L’homme broyé par la benne à ordures. Un sacrifice humain pour la justice

Un poissonnier du Rif, dans le nord du Maroc, a été surpris par la police avec des espadons, dont la pêche est paraît-il interdite. (Pourquoi ? Puisqu’ on en trouve sur le marché.) On a dû lui confisquer ses poissons pour les jeter dans la benne à ordures, il a dû résister, s’accrocher, le résultat est qu’il s’est retrouvé dans la benne, broyé comme les déchets ; c’est en tout cas ce que montre une vidéo prise par un passant: on n’y voit la tête et le bras de l’homme qui dépassent. Dans le meilleur des cas, les agents ont dû vouloir appliquer la loi, l’homme a pu vouloir résister devant ce qui lui semblait injuste ; l’application de la loi a continué, comme une machine, qui lui a donc broyé le corps.

Le problème ainsi posé se retrouve assez souvent, à tous niveaux, lorsque les tenants de la loi, ou ses exécutants, étant sûrs de la détenir, de l’avoir bien en main, d’être complètement légitimes, oublient que l’objet auquel ils l’appliquent est un être humain, avec un corps, une âme, des émotions et des pensées ; qu’on ne peut pas le tuer pour que la loi soit satisfaite. Ou pour que la jouissance de ceux qui l’appliquent soit assurée. La loi est faite pour maintenir un ordre humain favorable à la vie, si elle piétine la vie pour satisfaire son ordre à elle, on entre dans le chaos même s’il n’est pas visible, même si seule une image, comme celle-là, en témoigne.

Ceux qui détiennent la loi deviennent un danger public lorsqu’ils oublient qu’elle doit avoir deux dimensions, la rigueur et la grâce ; et que l’oubli de la seconde fait que la loi tourne au règlement de comptes, entre ceux qui la détiennent et ceux qui la subissent. Du reste, lorsqu’il y a un couac de cet « ordre » assez borné, un acte manqué qui dévoile la férocité cachée, celle d’une loi sans grâce, le peuple se soulève et amène sur la scène d’autres comptes qu’il voudrait bien pouvoir régler de façon plus juste. En l’occurrence, il crie qu’il en a marre de l’humiliation (il y ajoute dans ce cas celle des Berbères par les Arabes).

En principe, les gens n’ont pas à se sentir humiliés par les tenants de la loi. Celle-ci devrait être bénéfique pour tous, sauf pour ceux qui en abusent. En l’occurrence, le peuple veut dire que ceux qui la détiennent en abusent ; qu’ils tiennent à la loi parce qu’elle leur donne le pouvoir d’abuser tout en restant couverts par elle, tout en cachant la jouissance qu’elle leur procure, jouissance cachée qui parfois éclate.

Hélas, il n’y a pas d’Ordre qui nous protège  de ces abus. On peut rêver d’une révolution, qui réforme le droit, les rapports sociaux injustes, etc., mais cette révolution a déjà eu lieu, elle a promu chaque fois une avant-garde qui est devenue, très normalement, un pouvoir de parasites qui organisent leurs abus sous la protection de la loi. Il n’y a donc aucun espoir de cet Ordre. Mais il y a l’espoir que des cas singuliers comme celui-ci redonnent une chance à la justice comme événement et non comme ordre idéal.

Il est presque certain que l’enquête conclura à l’accident, chose qu’on regrette et qu’on déplore, mais que faire ? Or quand la parole est plombée, il n’y a que l’accident (le faux-pas, l’acte manqué) qui déchire le voile et permet d’entrevoir tout ce qui remue sous la chape de silence et d’hypocrisie. Si on écarte l’accident, puisqu’il est exceptionnel et qu’on ne vit pas constamment dans l’accident, alors on écarte ce qu’il signifie et qui n’a rien d’accidentel, et on retombe dans le silence, dont l’accident était le cri. De fait, les foules ont crié contre la Hogra, qui veut dire plus que le mépris : l’humiliation. Elles protestent contre l’humiliation essentielle et quotidienne, contre l’état des choses qui comme tel est humiliant. Cette mort de Fikri (c’est son nom) symbolise  l’humiliation, et dépasse l’appel à un peu plus de retenue dans la jouissance des abuseurs.

Il s’agit de la justice, non pas celle de l’institution mais celle qui fonde la dignité des liens humains : tout se passe comme si, à force d’être bafouée, la justice devenait méchante et prenait au hasard un corps opprimé pour le sacrifier de façon sanglante, spectaculaire, pour que les autres voient clair, qu’ils ouvrent la bouche, pour faire un trou dans la chape de soumission, souvent d’ailleurs entérinée par l’emprise religieuse.