punit dans une sorte d’école du crime: les jeunes maghrébins délinquants font faire des stages d’islamisme, et peuvent ressortir fanatiques, voire terroristes. Les autres, non-maghrébins, vont côtoyer des « pros » du crime, des endurcis, et ils ressortent prêts à y aller plus à fond, à être plus performants dans l’arnaque et la violence. En somme, on parle de punir en oubliant que le moyen de la punition s’est complètement perverti, par la force des choses.

En principe, la maison d’arrêt est un lieu où le sujet est arrêté dans sa dérive de violence contre autrui. Ce coup d’arrêt instaure un lieu qui est une sorte d’entre-deux: entre la période passée qui s’est accélérée pour produire le délit ou le crime et la période à venir qui suivra la sortie et où il faudra bien replonger dans la vie, mais autrement.

Plutôt que de « remettre en question » des repères « usés » comme le seraient l’acte de punir ou d’arrêter un délinquant, ne ferait-on pas mieux de retravailler le concept de lieu d’arrêt, de prison, comme espace stratifié, où il faudrait classer les détenus, comme dans une école: ceux qui iront dans les petites classes, disons en 6ème, les autres plus endurcis, dans la classe supérieures, et ainsi de suite, jusqu’en « terminale », où l’on trouverait ceux qui en ont « terminé » avec la loi et avec la société, les criminels les plus endurcis. Le principe serait d’empêcher à tout prix que l’on monte de classe. S’il y a passage dans la classe supérieure, c’est que la prison a fonctionné comme lieu d’apprentissage du crime plutôt que comme coupure-lien avec le monde (coupure où l’on est séparé du monde, et lien qui appelle à y retourner).