« Un coeur nouveau »

« Voici des traces de mon passage dans le service de chirurgie cardiaque de
l’hôpital Bichat à Paris, avec les transplantés et les insuffisants du coeur.
J’y ai appris beaucoup sur le coeur qu’on coupe et qu’on remplace, sur les
démêlés toujours neufs entre le corps et la technique, sur la profusion de la
vie, sa générosité, ses irrégularités. Sur l’unité increvable du corps et de
l’esprit. Sur le fait que le coeur n’est pas qu’une pompe et que l’impulsion
émotionnelle nous fait vivre et nous soutient au moins autant que son
battement régulier. Sur le fait que ce qui “fatigue” le coeur, c’est le
contrecoeur, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre
esprit et à notre mode d’être. » D. S.

Une plongée inédite et saisissante dans le monde de la chirurgie de pointe.
Mais surtout une méditation bouleversante sur la vie, ses ressacs et son
unité.

CONCLUSION – Si l’on donne ces conseils aux êtres fragiles du cœur – « surtout pas d’émotions fortes » – c’est à titre préventif ; l’idéal dans cette optique serait les prévenir des secousses de la vie, disons même de la vie puisqu’elle ne va pas sans secousses, mais ce n’est pas possible … Or ce qui « fatigue » le cœur, c’est le contrecœur, ce ne sont pas directement les émotions, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre désir, notre esprit, notre mode d’être. Le pire étant que cette imposition, ce prélèvement affectif sur soi contre soi s’inscrive et que sa trace presque inconsciente se perpétue et nous « programme ». Dans ce cas, on « marche » à contrecœur sans même s’en rendre compte, parfois on le voit bien mais on trouve que c’est plus facile que d’être à contrecourant.
Quand c’est un autre qui vous impose, qui vous « taxe » affectivement, et que vous vous « exécutez » à contrecœur, c’est moins grave, ce n’est pas vous-même qui vous « tapez » sur le cœur comme on dit taper sur les nerfs ou sur le système. Un travail de bonne défense contre l’autre se met en place, qui n’est pas simple mais qui peut être jouable si l’on y met du cœur, c’est-à-dire de la générosité (n’oublions pas : le cœur, il faut que ça « donne » pour bien marcher, il faut que le ventricule gauche éjecte et projette bien, sans fuite et sans retenue).
En revanche, si c’est vous qui vous comprimez, qui prenez sur vous contre vous, c’est plus sérieux, il faut vraiment inventer une tierce voie qui surmonte ces deux contraires, l’élan du cœur et le contrecœur. Sinon, le coup de cœur lui-même devient un contrecoup néfaste. Chez les névrosés, ou même chez certains pervers, ce conflit intérieur est résolu par le symptôme lui-même qui est une sorte de compromis. (Et le symptôme névro-pervers donne une sorte de contenance, c’est comme une armure qui permet de fonctionner, avec une taxe affective stabilisée.)
Le contrecœur est grave s’il est suscité par un être qu’on aime intensément, car cela revient au cas où une partie du cœur se dresse contre elle-même. Il faut bien dire que beaucoup d’histoires de cœur, la plupart peut-être, comportent cette tension ou l’une de ses variantes, et c’est sans doute pourquoi tant d’histoires comportent une bulle de compromis voire de tromperie pour faire chuter la tension. Mais si la chose se répète, si l’être aimé vous contrarie sans que vous y preniez plaisir, sans que vous soyez masochiste, alors cela peut être l’occasion de vous en défaire, de vous en libérer, à condition que cette libération elle-même ne soit pas un crève-cœur.
En somme, pour prévenir ou mieux gérer les secousses du cœur, ses arythmies, ses emballements, ses « chutes » et ses insuffisances, ses mauvaises failles et ses mortifications, pour intervenir dans cette grande affaire de cœur sachant qu’une partie du dossier est inconsciente, il faut penser, penser sa présence au monde, ses rapports au possible et à l’infini, ses conduites déficitaires (alors qu’elles ont l’air si rentables puisqu’elles accumulent la même chose toujours plus), bref il faut passer par le cerveau pour mieux guider votre rapport à l’existence. Il vous faut non pas une « éthique de l’autre » ou du « tout pour l’autre » comme le réclame un bavardage nullement gêné par son total irréalisme, mais une éthique de l’être, où il s’agit chaque fois de trouver un point d’amour dans le possible, notamment quand tout s’assombrit, comme quand le sang se raréfie dans le cerveau assez longtemps avant l’attaque.
Quant à la générosité, discrètement symbolisée par le fait qu’un bon cœur ça doit donner à fond du côté ventricule gauche, beaucoup se retiennent de « donner » par peur de ne plus avoir de quoi. Ils ignorent qu’ils sont plus que ce qu’ils ont, et qu’ils sont autres que ce qu’ils croient être, mais c’est pour eux un sujet clos, un chapitre trop « chaud ». Et si c’était cette chaleur qui devenait une brûlure un peu plus tard quand ils sont déjà « cuits » ? D’où l’exigence de réfléchir au don de l’être plutôt que de l’avoir. Donner de l’être et de la présence ce n’est pas faire un « don de soi », c’est trouver le subtil partage de soi et de l’autre où aucun des deux n’est lésé car la richesse provient d’ailleurs.

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