Attention, ne faites pas le jeu de…

Après les attentats en France et une fois digérée l’impuissance des responsables, il reste un certain désarroi, mêlé d’abattement ou de colère, et aussi du sentiment d’être berné par des gens incompétents qui n’ont pas pu ou pas voulu prendre la mesure du problème ; mais qui veillent sur l’opinion endolorie, qui lui tâtent le pouls mental. Ils ont repéré un risque de réactions violentes, non pas contre « les musulmans » en bloc (les gens ne sont pas si bêtes), mais contre des responsables de tous ordres, contre un étau d’autocensure, etc. Juste un risque, sans plus ; mais il faut le prévenir ; il faut, par une campagne adéquate casser cette violence avant qu’elle ne s’exprime. Le discours à faire passer, idéalement, serait  de dire : Supportez ça, chers citoyens, et fermez-la. Mais ce serait indécent ; alors on réunit des experts qui distillent ce refrain: Tout ce que cherchent les islamistes, c’est des réactions violentes. Sous entendu : Vous ne voulez pas faire le jeu des islamistes n’est-ce pas ? Alors rentrez votre colère (et même, si possible, souriez ; allez vers la vie, quoi…) On a reconnu au passage le coup de massue qui sert à mater les mauvais esprits, ceux qui alertent et qui, étant sur le terrain, désignent des problèmes réels. Ils font « le jeu de… » En principe, c’est le jeu de l’extrême droite (argument qui a orchestré toute la vie politique, pour le plus grand profit de ceux qui l’ont lancé et qui ne cessent de le relancer). Mais là, l’accusation franchit un cran : Vous faites le jeu des djihadistes ! Chacun aura compris que pour être vraiment clean, il ne faut faire le jeu de personne ; de préférence, aucun jeu ; il faut se mettre hors-jeu, autrement dit se la fermer ; cqfd. Dans le petit conclave qui prévenait doctement contre le risque de faire le jeu des islamistes, Boris Cyrulnik était très actif, précisant qu’il n’aime pas parler de « victimes » des attentas, que c’est un terme trop juridique. – Alors quel terme employer ?- Eh bien, je préfère dire blessé, cabossé.

Il y a eu beaucoup de cabossés qui ne sont plus là pour apprécier la nuance. Le même professeur avait naguère, lors d’une émission sur le massacre d’Oradour, soutenu qu’il fallait en absoudre les auteurs, parce qu’ils avaient « agi sur ordre ». En somme, ils n’étaient pas totalement libres, donc ils ne sont nullement responsables. Ici on retrouve cette même logique (débonnairement totalitaire) : si votre réaction aux attentats n’est pas totalement dans le cadre tracé par les responsables, qui ont clairement fait leurs preuves, alors vous êtes irresponsables.

Jusque là, après les attentats, on cherchait « notre faute » : on n’a pas compris ces jeunes, on ne les a pas intégrés, pas soutenus, etc. Aujourd’hui, cela paraît indécent car l’ennemi a fort bien précisé son projet, Coran à l’appui : guerre sainte aux mécréants,  guerre perpétuelle jusqu’à ce que la vraie « paix » soit établie, celle qui définit l’islam. Plutôt que de réfléchir à de tels éléments, on préfère alerter sur le risque de « faire le jeu… », et se féliciter des progrès accomplis dans la mise en place des secours.

Étonnamment, après le massacre de Nice il y a vu un appel d’une quarantaine de musulmans, dont on aurait pu croire qu’ils appelaient leurs frères à se dresser contre ces meurtres ; en fait, ils appelaient les responsables politiques à leur donner, à eux, plus de pouvoir. Des modérés invoquant les attentats pour réclamer du pouvoir… Voilà des gens dignes qui ne font pas le jeu du djihad, c’est le djihad qui fait leur jeu. Voilà aussi qui peut servir à éclairer les liens complexes entre islam modéré et islam radical, et nuancerait le cliché selon lequel ces deux faces de l’islam n’ont rien à voir l’une avec l’autre.