Nice ; une autre vision de l’attentat

Nous écoutons fébrilement les infos juste après l’attentat de Nice, l’horreur est là, mais comme tous les humains depuis la nuit des temps devant une catastrophe, nous voulons comprendre, savoir pourquoi, au nom de quoi l’homme a fait ça. Et au fil des heures puis des jours, on nous lance des infos passionnantes, comme celle-ci : son acte était prémédité. On se regarde, ahuris : qui l’aurait cru ? Il l’a prémédité ? Préparé ? Révélation incroyable ; puis on nous donne des détails, l’histoire du camion, cet engin on le connaît tous par cœur, et l’argent retiré de la banque et les armes et le SMS à son copain, etc. On reçoit plein les yeux cette poudre ou cette poussière d’infos dérisoires, cela nous aveugle un peu, mais sans éteindre en nous la question lancinante : pourquoi ? Pour quelle cause ? Notre cervelle aussi reçoit cette poudre endormante, mais elle résiste, elle maintient sa question : pourquoi ? Nos  têtes se cognent sur le mur bétonné des infos et des commentaires sans trouver le passage. Et soudain, une petite fente dans cette muraille verbale: un journaliste s’étonne de cette « radicalisation rapide » ; il dit : pourtant cet homme n’était pas très religieux. Là, ça fait tilt.

« Il est donc d’une obédience telle que, quand on y est très religieux, on peut mettre en acte sa ferveur contre les autres, les mécréants, en les tuant au hasard, en se sacrifiant pour cette tuerie, pour cette punition qu’on leur inflige de n’être pas des « vrais croyants ». Et qu’importe si dans la foule il y a des « vrais croyants », ils n’ont qu’à comprendre qu’il faut parfois se sacrifier pour exalter la Cause, qu’il faut de temps à autre accepter d’être sacrifié dans un acte de « combat dans la voie d’Allah » (c’est l’expression consacrée). »

Voilà ce que dit ma voisine qui regardait les infos avec moi, et qui s’y connaît un peu. Mais son copain la remet en place en ces termes : « Il ne faut pas dire ça, parce que des Mohamed comme celui-là, j’en connais des dizaines ; ils n’ont pas besoin d’être pratiquants, ils peuvent boire de l’alcool draguer des filles manger du porc et faire comme lui du body-building, s’ils ont soudain un petit rappel de la foi où ils sont nés, juste une petite nostalgie identitaire, ponctuée de quelques mots qu’ils ont un jour collectivement mémorisés, pas plus qu’un Allahou akbar, un rappel du lien fondateur,  ça peut les pousser à faire un acte qui les distingue ; qui les distingue de la masse apathique de leurs coreligionnaires, et qui  surtout les pose face aux mécréants arrogants, qui ont oublié ou qui ignorent que Dieu ou plutôt Allah les a maudits par la voix de Mohamed. Ils peuvent soudain vouloir protester radicalement contre le mépris qu’ils sentent venir des mécréants, mépris d’autant plus insupportable que ces mécréants ne savent pas que ce sont eux qu’Allah méprise, eux qu’il traite de singes et de porcs, par la voix de son Messager. C’est pourquoi il faut faire profil bas devant eux, il ne faut pas dire qu’on sait ces choses-là, qu’on sait qu’à tout moment, et sans être forcément des agents de Daèch, ils peuvent avoir une flambée de ferveur sacrée, une envie d’être soudain absolument fidèles à leur Texte fondateur, une envie de se racheter en se mettant, par un seul acte, à la hauteur de ses appels fondamentaux. Ils n’ont pas besoin pour cela de rêver du califat et d’on ne sait quelle époque glorieuse, ils peuvent juste vouloir assumer l’instant flamboyant du « combat dans la voie d’Allah », qui s’appelle aussi le djihad. Il ne faut pas leur laisser entendre qu’on sait tout ça, parce que ça peut leur inspirer de le mettre en acte. »

Voilà ce qu’il a dit, le copain, qui s’y connaît aussi. Il a même ajouté, après un lourd silence : « Notre seul regard peut les radicaliser, c’est-à-dire les rapprocher des racines, les pousser à les affirmer, haut et fort, très fort. Et c’est  pour cela que leurs coreligionnaires ne font pas des manifs pour les dénoncer ; ils peuvent le faire à titre personnel, et dans ce cas il les dénoncent comme psychotiques, déséquilibrés ; jamais comme acteurs d’une religion qui appelle ses fidèles, à tour de pages du Livre saint, au combat pour la cause d’Allah. »

Je les ai fait taire tous les deux, elle et son copain, parce qu’ils m’agaçaient presque autant que les infos. J’ai  quand même gardé l’idée que la cause d’Allah a ceci de remarquable qu’un individu, même isolé, qui a soudain l’inspiration de la servir par un acte fort, travaille pour la Cause commune. Il est donc normal qu’une instance collective, par exemple l’État islamique, revendique cet acte ; il faut bien que des actes isolés soient rassemblés, centralisés pour que la Cause soit exaltée. Bien sûr, l’État islamique et d’autres recruteurs encouragent et suscitent des candidats, mais ceux-ci peuvent agir seuls, non pas pour leur compte mais pour le compte infini d’Allah.

Que nos responsables, de gauche ou de droite, n’aient pas pris la mesure de ce phénomène, cela semble évident. Ils en ont fait une affaire de droit commun, de très haute délinquance ; dommage, car le public payera cher pour ce refus de comprendre.

Accepter de comprendre l’originalité du problème impliquerait des mesures de sécurité plus efficaces, mais qui n’auraient rien à voir avec des idées folles qui circulent pour empêcher d’avance des mesures protectrices, y compris pour les musulmans.