Conférence donnée à Palerme.

Création, entre-deux-femmes et guerre des sexes

Le principe de la création, c’est que le sujet a une faille existentielle et un désir de la faire parler car elle crée une blessure, un écart, un décalage avec soi-même. La femme, qui n’existe pas et qui existe, connaît bien ce décalage avec elle-même, c’est ce qui la branche presque toujours sur l’autre-femme, sur l’autre part du féminin. C’est ce que j’appelle l’entre-deux-femmes ; dans le vécu quotidien, cela s’exprime par le fait qu’une femme veut cet homme non pas comme tel mais comme phallus de l’autre femme. C’est un branchement majeur du féminin, l’entre-deux, à la fois entre jambes et antre qui la relie, sinon à la création, du moins à la procréation. Ainsi la femme est branchée de façon privilégiée sur la création, et lorsqu’elle peut distraire de ce branchement une part de l’excès narcissique, elle devient source créative.
La créativité intrinsèque de la femme vient de son décentrement par rapport à soi, indexé par l’entre-deux-femmes. Il y a créativité si la femme ne se consacre pas à suturer cette faille par le symptôme. La plupart des artistes sont dans ce cas, s’ils peuvent négocier avec le symptôme pour qu’il se laisse dire autrement, l’œuvre est possible, ce qui ne veut pas dire certaine. Peut-être même est-ce le cas de tout le monde, si le symptôme ne prend pas toute l’énergie, ne capte pas tout le trajet de la pulsion et de l’impulsion émotive, il y a du jeu qui peut être productif. Certains (comme Kafka) font de la création le substitut presque immédiat de leur symptôme ; reste à savoir si très tôt, dès leur jeune âge, ils n’ont pas perturbé leur symptôme ; mais il y a des modes d’être, y compris féminins, où le symptôme est imperturbable.

Autre aspect essentiel, toute création est un rapport à l’origine, et le féminin peut comporter de l’incastrable, où la femme se prend pour l’origine à des degrés variés qui l’empêchent d’en décoller. Or on crée avec sa faille si on peut la transmuer d’une façon qui éveille celle de l’autre par une résonance qui rend possible le partage et le dialogue. Pour la femme créatrice, cela revient à mettre au monde son œuvre comme la naissance d’un enfant dont elle peut se séparer quand c’est possible, ce n’est pas évident. La séparation est cruciale, car la création, pendant qu’elle se fait, peut ressembler à une errance, et c’est lorsqu’elle est faite et qu’on s’en sépare, dans l’après-coup, qu’on peut l’appeler création. Il y a bien sûr la tentation de donner cette errance pour une création.
​Le paradoxe de la création est celui de l’origine mais qui cesse de l’être pour se mettre en acte et en action : la trouvaille créative est une rencontre jouissante de soi et de l’Autre qui n’est pas soi et qu’on ne peut pas ramener à soi. Cela suppose de pouvoir rencontrer l’autre comme une part de soi, et de buter sur soi comme sur un autre. La femme est très douée pour ça, en même temps, elle est aussi piégée par ça.
Ce n’est pas simple de s’affirmer comme celui ou celle qui se nie ; de s’affirmer en état de séparation d’avec soi-même, entre deux niveaux d’être, de pensée, de parole, disponible à ce qui déjoue l’identité.
On peut le dire en termes de temps : l’enjeu de la création est d’exister et de faire exister ce qui jusque-là n’avait pas lieu, n’ayant pas de « mots » pour se dire et pas de forme pour apparaître. La création ouvre l’instant originaire et le fait exister comme un objet porteur de temps, d’un temps nouveau. (Voir notre théorie des objets-temps). Cela suppose de n’être pas soi-même le temps pour produire un autre temps. Créer c’est être une partie de son œuvre qui est portée à créer l’autre partie, entre-temps, on doit vivre l’entre-deux qui à la fois complète et ouvre le triangle avec l’artiste et son œuvre.

Mon approche de l’œuvre d’art, dans Création, mobilise l’entre-deux et explore ce triangle où l’action de produire l’œuvre croise l’acte de la recevoir et de l’intégrer. L’artiste s’identifie et se désidentifie, se reconnaît dans l’impasse et tente de la dépasser ; fait rupture avec lui-même et se reconnaît dans cette rupture.
Dans la création, la femme et l’artiste qui laisse parler son féminin, renouvellent leur capital originel, le perdent et le retrouvent en partie, ils maintiennent leur identité dans sa rupture avec elle-même et sont gratifiés par la sérendipité, l’art de trouver ce qu’on ne cherchait pas car on cherchait autre chose, alors que cette trouvaille se révèle plus essentielle, elle donne sens à la recherche où l’on trouve ce qu’on ne savait pas qu’on cherchait.

Dans la Bible, monument supposé du patriarcat, c’est la femme qui casse le contrat routinier et découvre le fruit défendu, sur un mode qui ne fait pas de cette trouvaille un péché, comme le disent ceux qui en font le péché originel accablant l’humanité, mais une protestation et une curiosité originelles. C’est elle qui déclenche toute cette histoire de soi-disant péché qui est en fait l’ouverture de la connaissance sexuelle. Et aussitôt le sexuel touche au pouvoir car, que fait ensuite le texte ? D’abord il ne maudit que le serpent de la jalousie, puis il constate que la femme désire le phallus porté par l’homme, qu’il la domine par cet attrait phallique, qu’en somme elle est dominée par l’envie du pouvoir que donne le phallus, que ce qu’elle veut c’est ce pouvoir, peut-être plus que le phallus, et ce pouvoir elle l’a, puisqu’elle prétend par exemple que son fils aîné, elle l’a eu avec Dieu.
Bien sûr, l’homme a un pouvoir mais il dépend entièrement de la femme puisqu’elle génère le désir ; ou plutôt, il faut bien qu’il en ait un peu, car vu le pouvoir exorbitant de la femme comme source de désir et donneuse de vie, il ne serait plus rien rester de l’homme et de sa virilité. Il ne s’agit pas de justifier la « domination » de l’homme mais de la comprendre.
Toujours dans cette Bible (hébraïque), ce sont presque toujours les femmes qui prennent l’initiative : Sarah fait chasser Ismaël par son propre père Abraham, elle est clairement sous l’emprise de l’entre-deux-femmes, elle fait chasser l’autre femme, et nous en payons les frais encore aujourd’hui avec le djihad et l’intégrisme. C’est la femme d’Isaac, Rébecca, qui choisit pour héritier spirituel son préféré à elle, Jacob ; les femmes de celui-ci le prennent pour instrument procréateur ce qui leur permet de jouer leur entre-deux-femmes. Esther sauve son peuple de l’effacement parce qu’elle plaît au roi. Et toutes ces femmes stériles qui se mettent en ligne directe avec Dieu pour procréer. Et Betsabée qui se met nue sur sa terrasse pour que David la voie. C’est par le sexe et l’enfant que les femmes dominent, femmes bibliques ou pas, et c’est ce qui en fait des créatrices d’histoires. Les misogynes diraient des faiseuses d’histoires. Et si l’homme se mêle d’avoir un phallus étrange, de source divine ou inspirée, comme Samson avec ses cheveux, Dalila y met bon ordre : pas de phallus qui échapperait à son pouvoir.
De ce point de vue, Lysistrata la grecque a dit l’essentiel du thème « sexe et politique », par le pouvoir des femmes de couper le sexe aux hommes, c’est-à-dire de les priver de rapport sexuel, tant qu’ils continuent à jouer entre eux leurs petits jeux guerriers, mais cela peut être un autre jeu. Les hommes ne doivent pas manier des phallus qui n’intéressent pas les femmes, sauf quand ce sont deux mère-patries qui s’affrontent, chacune ayant pour Phallus son armée bien en main, auquel cas on a deux groupes de frères qui s’affrontent et qui non pas se disputent l’amour du père mais la jouissance de la mère qui les a emboutis, père et fils confondus, dans un même bloc phallique qui doit briser la prétention de l’autre mère.
On a vu récemment des variantes faciles du pouvoir de détenir le phallus, du pouvoir d’en priver les hommes puisque c’est elles qui le leur donnent ou qui en ont le pouvoir. On a vu des débats surréalistes où furent confondus le viol, le harcèlement et le pouvoir de dire oui pour dire non ou de brouiller le oui et le non.

Le pouvoir du sexe est énorme, il suffit qu’une femme fasse un enfant d’un homme sans le lui dire pour lui ravager son rapport au père et par là-même au symbolique pour toute sa vie. Il est vrai que l’homme a le pouvoir de s’arracher comme phallus à la femme qui le possède, mais la scène, vue de plus haut, est différente : c’est par une autre femme qu’il est arraché à celle-ci, c’est donc en fait une histoire d’entre-deux-femmes ; lui seul ne peut pas le faire car pour cela, il lui faudrait être libéré de la pulsion ce qui est quasi impossible. En ce sens, on pourrait dire que le pouvoir des femmes est fondé sur du réel celui de la pulsion. Le plus souvent, elles n’en sont pas conscientes, il y a des raisons assez fortes pour cela.

Mais le fait d’avoir ce pouvoir inhibe sans doute la création, car tout ce qu’on a dit au début nous laisse devant une question : pourquoi n’y a-t-il pas un déferlement de créatrices ? Est-ce parce qu’elles s’occupent d’abord de créer l’homme avec qui être et ça prend tout le temps, sauf à certaines qui ne croient pas que c’est l’essentiel et qui ont d’abord besoin d’exister pour elles-mêmes ? Celles-là peuvent créer, mais la marge de jeu est faible, et le rabattement narcissique guette à tout moment. Il y a aussi les enfants, le pouvoir de donner la vie, qui prend du temps ; mais aujourd’hui les « sexas » se lancent et la concurrence est rude.
Ajoutons qu’aujourd’hui le fameux pouvoir masculin, clairement fantoche, est appelé à perdre sa connotation car ce sera de toute façon le pouvoir du fonctionnement, régi par la technique. Ajoutons aussi que la lutte pour le pouvoir et la lutte pour avoir le phallus ne sont pas vraiment identiques, car quel que soit le phallus, on ne le détient pas constamment, alors que la lutte pour le pouvoir inclut le fait de le garder, peu importe ce qu’on peut en faire, peu importe le possible qu’il permet.
Au fil du temps, les hommes sont devenus brutes ou violents par impuissance à se libérer du pouvoir des femmes, trop grand pour eux et trop grand pour la femme elle-même. Il se peut que des hommes frappent les femmes par impuissance devant le pouvoir phallique qu’elles ont ou qu’ils leur supposent, et il se peut que des femmes, avec le temps, se fassent petites parce que leur pouvoir, trop grand pour elles, leur a paru inassumable.
Le temps semble venu où elles peuvent à la fois l’assumer et par là-même s’en déssaisir. Dommage que ce soit par des régressions narcissiques qui font dire aujourd’hui qu’un couple hétéro est un couple patriarcal ou que « le père on peut s’en passer ».
Curieusement, on nous le prouve quand une femme lesbienne reçoit un don de sperme anonyme pour avoir un enfant qu’elle élève avec sa compagne. Or on voit bien là que le père existe là doublement, d’abord comme « graine » puis comme personne que l’enfant pourra rencontrer quand il aura dix-huit ans ; double présence, matérielle, volontairement réduite au sperme, puis spectrale. À chaque étape, son existence est soulignée par la croix qu’on met dessus selon le désir de la mère. Est-ce vraiment là la preuve qu’on peut s’en passer ? Il est là biologiquement, et il est dans la promesse de le rencontrer, en tant que spectre ou père céleste qui engrossa la femme comme Dieu le fit pour la Vierge, avant d’être invoqué pour toujours, à la demande de son Fils comme Père éternel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>