La voix blanche

Il y a ceux qui voteront FN, et ceux qui feront passer Macron, et qui sont bien plus nombreux pour deux raisons : 1) Le vote FN est un acte de mortification qui ne peut pas être endossé par une majorité. 2) Macron est le candidat des médias, qui sont assez forts et actifs pour faire passer le message ; ils le font très bien, de sorte que les jeux sont faits.

Mais il y a les tenants de la voix blanche, ceux qui refusent d’entrer dans ce qu’ils ressentent comme. Ils ne voteront ni Le Pen ni Macron ; cela semble ahurissant ; y aurait-il une tierce voie ? Justement, ces gens veulent être la tierce voix, la voix silencieuse du « tiers » qui récuse non pas tel rôle mais la mise en scène elle-même. Ils trouvent qu’elle les a assez forcés depuis longtemps. Pour eux, elle est le fruit d’une collusion entre deux classes sociales, par ailleurs honorables, la classe de la politique gestionnaire et la classe médiatique, qui est très importante vu tout ce qui gravite autour. Ces gens du « tiers » en sont venus à percevoir la politique comme l’art de forcer la masse à faire ce qu’on veut qu’elle fasse. (Que Hollande s’en aille en ne laissant que ce montage et six cent mille chômeurs de plus a pu les exaspérer.)

Parler à ces personnes par la menace ou la peur ? Ils en sont déjà saturés. Ils sentent que depuis longtemps, on leur fait peur au moyen du FN (vous faites son jeu !…), on les menace, s’ils rechignent, de les classer xénophobes, complices de l’Extermination, etc.  De même qu’on leur fait peur au moyen de l’Islam en menaçant de les classer islamophobes s’ils se posent des questions. Ils sentent même que ce type de menace et de risque concerne toute idée non conforme : son auteur risque d’être classé indésirable. C’est le fonctionnement serait celui de l’entreprise : on ne doit pas y exprimer d’opinion « autre » si l’on veut préserver sa place. La parole ou plutôt son traitement est un produit à risque, qui peut coûter cher.

Si donc le camp des « raisonnables » (qui votent Macron) n’arrive pas à parler à ce « tiers », à cet animal nouveau qui déboule sur la scène, c’est que le blocage est profond, que l’effet de censure et la perte de liberté sont allés trop loin. Au fond, on a voulu les faire taire, et voilà que pour résister, ils se taisent.

Petit signe émouvant qui dit bien la puissance du montage : des acteurs « raisonnables » semblent sortir de la scène pour crier : Attention, là on ne joue plus, c’est sérieux, si vous ne faites pas ce qu’on vous dit vous amenez la catastrophe. Ils croient ainsi sortir du spectacle mais ils le continuent, ils jouent toujours le rôle écrit, qui est de faire peur.

D’autres acteurs « raisonnables », dont le travail a toujours été de faire peur pour faire taire, semblent perdre patience. Ils ont peur que l’objectif de faire peur ne soit pas atteint. Donc ils font encore plus peur. En fait, ils pourraient dire : si vous êtes sûrs que le FN ne passera pas, n’est-ce pas grâce à cette peur, et au battage médiatique en faveur du bon choix ? C’est vrai, mais cela aussi fait partie du montage. Celui-ci, comme un manège, tourne sur lui-même jusqu’à l’ivresse, au vertige ou au malaise. Le montage est tellement bien fait, que parfois, on ne sait pas si c’est bien joué ou si c’est vrai.

C’est parce que le vote mortifié ne peut pas l’emporter que la Voix blanche peut s’exprimer.