Ma vision des rapports Islam-Occident

En me retournant sur la file déjà longue de mes livres, j’ai vu que sur le thème des rapports entre Islam et Occident j’en avais écrit sept, et j’ai souri de constater qu’aucun d’eux n’avait fait l’objet d’une chronique, d’une interview dans des médias qui évoquent souvent ce thème, qui le prennent dans tous les sens et tournent autour en se gardant de toucher l’essentiel qui pourtant est assez clair: il y a une vindicte radicale dans le Coran envers les juifs et les chrétiens, elle se transmet jusqu’à nos jours et fait partie du minimum de formation touchant ce Livre sacré pour la plupart des musulmans. La raison de cette vindicte, le Coran lui-même la donne : les juifs et les chrétiens, c’est-à-dire les « gens du livre », sont des kafirines, un mot qu’on traduit par incroyant ou incrédule mais dont le sens plus précis c’est que ce sont des « recouvreurs » : ils ont « recouvert » une partie du message divin qu’ils ont reçu, message dont la vérité doit en principe les amener à la « vraie religion » c’est-à-dire à l’islam. Ils ont donc trahi ce message. On imagine le dialogue entre Mohammed et eux, dialogue de sourds qu’on pourrait presque mettre en scène. « Lui : Je ne viens que confirmer ce que vous avez déjà reçu, reconnaissez-le et soumettez-vous (ce terme signifie en arabe devenez musulmans) Eux : Mais puisque tu nous apportes ce qu’on a déjà, pourquoi devons-nous te suivre ? Lui : Parce que je vous le confirme et que vous l’avez trahi. Eux : C’est vrai qu’il nous arrive de trahir notre message quand il est trop au-dessus de nous, mais ce message nous le connaissons, nous essayons de le suivre, qu’est-ce qui nous prouve qu’en adoptant sa version islamique nous risquerons moins de fauter ou d’être insuffisants ? Lui : Vous êtes vraiment des pervers. » (Sourate 3, 110 « … si les gens du livre croyaient ce serait mieux pour eux, il y a parmi eux des croyants, mais la plupart d’entre eux sont pervers. ») Ce dialogue n’a pas pu se poursuivre car dans les terres conquises par l’islam, les gens du livre ne pouvaient certes pas parler du Coran, mais lui parle d’eux très souvent et les dénonce. C’est bien sûr passé dans le langage courant et dans les gestes : j’ai connu un médecin syrien venu se former à Paris il y a vingt ans, il a eu de durs moments car là-bas, m’a-t-il- dit, on se lave les mains quand on a serré celle d’un juif, or le patron du service hospitalier où il était, un patron qu’il admirait, était juif. Moi-même, ayant vécu à Marrakech dans les années 50, je me souviens d’échanges entre musulmans, l’un disant à l’autre : « … alors j’arrive au souk et là je croise un juif sauf ton respect (hashak)… » Comme si le mot juif était obscène ou plutôt scatologique. Tout cela n’excluant pas des moments conviviaux.

Mais revenons à l’essentiel, pourquoi cette vindicte ? La raison profonde est que le Coran, prenant la suite de la Bible, n’a pas innové sur le contenu ; contrairement au christianisme qui, prenant aussi la suite, a grandement innové par l’invention de l’homme-Dieu, invention ou découverte comme on voudra, selon la croyance de chacun. N’ayant pas innové, le Coran, pour mieux s’approprier les contenus bibliques, ne pouvait faire autrement que de dénoncer leurs tenants antérieurs, à savoir les gens du livre, comme traitres, kafirines, hypocrites, associateurs (cette dernière attaque vise les chrétiens parce qu’ils associent à Dieu un Fils). Il y a là une solide logique mentale et stratégique qui fait que plus il les dénonce plus il les dessaisit des contenus qu’il leur emprunte. Le fait qu’on en veut à l’autre dont on a pillé le livre, j’en ai montré le caractère à la fois banal et tragique dans Les trois monothéismes (1992) en l’appelant « Complexe du second-premier » : quand le second veut non seulement prendre la suite ou remplacer le premier mais avoir été à sa place, cela peut produire des tensions extrêmes. Et quand le second dispose de la force armée et conquiert de vastes terres, il peut y imposer l’idée que sa version est la seule vraie, l’autre étant falsifiée. « Vraie » ou « falsifiée » par rapport à quoi, à quelle version originale ? Réponse : par rapport à elle-même, puisqu’elle est la vraie première, puisqu’elle reprend la vérité que la première, celle des juifs et des chrétiens, a falsifiée. On voit dans ce tournage en rond, comme pour le dialogue, l’auto référence à l’œuvre, l’affirmation d’une identité comme étant la seule vraie et comme ayant vocation d’inclure, à terme, l’ensemble des humains honnêtes.
J’ai décrit dans un petit livre (Coran et Bible en questions et réponses) ce mode d’appropriation qui fait que, contrairement à ce qu’on croit, le Coran n’est pas partagé entre versets violents de Médine et versets paisibles de La Mecque, c’est bien plus intéressant ; toute une texture y est tissée entre lui et la Bible, sur un mode où des versets pacifiques s’entrecoupent d’appels contre les mécréants, censés rejeter ces mêmes paroles pacifiques empruntées à leur Bible, notamment à leurs Psaumes.

On devine les incidences de tout cela sur le terrain. Le « vivre ensemble » en terre arabe fut très intéressant car la sécurité pour les gens du livre était dûment achetée par un impôt assez lourd que toute personne devait payer (les riches payant pour les plus pauvres). La force de la fiscalité pour maîtriser un corps social et les rapports qu’on lui impose est un thème passionnant. Autre conséquence, au cours du temps, l’identité englobante, déduite de la « vraie religion », conquiert tout ce qu’elle peut et n’a d’autre limite que celle que lui oppose, souvent mollement, le monde chrétien. Mais elle garde dans son programme le principe de la guerre sainte, du djihad, à savoir l’effort intérieur pour être encore plus musulman, et l’effort extérieur pour « soumettre » l’infidèle, par la force ou la douceur selon les cas. Petite conséquence de ce principe, la lutte des palestiniens pour avoir un État : elle s’est très vite trouvée portée et propulsée par l’idée du djihad, laquelle est un moteur bien trop puissant, d’où peut-être son impuissance à aboutir. C’est que la Cause palestinienne incarne sur le terrain la vindicte antijuive du Coran, elle est comme missionnée par les croyants pour activer constamment cette vindicte. Pendant ce temps, les croyants, là comme ailleurs, vaquent en paix à leurs affaires et n’activent que par à-coups leur reflexe identitaire ; cela suffit à y révéler la vindicte.

On comprend le malaise des musulmans d’Europe dont les parents ou grands-parents sont venus là pour vivre dans un régime de liberté tout en restant musulmans. J’analyse dans mon dernier livre, Un amour radical, croyances et identité, ce conflit intérieur qui se résume ainsi : ils veulent vivre avec les autres et ils adorent un Texte qui maudit ces autres. Cela induit bien sûr un déni de la vindicte : elle n’existe pas, c’est une pure invention. Ou encore : il faut la contextualiser, c’est-à-dire la ramener à l’époque où elle fut formulée ; argument désespéré car il revient à prendre des paroles divines supposée éternelles pour une chronique de l’Arabie tribale du septième siècle.
Certes, en Europe, ce déni musulman de la vindicte envers les autres est assez compréhensible : si vous avez dans votre texte fondateur des insultes sacrées envers vos voisins d’immeuble, vous n’allez pas leur en faire la lecture lors de rencontres conviviales.
En revanche, les jeunes qui cherchent à retrouver leurs racines n’ont pas de mal à les découvrir et à comprendre les appels radicaux qu’elles leur lancent, à savoir l’esprit du djihad, au double sens du mot. De sorte qu’un jeune ou moins jeune, même intégré, avec un appartement correct, un bon salaire, une compagne sympathique et un bébé ravissant, peut se demander de temps à autre quel est le sens de sa vie : « À quoi rime cette routine absurde alors que mes racines profondes, mon identité véritable m’appellent au combat dans « la voie de Dieu » (fi sabil illahi) ? » C’est donc mû par un amour radical pour son identité profonde et pour l’appel qu’elle lui lance à combattre l’incroyant (et même à le tuer) qu’il peut mettre en acte cet appel.
Beaucoup d’auteurs opinent sur la psychologie de cet homme et y décèlent un « nihilisme », un « amour de la mort », etc. Cela produit de jolis textes littéraires mais qui masquent l’essentiel : ces jeunes sont mus par un amour narcissique de leurs racines et non par un amour de la mort ; celle-ci doit d’abord servir à tuer les ennemis d’Allah. Ils aiment sacrifier les ennemis de l’islam, leur corps porté par le djihad servant d’amorce à l’explosif et d’instrument pour manier le couteau ou l’arme à feu qui accomplissent l’offrande.

Il y a bien des objections à cette approche, et les réponses que j’y donne sont la matière de ces livres, trop longues à reproduire ici. L’objection la plus fréquente est que « la Bible aussi comporte beaucoup de violence ! ». C’est vrai, outre la violence de ses lois (interdit de convoiter la femme de l’autre, c’est suffocant…), il y a la violence militaire pour conquérir la petite terre de Canaan. Les récits sur Josué massacrant les cananéens s’étalent à pleines pages et décrivent une guerre de conquête comme il y en a partout dans le monde. L’autre violence est envers les hébreux, parce qu’ils trahissent leur message : diatribes et menaces des prophètes se succèdent pour les ramener dans le droit chemin. Mais il n’y a pas dans la Bible ou l’Évangile d’appel à combattre les autres jusqu’à ce qu’ils deviennent chrétiens ou juifs. Ce trait spécifique du Coran n’est pas gênant pour les fidèles en terre d’islam, mais pour ceux qui vivent en Europe, ce n’est pas facile à penser, cela crée un vrai conflit affectif. Or la culture ambiante a cru le résoudre en endossant massivement le déni : il n’y a pas dans le Coran, dans l’identité qu’il bâtit, de violence envers les autres, les attentats au nom de l’islam n’ont rien à voir avec l’islam, etc. Bien sûr, des auteurs dénoncent ce déni, mais comme ils en ignorent les bases ou qu’ils ont peur de les voir, leur discours se noie lui-même dans la mousse qu’il sécrète.
Il faut donc étudier la peur qu’a l’Occident de voir cette réalité, appelée radicalisation. Cette peur exprime une phobie de l’islam (c’est un des sens multiples de l’ « islamophobie »), une tendance à courber l’échine sous prétexte de compréhension, ou de la douceur chrétienne qui fait tendre l’autre joue avec l’idée que l’agresseur va se vider de sa violence. L’analyse de ce Complexe m’a amené à mieux comprendre la notion de croyance, et comment telle croyance vient au secours d’une béance identitaire qu’elle prétend réparer, etc. C’est de cela que parle L’amour radical.

Je n’ai jamais eu de démenti sur mon approche de la part de musulmans, ce qui prouve de leur part un souci de l’honnêteté. Certes, ils continuent à nier le problème et c’est souvent en le niant qu’ils le révèlent. Par exemple dans un dialogue avec l’imam T. Obrou, il parle des préjugés antijuifs qui sont amenés en Europe par ceux qui viennent du monde arabo-musulman. Façon de dire que la vindicte antijuive fait partie de la culture là-bas, et que cette culture est apportée ici. De même, des sociologues musulmans, niant qu’il y ait de la vindicte antijuive dans l’islam, disent que ce sont là de simples habitudes culturelles ; eux aussi reconnaissent donc à leur insu que ça fait partie de leur culture, celle qui est transposée ici.

J’ai conclu ce livre par une question : est-ce que la vindicte antijuive et antichrétienne se transmet dans les familles musulmanes en Europe ? Car c’est là son vrai berceau, là que se fait la transmission identitaire. C’est une question qu’il faut poser de temps à autre aux intéressés, et leurs réponses seront précieuses. Il est vrai que cette vindicte sacrée se transmet aussi dans les lieux d’études coranique, et pas seulement dans les mosquées dites salafistes. (Ce mot réfère simplement à la tradition : c’est ce qui se faisait avant et que l’on veut perpétuer.) Sur ce point, l’iman avait même ajouté comme pour me rassurer : « Nous ne sommes pas tous méchants. » En somme, il dit aux gens du livre : Comptez sur notre bonté. C’est exactement ce que disaient les autorités en pays musulman. Or les gens voudraient compter sur la loi plutôt que sur la bonté de l’autre, sur une loi qui interdise de propager des appels à la haine même en langage religieux. Cela semble difficile à inscrire, car cela suppose de reconnaître que ces appels existent, or le déni officiel veut qu’ils n’existent pas. C’est difficile de soigner une maladie quand on ne peut pas la nommer.

Après une conférence sur Un amour radical, quelqu’un a demandé : Comment se fait-il que ce que vous révélez n’ait pas été découvert plus tôt, par exemple par des pères de l’Église ? La réponse est complexe, d’abord, ces érudits chrétiens avaient en tête leur idée sur l’islam et sur la Bible, et déjà chez eux, la lecture de l’Ancien testament était vraiment déconseillée voire interdite. Je connais la Bible en hébreu, et c’est une chance car c’est à elle que le Coran a le plus emprunté, (c’est pourquoi sa haine des juifs est la plus forte), et je comprends le texte arabe dans ses détails linguistiques ; mais cela ne suffit pas, il faut un amour du texte, de ses effets inconscients, des façons de mêler deux textes, de les croiser selon telle ou telle stratégie ; l’analyse vise non pas à dénoncer mais à déplier le problème. Il y faut aussi un amour de l’entre-deux comme opérateur essentiel qui va plus loin que la différence. C’est tout cela qui fait partie de ma singularité, et c’est ce qui m’a fait produire cette série de livres, donc je comprends que l’establishment culturel veuille les couvrir de silence, encore que l’envie de ne pas voir puisse avoir des limites.

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