Article paru dans la Lettre du cardiologue

« Un cœur nouveau » de Daniel Sibony
Un bon hasard a fait se rencontrer un grand chirurgien cardiaque, Patrick Nataf, et un grand psychanalyste, Daniel Sibony, qui est également docteur en mathématiques et docteur en philosophie. Invité en salle d’opération, convié à suivre la visite, autorisé à discuter avec les patients, Daniel Sibony a consigné son témoignage dans « Un cœur nouveau », une réflexion passionnante et rare sur le cœur et tous les acteurs qui travaillent à sa guérison.  Un livre qui réfléchit notre quotidien cardiologique et celui de nos patients cardiaques, et qui nous fait réfléchir hors des sentiers battus. Florilège.
« Voici des traces de mon passage dans le service de chirurgie cardiaque de l’hôpital Bichat à Paris, avec les transplantés et les insuffisants du cœur. J’y ai appris beaucoup sur le cœur qu’on coupe et qu’on remplace, sur les démêlés toujours neufs entre le corps et la technique, sur la profusion de la vie, sa générosité, ses irrégularités. Sur l’unité increvable du corps et de l’esprit. Sur le fait que le cœur n’est pas qu’une pompe et que l’impulsion émotionnelle nous fait vivre et nous soutient au moins autant que son battement régulier. Sur le fait que ce qui “fatigue” le cœur, c’est le contrecœur, c’est ce qu’on s’impose de faire alors que c’est contraire à notre esprit et à notre mode d’être. »
« Je me trouve devant un spectacle étrange et familier, avec deux impressions qui s’entrechoquent et s’annulent : tout est inerte et vivant ; il règne un silence de vie, là‐dedans (…)  Ce corps est physiquement absent à soi aussi bien que mentalement ; on dirait que les deux absences communiquent, et cela me refait penser à Spinoza qui dit que les états du corps et ceux de l’esprit, c’est la même chose dans deux langages différents. » 
« Ou était la vie avant de revenir ? Le corps de la patiente est vivant sans qu’elle respire et sans que son cœur batte. »
« Moi aussi, qui n’ai fait qu’être là, c’est une heure plus tard que je ressens le choc : j’ai assisté à un « meurtre » bien agencé pour s’annuler en tant que meurtre et boucler son trajet comme un superbe acte de vie, d’intrusion réparatrice au cœur d’une pulsation ultime qui peut donc être coupée, arrêtée, travaillée puis relancée.  Cette fausse mise à mort ou cette remise au point mort n’est que le renouement d’une alliance avec la vie après un acte de rupture. (…) C’est ce que j’appelle une coupure-lien. Les grandes alliances de vie sont de cet ordre. (…) Au passage, on coupe la personne de son cœur et de ses poumons, de son sang et de son souffle, c’est beaucoup, et on injecte le gros savoir que contient chaque produit, chaque appareil, chaque fil, chaque instrument, chaque geste, puis on renoue la texture (charnelle, osseuse, viscérale), on renoue avec la vie. » 
 » La première fois j’avais dit : j’arrive au service ; mais au service de quoi ? Je ne suis pas au service du savoir, peut‐être au service d’un savoir qui s’ignore, d’un manque de savoir ou de ce qui manque dans un savoir qui affiche sa maîtrise. De ces moments critiques, la médecine ne maîtrise qu’une partie, mais cela peut suffire à tirer d’affaire le malade. Le reste, qui lui échappe à elle, le malade l’emporte avec lui en silence, c’est le savoir qui va avec dont personne ne saura rien. (…) au départ, c’est la pulsation régulière qui me fascinait via le mystère de son arrêt et de sa reprise naturelle. Puis les deux questions se sont rejointes, celle de la pulsation et celle du reste, que j’appellerai l’impulsion émotionnelle.  »
 » Ce qui m’aura le plus marqué c’est, d’une part, la beauté du cœur, l’émerveillement devant le savoir qu’il contient et qu’il adapte, son fonctionnement simple et complexe, la texture de l’arbre de vie qu’il gouverne. D’autre part, la parole des patients dont le cœur fut réparé ou remplacé. Ce qu’ils disent va loin, là où la vie s’enracine et induit des paroles essentielles. Tous contribuent à nuancer et enrichir l’expression « malade du cœur ». Certes, elle a pour le médecin un sens évident que la finesse exploratoire précise toujours plus. Mais la tendance à déborder le simple langage de l’organe est devenue légitime. Au‐delà des artères bouchées ou des valves non étanches, de l’inflammation du muscle ou de la malformation, une question plane qui renvoie au mystère de la vie. »

Daniel Sibony s’attarde sur le couple impulsion-pulsation, et sur le cœur comme racine et moteur de l’arbre de vie. On est tour à tour enthousiasmé et provoqué par d’incessantes nouveautés de sens et par des traits d’humour habituels chez cet auteur.  Le cœur au service du sang, lui-même au service de tous les organes selon un axe Nord (le cerveau) et un axe Sud (le sexe) ? Les artères mammaires ne seraient-elles pas là de toute éternité dans l’attente de leur rôle clé dans les pontages ?  Quels cachets faut-il prendre pour ne pas rejeter l’amour de l’être ? La suffisance cardiaque n’est-elle pas également à craindre ? Les pensées sont exprimées sans filtre, sans censure aucune, la tentation anthropomorphique ou finaliste effleurée puis rejetée. 

Pour La lettre du cardiologue, nous avons rencontré l’auteur.
Sur l’importance de la parole des patients en dehors du divan de la psychanalyse.
« La parole des patients …  Là, justement, je l’entendais et j’entends sa dimension inconsciente alors qu’elle n’y est pas appelée comme telle. J’aime percevoir les effets d’inconscient dans la société, dans les évènements de l’histoire, dans le discours de patients qui sont là et qui discutent avec moi pour me dire ce qui les a fait souffrir, ou espérer.
Sur la beauté du cœur.
« Ce système tellement complexe et en même temps si simple. Un arbre de vie, presque un arbre au sens mécanique, l’arbre d’un moteur, cet arbre de vie branché sur les organes. Comment à travers cette symphonie et cette cacophonie peut apparaitre un évènement (la maladie) dont j’insiste pour dire qu’il a une composante génétique ou biologique et une composante psychique?  Comment se trace une courbe avec ces deux composantes. ? 
Sur la suffisance cardiaque.
« La suffisance du cœur est aussi grave que l’insuffisance cardiaque. Comment formuler un malêtre symbolique qui peut atteindre l’être vivant, un dysfonctionnement symbolique qui peut percuter le corps et le faire aller mal, le corps, et l’esprit, et l’âme ? Il faudrait un cœur qui ne soit pas trop plein de soi, de sa plénitude, qui ne fonctionne pas en vase clos, qui serait averti en tant qu’organe, des failles, des insuffisances, de ce qui ne va pas, non pas pour être lui-même insuffisant mais pour savoir qu’il y a de l’insuffisance, que c’est comme une onde réelle qui va et vient et qui ne doit pas se fixer. Ressentir les limites et ne pas fonctionner sur un mode qui abolit les limites, un mode sans ouverture. Une forme quelconque, c’est quand on l’ouvre sur l’extérieur qu’on signale son incomplétude, qui est l’aspect fécond de son insuffisance.  Il faut intégrer cette possibilité d’affronter l’inconnu que j’appelle l’amour de l’être. Il faut s’intéresser à ses problèmes de cœur aux deux sens du terme en même temps.  » 
Sur la vie.
« Par l’être j’entends l’infini du possible, et l’amour de l’être, c’est l’amour du possible, qui n’est pas encore là, donc l’amour de l’incomplétude, l’amour d’une certaine insuffisance. La vie c’est quelque chose qui s’aime et qui aime se reproduire. Mais la vie a besoin d’être dérangée par la vie pour rester vivante.  » 
Sur la violence transmise, à l’origine des maladies.
« Un sujet qui me passionne c’est la violence transmise. La violence ce n’est pas une substance, c’est un évènement dans un rapport entre deux corps, deux groupes, deux pays etc. Mais parfois la violence est mise en mémoire, accumulée, inscrite, c’est la mémoire d’une certaine violence qui va s’épanouir, qui va s’exprimer plus tard. »
Sur le cœur partagé.
 » J’ai opposé au don de soi le partage de soi, et à l’éthique de l’ « autre », l’éthique de l’être. Le don de soi, c’est l’éthique de l’Autre. Mais il ne faut pas mettre tout l’accent uniquement sur la responsabilité devant l’Autre. Il faut déjà répondre de soi, devant soi et devant l’infini du possible, cela nous ramène au partage du cœur, à la non suffisance, à l’idée qu’il faut la suffisance et l’insuffisance. Un cœur ou un corps qui est mortifié par un manque d’amour, c’est une forme de suffisance, qui peut être ébranlée s’il se rappelle qu’il existe pour lui des points d’amour dans l’être. Même si cet amour qu’il a perdu a été vécu comme absolu, au regard de l’être, de l’infini du possible, il n’est pas absolu. Il faut voir le possible et l’infini sur un mode qui engage, qui invite à avoir du répondant, de la responsabilité. Tu as vu briller un point de possible, eh bien tu dois répondre du fait de l’avoir vu.  » 

Denis Chemla

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