Réponses au Figaro et interview parue

1. Ronan Farrow, le fils de Mia Farrow et Woody Allen, n’a jamais pardonné à son père ce qu’il a appelé une « transgression morale », quand Dylan, une de ses soeurs adoptives, a accusé Woody Allen de l’avoir agressée alors qu’elle avait 7 ans. Les enquêtes de Ronan Farrow qui ont fait tomber Harvey Weinstein ont-elles une dimension personnelle ? Visent-elles selon vous indirectement Woody Allen ?

Bien sûr, elles ont une dimension personnelle, mais cela ne les invalide pas pour autant. Dans la vie, ce qu’on fait de mieux c’est souvent en réglant des comptes, mais on sublime un peu la chose. Ce Ronald Farrow a révélé un pot aux roses qu’on commence à « découvrir » bien ailleurs qu’à Hollywood ou dans les médias : dans les lieux ordinaires de travail, et ça fait boule de neige, tant mieux. Avec des risques d’amalgame où l’on va de la drague aux violences conjugales en passant par le harcèlement et le viol ; j’espère qu’on affinera. Quant à ce Ronald, si c’est le fils de Woody et de Mia, c’est clair qu’il a rejeté le nom du père, donc il lui en veut très fort. Pas seulement à cause de la petite Dylan qui s’est plainte qu’à sept ans Woody lui faisait sucer son pouce à lui, mais parce qu’il a épousé la fille adoptive de sa femme. Et si Ronald n’est pas le fils du couple, comme Woody l’a appelé « mon fils », cela veut dire que Woody a épousé sa fille. Dans les deux cas, il n’est pas clean.

2. Woody Allen a déclaré ne pas être « fier » de Ronan Farrow et a semblé exprimer de la compassion pour Harvey Weinstein : « Je pense que cette histoire sur Harvey Weinstein est très triste. C’est tragique pour les pauvres femmes impliquées et c’est triste pour Harvey car sa vie est totalement bouleversée. Je pense que ce reportage sur lui a été bon seulement pour le New York Times et le New Yorker mais l’ensemble de la situation est très triste pour tout le monde. Il n’y a aucun gagnant dans cette affaire ». Comment jugez-vous ces propos ?

C’est une curieuse déclaration, car pour « les pauvres femmes » impliquées, l’enquête n’est pas « tragique », elle est plutôt libératrice ; elles qui ont dû se taire jusqu’ici. Pourquoi confondre toutes les tristesses en une seule ? Celle de l’abuseur n’est pas la même que celle des abusées.

3. Woody Allen a épousé Soon-Yi Previn, la fille adoptive de sa femme, Mia Farrow, de 35 ans sa cadette. Comment interprétez-vous son goût pour les jeunes filles, sensibles dans certains de ses films (Manhattan) ?

Le goût de certains hommes âgés pour les toutes jeunes signifie que dans leur tête, ces hommes restent très jeunes : adolescents, voire infantiles (le pouce de Woody le confirme). En général, ils doivent payer d’une façon ou d’une autre. Les jeunes filles qui sont partantes, bannière d’innocence au vent, y trouvent aussi leur compte, matériel ou symbolique (avoir dans leur lit une forme paternelle).

4. L’Amérique puritaine contre la France permissive. L’opposition est-elle toujours vraie quand on voit Roman Polanski, longtemps épargné en France, se trouver désormais dans le viseur des féministes ?

L’Amérique et la France ont leurs lignes permissives et leurs lignes d’interdits, ce ne sont pas les mêmes et on ne peut pas les quantifier. Quant à Polanski, il peut être dans le viseur des féministes, tant qu’il ne l’est pas dans celui des juges d’ici, il peut courir. Le fait que sa victime ait pardonné n’est pas nul, mais là-bas ça ne compte pas, c’est la loi qui s’estime offensée, peu lui importe la parole de la victime ; c’est curieux.

5. Ne pas confondre l’homme et l’artiste, telle est l’antienne répétée par ceux qui prennent la défense des cinéastes mis en cause, dont la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. Est-elle pertinente ?

Si les talents artistiques d’un homme l’exonéraient de la loi, ce ne serait bon ni pour la loi ni pour son œuvre. Il peut transgresser toutes les lois dans son œuvre, mais pas sur le corps des autres.

6. La libération sexuelle a-t-elle vraiment eu lieu pour les femmes ? La domination masculine semble toujours aussi prégnante…

Pour tout le monde, le sexe et la liberté ont des rapports compliqués, le sexe et la loi (symbolique ou sociale). Durant 40 ans, les femmes que j’ai aidées comme analyste ont plus souffert de l’emprise maternelle ou de la faiblesse du père que de sa domination. Cela dit, l’affaire Weinstein aura plutôt de bons effets ici, elle libère la parole, avec bien sûr des risques d’amalgame et d’abus. La difficulté de parler tient surtout à la peur de perdre sa place. Quand les places et le déplacement seront plus « faciles » (moins de chômage), la peur d’être virée sera moins terrible.

Il y a donc beaucoup à faire, mais le résultat sera moyen, car on ne peut pas régler les rapports hommes femmes uniquement par des lois ; si c’était le cas, l’amour serait inutile, et la pulsion serait maîtrisée. Or l’amour est essentiel, et la pulsion est excessive, c’est la nature qui l’ a voulu ; sans doute pour être sûre que les humains vont se reproduire. Si la reproduction pouvait se faire machinalement, sans amour ni pulsion, ce serait très facile à gérer. Ajoutons que cette campagne est soutenue par l’État, elle sera forte car elle ne coûte pas grand-chose.

Daniel Sibony est écrivain, psychanalyste, auteur de quarante livres ; le dernier : Coran et Bible, en questions et réponses (O. Jacob 2017)

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